mardi 18 septembre 2018

La douce indifférence du monde de Peter Stamm traduit par Pierre Deshusses (Editions Christian Bourgois)


J’ai écouté sur le site de France Culture l’émission d’Arnaud Laporte qui parlait du dernier Peter Stamm. Son équipe se disputait sur l’histoire de ce livre ; les uns trouvant le roman facile à raconter, les autres irracontable. Personne n’était d’accord sur le point de départ de l’histoire.
      Mais les quelques structures du récit qui ressortaient et les impressions contrastées promettaient une histoire riche et universelle.
      Tout ceci a évidemment aiguisé ma curiosité, d’autant que je connais Peter Stamm et que j’ai un petit faible pour lui.
Alors j’ai fait un crochet par la librairie – je voulais vérifier qui disait la vérité – et j’ai pris le dernier livre (détail amusant quand on a lu le texte). Puis je l’ai lu en moins d’une journée.
      
      Alors de quoi parle ce livre ? De vie et de fiction. Un sujet tellement galvaudé… Mais attention, il s’agit de Peter Stamm ; et Peter Stamm a une extrême aisance pour faire apparaître et disparaître ses personnages comme dans un théâtre d’ombres chinoises.
      L’auteur pose une question universelle : et s’il vous était donné l’opportunité de revivre une histoire d’amour, une de celles qui ont compté ? Et si elle se présentait un jour, cette actrice, celle qui rejouerait le rôle de l’être aimée ? Suivrez-vous le même chemin ? Aujourd’hui, avec l’histoire racontée depuis ? Avec les traces écrites ?
       Ecririez-vous la même histoire ? L’écririez-vous mieux ?
      Avec un esprit scientifique, de façon empirique, il nous expose cette deuxième histoire. Attention, l’auteur ne se joue pas de nous. Au contraire, avec son théâtre d’ombres chinoises, il ordonne le cheminement de son esprit avec beaucoup de rigueur !

     Début de l’histoire : Le narrateur est un homme, devenu écrivain. Magdalena, une actrice, la femme aimée. Au moment de leur rupture, Il était en train d’écrire un livre sur leur histoire.
      Son double se présente, « son visage à côté du reflet du miens ». Elle est là, elle aussi, l’actrice. Elle se nomme Lena dans cette nouvelle vie. Elle aime beaucoup les cimetières.
      Son double est vivant. « Il m’a salué de façon tout à fait normale. » Il a des tocs d’écrivains, prend des notes. Il écrit également sur Lena. « Le bonheur ne fait pas de bonnes histoires ».
      Le narrateur raconte son histoire à Lena ; il lui raconte comment il a connu Magdalena : ils ont escaladé une pente raide en montagne, mais elle a voulu escalader plus haut. Lena a sa version. Magdalena n’a pas voulu se déshabiller dans le lac lors de leur première randonnée, et elle a continué sa route plus haut pour atteindre un sommet « dont le nom lui plaisait ». Elle l’a semé.
      Première épreuve de force.

      
      Est-ce qu’il est tombé instantanément amoureux de Magdalena ? Un coup de foudre ? Le « mythe créateur » ? « A force d’écrire, j’étais devenu prudent avec les grands mots et les grands sentiments ».
      « Même quand nous étions ensemble, j’avais l’impression qu’elle jouait un rôle, non de façon délibérée, mais parce qu’elle ne pouvait faire autrement »
      Ils vont dans un musée, Lena et lui, la femme aimée ressuscitée. Il contemple les « butins de chasses soigneusement disposés, des renards morts ». Sentiment d’épuisement. Lena parle de « calme après la chasse ».
      Lena trouve l’idée belle qu’il ait un double. Il n’est pas d’accord, « c‘est comme si l’on n’était plus une personne complète, comme si on se dissolvait. »

      Il continue à raconter son histoire à Lena, comment il s’est éloigné de son double à Barcelone, quand il a eu envie de mettre un terme à la vie de Chris, son double ; quand il est revenu dans sa ville, « dans un pays étranger » : « Je n’avais pas besoin de preuves d’une vie que j’avais menée et dont je me souvenais… Je revivais en pensée le début de notre relation, une deuxième fois. Et mon désir de Magdalena redevint aussi fort qu’à l’époque, au moment où elle m’avait quitté.»
      Revenu dans sa ville, il écrit la première phrase du livre qu’il avait écrit seize années plus tôt, au moment de leur rupture. Ce livre que Magdalena l’avait encouragé à écrire à l’époque. Il l’écrit à nouveau mais lentement. « Je n’étais pas pressé… je comprenais qu’amour et liberté ne s’excluaient pas mais conditionnaient que l’un n’était pas possible sans l’autre.»

      Que devient cette nouvelle histoire ? Peut-elle prendre une autre tournure ? Une belle fin ? 
     
     De chapitre en chapitre, le narrateur dévoile un nouveau pan de sa conscience. Il revoit son histoire, suit le cours de ses pensées. Une petite étincelle qui aurait pu changer le cours de choses. Une autre histoire se déploie. Elle interagit avec l’ancienne, mais s’en sépare aussitôt qu’elle la rejoint, qu’elle essaye d’en modifier son cours. Son histoire d’amour prend de l’ampleur ou se disloque en images selon qu’il soit loin ou proche de Magdalena.
      La conclusion de cette lecture est évidemment plurielle. Troublante. Une preuve empirique de la métamorphose des souvenirs est apportée par l’auteur mais je crois que toute personne qui essaye d’approcher ses sentiments au plus près, pour sonder pourquoi, comment elle a pris un chemin, peut faire l’expérience que décrit Peter Stamm.

      En réalité, cette histoire est une allégorie de la vie d’un écrivain. Peter Stamm parle de toutes les ambivalences qui existent dans le processus créateur, de ce tiraillement constant pour un écrivain entre la vraie vie et la vie que l’on se raconte, l’histoire que l’on se construit. De la convergence de l’une vers l’autre. Dans un sens ou dans l’autre. Il pose la question cruciale : comment donner naissance à des textes vivants. Il nous montre que l’histoire que l’on se raconte prend une coloration autre quand l’on s’en éloigne. Il différencie le livre que l’on écrit sous contrainte avec le livre que l’on souhaite écrire. Il s’arrête sur les quelques rares vérités tangibles dont il dispose pour avancer : le côté irrévocable d’un livre. « Il suffit de les posséder, de les prendre dans ses mains et de savoir qu’ils resteront toujours tels qu’ils sont. » Il nous parle des pièges de l’amour et de l’écriture, ce que l’on désire posséder. La domination, la jalousie. Il dénonce l’écriture productive, avec scénario. L’écriture qui apporte le confort social. Il nous parle de l’impossibilité de savoir à l’avance ce que l’on va trouver quand l’on écrit.

