mercredi 14 novembre 2018

Mes vingt ans, le début de l’âge d’or (Chapitre VI). Les escargots sont fiers



Quand j’étais petite et que j’empruntais des livres à la bibliothèque de l’école, je me constituais des rôles sur mesure, me déguisais et mimais des situations, comme la plupart des enfants j’imagine. J’avais renoncé à demander à ma mère si les histoires racontées par la maitresse étaient vraies. Je les mimais et cela suffisait à me les rendre vraies. Pour une raison que j’ignore, j’aimais endosser à la maison les rôles des enfants les plus détestables de l’école, comme si je voulais me prouver que c’était dans mes cordes de me mesurer à eux.

    Et puis il y avait les contes que j’aimais beaucoup. Pour les contes, étrangement, je ne cherchais pas à mimer quoique ce soit comme si les scènes étaient criantes de vérité. Comme s’ils me transmettaient une vérité inébranlable. 

      Mon préféré était « l’heureuse famille », celui des escargots qui étaient fiers parce qu’ils seraient mangés sur un plateau en argent. « Nous sommes entourés de gens qui préfèrent être mangés sur des plats en argents plutôt que d’être vivants sur un plat de feuilles, c’est extraordinaire non, ce conte ? » J’aimais entendre Myriam, l’infirmière de mon école primaire, se délecter d’un conte d’Andersen. J’échouais souvent chez elle à cause d’une chute, chutes qui se sont répétées quand j’ai compris que j’aurais à chaque fois un conte.
*
Myriam avait un air rêveur ; je la revois avec un air éthéré et sa démarche de funambule. Je ne crois pas que j'avais une idée claire de ce qu'était un rêveur à cet âge. Dans ma famille les choses étaient un peu compliquées parce que ma mère n’a jamais renoncé à de grands rêves ; elle les a juste enterrés pour s’adonner à l’abrutissant labeur quotidien. Elle avait parfois de grandes envolées lyriques notamment en face d’un saule pleureur par exemple au bord d’un étang ou d’une rivière, mais son air contemplatif s’effaçait toujours en face de la masse de tâches quotidiennes qui lui incombait ; et ces rares moments d’envolées se sont progressivement effacés de ma mémoire pour disparaitre à tout jamais quand elle a martelé toutes les obligations dont j’héritais une fois mon père disparu : « Estelle, il va falloir que tu te prennes en mains. »

      Moi j’aimais bien les poésies. D’ailleurs, même Astrid la teigne qui arborait un regard moqueur quand je passais au tableau cessait de rire quand je lisais un poème à voix haute devant la classe. Elle me regardait d’un air interdit avec une légère tension dans le visage comme si elle ne comprenait pas pourquoi son ironie mordante s’éclipsait si subitement.

      Une fois, Mathilde et moi avons collé dans le cahier de poésie d’Astrid la teigne une page d’un dessin érotique découpé dans un recueil de poèmes d’Apollinaire. Mathilde s’était cachée dans les toilettes pendant la récréation après avoir glissé le cahier sous son manteau, et j’avais remis le cahier dans le casier d’Astrid. Je ne sais pas ce qui nous a pris, mais on avait découpé ce dessin d’un manuel chez le grand-père de Mathilde sans savoir ce qu'on allait en faire, et puis on a décidé de s’en débarrasser de la sorte. Ce jour-là, faute de bénévole, je fus désignée pour lire un poème que la maîtresse venait de nous distribuer. J’avais un regard distrait et amusé, la tête tournée en direction d’Astrid, guettant sa réaction, et c’est probablement ce qui a décidé la maîtresse à m’interroger. Je ne sais plus de quel poème il s’agissait mais toujours est-il que ma langue a fourché et j’ai lu « verge » en lieu de « vierge ». Un rire étouffé a parcouru le dernier rang, et j’ai rapidement senti le regard effrayé d’Astrid peser sur moi ; elle a refermé précipitamment son cahier pour cacher l’objet du délit. 

*
Je n’aimais pas lire toutes les poésies, et je n’aimais pas forcément celles que je comprenais. Ce sont d’ailleurs quelques-uns des rares souvenirs qui ont marqués mes années d’école. Je n’étais pas bonne élève, rares étaient les matières qui m’intéressaient, mais il y avait dans le flux et reflux des mots d’un poème quelque chose qui m’apaisait. Peut-être avait-ce un lien avec les moments de bonheur que j’avais partagés avec mon père à bord d’un bateau quand je l’accompagnais pendant mes vacances pour une mission. Nous regardions la mer s’ouvrir d’un côté et le rivage s’éloigner de l’autre, les deux mains sur le bastingage. Il y avait dans les poèmes que je ne comprenais pas un silence apaisant comme un rivage qui s’éloigne

      Puisque j’en suis à parler de Myriam, l’infirmière de mon école primaire, je vais vous présenter mon oncle Victor que j’associe à Myriam.

      Mon oncle Victor était un homme très élégant. De loin, on aurait pu dire qu’il marchait comme un danseur, mais il n’était pas frêle et il avait une voix au caractère affirmé. Costume toujours bien taillé. Pantalon droit qui arrive juste au-dessus de la chaussure avec un léger pli. Pas deux. Son bouton de veste central était toujours fermé. Il choisissait rigoureusement son chapeau et ses souliers. Il portait souvent un chapeau en feutre qu’il enfonçait de temps en temps en me tirant la langue avant de ravaler son ventre. Il était comme ça mon oncle Victor, il avait besoin de plaire. En fait, mon oncle Victor avait besoin de plaire à tout le monde. Quand j’étais petite je lui demandais s’il pouvait faire ressortir son nombril par sa bouche tellement il était drôle, parce qu’il s’amusait à creuser la cavité de son ventre et à le faire ressortir en se donnant une tape sur son chapeau. 

*
Victor est le frère de ma mère. Il avait travaillé un temps dans une compagnie d’assurance puis avait ouvert son propre bureau de courtage en assurances ; et pendant des années, ça a plutôt bien marché pour lui jusqu’à ce que ses affaires prennent l’eau. On dit que c’est à cause d’une femme que ses affaires ont pris l’eau mais je n’ai jamais vraiment su ce qui s’était passé. D’ailleurs comme toutes les femmes l’aimaient, il eut été impossible de trouver laquelle avait réellement causé sa perte. Il était probablement l’homme le plus drôle de la famille, et j’étais toujours très contente quand pour une raison ou une autre il fermait son agence pour venir me chercher à l’école.

