vendredi 19 avril 2019

Le retour de Gustav Flötberg, de Catherine Vigourt (Editions Gallimard)


Catherine Vigourt aurait pu se lancer dans une diatribe savante et documentée sur l’état de notre littérature, sur la fadeur, la fatuité de certains auteurs, le comique des situations. Les circonlocutions des uns et des autres pour attirer le chaland. Faire un inventaire de ce qui définit la vigueur – l’absence surtout – d’une plume. Le désir. Ah, la vigueur ! La vie-leurre…

Mais Catherine Vigourt aime s’amuser. Elle aime les situations cocasses. Si en plus elle peut le faire en jouant avec la langue, c’est encore mieux.

Alors, prenez un roman culte, que beaucoup d’entre nous ont lu plus d’une fois ; prenez donc par exemple Madame Bovary. Plongez ce cher Monsieur Flaubert dans notre époque moderne et flanquez-lui un agent, Nancy Erocratos, d’une servilité sans faille devant son génie moderne productif – comprenez le génie d’un écrivain à succès qui a écrit la trilogie : La femme qui voulait marcher dans le ciel avec des palmes. Quelle est la question qui s’impose ? La postérité bien sûr ! La postérité dans le cirque littéraire d’aujourd’hui. Mais aussi d’hier, car évidemment, il y avait aussi à cette époque une scène littéraire où la vanité et la bassesse étaient de mise.

Alors comment s’y prend-elle ? Avec humour, non sans oublier d’en faire un récit instructif. La plume de Catherine Vigourt est vive, enlevée, sarcastique. Et puisqu’il faut s’y atteler, autant démystifier ce grand Flaubert et voir quel homme se cache derrière le personnage. On y croise également Maxime Du Camp « toujours à son aise avec les dernières manifestations du temps, dans sa marotte indécrottable du progrès. Et lui, égaré du siècle dès la naissance, aspirant à l’antique, sceptique des nouveautés. Ils s’étaient bien engueulés au pied des pyramides. Du Camp acharné sur ses négatifs papier et ses kilos d’hyposulfite de soude raillant le pacha de Croisset pour qui aucune photographie ne valait chose vécue. Le pire, c’est que cette époque lui donne raison, ruminait Flaubert, les icônes sont partout. » (page 42)

Catherine Vigourt met également en scène l’amour de Flaubert pour les statues. On peut comprendre cette fascination dans la mesure où son père était chirurgien ; et à cette époque, les avancées en chirurgie étaient importantes notamment grâce à la dissection (on pense à son contemporain Charcot et l’effervescence que la dissection a généré dans l’imaginaire de certains écrivains plus tard ; pour vous en persuader, lisez ce livre de W. C. Morrow). On y apprend également que Flaubert a éconduit Louise Collet avec une phrase bien tournée : « Ne viens jamais ici, il nous serait topographiquement parlant impossible de nous réunir. » Superbe phrase, que je m’empresse de noter au cas où…

Dans une scène particulièrement bien vue, Catherine Vigourt résume en quelques lignes les romans « à névrose » de l’homme contemporain (ces nombreux livres que l’on ouvre à n’importe quelle page et que l’on repose instantanément dans les rayons de librairie). L’auteur plante son décor dans les jardins du Palais-Royal. « Des arcades dormantes, des magasins inabordables, des vendeurs de médailles. Des salons de thé et des ministères… Gustave n’aimait rien… Non, je veux juste rentrer chez moi. Je t’en prie, fais quelque chose, je veux rentrer chez moi. Elle lui prend la main :
      – Il faudra que tu la gardes pour le livre, cette scène, tu entends ? Travaille. Tu es chez toi où tu écris. » Un beau résumé, non ? Pour ma part, j’aime particulièrement ce trait de « plume » quand il se mêle à une histoire où l’auteur se met en scène en tant qu’artiste tourmenté et s’y vautre avec des phrases telles que : « ma vie m’échappe, mes yeux s’enflamment, je m’épuise, ce tourbillon de fièvre, etc… » J’aime beaucoup ; on atteint alors là une forme de parabole inconsistante du vide.

Ce livre montre comment Du Camp et Flaubert ont vécu chacun à leur manière la reconnaissance par le public. « Tu t’attaches trop à cette babiole de gloire. Même au pied des pyramides tu voulais des médailles… », dit Flaubert à Du Camp. Quelques pages plus loin, la sentence tombe quand Flaubert explique à Maxime Du Camp « Je vais t’expliquer pourquoi tu es tombé dans l’oubli,… Regarde-toi Max : tu te trouves épatant (une référence à un écrivain contemporain épatant connu ?). Tu es repu, tu n’as faim de rien, comment nourrirais-tu les autres ? »

Un autre passage très drôle, page 114 : « Du Camp exulte en posant sur la table, parmi les haricots du jour, trois tomes intitulés L’idiot de la famille.
      –   Deux mille cent trente-six pages, dix ans de travail. Ce Sartre est un binoclard assez connu qui a refusé le prix d’un fabricant de dynamite. »

Voilà donc une critique très amusante du monde littéraire contemporain. Du monde contemporain tout simplement. J’ai franchement ri de bon cœur dans des situations cocasses, non sans exulter bien entendu. Cette romancière a un regard espiègle et une plume réjouissante et cela fait beaucoup de bien !