      Ce livre est également une allégorie de la vie de tout diariste, ou de toute personne qui essaierait d’approcher au plus près ses sentiments pour sonder et s’expliquer son propre parcours. Finalement le problème que ce livre pose est relativement universel : comment inscrire sa propre histoire dans l’histoire de l’humanité, avec ses éternels recommencements.
      Ce livre est un immense livre. J’ai été impressionnée par la construction très habile de l’auteur, par son immense pouvoir hypnotique malgré une construction très pensée, très structurée. Il y a une maîtrise de la mise en abyme extraordinaire. Des phrases courtes ; chaque action a une signification, enrichit la personnalité du personnage. J’ai beaucoup aimé la très belle concision des descriptions quand il installe une atmosphère. On y est, on chemine. Une route, un cimetière. Des immeubles gris et anonymes. Une route bordée d’entrepôts, un paysage, un pont, des artères. Une plage fréquentée par des gens du cru. Puis l’événement qui tranche et apporte une nouvelle coloration au souvenir, un steak qu’un metteur en scène brandit parce qu’il n’est pas assez saignant, des oiseaux qui ne sont pas des mouettes mais des pigeons. Magdalena qui veut que le narrateur signe son livre stocké à la bibliothèque centrale.

      Quand Peter Stamm se pose une question métaphysique, il ne se perd pas en philosophie creuse. Il ne discourt pas non plus en s’attardant sur la psychologie de ses personnages. Il fait une expérience, une vraie : il prend son personnage, le plonge dans la bonne formule alchimique pour le confronter à ses contradictions. Il met en action son personnage dans un environnement précis, avec ses souvenirs du moment, avec ce qu’il a retenu de son expérience passée. Il développe scientifiquement son texte. On est toujours dans l’expérience avec Peter Stamm, la vraie ; avec des hypothèses précises, dans un espace précis, avec un historique donné. Ce qui est flou c’est le vrai flou, c’est-à-dire les résultats de son expérience (enfin de celle du narrateur), les différentes facettes de sa personnalité et les souvenirs qui ont traversé le temps.
      C’est l’un des rares livres de cette rentrée où le mystère est complètement naturel. Un véritable tour de force dans l’environnement littéraire actuel !

      Puisqu’il est d’usage de parler de prix littéro-commerciaux à cette saison, ce livre magistral qui pourtant a plusieurs strates de lectures possibles, n’est pas dans beaucoup de listes (à part pour le prix Médicis) mais en réalité je ne m’en étonne pas. On pourrait même dire que s’il ne fait pas partie des listes de prix, c’est qu’il n’a pas besoin d’être poussé… Les personnages sont réalistes, prennent vie dès les premières pages ; et comme l’être humain est un animal social qui a besoin d’entrer en contact avec des personnages, qui s’attache aux personnages vivants, ce livre devrait plaire.

      Un excellent livre, donc. Espérons que ce livre saura toucher un large lectorat. 
      Dans tous les cas, un livre à garder dans sa bibliothèque – de façon irrévocable, pour le toucher, le palper. 
      Le relire.
     
      Il me semble que je suis relativement d’accord avec la lecture de Florent Georgesco et d’Arnaud Laporte sur certains points. 
     

Et pour finir, ce passage du livre de Christine singer, « Une passion, entre ciel et chair » : J’ai deux mémoires, celle qui me retrace les événements, leur enchaînement dans le temps – et puis celle qui me restitue des états de conscience, l’odeur, la saveur, les différents états d’âme et de corps. Univers dans lequel je m’oriente les yeux fermés, humant, flairant, tâtant : ma vraie patrie, ma vraie vie.
      La première mémoire autrefois si aiguë commence à se brouiller un peu mais la vigueur de la seconde est intacte. J’ai même l’impression qu’elle fait de la première sa pâture et s‘accroît au fur et à mesure que l’autre s’exténue.

      J’ai passé toutes les nuits dernières à réfléchir l’amour – je dis « réfléchir » comme on le dit d’un reflet d’eau. Je n’ai fait en somme qu’offrir à une interrogation passionnée le miroir de mon attention. J’ai attendu que s’y dessine un contour. Mais le mystère n’en a pas été entamé. Tout reste aussi incompréhensible qu’au premier jour. Je sens bien autour de moi cette vibration ténue qui me révèle que la réponse m’est proche, toute proche. Mais à peine ai-je lancé les filets de mes mots pour la ramener au rivage que tout s’esquive à nouveau…."




La douce indifférence du monde ; Peter Stamm ; Traduit de l’allemand par Pierre Deshusses ; Editions Christian Bourgois.

mardi 11 septembre 2018

La chance de leur vie d'Agnès Desarthe (Editions de l'Olivier)


J’ai toujours envié aux Anglais leur Virginia Woolf. Pas leur moquette épaisse dans les salles de bains qui absorbe les pas, et l’eau. Ni leur « semi-furnished house » qui tel un pot de crème fraîche épaisse noie tout caractère même le plus rebelle. Ni leur poulet rose aux attaches qui résistent après une cuisson longue comme deux fois la traversée de la manche, plus terrible que le plus terrible des poulets français de l’autre côté de la manche. Eh oui, la traversée de la Manche désormais si facilement réalisable ne peut être sans conséquences pour les aficionados de Virginia Woolf. Car voyez-vous, nous en avons une de Virginia Woolf nationale, contemporaine : elle s’appelle Agnès Desarthe. Et depuis la lecture de ce livre, mon cœur de française qui lutte contre ses pulsions historiques, réprimées, contestées. Des sentiments éprouvés et assumées. Mon cœur de française est totalement serein et apaisé.

      Alors, revenons en France. Aux Etats Unis, plus exactement où se situe l’essentiel de cette histoire. Sylvie et Hector, un couple formé il y a près de 40 ans, accompagné de leur adolescent, quittent Paris et s’installent aux US. Hector a obtenu un poste de professeur invité ; Sylvie ne travaille pas. C’est une fausse timide, une fausse ingénue, qui dit rarement ce qu’elle pense. Enfin, si, mais avec le corps seulement ; elle couche aussi avec le personnel, ou avec le beau-père en cas de force majeure. Elle tâtonne, se questionne. Elle vit à une époque où la communication passe par un écheveau de signaux trop obscur pour qu’elle puisse laisser son corps s’y mouvoir. Alors, telle une anguille, elle glisse à travers les situations, les observe. S’interroge. En silence ou presque. Elle retient quelques notions, essaie de les assimiler. Elle malaxe la vie comme elle malaxe la pâte dans ses cours de poterie et tente d’en extraire les bulles d’air. Elle émet des signaux à sa manière. Son fils Absalon Absalon les capte et les perçoit comme une source de rupture qui pourrait faire vaciller leur unité familiale.

      Absalon Absalon est un adolescent, un vrai, comme vous en avez peut-être un ou une à la maison. C’est un adolescent avec des antennes et il essaye de comprendre la nature humaine. Il a lu « Absalon Absalon » de Faulkner et cette lecture l’a suffisamment marqué pour qu’il s’assigne le prénom Absalon Absalon. Il voit tout, il sent tout. Il réclame une unité. Il veut sauver le seul socle qui le porte : ses parents. Au milieu de ce chaos, de sa mère qui s’effrite, Absalon devient un socle à son tour.