      Je m’installais généralement dans un fauteuil à l’entrée de son agence en attendant que l’on vienne me chercher et je faisais des dessins. Je ne pouvais pas faire mes devoirs car il parlait sans cesse au téléphone ; et quand il ne parlait pas au téléphone il faisait des remarques à voix haute sur ce qu’il appelait une « complication croissante de normes », expression que j’ai entendue aussi plus tard dans la bouche du dermatologue de mon cabinet. « Ah la bureaucratie ! », s’indignait-il exactement comme le dermatologue. Ils auraient pu être amis ces deux-là mais là n’est pas le sujet.

      Victor était très méticuleux dans le rangement de ses dossiers. Tout était aligné par couleur, avec des étiquettes, des piles parfaitement droites. Les dossiers étaient archivés par année. Je me demande dans quelle mesure il ne m’a pas influencée et je crois même que cette façon qu’il avait de clore un sujet et de passer au suivant très facilement me l’a toujours fait passer pour un modèle d’efficacité. Parfois, je me disais que ça aurait été mieux que ce soit lui mon père mais après tout, je sais aujourd’hui que l’on transforme toujours ses parents dans son imaginaire faute de trouver sa propre voie. Une fois que l’on a compris ça, on accepte ses origines avec plus de facilité, on pardonne les débordements des uns et des autres.

      Donc je vous parle de Victor parce que juste avant je vous parlais de Myriam. Vous voyez le rapport ? Je vais vous l’expliquer.

*
Myriam, c’est cette femme extraordinaire que j’avais connue à l’infirmerie de l’école : Myriam, lèvre inférieur ourlée, coupe carré, de grosses lunettes à bord noire comme Nana Mouskouri – à qui d’ailleurs elle ressemblait –, jupe-culotte, et toujours un pas devant l’autre tel un funambule. Les pans de sa jupe-culotte, très en vogue à l’époque, faisaient des vagues quand elle marchait. Parfois, elle se levait brutalement et se plantait devant la fenêtre de l’infirmerie qui donnait sur la rue, comme si elle attendait que quelqu’un surgisse au coin de la rue. De derrière, quand elle s’éloignait, sa jupe-culotte dessinait des sinusoïdes. Je n’ai pas de souvenir de ses bras. Je crois qu’ils étaient soit croisés soit accoudés sur ses jambes tenant le livre des contes d’Andersen qu’elle possédait. C’est surtout la jupe-culotte qui m’a laissé un souvenir indélébile. Je m’en souviens encore. Au sol, une ombre de papillon géant qui déploie ses ailes à chaque pas puis se referme quand le talon claque contre le sol. Plus tard quand j’ai vu des noix de Saint Jacques se déplacer en expulsant de l’eau dans un film lors d’un cours de biologie, j’ai pensé qu’elle expulsait aussi de l’air de… dessous ses jambes. Oui, il y avait quelque chose d’aérien dans cette jupe-culotte, quelque chose qui propulsait une jambe devant l’autre dans un alignement parfait, talon devant pointe de pied, talon devant pointe de pied. Jusqu’au jour où mon oncle Victor a donné un coup de pied dans les fesses de Myriam. Ou alors est-ce l’inverse. J’y reviendrai plus tard.


      En plus de sa démarche, Myriam avait autre chose de particulier. Sa voix était d’une douceur indescriptible. Oui, la douceur peut être indescriptible quand elle n’est pas apprêtée. A la fois sa voix glissait, s’éloignait, puis résonnait longtemps comme si elle vous avait enveloppé d’une ouate de vibrations infinitésimales. Elle me donnait la chair de poule quand elle lisait un conte. Et puis elle avait aussi des ocelles dans les doigts quand elle m’effleurait la joue. Et une bouche souriante, luisante, comme ces quartiers de pamplemousse pelés dont je raffole que Mathilde dispose en dôme sur ses tartelettes à la pistache et au pamplemousse – une merveille ces tartelettes ! Myriam était une référence de douceur et de fraicheur. On devinait entre chaque rainure de sa bouche un gros grain de jouvence juteux comme dans un quartier de pamplemousse pelé.

      Je m’arrête parce que je pourrai en parler pendant des heures.

      Unique. Elle était unique. Je me souviens bien des mouvements de sa bouche où se croisaient les mots comme des guirlandes florales. Je n’ai aucun souvenir des mots mais je me souviens qu’elle susurrait des phrases, restituait des principes rassurants comme des évidences. Tout était si vrai, si simple, si unique. Elle était unique.

      Bon, j’arrête. Peu importe qu’elle soit unique, l’essentiel, c’est de l’avoir rencontrée. C’est comme une référence, un point de convergence de tous les espoirs de l’enfant que j’étais. Une preuve que la beauté existe. C’est important d’avoir une référence que l’on a choisie soi-même, une qui ne nous est pas imposée par la génétique mais par les hasards de l’existence. Ça donne une référence autre, une référence qui se situe à l’extérieur, une référence qui engage vers l’autre même quand tous les autres ont déçu. Myriam a déçu l’oncle Victor ou Victor a déçu Myriam. Je n’ai jamais su qui a commencé.
*

Une fois, je me hasardai à demander à Myriam « Tu… enfin vous êtes douce et les princes aiment les filles douces comme vous ? » Elle joignit ses deux mains et ses doigts s’enlacèrent nerveusement, puis sans se soucier de mon âge, elle me répondit le regard flottant au-dessus de moi : « Il est possible que ce soit vrai mais l’expérience prouve parfois que c’est le contraire. » Puis avec un sourire mi-figue mi-raisin, elle me caressa la joue et dans un élan protecteur me serra contre elle. Très fort. C’est arrivé une seule fois.

      Mon oncle Victor qui venait de temps en temps me chercher à l’école me lâchait la main dès qu’il apercevait Myriam. Invariablement, je choisissais le moment où elle sortait de l’école, avec sa nouvelle couche de rouge à lèvre luisante qui dessinait bien sa lèvre inférieur ourlée pour demander à mon oncle si la grossesse de ma tante se passait bien. A l’âge que j’avais, la possibilité que ma remarque ait été motivée par un principe d’ordre moral me parait bien mince. Je n’étais pas si proche de ma tante : je voulais probablement garder mon oncle que j’aimais beaucoup pour moi.

      A cette époque, ma tante était enceinte de leur deuxième bébé. C’est fou cette capacité que l’on a quand on est enfant à aborder spontanément les situations qui nous gênent. Pourquoi la perd-on cette spontanéité ? Pourquoi faut-il tant d’efforts pour la retrouver alors qu’on a de plus en plus de mots à notre disposition ? Est-ce que les mots s’assemblent dans un ordre que l’on arrive plus à défaire ? Est-ce qu’ils collent à une scène comme du papier peint ?