Le retour de Gustav Flötberg ; Catherine Vigourt ; Editions Gallimard ; Janvier 2018.

dimanche 10 mars 2019

Musée Zadkine. "Le fauve ou le tigre"



Le fauve me tournait le dos. Je l’aperçus en arrivant à petits pas en empruntant l’allée du minuscule jardin. Devant moi, un bow-window au toit circulaire, une enclave dans le jardin ; dedans, un fauve métallique strié de lumière.
Il était difficile de savoir ce qu’il scrutait. C’était un fauve immobile comme il arrive que l’on en croise dans un musée. Pourquoi s’imaginer que la bête pouvait s’échapper ? C’était évidemment absurde et personne n’y songeait.

A ma gauche, la fenêtre de la première salle du musée avec un groupe d’enfants derrière la vitre ; ils observaient trois sculptures de têtes identiques : une blanche, une brune, une terre rouge. Je devinais à travers leur regard braqué sur la troisième tête sombre comme un cocon racorni qu’une histoire inimaginable leur était racontée. L’une des petites filles avait un visage lunaire, les yeux écartés, un nez plat, comme la statuette de gauche en marbre. Ses yeux étaient légèrement bridés et son regard croisa le miens au moment où je l’observai depuis le jardin.
Maintenant, nous regardions toutes les deux le fauve derrière le bow-window ; elle, depuis la fenêtre du mur adjacent à ma gauche, moi en face, depuis le jardin.
Le fauve me tournait le dos et je devinais sa tête féroce et bosselée, ses arcades saillantes. Sa mâchoire massive devait se refermer comme une trappe de chasseur. D’un claquement bref.

Que pouvait-il avaler d’un coup ? Une brebis, à moitié, un lapin sûrement ; la fillette assurément.
Savoureuse ? Plus intéressante que le frêle bouleau tremblant à ma droite, que les fougères si amples que le buis toxique en est couvert. Une délicieuse brindille au cartilage frais, à la peau juteuse. Plus nourrissante que les jeunes enfants repus qui suivent les explications, les yeux rivés sur la statuette terre rouge.
Non assurément, la fillette est la plus parfaite.
Il y a dans son visage un halo sublime qui rappelle la lune avalée par une clairière.
Il y a dans son port de tête une grâce majestueuse comme chez toutes les filles qui affectent de tout assumer.

Il y a dans ses épaules contractées une envie d’être enserrée.
D’être protégée.
Il y a dans ses yeux une ardeur d’enfant aventureux qui accroche le regard.
Qui vous pousse à l’envahir.
D’en finir avec toutes les ambiguïtés.
Une grâce fascinante qui a la persistance de la pierre. 



Derrière elle, les explications, s’écoulaient. Maintenant les têtes des enfants étaient tournées vers la première statue en marbre, la blanche au visage impitoyable. Même forme que les deux autres statues. 
Ce regard glacial.
La statue brune était seule ; elle était retournée dans l’antre d’une histoire d’où elle était venue. Peut-être d’un pays chaud.
C’était le mois de décembre, la nuit tombait. Une étrange lumière bleue fluorescente descendit sur la fenêtre de la fillette. Le temps que je m’en aperçoive, elle était à côté du tigre, derrière le bow-window.
Un pas sur le côté. Le fauve faisait le dos rond. Je m’approchai, me repositionnai derrière, debout, à la fois curieuse et inquiète ; je l'observais ; on ne voyait plus sa mâchoire. Seule la bosse du dos saillait.

Le tigre était furieux, la fillette s’en aperçut. Elle lui caressa la mandibule. Déformée, tordue, aimantée par la main de la fillette qui l’amadouait. 

Le tigre semblait apaisé. Une lumière ardente comme si des ailes lui poussaient émana de ses flancs.
Je m’assis sur un tabouret en bois à la structure parfaitement géométrique, bien plus confortable qu’une souche improvisée, convaincue que la lumière était projetée par une lune incandescente.
J’observai avec le plus profond intérêt la scène, tandis que la fillette de ses deux bras maintenant enlaçait son propre corps. Elle tournait le dos à la vitre, comme le tigre, ses deux bras vigoureusement croisés enroulés autour de son torse mince. Ses extrémités de doigts se touchaient derrière elle, de sorte que l’on aurait pu penser que quelqu’un la ligotait.
Elle dansait. Elle mimait que quelqu’un l’enlaçait et cela semblait l’amuser. Le fauve était brillant de colère. Son poil bronze d’un éclat confondant scintillait, un fauve bien nourri. Et ses yeux qui maintenant regardaient vers le ciel jetaient des éclairs de lumière jaunes.