      Hector, lui, relève les coins du col de sa chemise. « Cette pointe de tissu rebelle était une des caractéristiques vestimentaires de son mari… L’envie lui prenait parfois de l’aplatir, mais elle n’osait pas, … » (p33). Il y a des signes qui ne trompent pas…

      Agnès Desarthe sait s’y prendre pour immerger ses personnages dans des situations cocasses qui révèlent un pan de la personnalité de chacun, par le regard de l’un, la réaction de l’autre. On chemine à travers ce livre en rajoutant des bribes d’informations, des observations judicieuses, auxquelles se greffent des situations de notre monde contemporain comme nous les avons tous déjà vécues un jour. Alors on rit, parce que le regard d’Agnès Desarthe est un regard à la fois tendre et ironique. Ses personnages font preuve d’originalité dans leur comportement ; ils s’expriment à travers leurs gestes, souvent malhabiles, mais le tout est complètement cohérent : ils vacillent et reviennent danser autour d’un point d’équilibre. Alors évidemment, vous allez me demander : quel est le point d’équilibre d’un couple vieux de quarante ans dont le mari déploie son charme français au milieu d’une basse-cour américaine ? Je vous laisse le découvrir avec votre lecture de ce texte…

      Au-delà de cette immersion dans la vie d’un couple et d’un adolescent, ce livre nous projette dans la société au temps des attentats, quand toutes les logorrhées verbales nous envahissaient. Quand les uns se complaisaient à nous montrer du doigt, les autres à prendre des airs dominateurs et à afficher leur pouvoir fédérateur. Comme tout le monde connaissait quelqu’un qui connaissait quelqu’un qui était dans la salle du Bataclan, ce jour-là, tout le monde se dit touché par les évènements. Absalon s’adresse à sa mère et lui dit « On est reliés par Internet. On se connaît plus ou moins tous dans un quartier et même dans une ville.» Sa mère trouve ça affreux. Sylvie se fissure. Elle cherche ses mots en en parlant avec Absalon « Bon alors, je continue, fait Sylvie. Maintenant, comme tout le monde est relié, comme tu dis, on reçoit les malheurs de beaucoup plus de gens. Oh, c’est terrible. Je m’exprime mal. Quand on ne connaît pas les gens, le chagrin n’est pas tout à fait le même. Il est plus opaque. » Puis brutalement, elle se met à crier.

      Ce livre est un formidable exutoire pour qui a vécu ces années-là avec le même sentiment que les protagonistes de ce livre. Il n’y a évidemment aucune lecture politique ou sociale post-attentat dans ce livre. C’est l’histoire vraie d’hommes et de femmes comme vous et moi, que l’on n’a pas entendus pendant cette période, qui n’ont affiché ni phrase toute faite, ni slogan, ni badge. Ni fait partie de telle ou telle équipe d’experts.

      Il y a aussi dans ce livre des personnages secondaires qui occupent une place importante à l’instar du bon et généreux Jhersy « une chouette chevêche », et sa femme, « des yeux de poupée » ; « ils sont si mal assortis ». Il y a également Zlatan, dont la langue morcelée a séduit Sylvie ; elle est moins séduite une fois qu’il prépare l’agrégation. Il y a chez Agnès Desarthe, le mythe du bon sauvage également dans l’énonciation du langage, posture intéressante pour l’écrivaine qu’elle est qui s’évertue à chercher le mot juste, à déjouer les associations de mots les plus attendues (particulièrement frappant dans son excellent roman précédent « Ce cœur changeant »).

“Words, English words, are full of echoes, of memories, of associations – naturally. They have been out and about, on people’s lips, in their houses, in the streets, in the fields, for so many centuries. And that is one of the chief difficulties in writing them today – that they are so stored with meanings, with memories, that they have contracted so many famous marriages.” (Virginia Woolf en 1937) 


      Pour conclure, ce livre se présente avec différentes strates de lectures. Il aborde des sujets qui nous intéressent. Un très bon cru donc qui aura, espérons-le, le pouvoir de relier toutes les consciences du monde sans les anesthésier ! Très « woolféen » ! C’est vraiment dommage qu’Agnès Desarthe n’écrive pas de critiques littéraires !




PS : Si comme moi vous adorez le mot « reluctant », un mot qui m’a beaucoup marquée pendant mes séjours en Angleterre ou aux US, vous croiserez ce splendide mot page 132. 


La chance de leur vie, Agnès Desarthe ; Editions de l'Olivier, août 2018.




lundi 3 septembre 2018

Un amour salé



Quand je suis arrivée à Curepipe, Thomas était amoureux d’une orque. Thomas était biologiste et réalisait des reportages pour une chaîne télévisée animalière. Son rêve le plus cher était de voir des baleines, il en rêvait et souvent il en parlait. Même si par-ci par-là il s'en trouverait un mauricien pour affirmer qu'il en avait aperçu une, parfois entendu et pas vu – mais n'était-ce pas plus prudent ? –, peu de monde avait croisé ce mastodonte de quelques tonnes qui disait-on poussait une longue plainte aiguë, un gémissement, une modulation crissante d'une puissance spirituelle, une célébration de l'extase dans sa forme la plus imprévisible. Un plaisir qui désarme. La baleine se faisait rare.

              Je l'ai vu pour la première fois devant le centre de plongée à Flic en Flac. Je démarrais mon deuxième cours de plongée. Le moniteur de plongée, Patrick, était un ami de longue date, ce qui apportait un peu de souplesse à mes gestes de novice. Depuis un ponton voisin, Thomas observait avec un air amusé l’acheminement du matériel et le départ de notre troupe de plongeurs. Assis sur le bord du ponton, une main ancrée de chaque côté, il plongeait son visage par intermittence vers le large. Il avançait son cou épais prolongé par sa tête en direction de la mer ; il contemplait l’horizon, le corps tendu vers le large ; je remarquai dès le premier jour son physique particulier, un corps athlétique aux épaules robustes, au visage buriné, avec une bouche enflée rouge et nacrée comme les valves d’un coquillage.

             Thomas travaillait sur les caractères physiologiques des orques. J’avais déjà remarqué que les humains ressemblent à leurs animaux domestiques dans les grandes villes, chiens et chats, même tête, même démarche ; dans les hautes mers, je constatai que c’était également le cas. Thomas, grande bouche, mâchoire avancée, des épaules robustes, une démarche légère, avait développé une spécificité physique au contact de ces mammifères : il avait un regard en circonvolution. C’était un regard très étrange : j'avais l’impression d’être aspirée par un tourbillon d’eau dont le centre était ses yeux, attraction profonde et répulsion par cercles concentriques.

            Trois semaines après le début de notre relation, il m’a emmenée visiter une fabrique familiale de maquettes de bateaux. Nous sommes entrés dans un hangar où un homme et ses deux enfants s’activaient. L’homme, la nuque penchée, luisante et tendue par l’effort, les tendons de bras comme des cordes raides, rabotait un morceau de bois coincé entre ses deux jambes. Il portait une chemise à carreaux et un pantalon bouffant qui gondolait sous la ceinture. Les copeaux roulaient, frêles et légers : ils voltigeaient en décrivant des trajectoires aléatoires avant de toucher le sol. Selon qu’une personne passe ou qu’une porte s’ouvre, les tas se déplaçaient d’un côté ou de l’autre de la pièce ; quelques rouleaux traversaient des faisceaux de poussière sous une fenêtre qui répandait une lumière blafarde. Quand la fille ouvrait la porte du fond, les copeaux revenaient vers l’assise sur laquelle je me tenais, puis s’immobilisaient avec des ailes tremblotantes comme des papillons de nuit.