      Je ne sais pas si prendre des photos comble cet handicap, mais je vois bien que pour tourner le dos à mes périodes de flottement, j’embarque mon appareil photo et j’essaye de saisir une scène. Avec mon œil, avec mon doigt, je trace un petit cadre, précis, rectangulaire, en excluant ci. L’autre ne doit pas en sortir. Ce cadre ne me dit ni pourquoi, ni comment je l’ai choisi, mais il me rassure, il provoque une nouvelle voix intérieur, que je crois dure comme fer comme étant une voie unique. C’est un peu comme si je créais une référence, une vie autre, un paysage autre que celui qui s’impose sous mes yeux, une référence que j’arrive à décrire, à nommer, autre que celle que mon origine familiale, mon origine sociale, professionnelle, linguistique, m’imposent.

      Un peu comme Myriam est une référence autre. C’est peut-être la même chose. Une Myriam se croise une fois dans une vie, mais des photos, je peux en faire beaucoup, beaucoup. Beaucoup. Pleins de photos. Et c’est infiniment jouissif. Le plus incroyable c’est que j’ai toujours l’impression que je me rapproche de « La photo », du cliché fabuleux.

      Peut-être que Myriam a été la première personne à laquelle j’avais envie de ressembler. Peut-être était-elle une référence picturale qui me fascinait. Le plus troublant c’est qu’aujourd’hui je n’ai aucun souvenir de la posture de ses bras quand elle marchait, mais les ocelles de ses mains sont gravées sur mes joues et l’ombre papillon de sa jupe culotte continue à se mouvoir sous mes yeux.

      J’ai toujours regretté de ne pas l’avoir prise en photo même si elle est apparue plus tard en filigrane sur une autre photo. Sur celle de la naissance de mon neveu. Une apparition imprévue mais qui s’est affichée avec un naturel déconcertant. Claire, Nette. Comme seul un œil exercé peut le voir.

      Le cliché unique.



lundi 5 novembre 2018

De l’importance de prescripteurs indépendants pour sauver le lecteur


Et donc… le livre.

La lectrice assidue que je suis trouve qu’il y a beaucoup de consanguinité entre les jurys, les maisons d’éditions et les journalistes littéraires. Je constate fréquemment que le bandeau rouge promet plus que ce que le livre a réellement à offrir.

Nous savons tous que quand une maison d’édition reçoit un prix littéraire, elle ne le reçoit pas l’année suivante. Il est « admis » que la répartition des bénéfices des prix littéraires doit tourner. L’éditeur a une rente garantie, puisque la répartition du chiffre d'affaire des ventes de fin d'année tourne d’une année à l’autre.

Pendant ce temps, le lecteur occasionnel, celui qui ne va pas tous les 2-3 jours en librairie pense qu'on lui tend le meilleur livre, se précipite sur le prix, surtout quand il n’a pas de cadeau de Noël. L’heureux élu, l’écrivain chanceux empoche. La probabilité de l’avoir est très faible, mais l’écrivain qui ne l’a pas reçu court après la carotte qu’il espère.

Ce roulement pour organiser une répartition « équitable » entre les grandes maisons d’édition d’une année à l’autre, fait que la répartition des prix n’est pas équitable entre les écrivains. Ce roulement d’une année à l’autre implique que comme Leila Slimani a reçu le prix Goncourt en 2016, Alice Zeniter, éditée par la même entreprise, ne l’a pas reçu en 2017 (Flammarion a été racheté par Gallimard). Un écrivain sera écarté d’un prix une année parce que sa maison a reçu le prix l’année précédente. J’imagine, la tête des joueurs d’un championnat de tennis à qui on dirait, pas d’Espagnol en finale cette année, Nadal a gagné l’année précédente.

Alors, on nous dira que l’on défend l’industrie du livre. Certes, je comprends. Il faut payer les correcteurs et toutes ces personnes qui interviennent dans l’industrie du livre. Pourquoi pas ? Cet évènement soutient les ventes et c’est bon pour le livre en général. Est-ce que c’est bon pour les bons livres ? Est-ce que c’est bon pour les écrivains ?

Evidemment, ce gâteau est distribué entre les grandes maisons d’édition. De sorte que vous avez des livres comme « Le Garçon » de Marcus Malte chez Zulma qui n’est même pas sur la liste Goncourt en 2016.

Donc pour moi ces remises de prix m’ont surtout appris à ne pas leur faire une confiance aveugle. A rester vigilante. A faire confiance aux bons libraires (ceux qui nous connaissent et nous conseillent correctement, car le libraire a intérêt à ce que le monde de l’édition ne se concentre pas). Et à écouter également France Culture et en particulier l’émission de l’excellent Arnaud Laporte, La Dispute.

Il se trouve que j’ai aimé les prix du Monde et le Fémina ces dernières années. Ces jurys me paraissent plus impartials. Il n’en reste pas moins que vingt prix qui récompensent vingt livres différents est une situation absurde, car elle crée un décalage de perception fort entre des livres de qualité proche. Chaque libraire connait ses lecteurs et est à même de les conseiller. De plus un bon libraire est un libraire qui sait surprendre son lecteur et qui le dévie de ses lectures habituelles. Quelques critiques littéraires dans les journaux et quelques blogs littéraires donnent de bons conseils. Je fuis bien entendu les « masses critiques » de certains sites, achète systématiquement mes livres avant de donner mon avis, à part à de rares occasions où je le reçois pour participer à un débat ou à une discussion sur un sujet qui m'intéresse. 

Et finalement pour conclure, une société où il fait bon vivre est une société où les avis divergent mais les échanges sont possibles, les avis se suppléent, se complètent. Alors une prescription unique à l’échelle du pays est de toute façon une hérésie. Le cas extrême serait que nous lisions tous le même blockbuster. Pourvu que cela n’arrive jamais ! Le seul moyen pour que cela n'arrive pas est d'encourager la diversité en achetant et en offrant les très bons livres quelle que soit la bannière, rouge ou transparente. 



samedi 27 octobre 2018

La Librairie Robe ou le Jardin du Luxembourg


Il y a ces livres, bien rangés. Pas par ordre alphabétique, c’est encore mieux. Le nez se colle à la vitre. De belles lectures, des lectures d’enfance. Le nez toujours collé, on imagine une femme, belle, étendue sur un divan, le nez plongé dans un livre. Une de ces femmes que l’on a croisée, enfant, soit dans un hall d’hôtel soit dans un jardin. Allongée, à hauteur d'yeux, elle nous narguait. Elle avait l'air de parcourir le monde, pendant que nous cavalions par petits pas autour d'elle.


Le nez collé à la vitre, je regarde. Autour, des livres, partout. Au centre, il y a des habits. Le centre, c'est ce qui est important. Et alors je me dis qu’un livre dont la tranche couvre vingt centimètres carrés est encore plus luxueux qu’un papier peint. Un livre a une profondeur de dix centimètres et la profondeur d’une vie.