Tout d’un coup, toutes les lumières s’éteignirent. J’entendis des pas sur les feuilles sèches. Deux pas. Puis quatre. Ils s’approchaient. Deux hommes, ou un fauve : je ne saurais dire. Les pas derrière moi s’enfonçaient avec prudence. Avec ruse. Ils s’enfonçaient lentement, tout doucement, des brisements de coques vides ; comme si tous les insectes, de l’amas de feuilles sèches, des cupules, s’échappaient.
On aurait dit que les pas ne provenaient pas de l’allée mais contournaient une des sculptures du jardin.
Une main m’enserra le bras.
Je criai. Hurlai. Le bow-window fermé, le fauve échappé. Sauvez-la ! Sauvez-la !
Un stylo que j’avais pointu, je criais.
Que la peur puisse dégriser, je le savais.
Transfigurée, le stylo brandi, j’étais prête. Je pouvais lui trouer la gorge. La transpercer d’un coup de flèche.

D’un coup. Sanglant.

La lumière du bow-window s’est allumée.
Saine.

Sauvées.
Mon cri suffit.

Je range mon stylo.





jeudi 7 mars 2019

Carlos et Budd, ovation et silence de Yves Revert (Editions Verdier)



Voici l’histoire d’un cinéaste Budd – ayant vécu dans une maison aux cornets de glace renversés – qui a déjà tourné plusieurs films à succès. Son fantasme le plus cher est de porter à l’écran la vraie vie du grand matador Carlos joué par ce même grand matador ; et il le traque tout le long du livre pour arriver à ses fins.

Ce dernier avoue un jour à Budd, après s’être retiré à la suite d’une longue carrière, alors qu’il pense remettre sa vie en jeu « j’avais perdu tous mes enchaînements, ça a duré trois ou quatre secondes et j’ai cru que je n’allais plus pouvoir rien rattraper. Il y a cet instant où quand il va plonger l’épée, le poids du corps sur les orteils et non sur les talons. Privé de presque tout contact avec le sol, il bascule en avant, tête haute, la charnière du buste dans le prolongement, il pourrait tout aussi bien prendre son envol et disparaître dans les airs. » (page 126)

Carlos ne se laisse pas facilement prendre dans la caméra par Budd, ne se laisse pas amadouer ou conquérir, ni ne se lie d’amitié avec Budd. Parfois il ose même donner son avis, l’accuse de « voler la vie des autres » ; mais quand il commence à douter de lui, quand l’ombre d’un doute apparaît, il s’offre à Budd pour finaliser le tournage et lui demande sans le regarder : « Et où veux-tu que je me mette pour mourir ? ».

Voici donc l’histoire d’un raconteur d’histoire qui traque un personnage réel qui a vraiment existé puisque ce livre est inspiré de la vie de Carlos Arruza, le célèbre torero mexicain, un homme au geste sûr, admiré de tous. Et ce récit nous est rapporté par un fabuleux raconteur-metteur en scène, Yves Revert, avec une verve exceptionnelle, le tout avec un regard subtil qui saisit la scène et l’ambiguïté de la scène, le langage du corps et ce que le corps cache. Le décor et l’envers du décor.

Du décor, des scènes, chemins empruntés, il est question, tout le long du livre. « J’ai vécu ces journées avec l’impression de déambuler dans ces labyrinthes de foire où à chaque tournant, vous attendent des miroirs déformants. Vous vous reconnaissez mais ce n’est pas vous, ou l’inverse. C’était ce que cherchait Budd, à bâtir un labyrinthe d’images pour prendre la vie au piège.» Puis il doute : restera-t-il toujours à la périphérie de cette vraie vie qu’il essaye de saisir ? « Peut-être l’erreur de sa vie avait été de ne pas persister à devenir matador. »

C’est cette histoire de prise de risque, ce passage de la vie à la mort, ce basculement de la bravoure à la faiblesse, ce balancement entre le désir et la confrontation au réel, cet attrait pour le silence du monde et pour l’ovation, qu’Yves Revert explore ici, avec une écriture au plus près de l’action, et une action qui enserre les corps. Les scènes décrites comme au cinéma en faisant parcourir son œil d’écrivain en diagonale, à l’horizontale, vers le haut, donnent une teinte particulière au récit de l'auteur. Très belle découverte donc, pour un premier roman qui a les qualités d’un grand roman-film. Un nouveau genre ? Ça nous change de la disparition annoncée de la fiction, répétée et fantasmée !