*

La concentration était maximale quand nous sommes entrés. J’ai pris place sur une chaise à côté de la porte que Thomas a rapprochée du mur sans faire de bruit. Il m’a soufflé dans l’oreille : « C’est Antoine, c’est mon ami ». Puis, nous avons observé les gestes dans une certaine communion d’esprit comme si les autres ne savaient pas que nous étions assis derrière eux. La fille qui semblait avoir seize ou dix-sept ans vernissait de toutes petites pièces qu’elle disposait sur une étagère en choisissant la position de séchage avec précaution. Pendant qu’elle vernissait des pièces, elle vérifiait que des voliges assemblées en petits cubes, caissons, soubassements, étaient correctement collées. Un grand radiateur électrique brun était installé sous les étagères contre le mur. Elle retirait le surplus de vernis avec des cotons-tiges ou avec de petits bâtonnets très fins dont elle essuyait l’extrémité avec un chiffon. A chaque fois qu’elle finissait une pièce, elle cochait une ligne sur une liste accrochée au mur puis la disposait sur une étagère. Derrière elle, son frère peut-être un peu plus jeune, plus grand de taille, fixait des voiles aux mats d’une goélette à l’aide de fils de différentes épaisseurs. Sa sœur surveillait du coin de l’œil son travail en se retournant de temps en temps. « Serre un peu plus, lui conseilla-t-elle, ta voile est ... » Elle s'interrompit, prenant subitement conscience que son frère était indifférent à ses remarques.

              C’est la fille la première à nous avoir vus. Elle a soulevé un regard plein d’espoir, puis a ravalé son sourire quand elle m’a vue arriver derrière Thomas. Elle avait en commun avec son frère un petit air renfrogné mais une allégresse se lisait sur son visage quand son regard croisait celui de Thomas. Je n’étais pas aussi proche de Thomas que je l’aurais voulu à cette époque, ou peut-être était-ce ses manières bourrues qui me déstabilisaient.

              Elle a préparé un thé à la vanille tout en me jetant des regards inquisiteurs. Antoine rabotait une pièce, il nous tournait le dos. Un rythme régulier. Antoine travaillait désormais sur une coque renflée et seul le tas qui grossissait derrière lui prouvaient qu'il progressait. Il laissait s'égrener derrière lui les copeaux ; comme un chef d’orchestre, il rythmait la pièce, penché sur sa pièce de bois, avec un effort soutenu, le corps vibrant, et nul n’osait l’interrompre. J’avais honte d’avoir si peu de callosités dans les mains quand je voyais tout ce monde autour tirer d’une telle besogne des maquettes de belle facture, élégantes, dont les traces de labeur s'inscrivaient sur chaque détail avec une histoire tangible. Simplement par le travail.


*

Après un temps de flottement, je me suis penchée vers Thomas qui était assis sur le sol pour lui demander quel était l’âge des enfants. Il connaissait l’âge de la fille ; le garçon était plus jeune. Elle a rangé ses outils dans une caisse métallique, puis est allée chercher un bateau qui séchait dans une pièce voisine, a montré avec une certaine fierté les chaloupes qu’elle avait attachées et le dessin de détail dont elle s’était inspiré. Elle m’a demandé comment je m’appelle, Thomas a répondu à ma place. Elle a apporté des biscuits au manioc et toute la famille nous a rejoints autour d’une petite table que l’on a débarrassée. Je ne m’étonnais pas qu’Antoine soit l’ami de Thomas car nul comportement protocolaire ne pouvait me laisser croire que j’étais la bienvenue. Ni encombrante. Antoine, visage triangulaire, corps au repos, était sorti de sa torpeur depuis les coups de rabot. Il essuya son front avec le revers de sa chemise. Une bande luisante lui rayait le front tandis que le reste de son visage était couvert d’une poudre couleur cannelle. Il s'est assis et a posé ses deux mains sur les genoux ; le contour de son visage était aussi poudreux et net que ses pièces rabotées. Puis il a levé les yeux dont les vaisseaux rouges dessinaient de petites fractures autour de ses iris bruns. Ses yeux étaient enchâssés, les pupilles dilatées, comme soumis à la force d'une concentration et d'un effort physique fiévreux.

              La fille a apporté le thé et Antoine l’a servi. Une douceur se dégageait de ses gestes quand il s’adressait à Thomas, il se montrait plus vindicatif avec son fils. On ne distinguait pas ce qui était de la colle séchée ou de la peau au bout de ses doigts. Il a fait un signe de la tête à sa fille. Elle est allée chercher un mouchoir propre dans une armoire au fond de la pièce, un dialogue paresseux comme chez les vieux couples. Il a essuyé son visage en frottant sa barbe naissante comme si la poudre accumulée le grattait ; puis il a rangé le mouchoir dans sa poche.

             Il nous a montré une photo du bateau qu’il retape et qui est au nord de l’île à Cap malheureux. Un gros camion a fait vibrer les murs et il a dû s’interrompre. Ses épaules frêles, si frêles à côté de celles de Thomas se sont contractées. Comme ces gens qui évoluent dans un monde puissant pour combattre leur fragilité, son corps a pris une physionomie autre quand il a commencé à parler de la mise en mer ; sa voix est devenue plus chaude ; d’une silhouette concentrée à la nuque raide, il ne restait plus rien. Il a rallongé son cou, dressé son buste, puis a énuméré ce qui restait à faire avant la mise en mer ; il est devenu plus loquace. Sa voix ondulait, il prenait son souffle, puis reprenait la parole. Il avança des prévisions météorologiques qui parurent un peu hasardeuses à Thomas. « C’est sur ce bateau qu’Antoine et moi avons acheminé du matériel pour observer la faune depuis l’Afrique du Sud avant d’échouer dans les mains de pirates somaliens qui nous ont dépouillés de ma marchandise », a dit Thomas. Antoine a acquiescé avec une bouche dubitative comme s’il voulait amoindrir la portée de cet évènement, comme si les pirates somaliens ne méritaient pas qu’on leur prête un temps de parole plus long. « Cette fois-ci, on embarque un ancien marin militaire reconverti en agent de sécurité maritime », a précisé Thomas en regardant dans le vague. Je me suis demandé si cette précision m’était adressée mais tout semblait indiquer qu’il avait plutôt besoin de se rassurer.


*

Le lendemain nous sommes allés voir le bateau de huit mètres de long à l’abri dans un gros hangar. Trois autres bateaux étaient abrités au même endroit. Des sons lointains de radio nous parvenaient, un air de Bob Dylan. Antoine nous a servi un verre de rhum après avoir sorti une bouteille qu’il cachait dans un creux du châssis de la coque. Pas habituée à avaler des alcools aussi forts, j’ai goûté le breuvage avec une grande lampée. Des flammes m’ont léché les parois du ventre jusqu’à en expulser la boule d’anxiété qui grésillait. J’ai parcouru des yeux la coque, caressé des mains sa surface fraîchement rabotée, traversé la structure porteuse pour aller voir un pan de balustres polies qui séchaient à côté. Portée par l’élan, j’ai senti le sang bouillonner dans mes veines. Thomas m’observait avec un certain contentement et un sourire plein de défit. Son sourire m’exhortait à réclamer de venir mais je n’en fis rien. Antoine a dit que le calfatage pouvait commencer, qu’il en aurait pour une semaine s’il y consacrait toutes les matinées. Son fils l’aiderait. Ensuite il a sorti un échantillon de peinture antisalissure et Thomas a confirmé le choix de la teinte qu’ils avaient en tête.