Parfois. Pas toujours.

Souvent il distrait. Il distrait comme une robe à froufrous distrait le regard, une de ces robes que porte une femme au début du printemps. Elle a été emmitouflée tout l’hiver. Elle veut sentir les regards se poser sur elle. Homme ou femme. C’est encore mieux si la femme a de l’allure. Une robe à froufrous pas précieuse. Une que l’on a trouvée dans un magasin par hasard sans la chercher, un jour de grand froid, en se disant que bientôt. Bientôt, les froufrous pourront cercler les ronds de jambes.

Une robe à froufrous laisse sur sa faim. On peut en consommer des robes à froufrous en ayant toujours faim. En ayant toujours l’impression de rester au bord d’une promesse. Comme un livre qui distrait.

C'est vrai qu'un livre peut distraire. Agréablement. D’ailleurs, je me désole que le livre n’ait pas lui aussi droit à de belles robes de printemps. Pas à froufrous, non, de belles robes de printemps, avec un tissu précieux, un tissu à fleurs, avec des senteurs. Une de ces robes qui laisse derrière elle une note de musique. Qui réveille une âme éteinte. Une note qui s'allonge dans le bruit du soir. Une robe de soie, celle que l’on aime sentir glisser sur sa peau. La petite robe portefeuille blanche en lin dont les mailles larges capturent le soleil. Une robe à fleurs, en coton, la robe des premiers émois. Un livre que l’on attendrait. Avec juste un tirage. Trois livres. Le noir-soir, le blanc-soleil, et le fleur-champ. Disponible pendant un mois, pas plus. Je rêve de livres éphémères qui raconteraient la brise marine, le souffle chaud de l’été, les larmes d'une figue fendue. Qui arrivent à grands pas.

J’avais un fantasme dans ce quartier avant de croiser cette Librairie Robe : rester enfermée dans le jardin du Luxembourg. Que les grilles se ferment sur moi la nuit. Juste moi, les arbres, les oiseaux. Couchée sous un marronnier à côté de la Comtesse de Ségur. Ou de Baudelaire, selon mon humeur du jour. Jusqu’au petit matin.


L’hiver approche. Au jardin du Luxembourg, les gardiens guettent partout, jusqu’au dernier promeneur. N’essayez pas. C'est impossible d’y rester enfermé.

Par contre, je n’ai pas encore essayé de rester dans ce magasin, la Librairie Robe. Peut-être est-ce plus accessible. Je serai d’une discrétion absolue. Pas dérangeante. Je ne toucherai, ni ne frôlerai les mannequins. Les sacs luxueux, aux étiquettes longues de chiffres, de codes, ne m’intéressent pas. Je n’irai pas là où les antivols et dispositifs de sécurité sonneront. Je resterai sur un des divans, allongée avec un de ces livres. Je suis sûre qu’ils sentent bon le jardin. Une eau merveilleuse à la rose et au musc. Peut-être y a-t-il encore une odeur de pipe. De cheminée. Voire de branche d’olivier qui brûle.

Avez-vous déjà essayé de faire brûler une branche d’olivier dans une cheminée ? Moi oui. La branche s’est enflammée, bleue, jaune, orange. Elle a traversé tout le spectre des couleurs en très peu de temps. Elle a jeté sur moi un parfum chaud de nuit d’été. De feuilles rougies par le soleil. De bois d’automne. D’eau parsemée de gouttelettes qui cascade entre les fougères.

Un condensé de sensation.

Comme un bon livre.



mercredi 24 octobre 2018

La femme à part de Vivian Gornick traduit par Laetitia Devaux (Editions Rivages)



Voici une très belle découverte faite grâce à l’émission d'Arnaud Laporte de France Culture « La Dispute ».

      Autant lever tout de suite une inquiétude avant de vous présenter ce livre introspectif : les introspections me fatiguent. Me désolent. Penser que de petits ou grands bobos vont passionner le monde ! Comment ? Monsieur ou Madame a besoin de lustrer sa peine ? Ah ! C’est l’histoire de son grand-père ? Ce grand héros ? Je dois en plus contribuer à asseoir son « storytelling » pour promouvoir ses ventes ?

      Non ! Les petits va-et-vient dans le quotidien peu passionnant des uns et des autres me fatiguent. Il y a très peu d’écrivains qui réussissent cet exercice avec succès.

      Vivian Gornick, elle, y arrive très bien. Elle y arrive très bien parce qu’elle le fait en sortant de chez elle, et parce que c’est la vie des autres qui sert de catalyseur à ses réflexions. « C’était là, dans la rue, que j’emplissais mon enveloppe corporelle, que j’occupais le présent. » Elle plonge sa réflexion dans le quotidien, interagit avec le passant. Le prend à témoin. Nous prend à témoin. Elle le fait en dialoguant avec son ami Léonard, un grand arpenteur de rue également, un homme « gay et spirituel » et leur sujet c’est : « la vie non vécue ».

      Pendant qu’elle arpente les rues de New-York, elle nous entraine dans ses pérégrinations et fait son bilan amoureux, son bilan amical. Son bilan affectif. Mais elle s’attarde peu sur son propre cas. Elle observe toujours avec étonnement les situations autour d’elle. « J’ai commencé à me passionner non plus pour le sens, mais pour l’étonnement que constitue la vie humaine. » Et le plus étonnant c’est que moi aussi j’ai aimé trimbaler son livre à travers Paris au cours de mes longues marches quotidiennes, lisant un passage, le refermant. Me replongeant dans la foule. Et j’y ai trouvé beaucoup de phrases qui me parlent. Parce que les doutes de Vivian Gornick portent sur des sujets universels, les moteurs de l’amour, les moteurs de l’amitiés, et toutes les ambivalences qui les rapprochent : « En amitié comme en amour, la clef, c’est l’espoir que notre moi, à défaut de ce que nous avons de meilleur, s’épanouisse en présence de l’autre…Et si l’envie d’une intimité stable était perpétuellement menacée par une envie aussi forte, voire plus forte de déstabilisation ? »

      Ce qui donne de la profondeur à ce texte, je crois, c’est qu’il est écrit par une femme mûre qui reconnait d’emblée avoir l’esprit tortueux. Elle ne s’attarde pas tellement sur ses doutes. Elle laisse pendre des silences qui nous plongent dans nos propres réflexions. Dans nos propres doutes. Elle schématise les situations et elle multiplie les angles de vue. Elle alterne des scènes de rue qui résument à elles seules 300 pages d’analyse sur un divan et des expériences personnelles ou encore des expériences de personnalités qui l’ont interpellée. Par ici, un couple élégant devant un hôtel « C’était un merveilleux après-midi » dit la femme ; plus tard elle rencontre une communiste qui lui confirme au sujet de la femme du couple « Selon toi que connait-elle d’autre sinon de merveilleux après-midi ? ». Vivian Gornick a besoin de multiplier les trajectoires physiques et les rencontres, quitte à interpeller des personnes, pour arriver à une conclusion. Pour faire émerger un schéma dominant. Il n’y a que comme cela qu’elle arrive à avancer, à dénouer son esprit tortueux. Elle alimente son intérêt constant pour la « vie non vécue » en faisant rentrer beaucoup de personnalités, d’amis, de marginaux. Et Léonard qui semble être le point non atteignable. Léonard, c’est l’homme avec qui elle s’entend très bien et qu’elle ne comblera jamais. Une sorte d’attraction-répulsion avec la même intensité pour chacun les maintient à distance pendant une période de maturation d’une semaine.