Pour finir, voici quelques extraits dans la dernière partie du livre qui décrit la prise de vue finale où s’alternent la vie du taureau, du matador dans l’arène, la prise de vue cinématographique et le zoom sur les personnages secondaires. Cette partie est extrêmement bien romancée. Le sentiment d’attente, d’action, de puissance, la dilatation des sentiments et l’introversion, l’œil qui voit dedans et l’œil qui voit dehors, se mêlent. Tous ces effets combinés en quelques pages donnent un texte dense, d’une grande beauté, d’une cohérence psychologique, d’une violence presque lancinante ; et on se prend à devenir taureau au milieu de l’arène du monde.

« L’animal va se prendre dans les plis de l’étoffe et s’y perdre. Il est là et il n’est plus là. La foule voit et elle ne voit pas. Elle voit ce qu’elle croit normal de voir, mais le secret reste caché derrière le pan d’étoffe. Elle attend la réapparition du taureau, qu’il resurgisse du tourbillon de tissu et déchaîne à nouveau sa fureur. La bête se précipite… Carlos, d’un seul mouvement, capte la force du taureau et lui impose sa vitesse. Le fauve passe la cape, tête baissée. L’instant d‘après, les images repartent en accéléré… Budd ne lève plus la tête du viseur comme s’il allait en surgir, à force de scruter à l’intérieur, une image cachée. Il lui semble entendre respirer l’animal. Le poids entier de la carcasse repose sur les piliers des cuisses. Les découpes des muscles creusent des crevasses. Elles gonflent et se dégonflent avec de brusques détentes… Ce qu’il cherche à surprendre en images, ce n’est pas la mort, non, c’est la seconde où la vie se contracte et ondule…» (pages 130-131)



"Carlos et Budd, ovation et silence" ; Yves Revert ; Editions Verdier ; 2017.

vendredi 22 février 2019

Mes vingt ans, le début de l’âge d’or (Chapitre 9 : La tête ou les hanches)


Paris, hiver 1955-56

« L’événement crée une vie », répète Priscilla tout haut. Le seul événement tangible, c’est cet hiver exceptionnellement rude. Les pics de glace entre les rideaux, toujours aussi pétrifiés, passent du gris au blanc.
      A ses pieds, contre le mur, une serviette grise frangée collée contre une grosse moisissure menace d’infiltrer ses racines dans le mur tel un rhizome. L’édredon roulé à ses pieds a glissé au sol comme un serpent. Une bouffée de chaleur, ça sent l’ongle brûlé. C’est comme si les piques venimeuses d’Angela la veille l’avaient brûlée vive, à moins que ce ne soit la poubelle en flammes en face de la librairie à la fin de la manifestation. Elle sort un bras et maintient de l’autre les couvertures, l’allonge, appuie sur l’interrupteur, puis agrippe le livre au-dessus de la pile qui part du sol au lit. La pile s’étale. Elle pousse un grand soupir et remet ses coudes sous les couvertures.
      En passant, Brad a donné un coup sur sa porte suivi d’un « Wake up little Prisci ! » De longues cordes gluantes la retenaient au sol. « Ça sent l’ongle brulé, a-t-il dit en passant sa tête. Quoi ? Toujours au lit ? » Avait-elle vraiment senti cette chaleur qui avançait et menaçait d’embraser sa chevelure, ou était-ce Brad qui avait parlé de flammes ? Il a claqué la porte de sa chambre – que les bruits cessent ! – ; elle passe son nez sous les couvertures : deux brocs d’eau au minimum. Un chien dans une cour lointaine aboie en allongeant des ouuuuh plaintifs. Priscilla bondit du lit, furieuse – quelle soirée ! – ; cette insinuation quand Brad et Angela lui ont demandé si elle allait retarder encore sa recherche de boulot. « Mais la photographie ne te fait pas vivre ! »
      Qu’ils aillent au diable ! De toute façon elle a trouvé... et puis, il y a Lawrence… mais ça elle ne l’avoue à personne, pas même à sa mère ; ce petit savon à la rose de Grasse que Brad lui a offert pour son anniversaire lui rend le sourire. Elle le polit d’une main. Rond comme un galet. Brad avec sa mâchoire carrée, ses pommettes hautes d’indien aguerri, avait posé sur la table la boîte de savons à la rose. « Je n’ai pas eu d’idée originale, désolé. », puis il s’était jeté dans une discussion enflammée avec Angela et un rédacteur de journal David qu’elle exécrait. Quelle horreur ce David… comment s’était-il retrouvé là ? Grâce à Angela, évidemment. Comme à chaque fois qu'elle pense à Brad, elle voit ses pommettes hautes et sa raie sur le côté, la sagesse et la hardiesse, ou alors la soumission et la désinvolture, ou alors l'audace et la vanité, ou alors… Elle caresse le savon à la rose, rond et lisse, tellement lisse qu’elle le lècherait s’il n’avait ce goût de pâte d’amande avariée.