              Une fois les questions techniques débattues, nous nous sommes assis sur des caissons et nous avons discuté de la saison des pluies. Antoine a allumé une cigarette, a précisé qu’il ne partait jamais en mer après la fin du mois de janvier. Il repartait en mer à partir de mars selon la météo. Souvent fin mars. Il a pensé que j’aimerais le savoir si jamais je ne savais pas combien de temps je resterais. Il m’a dit que le mois de février n’était pas le meilleur mois sur l’île. Je me suis demandé s’il avait envie de m’éloigner de Thomas. Ces mois pourtant porteurs de nouvelles expériences, porteurs d’espoirs, se morcelèrent d’un coup. Antoine avec son visage buriné, ses épaules frêles, ses yeux veinés, me regardait avec attention. Peut-être avait-il lu dans mes yeux mouvants mon envie de me joindre à eux. J’ai repensé au sourire contenu de sa fille et à l’indéchiffrable gêne quand celle-ci passait à côté de Thomas ; je l'ai soupesé du regard, il a plissé les yeux, s'est figé à nouveau avec les mains sur les genoux. J'ai vu les fissures rouges du blanc de ses yeux disparaitre à l'intérieur de son corps pendant que ses yeux se refermaient.

            Me voyant hésiter sur mon possible départ avant le mois de février, Antoine esquissa un sourire plutôt satisfait. Le moindre contentement jaillissait de ses yeux contrairement à Thomas qui brouillait les pistes avec son regard tournoyant. Je ne crois pas que c’était conscient chez Thomas ; il est possible qu’il ait tout simplement perdu l’apprentissage du langage des yeux. Car c’est avec Thomas que j’ai appris que rien n’est plus inconscient que le langage des yeux. Les miens virevoltaient toujours à la recherche d’une bouée de sauvetage alors que les siens tournoyaient avec une assurance rare. C’était très déstabilisant. Thomas, après avoir entendu que je repartirais probablement en novembre, fit mine de ne pas avoir entendu. Il fut trahi par ses épaules. Un léger tressaillement. Comme ces militaires qui trimballent fièrement leurs insignes de grade sur les épaules, Thomas avait une certaine conscience de ses épaules. Encore une de ses mimiques d'orque.

             Des oiseaux pépiants cherchaient désespérément la sortie dans cet immense hangar où la nourriture manquait. Les coups de marteau du bateau voisin avaient cessé. Les deux ouvriers qui travaillaient sur ce bateau fumaient une cigarette à l’entrée. Ils déambulaient lentement devant la gigantesque porte. Le sillage de leur fumée donnait un air mystérieux à la lumière de fin de journée qui rosissait ; quelques oiseaux à l’horizon traçaient des arcs de cercle et se balançaient de droite à gauche suspendus au zénith, puis fondaient au loin. Comme un sillage de navire. Elles éveillaient une terrible envie de prendre le large ; cette perspective depuis l’intérieur était aussi étourdissante qu’une mer infinie.


*

Dans la voiture, Thomas m’a déclaré de but en blanc que normalement il ne prenait pas de filles avec lui à cause du danger de croiser des pirates au large de la Somalie. Je n’ai rien dit. Je ne voulais pas savoir ce que se cachait derrière ce « normalement », je ne voulais pas savoir si c’était une règle de principe ou une vérité historique. Et puis il avait prononcé le mot fille avec une intonation de petit garçon qui dit : « Je n’aime pas les filles ». Je dois préciser que Thomas était un grand gaillard de trente-sept ans.

              Une incroyable scène d’amour. Je l’ai vu se contorsionner, se mouvoir avec une orque géante d'une sensualité insoupçonnable. Une plongée mémorable. Un large arc blanc, puis noir, puis une torsade noire et blanche, l'orque s'entortillait avec un plaisir certain près de Thomas, décrivant un cercle qui s'élargissait, comme un prédateur tourne autour de sa proie, l'orque paradait, puis l'orque frôlait Thomas et le même manège recommençait. Le plus troublant c'est qu'il y avait dans l’eau une telle parenté entre Thomas et l'orque que j’en étais presque jalouse. Jalouse d’une orque. Mathilde en aurait bien ri – Mathilde est ma meilleure amie. Et pourtant il se dégageait de lui une dose de phéromones comme jamais il n’en avait dégagé devant moi et j’étais terriblement jalouse. Je ne le montrai évidemment pas et j’en fus bien avisée, puisque je tirai bénéfice de cette relation triangulaire le soir même.

              Après ce partage, j’avais mis un pied dans son univers. La nuit tombée, sous une plantation de yuccas dont les branches poussaient au-dessus de l’eau dans un coin de la rivière noire, à côté d'un banian qui se dressait au-dessus de nos têtes comme un animal des mers surgit du néant, quelque chose se passa.

             Il me parla des orques de Valdès, ces mammifères qui s’attaquent de tout leur poids à la seule surface qui peut les tuer. Il me montra des photos d’éléphants de mer sur une lagune à la saison des amours et des prises de vue bouleversantes de ces orques de quelques tonnes qui se jettent sur eux avant de remonter le courant avec leur proie. Il me raconta comment les orques attaquent, risquent leur vie, bravent la mort. Puis rebroussent chemin, lentement, avec cette conscience de la vie et de la mort, l'une et l'autre, l'une avec l'autre. L'une imbriquée dans l'autre. Le retour à la vie ; leur ventre qui coule à l'eau libre, racle le fond. Leur corps qui se recharge, s'enfonce dans l'eau dense, visqueuse. L'eau fileuse, frémissante d'algues. Le fond de l'océan absorbe tout, une surface se fend ; le banc de sable doux, il se creuse, l'onde à la surface, elle se creuse ; l'océan se referme. Le calme des reliefs escarpés.

              L'image de ce ventre lisse blanc, cette éponge de douceur, cet océan d'amour raclant le sol, me fit frémir de douleur. Cette vie, cet amour et cette mort qui se côtoyaient exercèrent une fascination sur moi.


*

Thomas n’était pas homme à se laisser dériver dans une passion amoureuse. En tout cas c’était le langage qu’il tenait. Il avait bien plus d’aisance dans l’amour des mammifères marins, il préférait observer la vie dans l’eau loin des secousses de la vie terrestre. Il produisait une quantité hallucinante de rapports, croquis, dessins, films, photos, et sa maison en était pleine. Mon carnet de travail contenant mes photos sélectionnées et commentées paraissait bien maigre à côté. Une histoire avait dû précéder pour me préparer le terrain car moi je sais maintenant que le dépit attendait pour mieux rebondir.

              Plus tard autour d’un civet d'« ourites » accompagné d’un « rhum-combawa », on parla d’un essai en mer. Pour la mise en mer, évidemment, je fus conviée. On prit un filet, une canne à pêche, des appâts, nos tenues de plongée et nous embarquâmes à quatre, Antoine, sa fille, Thomas et moi. On s’arrêta tous les quatre devant la barrière de corail pour une plongée ; un peu plus loin devant une grotte, Thomas et moi descendîmes. Puis, on se dirigea vers la haute mer pour remplir le seau de poissons : Antoine s'acquitta de cette tâche avec brio. Au retour, alors que le soleil, une boule jaune bien nette, n’avait plus qu’une demi-heure avant de se coucher, on aperçut une bosse. Une bosse qui gonfla, puis une grosse vague, puis une gigantesque masse surgit, le museau en avant. Au regard éberlué de Thomas, je compris qu’il s’agissait d’une baleine. La baleine tant attendue. Elle élança son corps à la perpendiculaire, virevolta, puis retomba dans l’eau avec un geste à la fois lourd et gracieux ; une grosse vague nous atteignit à nouveau, elle disparut nous laissant chancelants les mains sur le bastingage. Antoine fixait la surface de l'eau avec un regard dur et ébahi. Il était sous le choc. Thomas avait un regard direct, aimanté. Il me regardait. Stupéfait.