      L’auteur Vivian Gornick dissèque souvent les relations avec un raisonnement binaire : « Il existe deux sortes d’amitié : celle où l’on se remonte mutuellement le moral, et celle où il faut avoir le moral pour voir l’autre... J’ai longtemps considéré cette distinction comme une histoire de rapports individuels, puis je me suis ravisée… Il s’agit finalement davantage, selon moi, d’une question de tempérament…Certains êtres sont plus enclins à avoir le moral…Les trottoirs de cette ville sont couverts de gens qui tentent d’échapper à l’emprisonnement de la mélancolie pour embrasser la promesse de l’espoir…» (page 34). Ou alors, page 47 : « … J’ai appris très tôt que la vie est soit tchekhovienne, soit shakespearienne. Chez nous, il n’y avait aucun doute. Ma mère était allongée sur un canapé dans la pénombre, un bras sur le front, l’autre sur la poitrine. « Je suis seule ! » s’écriait-elle. Alors, de chaque coin du logement des femmes, mais aussi des hommes, accouraient pour tenter d’apaiser les angoisses d’une âme qu’ils avaient toujours considérée comme supérieure… »

      Souvent elle met en scène une personne marginale, retirée de la société dont elle se montre assez proche. Femme à part cherche toujours son chemin. Elle marche, arpente New-York de long en large. Puis, elle intercale entre chaque scène un paragraphe court où elle schématise les relations humaines. Puis repart.

        Et ainsi de sujet en sujet, elle éclaircit des zones d’ombre, miraculeusement.

      Même si elle navigue de situation vécue, à situation observée sans liens apparents, Vivian Gornick établit parfois des liens entre les histoires comme par exemple page 107. Elle déploie l’histoire d’un homme bourgeois et parle de courage amoureux en disséquant une soirée à l’angle de Park Avenue et de la 66ième avec une perspicacité rare et finit avec « Pour Wharton, personne ne peut être libre, alors que James savait que personne ne veut être libre. » (la relation entre Wharton qui s’est suicidée et H. James la fascine).

      De temps en temps son raisonnement schématique la mène vers une grande vérité, comme celle-ci : « J’ai commencé à comprendre ce que tout le monde sait et oublie périodiquement : qu’être aimé d’un point de vue sexuel, c’est être aimé non pour ce que l’on est, mais sa capacité à susciter le désir chez l’autre. Si bien que les pouvoirs que Manny me conférait ne dureraient pas. Seule notre réflexion ou notre intuition peut attirer de façon permanente, et Manny n’était pas amoureux des miennes. Il ne les haïssait pas, mais il ne les aimait pas non plus. Elles ne lui étaient pas nécessaires. » (page 92)

      J’ai corné beaucoup de pages comme celle-ci : « Mon amitié avec Léonard date du jour où j’ai invoqué les lois de l’amour, celles qui impliquent l’espérance. « Nous ne faisons qu’un, ai-je décidé peu après notre rencontre. Tu es moi, je suis toi, nous avons obligation de nous soutenir. » J’ai mis des années à me rendre compte que je me trompais. En réalité, nous sommes deux voyageurs solitaires qui arpentons péniblement les contrées de notre vie et nous nous rejoignons de temps à autre à ses confins pour un rapport sur l’état de la frontière. » (page 44)

      J’ai été d’accord avec elle quand elle affirme ses jugements à l’emporte-pièce. « …Eh bien, j’en ai marre de m’excuser de mes jugements à l’emporte-pièce. Pourquoi n’aurais-je pas le droit à des jugements à l’emporte-pièce ? J’aime les jugements à l’emporte-pièce ! Ils sont rassurants. Irréfutables. Bourrés de certitude. Je les adore !... » (page 37)

      Le plus étonnant c’est que Vivian Gornick réussit finalement en peu de mots à illustrer son propos sur « la vie non vécue » qui est, je crois, le thème central de son livre. C’est la première fois que je la lis et sa voix particulière en fait une écrivaine vraiment à part. Elle a un « sens du lieu » (comme chez pas mal d’écrivains américains). C’est la géographie qui déclenche ses monologues intérieurs, elle crée cette ambiance descriptive propre à tout roman juste avec des scènes de rue, ce qui est une façon intelligente, il me semble, de « romancer » une autobiographie. De la rendre intelligible à chacun. De plonger chacun au cœur de l’action. De ne pas en faire une matière personnelle. Cette géographie lui parle avec ses rapports de force, ses contrats sociaux, et elle nous happe dans son mouvement, nous enchaîne à son raisonnement. J’aurais pu marcher à côté d’elle depuis la 67ième jusque dans la 42ième, en la prenant par le bras, en faisant un brin de conversation, jusqu’à ce qu’un vendeur d’appareils électroniques nous assourdisse et nous sépare.

      Vivian Gornick est une arpenteuse de rue. Elle fait partie de cette catégorie de personnes qui au lieu de laisser leurs pensées se nouer, préfèrent les voir, telle une crinière de cheveux, se déployer et onduler au grès du courant humain. Ce sens du mouvement, est peut-être la touche qui manque aux romans introspectifs, nombrilistes français qui ont souvent une forme narrative en cercles concentriques. Dont le centre est le nombril et dont le rayon peine à s’étendre… Cette forme d’expérience physique impacte forcément l’histoire vécue. Elle crée un lien entre nous et l’auteur. On est le monde et elle nous entraine avec elle, nous parle et reverse le flux de ses pensées dans nos mains tendues telles des écuelles. Nous la suivons, nous recueillons, nous buvons ses paroles avant de nous déverser à notre tour dans le flux humain et d’en recueillir les flux et reflux de la pensée humaine.

      De faire un.

      Un, au milieu d’un tout disparate et désordonné.

      Il me semble que ce livre rend l’anonymat et la solitude des grandes villes féconds.