*

Libre comme Lawrence… Lawrence… Peut-être le seul homme avec qui elle pourrait… Qu’en penserait sa mère ? Lawrence c’est le fruit que défend sa mère. Ou le fruit défendu. Hors d’état de nuire, Angela ne lui avait plus parlé après l’histoire de l’araignée hier soir. Angela aime les bijoux en forme d’araignée et c’est avec une araignée, une vraie cette fois-ci, que Priscilla l’a miraculeusement neutralisée.
      La veille, après la soirée au « passe-droit », Priscilla est revenue sous une pluie battante ; elle s’est calfeutrée dans des halls d’immeuble quand la pluie était trop forte, mais le regard noir d’un chat ou d’une gardienne, parfois les deux, l’ont expulsée sur le trottoir. Elle a parcouru des kilomètres de rues vides après la fin de la manifestation avant de rejoindre les autres au « Passe-Droit ». Elle est arrivée la dernière, après que tout le monde se soit gargarisé de ses exploits, avec des « J’y étais, précisément quand… ». Des voitures avaient été saccagées. Quelques véhicules de police barraient encore les rues, les lignes de bus avaient été arrêtées, deux policiers à cheval lui avaient barré la route ; ils étaient couverts de poussière, on aurait dit des statues animées échappées d’un rond-point.
      Les quelques meneurs qu’elle a croisés rue du Faubourg Poissonnière ont scandé des slogans quand ils l’ont vue arriver, « Thorez au poteau, le PC hors la loi ! » comme s’il était inscrit sur son front qu’elle était photographe professionnelle. Les groupes se dispersaient rapidement à mesure que les températures plongeaient. Un des manifestants qui s’entretenait avec un camarade en dansant d’un pied sur l’autre pour ne pas se transformer en statue de glace avait rapidement filé le long de l’avenue après avoir enlacé et entraîné dans son mouvement une fille. Priscilla s'est rapidement écartée, a appuyé sur le déclencheur ; le corps de la fille s’est envolé par-dessus un morceau de plâtre aux angles tranchants. Le couple lié par la main l’a regardée ; même sourire ; des déchets de toutes sortes sous leurs pieds.
      Elle a longé le Boulevard Poissonnière, ramassé des plombs d’imprimerie comme des trophées – quatre lettres « W-I-N-E » – puis s’est écartée de la grosse artère – pourvu qu'elle n'ait pas raté le cadrage. Quand tous les couples ont dansé en fin de soirée dans le bar aux appliques allongées, le divan rouge sang sur lequel elle était assise l’a avalée ; toute l’agitation alentour s’est dissoute et l’image du couple qui vole au-dessus des décombres a surgi par enchantement. Une sensation extraordinaire, une fulgurance, comme si la photo avait été montée de toutes pièces pour la délivrer d’une soirée maudite. Elle s’est précipitée vers la sortie sans se retourner.
*
Priscilla a dû marcher un long moment pour rentrer. L’ambiance vespérale des fenêtres aux rideaux lourds a absorbé le peu d’énergie qui lui restait ; son humeur maussade s’est dispersée dans les gouttelettes de pluie, puis les cordes d’eau ont imprégné sa nuque, glacé son dos.
      Elle a fait d’autres photos avant que ça ne dégénère, et aussi une photo structurée quand la foule s'est retirée, avec un silence apparent qui lui plait. Elle observe une carte d’un martyre catholique accrochée au mur dont les couleurs sont éclatantes de lumières, à côté son miroir posé au-dessus de la cheminée. Ses cheveux forment un nid de nœuds noirs. Emprisonnée par la pluie battante qui filait droit sur sa tête, son foulard en plastique percé, son regard de photographe s'est converti en regard de bête traquée avec dans son ventre l’appareil, abrité, comme une louve protègerait ses enfants. Elle marchait à toute allure quand elle est arrivée devant son impasse, à la vue de la boule lumineuse du lampadaire à l’angle qui pleurait des larmes jaunes, elle a pleuré aussi. La fatigue ; elle s’est aussitôt endormie. Une bien mauvaise soirée dans ce « Passe-droit ».
      Un à un, elle dénude méthodiquement ses membres, fait sa toilette. Samedi, elle ira au traditionnel bain des Patriarches de Mouffetard. La dernière fois qu’elle y a été, seule sans Angela, elle a été surprise de voir qu’il existait une cabine numéro 13 ; puis après ce bain, la chance lui a souri : un job à la bibliothèque américaine ; ce qui est indéniablement mieux que de vendre des journaux à la criée en déambulant sur les avenues. 
*
Ce travail à la bibliothèque est arrivé alors qu’elle ne s’y attendait pas du tout, en cherchant un livre d’Anaïs Nin. Le plus amusant c’est qu’elle a fait dire à Anaïs Nin ce qu’elle aurait voulu dire, le plus innocemment du monde, et elle a été recrutée. Sans rien demander. Et donc, alors que le programme s’annonçait plutôt lugubre, c’est fini : dès lundi, elle ne récupérera plus sa liasse de journaux à vendre. Non, cette pile au Herald Tribune, c’est derrière ; et, surtout, elle n’y croisera plus Angela au bras d’un journaliste fat, grisonnant, bedonnant, avec cet air qu’elle affectionne quand elle est en pleine autopromotion, à la fois arrogant et mielleux, balançant ses hanches, à droite, une flatterie, à gauche une affirmation, à droite, une œillade, à gauche une injonction, à droite, une… zut, Priscilla se cogne en tirant les rideaux ; le ciel n’est que glissement de nuages qui s’allongent et disparaissent dans l’horizon comme s’ils défilaient au-dessus d’une vaste plaine.
      Les taches de soleil sur l’allée de l’avenue des Champs-Elysées où se trouvent les locaux du Herald Tribune tombent à travers les arbres ; une grande avenue, les arbres montent, dressent leurs bras. L’allée, elle l’escaladera le pas sûr, avec ce souffle porteur que les nouvelles directions insufflent. Et Brad à son bras. Non, Lawrence, évidemment ; Lawrence et son ample manteau qui vient lui caresser un flanc à chaque déhanchement.
      Oui, c’est cela, c’est exactement comme cela qu’elle s’imagine ; au bras de Lawrence, elle dodelinera de la tête, à droite à gauche, saluant un passant, puis un autre. Et tous ces regards admiratifs devant ce couple si parfait les scruteront d’un air envieux. Oui, avec Lawrence à son bras, comme elle a vu sa mère faire en tournant au coin de la rue à Brooklyn, « For a little walk, baby, we'll be back soon », avec cette impression étonnante qu'un évènement peut s'écouler avec douceur au coin de la rue, quelque part, hors de la vue, et disparaître tout en laissant derrière lui une traînée de souvenirs à la fois inquiétants et réjouissants.