            Quand j'ai raconté mon histoire à Mathilde, beaucoup plus tard, bien après notre retour, Thomas et moi, d'Afrique du Sud, elle a déclaré : "Jalouse d'une orque et c'est une baleine qui t'a sauvé la mise ! "

dimanche 22 juillet 2018

La fête anglaise



Madame Bliss soupira d’aisance en traversant d’un pas souverain l’entrée du salon. Il y avait une odeur fraiche de résine sucrée, le parquet venait d’être traité, une souris habituée des lieux y aurait perdu son agilité.
         Une belle odeur reposante de pièce lustrée.
       Chaque meuble avait été écarté et occupait un coin cardinal ou un pan de mur comme emporté dans le rivage par une vague invisible.
      Les narines palpitantes, Madame Bliss tournait autour du grand lustre central dont les prismes en cristal pommelaient le parquet de reflets fuyants : « Et dire que j'avais pensé que nous ne serions jamais prêts ! ». Elle paraissait tellement agitée, tournoyant autour des taches de lumière, levant la tête vers le plafond, puis virevoltant sur les pointes de ses pieds comme si elle était entraînée dans une danse ; Betty en eut froid dans le dos. Parfois elle avait l'impression que sa maîtresse était en proie à une agitation incompréhensible et elle avait subitement envie de la rassurer, mais aujourd'hui, elle avait surtout peur de subir ses humeurs changeantes. 
      Maintenant, Madame Bliss faisait le tour de la salle. Avec calme. Les doigts solidement entrelacés derrière le dos. Comme un prisonnier dans une cour.  Elle scrutait d'un air soucieux. Que scrutait-elle ? Tout, et tous les meubles avaient été dépoussiérés, frottés avec un gant de peau couleur huile de noix ; les produits et gants encore frémissants étaient rangés dans un seau métallique à l'entrée du salon : ils attendaient l'accord de madame Bliss pour retourner dans la remise. Un lys rouge au-dessus du manteau de la cheminée menaçait d’asphyxier l’atmosphère. Sa tige n’avait pas encore atteint ce vert dense qu’elle a juste avant l’éclosion ; l’unique fleur gonflée dont les sépales verts suintaient une sève rouge sang fixait le miroir, prête à l'éclabousser. Le lys était long, robuste ; de tous les coins de la salle, malgré sa petite tête fermée, on ne pouvait ne pas le remarquer.

*

      Betty ouvrit une fenêtre après avoir déposé une nouvelle pile de nappes et de serviettes en lin naturel. La dernière.
      Elle avait fini tard. Peu dormi. Avec application, elle les avait déposées une à une et Madame Bliss la réveilla alors qu’elle regardait d’un air absent par la fenêtre, chaque main sur une pile, songeant peut-être au sable fin de Hengistbury Head, ou alors à la fatigue qui la gagnait. Ou encore au vent salubre qui fouettait son visage quand elle longeait la côte : un air frais qui pique les narines et qui pourtant lui procurait une sensation de plaisir.
      Madame Bliss brandit une eau de violette et aspergea les piles. Le linge répandit sur la vaste pièce un nuage lourd et capiteux, et Betty jeta un regard triste et abattu sur ses piles. On eut dit que le linge avait volé, s'était déplié, et avait couvert chaque meuble de la large pièce. Les yeux baissés, Betty esquissa un sourire. Une prémonition.
      La pièce de réception comptait cinq fenêtres d’où bombait l’arrondi des buis fraichement taillées pour l’occasion. Betty avait commencé à déposer les piles de linge la veille. Les quatre piles aux arêtes parfaitement calées sur le bord de la plaque de marbre en dessous de la fenêtre à l’angle étaient alignées avec rigueur, installées côte à côte sur la commode. « Madame, faudra-t-il changer les nappes avant le dessert ?
      – Non... s'il vous plaît, non mon dieu… il y a suffisamment à faire !
      – Ah ?
      – Et puis… de toute façon... personne ne remarquera quoique ce soit si nous disposons des fleurs entre les plats », ajouta Madame Bliss d'un air soucieux en se parlant à elle même pendant que ses doigts longs et nerveux palpaient rapidement les piles comme pour vérifier qu'aucune épingle ne dépassait.
      Betty fut surprise par la réponse mais l'accueillit avec soulagement. Elle rétracta ses membres, avala sa bouche, comme une chouette. Regarda avec un grand regard noir sa maîtresse. Pencha son buste sur les piles. L’arrière des piles présentait une façade peu régulière, certaines serviettes s’étaient rétractées, quelques-unes paraissaient plus délavées que d’autres ; la lumière nacrée matinale – car il était encore très tôt, même pas huit heures – jetait un voile uniforme sur les piles, de sorte qu’il fallait vraiment s’en approcher pour comprendre qu’une fête de cette envergure était rare.
      Pacha bondit par la fenêtre ouverte à gauche, et son corps félin traça un arc noir sur la grande marine sombre, seul indice du long chemin parcouru par le grand-père Lord Bliss avant l’acquisition de la maison. Pacha s’affala, les jambes arrière écartées sur le parquet, puis releva dignement la tête pour atteindre à sa diagonale le canapé rouge vermillon en acajou blond dont il s’était pris de passion depuis que Katherine l’avait définitivement quitté. Il rassemblait avec sa grâce et sa dignité habituelle ses pattes arrière qui se désunissaient, heureusement rattrapées par les fentes entre les lattes désolidarisées par plus d’un siècle d’existence. 

*

      Alors que sa mère la poursuivait, une brosse à cheveux à la main, Sophie surgit, une moitié de chevelure tressée, l'autre ondulant telle une queue de cheval de course. Elle tenait dans sa main le miroir en ivoire trop lourd de Madame Bliss, et son balancement perpétuel pendant que sa mère maniait la brosse précieuse donnait des palpitations à Betty : ce miroir qu'elle aurait tant aimé posséder, au manche galbé, qu'elle aime caresser, à qui elle aime parler allait bientôt finir en un tas de débris, comme tant d'autres objets précieux. Sophie avait une natte faite, tandis que l’autre moitié de cheveux, une longue chevelure ondulée rousse aux pointes aussi aériennes que des plumes d’oiseau flottait derrière son visage à chaque fois qu'elle échappait à sa mère. Ses yeux à l’affût de nouvelles découvertes, d’expériences douteuses, arboraient une pétulance rusée qu’elle ne cherchait même pas à dissimuler tellement les adultes étaient affairés.
      En ce jour de fête, elle était sortie de son lit encore plus tôt que d’habitude, avait à peine entamé son bol d’avoine, puis avait aidé Aline – sa nounou – à lustrer ses chaussures rose chair avec de la graisse d’oie. On ne lui avait pas dit qu’il s’agissait du gras qui avait jadis rembourré les flancs de l’oie Blanche, celle qu’elle aimait tant, qu’elle taquinait en enfonçant son doigt dans sa graisse molle et fuyante. Celle qui lui avait pincé le doigt tellement fort qu’il avait fallu appeler le médecin du hameau voisin.
      Dr Henry Worthless avait beaucoup ri après avoir franchi le portail de la demeure des Bliss en s’imaginant le portrait que sa femme allait brosser de la petite Sophie au doigt pincé jusqu’au sang. Il avait empoigné le volant de sa jolie voiture avec satisfaction, comme après chaque visite qui lui fournissait un sujet d’une remarquable efficacité pour éprouver la solidité de son couple. Il était dans cet état de grâce que l’on éprouve à son âge quand de menus plaisirs ont la bonne idée d’atteindre leur apogée en même temps. Il caressait le volant de sa voiture qui ronronnait comme un petit tigre rassasié. Madame Bliss avait fait preuve d’une sincérité étonnante en lui déclarant « Quelle chance nous avons d’avoir un médecin qualifié si disponible ! »