      J’ai beaucoup aimé un passage qui concerne une description de New-York après le 11 septembre. Les plus belles pages à ce sujet que je n’ai jamais lues.

      Le hasard a voulu que je lise ce livre en même temps que j’ai relu « Mes apprentissages » de Colette. Même si je ne pense pas qu’il y ait de hasard dans le choix de nos lectures. Si j’ai éprouvé le besoin de retourner à Colette pendant ma lecture de Vivian Gornick, ce n’est sûrement pas sans raison.

      De Colette, j’ai, il me semble presque tout ce qui existe, même un magnifique article sur Verdun… Je crois que je relie toujours Colette à ma condition de femme. J’ai reçu de Colette le goût du féminisme fécond, celui d’une femme qui ne s’avoue pas vaincue, qui a conscience de la difficulté d’être femme, et plus largement d’être un être humain. Qui s’en accommode. Toujours avec une sensualité prononcée. Comme si la lutte finalement se mesurait dans l’accroissement de l’appétit. « Plus je savourerai, moins je m’assècherai », semble-t-elle nous dire. Malgré les difficultés de ses débuts dans la vie professionnelle et dans sa vie amoureuse, Colette a choisi d’accroître son appétit et d’enterrer son âpreté. Probablement que cela vient des jardins de sa jeunesse dans l’Yonne, composante importante de sa vie – cela se « lit » à travers ses écrits.

      Ne pas perdre de vue ses sensations. Voilà ce qui a toujours guidé Colette. Et il y a un truc incroyable avec l’accroissement des sensations – comme avec l’accroissement du dessèchement –, plus on y goûte, plus on en veut. Quand j’avale un Colette, c’est une grande goulée, non sans noter dans un carnet les phrases, les mots les plus savoureux, les associations de mots les plus délicieuses comme « une liaison quiète » ou une « miraculeuse prestesse corporelle », ou « les enchantements d’une réclusion volontaire ne sont pas que maléfices » ou « le poison nonchalant d’une salamandre allumée dès septembre » ou « la commissure des paupières en fer de flèche » ou « le regard d’un mauvais curé »… Avec Colette, on met des mots d’une douceur incommensurable sur les âpretés de la vie ce qui rend tout infiniment sapide !

      Vivian Gornick, que j’ai beaucoup appréciée par ailleurs, je l’ai lue par petites lampées. Sans tout boire d’un coup. C’est de là que vient cette complémentarité, je crois.

      Ces deux lectures me semblent être faites pour marcher ensemble.

      Les deux femmes ont eu des mères très différentes, d’ailleurs. Elles avaient un tempérament diamétralement opposé. Quand l’une a douté des capacités de sa fille à s’exprimer en public pour une prestation journalistique, l’autre s’est inquiétée que sa fille – Sidonie Colette – n’investisse trop d’énergie dans sa plume de journaliste au détriment de sa plume de romancière.

      Je finirai par ce passage de Colette dans « Mes apprentissages » : « … Dans le temps de ma jeunesse, il m’est arrivé d’espérer que je deviendrais « quelqu’un ». Si j’avais eu le courage de formuler mon espoir tout entier, j’aurais dit « quelqu’un d’autre ». Mais j’y ai vite renoncé. Je n’ai jamais pu devenir quelqu’un d’autre. Chers exemples effrénés, chers conseillers néfastes, je n’aurai donc pu que vous aimer, d’un amour ou d’une horreur également désintéressés ? Des personnages péremptoires ont devant moi passé, paradé et émis leur lumière, non point en vain puisqu’ils demeurent agréables et lumineux. Mais je les ai découragés. On décourage toujours ceux qu’on n’imite point. L’attention qui n’alimente que la curiosité passe pour impertinence…. »


      Enfin pour finir, je remercie les critiques de l’émission « La Dispute » qui ce mois-ci m’ont donné d’excellents conseils de lectures ! Longue route à cette émission. 





La femme à part ; Vivian Gornick ; traduit par Laetitia Devaux ; Editions Rivages ; 2018.

samedi 20 octobre 2018

Caresse


Caresse. Au milieu de cette bataille, il y a toujours un retour à l’étreinte.

A l’origine, il y avait cette caresse. Les yeux dans les yeux. La seule caresse, l’unique.

Juste après l'éclosion.

La peau visqueuse, le sang, le mucus, rien. Rien qui n’entacherait cette caresse. La plus pure. Les yeux vitreux, un regard de cheval.

Le regard animal.

A l’origine il y avait cette caresse.

La première caresse.

Quelle mère a oublié cette caresse ?

Il n’y a pas d’avant. Enfin si, il y a la divagation de la main qui reprend toutes les caresses, depuis la caresse des cavernes.

Quelle main a oublié cette caresse ?

Il y a la paume qui a parcouru tous les corps depuis le corps des cavernes.

Quelle paume a oublié cette caresse ?

Il y a ce regard vitreux.

Parce que l’animal est en sang, plein de mucus. Il a peut-être hurlé.

Il est comme une promesse d’origine. Il est déguisé en origine.

Il est l’origine.

Au bout de deux jours, trois jours. Déjà les traces des cavernes ressurgissent. Il y a ceux qui font dormir leur bébé dans la bonbonnière. Il y a ceux qui le gardent. Ne s’en séparent pas.

Madame, je vous ramène votre bébé. Il est 7h30. Non le mien est là. Contre moi.

Je ne m’en sépare pas.

Il ne pleure pas. Je pleure pour lui. On dit que ce sont les hormones. Ce sont toutes les hormones cumulées depuis la caverne.

L’accumulation des hormones, qui y a pensé ?

Je sais ce que les hormones me disent. Je pleure pour moi, pour aujourd’hui, demain, pour les jours qui suivent.

Des caresses, je n’en aurai plus. De toute façon, je n’en demande point.

Pas de caresses avant que je ne redevienne femme.

Mais les mains des autres femmes, de celles qui ont précédé, se souviennent.

Je les vois qui s’élèvent.

Dans une mare, un lac. Elles sont érigées vers le ciel. Elles sortent de l’eau, elles frétillent. Juste ces mains qui appellent au secours.

Qui me rappellent que ma main pour l’instant occupée.

Bientôt les rejoindra.

La petite bête blottie est contre moi.

Je suis une louve.

Toujours depuis ma mère.

Depuis sa mère.

Toujours des louves. Il y en a qui ont saigné. J’ai fait

Saigner un garçon par le nez.

Une flaque.

Pleurer une fille par les yeux.

Une claque.

Tomber une fille sur le ventre.

Une louve.

Pleurer trois filles en même temps.

Je suis une louve.