mardi 19 février 2019

Sur les épaules du fleuve de Marco Carbocci (Editions du Héron)




Voici un récit initiatique, un de ceux qu’engendre un écrivain en début de parcours pour voir de quelle couleur est l’encre de sa plume, pour tracer sur le sable, vite, avant que la mer ne monte, le socle stable, immuable de son terrain en friche. 


Alors pour le comprendre, pour l’approcher, il faut faire l’effort de s’isoler. C’est un livre de retraite qui se lit comme on lirait « Walden ou la vie dans les bois ». Un de ces livres qui se lisent quand on a trop bu de boissons enivrantes et que la vie paraît insaisissable, quand on a traversé une période étrange et que l’on a besoin de faire un « dépôt de bilan. »

Le narrateur s’isole dans le maquis, en Toscane. Dès les premières pages, Il dialogue avec son oncle qui lui parle des vipères, nombreuses dans le coin. On devine la tentative forte d’un au-delà de cet adolescent en quête de sens et de remède contre sa mélancolie. « J’attendais n’importe quoi, les mains sur les genoux, en fixant le grand tourbillon des étoiles et les lucioles qui voltigeaient dans le ciel et se mêlaient aux étoiles. La lune paraissait épaisse et chaude et pleine de fièvre. Et certains moments d’accablement morbide et d’ennui et de rage, il m’arrivait de songer que je n’aurais qu’à tendre la main pour toucher le bout du monde. »

De son écriture fluide qui lisse les tiraillements, les déchirements, l’exil dont il tente de s’arracher puis la ligne suivante de se rapprocher, pour revenir à la solitude dans les collines, Marco Carbocci puise sa matière, assemble, écoute, effectue un va-et-vient continue entre immersion et désertion. Puis le tourment, les cris d'animaux sauvages le poussent vers les autres ; mais aussitôt, des autres, il n’est plus question, et du chien-loup il se rapproche. Une certaine connivence avec le chien-loup, pourvu que la race humaine soit loin. Très loin.

Au début du récit, il y a Valeria, « le genre de fille que l’on aime avoir à ses côtés dans les moments d’insouciance. Une fille de la Toscane des palmeraies et des plages, des pelotages nocturnes à l’arrière d’une bécane et des défilés polychromes de Luciano Benetton. Avec, en option subsidiaire, quelque chose d’humide et de frais dans les moues du visage ». Elle disparaît assez vite dans la nature. Quand le narrateur s’isole dans le maquis, on est loin de l’insouciance des plages et des scènes de films italiens avec vespa et cheveux au vent. « Je » est un jeune homme qui se cache dans les collines ; il a environ dix-huit ans et est déserteur de l’armée italienne. Il sort de l’adolescence et il a compris l’inconscience cruelle de cet âge. Souvent, il est sujet à une humeur mélancolique. « Alors, le temps qui filait, les gens, l’avenir, le reste du monde n’avaient plus aucune espèce d’importance. C’était comme une sorte de rêve, une convalescence un peu folle et joyeuse que je faisais debout, les dents serrées. Et ça ne pouvait pas durer. »

Son oncle met à sa disposition une cabane dans laquelle il s’isole dans le maquis toscan. « J’écrasais rapidement ma cigarette, ramenais ma tignasse en torche sur ma nuque et tâchais de regagner l’enclos de ma cabane avant l’obscurité. Une fois barricadé, peinard, je retrouvais des raisons de me moquer de moi-même. Je revenais me loger sur le seuil et je recommençais tout doucement à me convaincre que j’étais seul au monde. » Notez que l’on pourrait remplacer « ma cabane » par « mon imagination ».