      *

      La bien portante Betty suivit Madame, en tenant des deux mains son tablier retroussé, mimique qu’elle gardait même quand elle ne traversait pas le sente encombré de houx qui la menait à sa chambre dans la longère derrière la maison. La mine confite, elle écoutait les nouvelles instructions.
      Elle avait subi une grosse rebuffade hier à cause du parquet mal ciré. Elle en avait les yeux rougis et le parquet désormais luisant lui renvoyait des ombres humides au plus près et une mer d’huile où flottaient d’étranges silhouettes ondoyantes, plus loin, du côté des fenêtres. Elle voyait les ancêtres de Monsieur Charles Bliss, dont les portraits ornaient la bibliothèque, ramper sur le sol, avec une ardeur d’ombre vivante. Elle les fixait avec stupeur tellement cette position humiliante lui paraissait absurde, indigne de leur rang.
      Les meubles qui longeaient le mur aux cinq fenêtres de la pièce de réception – une commode sous chaque fenêtre aux extrémités du mur et de grands vases chinois entre chacune des fenêtres centrales – rassuraient par leur aplomb sur leurs pieds de patte féline. Une des commodes avait un tiroir bloqué, la clef avait été perdue. Betty qui scrutait le sol avec inquiétude était persuadée d’avoir vue les ombres du parquet s’y faufiler. « Betty, la gronda Madame Bliss, pour le parquet, vous n’avez plus à vous inquiéter ! Concentrez-vous sur la suite ! ». Mais maintenant que Madame Bliss lui parlait du linge, posait sa main longue et dure sur une pile, écrasait la pile pour signifier que le travail devait être parfaitement exécuté, les ombres avait été avalées par la commode. Surgiraient-elles quand elle agitera les nappes ? Soudain, son regard se remplit d’effroi. « Mais non, la rassura Madame Bliss avec un petit sourire où la pitié combattait l’arrogance de son rang, vous avez encore tout l’après-midi, et le frère de John vous aidera ! »
      Le frère de John et sa face lugubre est apparu comme un ange libérateur, et Betty a retrouvé le sourire. 

*

      La façade aux cinq fenêtres était agencée avec une symétrie parfaite. Rien n’avait bougé du côté de cette façade depuis trois générations.
      On avait déplacé des fauteuils crapauds depuis la bibliothèque pour ajouter des assises, puis on avait ajouté des chaises Louis XV provenant également de la bibliothèque. Ces fauteuils, d’une protubérante fatuité, que l’on ne sortait qu’en cas de nécessité, occupaient un coin de la pièce à côté du canapé rouge vermillon. Ils étaient ornés de deux peaux de guépard, et Pacha passa d’une position allongée de maître des lieux à une position défensive lorsque Betty réajusta les peaux sur les dossiers. Il longea l’arrête du dossier du canapé le dos frissonnant, posa ses deux pattes avant sur l’accoudoir en patte de lion, se ravisa quand il croisa le regard défiant de Sophie qui se faisait tresser l’autre moitié de cheveux, se faufila entre le mur et le dossier du canapé vermillon, puis quitta le salon par la porte avec ses pattes précieuses incrustées de petits coussinets aussi ronds et légers que des noisettes. « Sophie, ce ne sont pas des noisettes, tu vois bien que le chat ne fait pas de bruit quand il marche. » Sophie avait voulu les arracher afin de récupérer les noisettes pour sa dinette, sa mère l’en avait dissuadée. Mais Sophie savait comment faire tourner le chat dans un panier à bout de bras, elle avait appris à lui ôter toute capacité de s'enfuir et elle comptait bien récupérer les petites noisettes convoitées et les faire rouler au fond d'une jolie tasse rose et or en porcelaine allemande.
      Depuis les fenêtres, d’où désormais une lumière plus claire effleurait les meubles, les dunes de buis arrondies au premier plan masquaient la structure ciselée fort charmante du jardin à l’anglaise.

*

      Seul John, le jardinier, avait le droit d’agencer le jardin. C’était son domaine et personne n’avait jamais osé lui retirer ce privilège.
      Le jardin était d’une beauté fulgurante à cette saison. Cosmos en grappes formaient de petites touffes de gaité espiègle, pâquerettes et myosotis s’alternaient et cernaient les buissons touffus les plus fous. Un rassemblement de bambous syndiqués formait un lac de rigidité tranquille à l’extrémité droite du jardin, l’endroit le plus éloigné du regard. Le désordre de John avait, pour un œil averti, une maitrise certaine, et nul n’osait contester cet arrangement qui avait obtenu la bénédiction de la mère de Monsieur. Le contester revenait à blasphémer Katherine, que Dieu ait son âme.
      Katherine avait emporté avec elle le nom de cette plante duveteuse aux larges feuilles vert tendre près du seringat que personne ne savait nommer. Un nom compliqué à retenir, qu’elle-même écorchait quand elle avait atteint un grand âge. La plante apportait un peu de sérénité à ce seringat qui fleurissait avec une exubérante profusion de fleurs, d’une jeunesse tous les ans renouvelée, et personne ne cherchait à retrouver son nom, peut-être pour ne pas raviver des souvenirs dont ils ignoraient même la possibilité d’existence.
      Madame Bliss avait dit un jour à John en se penchant sur la plante : « Cela ressemble à des feuilles de courge, mais ces feuilles sont plus grandes. » Elle avait écarté ses doigts et mesuré une feuille, sans la toucher. « Trois mains, hum... comme c'est grand... On dirait une plante tropicale. » John avait observé sa main, subjugué. Était-ce de l'admiration ? Non, assurément, non, puisque Madame Bliss n'aimait pas ses mains qu'elle cachait souvent derrière son dos. Le reste de son corps, fin, élancé, était pourtant aimable, à la fois vigoureux et fragile. Mais ses mains ; non, elle ne les aimait pas.