La caresse appelle aussi le coup. Et le coup part. Parfois avec violence. On m’a dit, non Madame ce n’est pas à vous de régler les problèmes. J’ai refusé.

Je préserve.

Je préserve la caresse depuis la caverne. Ma mère a donné une claque à une maîtresse. Sa mère a donné des claques.

On a changé de méthodes depuis.

Mais reste cette accumulation d’hormones à la naissance. Cette passation de pouvoir, d’un bébé à l’autre.

Je ne laisserai personne s’occuper à ma place de l’histoire de ma caresse.

Je m’en charge.

Merci ceux qui veulent m’aider.

Merci ceux qui me disent, non ce n’est pas à vous de vous en occuper. La psychologue de l’école s’en chargera. Mais qui me garantit que sa caresse sort de la même caverne que la mienne ? A suivi le même chemin que le mien ? Cette prétentieuse va corriger les trajectoires de caresses vieilles de plus de 2000 ans ?

Foutaise.

C’est à moi. C’est ma caresse. L’unique ligne qui remonte à la caverne. Je me fiche de savoir où se trouve cette caverne. Le trajet que fait cette ligne. Les détours qu’elle fait.

Les corps se sont effacés depuis.

Et la paume de ma main a ramassé d’un coup de main à l’envolée toutes les poussières, a rassemblé toutes les caresses. Et je ne laisserai personne me dérober ma caresse.

J’écarterai toutes les trajectoires des caresses damnées.

Personne ne viendra entacher ma caresse.


jeudi 18 octobre 2018

Dieu, les mathématiques, la folie de Fouad Laroui (Editions Robert Laffont)




Dans l’imaginaire collectif, il y a cette croyance que les mathématiques pures sont la discipline qui se rapproche le plus de l’Être. Quand un mathématicien voit pour la première fois une démonstration, cela lui donne le sentiment de soulever un nouveau pan de vérité absolue et universelle, de s’approcher de Dieu.

Il porte en lui en quelque sorte la parole de Dieu.

Les mathématiques décrivent des vérités qui existent indépendamment du monde matériel, ce qui en fait une discipline à part. Fouad Laroui, dans cet essai, nous rappelle que c’est la secte religieuse des pythagoriciens qui appela ses initiés « mathématiciens », c’est-à-dire ceux qui détiennent le savoir.

Dans son introduction, l’auteur évoque l’emblématique l’histoire de « Unabomber », ce mathématicien militant écologiste qui tua 3 personnes et en blessa 23 autres. Encore en prison aujourd’hui, Ted Kaczynski, qui a fait l’objet de la chasse à l’homme la plus coûteuse de l’histoire du FBI, est un mathématicien. Il démontra un important théorème d’algèbre à seulement vingt-trois ans. Il justifia son terrorisme par ces deux assertions :

1/ Le progrès technique conduit à un désastre inéluctable.
2/ Seul l’effondrement de la civilisation moderne peut empêcher le désastre.

Dans son essai, Fouad Laroui aborde un certain nombre de thèmes qui ont façonné ce lien entre les mathématiques et la philosophie au cours des siècles. La foi. Les sciences et la religion. L’infiniment petit et l’infiniment grand, dénombrable ou continu, que l’on peut se représenter ou imaginer, qui indique une direction. Et l’infini champ des connaissances qui nous entoure. Le monde, l’univers. La puissance des découvertes des mathématiciens et les limites de leurs découvertes. Le passage de connaissance entre les disciplines. Des mathématiques à la physique. L’instabilité du monde de la physique des systèmes dynamiques sensibles aux conditions initiales qui mène à la théorie du chaos et à l’effet papillon. La « folie » de Perelman et de Grothendieck. L’extase métaphysique.

Mais « Qu’est‑ce qu’un homme, dans l’infini ? » (Blaise Pascal, Les pensées). La folie qui guette. Et qui s’installe chez Perelman, Grothendieck, Gödel.

Mais qu’est-ce la vie sans la raison ?

C’est ce tourbillon de notions, de relations, de causes et de conséquences, de constatations, d’évènements historiques, que Fouad Laroui tente d’ordonner dans cet essai avec une approche interdisciplinaire. Il y détaille le rôle des sciences sans entrer dans des considérations scientifiques. Rassurez-vous, les formules ne sont exposées que pour mettre en avant leur valeur esthétique. Et surtout l’humain n’est jamais bien loin. A chaque chapitre. L’avancée des sciences, la religion et l’histoire de ces hommes – de « ce roseau pensant » (Blaise Pascal) qu’est l’être humain – s’entremêlent et Fouad Laroui nous raconte l’histoire de ces interactions à la manière d’un ethnologue.

Dans la première partie, l’auteur commence par un postulat : l’idée d’infini fut d’emblée associée à Dieu.

Il nous donne un aperçu des différentes approches de la notion d’infini telle qu’elle a été définie à travers les siècles ; et ce depuis les présocratiques (Parménide) en passant par Socrate, puis par Copernic avec la révolution copernicienne qui a fait placer le soleil au centre de notre univers, et le siècle des lumières où la physique a largement utilisé les notions d’infiniment petit. Il nous relate l’apport de Cantor au XIXème qui a fait de l’infini un objet d’investigation avec la théorie des ensembles et enfin s’attarde sur notre époque contemporaine avec l’infiniment vaste grâce à Einstein et aussi grâce aux différentes découvertes qui ont mis à mal le côté inébranlable du formalisme mathématique.

L’infini a donc toujours été relié à Dieu. Il a évidemment subi un certain nombre d’interprétations, de définitions, de représentations et d’utilisations à travers les siècles et s’est détaché de son identification à Dieu de façon progressive. Les prudents Euclide et Aristote avaient rejeté l’infini en acte – l’infini avec une représentation physique – tout en reconnaissant l’infini potentiel. Et au milieu de cet enchaînement de découvertes et de l’extension de la manipulation de la notion d’infini d’une discipline à l’autre – que ce soit l’infiniment petit ou l’infiniment grand – il nous explique comment la scolastique a concilié l’existence de l’infini potentiel depuis Aristote (qui rejette l’infini en acte) à l’infini actuel (qui existe réellement par opposition à l’infini potentiel).

Au milieu de tous ces mathématiciens, peut-être le trajet de Pascal est-il le plus admirable. Pascal a su garder toute sa tête tout en maniant l’infiniment petit ou l’infiniment grand. On connait tous sa contribution dans l’invention de la machine à calculer, sa contribution en géométrie. On apprend également qu’il a posé les jalons du calcul des probabilités – et encore bien d’autres –, reliant ainsi la notion de hasard à l’infini avec le calcul des probabilités.