Un peu plus loin, la source où il est « agréable de se poser là un petit moment, d’écouter le gazouillis du mince filet d’eau claire qui courait dans la rocaille et d’y tremper les deux mains, les avant-bras… Alors il semblait que le bois se peuplait subitement de milliers de vies et de couleurs et de rumeurs nouvelles. Mais l’instant d’après, j’étais convaincu de percevoir au loin l’approche d’un de ces êtres formidables et secrets qui n’appartiennent qu’aux maquis et aux légendes des vieux. C’était un bruissement léger : un serpent géant, une araignée monstrueuse qui me guettaient dans les buissons. Puis, c’était irréel et ça ne ressemblait plus à rien. Une ombre. Un mythe. Une chose d’au-delà de la vie. Puis, c’était les accents très graves et angoissants d’un violoncelle qui résonnaient tout proches et qui gonflaient et qui venaient à moi pour me maîtriser à travers la futaie. » Ai-je besoin d’insister sur la fluidité, la très belle prose de Marco Carbocci après vous avoir cité ce passage ? Cette connivence entre la nature dans laquelle il s’immerge et ses tourments, son rapport au monde, est en perpétuel déploiement. Une conversation entre lui et le maquis, comme un accordéon, déploie sa musique, reprend son souffle, traverse les collines et les futaies, puis revient sur les sombres présages, avec des sons rauques qui l’assaillent, se maintiennent discrètement étouffés derrière le bruissement du maquis. « Le murmure du maquis continuait à me poursuivre dans mon lit. Comme une grande chose confuse et improbable, qui était là, derrière la cloison de bois, et que je ne parvenais jamais à saisir. »

Et puis, il y a la rencontre avec la vieille Afrosina. « Avec un sourire digne, et, dans les yeux, la trace d’une très ancienne malice. » Une femme étonnante, de légende, qui s’intéresse à lui, lui taille les cheveux, déclare que c’est dommage qu’elle ne soit pas plus jeune. « Et son vieux visage chiffonné, à ce moment-là, racontait une histoire très ancienne et secrète. »

Il y en a qui disent « voir Naples et mourir ». Expression légère, presque, tellement elle est galvaudée et tellement elle est associée à la beauté de Naples, de cette baie illuminée, multicolore, grouillante de vies, de gens qui chahutent. Et il y a « cette vie dans les collines. L’histoire de la terre rouge de Toscane et de la poussière et du vent et des orages. Et il me semblait que tout s’achevait là. Qu’il n’y avait pas d’autre existence, d’autre fuite et d’autre conclusion que celles-ci. » Il faut de cette vie-là au narrateur pour éprouver l’instant présent, extraire de sa mélancolie le plus sombre de ses jus. Un paysage de maquis, de bêtes sauvages. Même celles qui piquent et qui sont mortelles. Et, il en fait l’expérience, comme annoncé au début du récit quand il discute avec son oncle.

Après la lecture de ce très beau texte, de cet ouvrage de jeunesse, je suis bien entendu curieuse de lire les autres récits de Marco Carbocci, certainement empreints de cette expérience unique qu’il a vécu dans le maquis toscan, après avoir parcouru un chemin difficile, « un chemin aussi droit et long et beau et difficile », au milieu d’un paysage de collines. 







Sur les épaules du fleuve ; Marco Carbocci ; Editions du Héron ; 2006. 

jeudi 7 février 2019

Le fusil de chasse de Yasushi Inoué traduit par Sadami Yokoö, Sanford Goldstein et Gisèle Bernier (Editions Stock)


Voici un petit bijou de concision, d’une fluidité et d’une douceur indescriptible qui exalte les abîmes sombres de l’âme. Ce texte est une fabuleuse démonstration de la puissance sensorielle du couple douleur et plaisir. C’est un livre dont j’ai envie de vous parler depuis un bon moment, un monument littéraire au Japon et peut-être injustement méconnu en France.

Le sujet traité est relativement banal, un sujet souvent exploré en littérature, puisqu’il s’agit d’adultère ; mais ici, il est traité de façon magistrale, peut-être même parfaite. « Le fusil de chasse » retrace l’histoire des liaisons amoureuses d’un chasseur solitaire qui reçoit trois lettres : une lettre de son épouse, une de son amante écrite juste avant son suicide, une de la fille de cette dernière qui découvre la liaison de sa mère en lisant son journal intime.