Ce grand prosateur, qui avait la capacité incroyable de se dédoubler et de se confectionner plusieurs identités, a su naviguer à travers une quantité de disciplines. Il a parcouru le monde des connaissances scientifiques, et à chaque étape de compréhension, il a calmé ses ardeurs devant l’immensité qui se déployait devant lui. Et donc, c’est tout humblement qu’il s’est posé la question « Qu’est-ce qu’un homme dans l’infini ? ». On pourrait presque en arriver à la conclusion que Pascal a su s’extraire de sa fonction de scientifique et regarder de loin sa position comme une position toute relative dans le monde infini dans lequel il se débattait. Comme si l’aller-retour entre la concision, le formalisme mathématique, et le déploiement de sa pensée et de son âme l’avait maintenu en bonne santé mentale et physique.

Blaise Pascal ne s’est jamais posé au-dessus des vérités de ce monde parce qu‘il avait « compris » mieux que d’autres, mais il en a conclu que partout le monde s’étendait (capacité de dédoublement du prosateur qu’il était ?) dans maintes directions, et que l’homme est loin d’avoir la capacité de tout comprendre ; nul ne peut s’approcher de la vérité suprême au point de s’y confondre. Il s’est mis au milieu de cette immensité, a tracé des asymptotes vers cet infini. Et malgré toutes les découvertes qui ont hissé Pascal sur de hautes sphères jusque-là inexplorées, Pascal – dont je vous invite à écouter ici le texte sublime "Qu’est-ce qu’un homme, dans l’infini ?..." (Disproportion de l'homme, extrait des Pensées de Pascal) lu avec la très belle voix posée et grave de Nicole Garcia – n’a pu qu’arriver à la conclusion qu’il était infiniment éloigné de tout comprendre et qu’il ne pouvait pas se passer de sa foi.

Dans une deuxième partie Fouad Laroui nous explique comment la vérité mathématique s’est détachée de la vérité scientifique. Il nous raconte comment l’on a tenté de rapprocher les vérités religieuses et scientifique, notamment quand les mathématiques ont étendu leur champ d’application à la physique et à l’astronomie. Il nous raconte un épisode intéressant à travers le Faust de Christopher Marlowe (1592) qui fait référence à la notion de réinterprétation des textes religieux telle qu’introduite par Averroès. C’est cette réinterprétation dont parle Averroès qui fait converger une vérité scientifique et une vérité religieuse vers la même vérité (Galilée fera la même chose quelques siècles plus tard par la concordance du système de Copernic.) Et l’auteur constate à juste titre que l’on a perdu dans la religion musulmane cette sagesse qui vient de la scolastique et qui a pourtant navigué dans le monde occidental.

Heisenberg, contemporain des deux hommes, écrivit : « Je considère que l’ambition de dépasser les contraires, incluant une synthèse qui embrasse la compréhension rationnelle et l’expérience mystique de l’unité, est le mythos, la quête, exprimée ou inexprimée, de notre époque. »
Plus de mille ans avant Heisenberg, Farabi (philosophe musulman persan) évoquait cette synthèse : « la fin de l’homme est d’entrer dans une union de plus en plus étroite avec la raison (l’intellect actif). L’homme est prophète dès que tout voile est tombé entre lui et cet intellect. Une telle félicité ne peut s’atteindre que dans cette vie. L’homme parfait [celui qui fait l’expérience mystique de l’unité] trouve ici-bas sa récompense dans sa perfection. » (p127)

Enfin, Fouad Laroui aborde la question de la représentation physique des formulations mathématiques. Quand la logique mathématique sans confrontation au réel devient une discipline à part entière. Et il donne des exemples où des applications réelles ont été découvertes après qu’une théorie mathématique ait été établie.

Puis l’auteur repart sur cette réalité mathématique qui se dérobe en introduisant toutes les notions qui ont mis à mal le côté inébranlable des mathématiques. Il aborde les notions de stabilité par rapport aux conditions initiales, il insiste sur la consternation que provoque le théorème d’incomplétude de Gödel. Le mot en soi « incomplétude » peut faire grincer tous ceux et celles qui ont pensé trouver dans les mathématiques un univers stable et rassurant. Gödel avec son théorème d’incomplétude met à mal la notion de formalisme et de démonstrations possibles à travers ce formalisme ; et il pointe ce qui reste pure énonciation, vraie, et ne peut être démontré.

Et enfin place à la folie, avec les histoires de Grothendieck qui a refusé la médaille Field ainsi que l’histoire du Russe Perlman et Gödel.

Weng, biographe de Gödel qui note : « il était fanatiquement rationnel – ce qui n’est plus du tout rationnel. » Il n’est pire folie que celle du sage, dit un proverbe. (p256)

Et donc… Est-ce que la vie est ailleurs ? Finalement quand on voit le décharnement physique de certains mathématiciens purs, n’est-il pas plus sain de se rapprocher de l’animal instinctif, le chasseur, le sensible, l’hédoniste ? Est-ce que la recherche de vérité ne dessèche pas ?

Je conclurai par ces citations qui me semblent énoncer la même chose. La même loi. Deux mille ans les séparent. Ma foi en l’universalité de cette loi me dit que de tout temps ceci restera vrai :

Aristote : « Les deux seuls mobiles de l’homme sont la vérité et l’amour »

Alexandre Grothendieck dans son avant-propos de « Récoltes et Semailles »

« Dans la Promenade et un peu partout dans Récoltes et Semailles, je parle du travail mathématique. C’est un travail que je connais bien et de première main. La plupart des choses que j’en dis sont vraies, sûrement, pour tout travail créateur, tout travail de découverte. C’est vrai tout au moins pour le travail dit "intellectuel", celui qui se fait surtout "par la tête", et en écrivant. Un tel travail est marqué par l’éclosion et par l’épanouissement d’une compréhension des choses que nous sommes en train de sonder. Mais, pour prendre un exemple au bout opposé, la passion d’amour est, elle aussi, pulsion de découverte. Elle nous ouvre à une connaissance dite "charnelle", qui elle aussi se renouvelle, s’épanouit, s’approfondit. Ces deux pulsions - celle qui anime le mathématicien au travail, disons, et celle en l’amante ou en l’amant - sont bien plus proches qu’on ne le soupçonne généralement, ou qu’on n’est disposé à se l’admettre. Je souhaite que les pages de Récoltes et Semailles puissent contribuer à te le faire sentir, dans ton travail et dans ta vie de tous les jours. »


Dieu, les mathématiques, la folie ; Fouad Laroui ; Editions Robert Laffont ; octobre 2018.

Mes vingt ans, le début de l’âge d’or (Chapitre VI). Les escargots sont fiers

Quand j’étais petite et que j’empruntais des livres à la bibliothèque de l’école, je me constituais des rôles sur mesure, me déguisais et...