La lettre la plus violente est celle de l’épouse mal aimée. Elle raconte avec un calme stupéfiant, un calme criant de rage, d’une violence inouïe ; elle crie la douleur de n’avoir jamais été aimée par son mari comme elle l’a aimé. Elle a toute sa vie espéré un coup de feu qui n’est jamais arrivé, toujours contemplée par son mari telle une coupe de porcelaine. « Toi qui était capable de tuer un faisan ou une tourterelle avec ton fusil de chasse, que ne pouvais-tu me tuer avec une décharge en plein cœur ? Si tu me trompais aussi manifestement, que ne me trompais-tu de façon plus cruelle, totale ? » Un jour, pourtant, un jour elle espère, elle le surprend occupé de son fusil, elle l’aperçoit pointé sur son dos par le reflet de la vitre ; mais aussitôt qu’elle tourne la tête et le fixe, il détourne le canon.

Chargé de symboliques, ce livre se déploie autour du fusil de chasse, métaphore du sentiment amoureux. Le serpent également y est représenté, c’est le démon que chaque corps abrite, qui est en nous, le démon selon la symbolique chrétienne – Yasushi Inoué fait référence à la traduction anglaise en 1900 du « voyage en Orient » fait par le moine franciscain Guillaume de Rubrouck dans un recueil de nouvelles « La mort, l’amour et les vagues » – s’agite quand le besoin d’être aimé est plus fort que tout. La lettre aussi, peut également être assimilée à un coup de feu ; elle apporte un soulagement à celui qui l’expédie, à l’épouse trompée pendant treize ans. La lettre de l’amante qui a tant aimé et tant été aimée, qui finit par mourir, en est aussi l’illustration : sa lettre se déploie telle une lettre incandescente, qui flambe et vit au-delà de la mort. Yasushi Inoué nous raconte également la perversion qui entretient le sentiment amoureux. L’amante écrit : « Je pensais que, si Midori-San venait à apprendre notre amour, je devrais payer mon péché de ma mort. Mais mon bonheur y gagnait en profondeur. » Le coup fatal, comme nous laisse entendre l’amante à la fin de sa lettre ne viendra en effet pas de la révélation de la trahison qu’elle inflige à l’épouse, son amie par ailleurs, mais de la réouverture d’une blessure qu’elle s’est vu infliger des années auparavant.

Avec un art consommé de la mise en scène épurée, Yasushi Inoué est un auteur qui utilise les symboliques propres à l’imaginaire commun avec une économie de moyens extraordinaire. La fille de l’amante compare l’amour de sa mère à un presse-papier qu’elle possède « des pétales comme raidies par le gel,… que ce fût le printemps ou l’automne, des pétales plongées dans la mort ». Chaque scène est ciselée, dépouillée, lavée des sentiments qui sont habituellement l’apanage de la blessure amoureuse, de toutes les blessures narcissiques, tel un idéogramme, une représentation symbolique de la vie.

C’est que le désordre moral, dans un pays où la frugalité est de mise, le désordre donc se règle avec un simple coup de fusil, une missive, ou la mort. Point d’atermoiement, de prise d’anxiolytique. Ni de séances interminables chez le psy. C’est vivifiant ! Freud (que je vénère, nulle envie de l’effacer du spectre de la littérature occidentale) eut été malheureux si Vienne avait été une enclave japonaise.

J’ai longtemps aimé ce texte sans savoir pourquoi je l’aimais tant ; et ce n’est que tardivement après plusieurs lectures de livres traduits du japonais, après Kawabata, Kenzaburô Ôé, Tanizaki, que peut-être, nourries de tous les thèmes qui hantent la littérature japonaise, la honte, le secret de famille, les non-dits, j’ai pu comprendre pourquoi ce texte m’envoûtait et pourquoi il se démarquait.

Je ne saurais trop recommander la lecture de cette nouvelle d’un trait. Elle se lit une fois, deux fois, plusieurs fois et à chaque fois la magie opère parce que le texte, très court, fourmille de symboles qui nous remplissent d’année en année et se révèlent et se correspondent, se tissent l’un à l’autre, s’accordent pour émerger sous une nouvelle forme. Je crois que ce récit est une essence, comme obtenue après un processus de distillation, et donc les notes primaires, les accords, les notes de fond, les notes les plus volatiles, se révèlent à chaque lecture avec un plaisir renouvelé.

Sous la douceur de la plume de Yasushi Inoué, surgit, implosant de contrastes, l’implacable douleur, l’effroyable férocité de l’homme en proie au sentiment amoureux.

Le fusil en bandoulière, l’homme est un chasseur solitaire.