*

      Charles entra dans la pièce en costume à carreaux écossais de tweed beige et grenat avec de fines rayures vert sapin, les mains dans les poches. Il présentait un air détendu malgré ses traits encore tirés. Il avait sûrement peu dormi mais Madame Bliss éluda la remarque : rien ne devait perturber l’atmosphère qu’elle mettait en place pour ce soir.
      Il s’avança vers la cheminée, s’empara des cigarettes de sa femme qu’il appréciait occasionnellement, des « Duke of York », prit une boîte d’allumettes, alluma une cigarette et jeta l’allumette dans l’âtre nettoyé et préparé avec de nouvelles bûches pour le feu du soir.
      Le printemps était bel et bien là, la végétation l’attestait, mais la soirée serait fraîche, ainsi en est-il dans cette pointe de Grande Bretagne dans le Dorset, à Nohopeshire, où règne un microclimat très agréable. Jamais trop chaud, jamais trop froid. Sophie qui venait de tirer sa deuxième natte des mains de sa mère, se jeta dans les jambes de son père tandis que sa mère la rattrapait pour nouer le deuxième ruban. Après ce rituel, seul rituel que Madame Bliss ne manquait sous aucun autre prétexte, Aline, s’occuperait d’elle. Madame Bliss prit soin de l’embrasser tendrement en cerclant ses joues d’un geste incertain, avant que Sophie ne s’échappe. Elle lui murmura une phrase dont Sophie devina la tendre attention sans en saisir les mots. Ou peut-être avait-elle prononcé le mot "noisette" ? 
      Après qu'elle eût disparu, pendant que ses chaussures rose chair luisaient et résonnaient dans le couloir sombre, on l'entendit appeler « Aline, Aline, où êtes vous ? Je viens de voir deux scarabées, l'un sur l'autre, j'en ai deux ! Aline, Aline, Betty, venez voir ! John ! Appelez John ! ».

*

      Madame Bliss répéta la sempiternelle phrase « Tout doit briller ! » en direction de Betty ; puis elle rajouta « N’oubliez pas de passer un coup de peau de chamois sur les verres avant de les aligner sur le buffet. ». Avant de sortir, Betty récupéra l’allumette jetée par Monsieur dans l’âtre, ce qui ne manqua pas de surprendre Madame Bliss. Betty collectionnait les allumettes usagées dans une boîte. C’était son secret, et elle conservait sa boîte dans un pli de vêtement derrière sa ceinture à ustensiles à côté du crochet où était accrochée sa mouchette. Charles attendit qu’elle franchisse la porte, puis s’esclaffa de rire et clama que sa femme était plus efficace que lui qui n’avait pas des ouvriers aussi zélés dans l’aciérie familiale.
      Charles s’esclaffait souvent ces derniers temps, il avait les nerfs usés par la deuxième grève qui avait duré deux semaines.
      Les ouvriers avaient obtenu gain de cause. La fête a été décidée bien avant la grève, elle a failli être annulée tellement Charles était fatigué. Ses cernes et ses tempes grisonnantes lui donnaient un certain charme, pensait sa femme à qui il avait épargné les tracas innombrables à propos des revendications des ouvriers, des délais non respectés, des clients perdus, comme elle avait évité de lui parler des tracas de la réserve de noix moisies, de l’approvisionnement en chevreuil compliqué à cette saison, des facéties de Sophie qui essayait d’attirer l’attention dès qu’elle discutait du menu avec Betty. Et du parquet mal ciré qui maintenant renvoyait à qui s’y penchait une image aussi nette que s’il avait été un miroir vieilli.

*

      Betty était désormais dans le jardin et elle s’entretenait avec John avec ce regard craintif et admiratif qu’elle lui réservait. Il arrachait les mauvaises herbes en haussant les épaules à chaque fois que Betty l’interpelait pendant qu’elle remplissait un panier de cosmos que Madame avait réclamé pour décorer le buffet de pâtisseries. Betty avait encore les joues rougies par la scène des deux scarabées. John heureusement n'avait pas participé à cette observation.
      Depuis le salon, Charles considérait la scène avec un sourire narquois. Il était revenu dans le salon mais sa femme avait déjà quitté les lieux. A chaque fois que sa femme était en présence de Betty, il repartait avec l’impression qu’il devrait lui suggérer de moins martyriser cette pauvre fille. Il est vrai que Betty avait été au service de sa mère Lady Katherine mais il était persuadé que ce n’était pas sa motivation principale. Du moins s’en convainquait-il, et cherchant désespérément une autre explication, il revenait à des problèmes plus sérieux et repensait à ses grèves, au meneur Bud qui avait acquis une habilité dialectique depuis qu’il s’était marié avec Clara, l’institutrice. Peut-être y avait-il un mécontentement latent, mais Bud avait largement participé à mettre des mots sur le malaise, même s’il restait en retrait et affichait un visage de marbre quand il croisait Monsieur Bliss.

*

      Clara avait été la préceptrice de Sophie durant quatre années. Il était étrange de savoir que Clara qui avait tant prodigué d’attentions, de soins, de cours de lecture et d’arithmétique à sa fille Sophie, était maintenant celle qui enseignait à Bud comment former de belles phrases et comment tenir un raisonnement financier.
      Mais à bien y penser, il n’avait jamais vraiment aimé ou apprécié Clara, contrairement à Betty pour qui il a toujours eu une affection particulière. D'ailleurs Clara et Betty se lançaient des regards de flèche quand ils les observait. Plus maintenant. Depuis qu'elle a épousé Bud, Clara a pris confiance en elle.
      Sa femme soucieuse de maintenir l'ordre dans la maison avait demandé à Betty de faire un effort. Pour que Sophie soit obéissante avec Clara, tout le monde devait la respecter. Betty avait regardé par la vitre avec un regard trouble comme si elle interrogeait le ciel sur la marche à suivre, et le ciel lui avait indiqué la direction opposée. Comme le vent à Hengistbury Head qui souffle sur son visage, lui pique les narines, lui anesthésie le cerveau, elle en avait ressenti également un plaisir inexplicable.
      Le plus surprenant, c’est que Bud avait une idée approximative, mais pas si loin de la réalité, du bénéfice de l’aciérie. Etonnant. Clara avait dû l’aider à dresser un calcul approximatif. Tout juste lui manquait-il peut-être le coût de l’entretien du matériel, le prix de toutes les cuvettes qu’il avait fallu changer récemment, et le coût des pointes en diamant pour scie circulaire qui sont changées régulièrement.
      Charles s’est esclaffé de rire en pensant que le petit-fils de Bud serait peut-être le gestionnaire de cette aciérie dans deux générations ! Qui sait ? Il a ri d’un rire sonore, tout seul, convaincu d’être entendu, comme s’il prenait à témoin sa famille entière dans ce grand salon qui avait vu passer plusieurs dirigeants de l’aciérie familiale : son père, son oncle, ses cousins. Son grand-père aussi, le fondateur de l’aciérie « Bliss Iron » et l’instigateur de la devise de l’entreprise « Iron won’t break ».
      Il faut qu’il remette la main sur la clef de ce tiroir de commode ; il est persuadé qu’il s’y trouve un journal conservé par son père, qui parle de l’ouverture et de l’inauguration de l’aciérie, il y a quatre-vingt-cinq ans de cela. Cet article avait une valeur sentimentale et il se devait de l’encadrer et de l’accrocher à l’entrée de son bureau.
      Ne pas remettre la main dessus était presque aussi grave que laisser Bud répandre ses idées révolutionnaires dans l’aciérie, a-t-il pensé en reprenant un air grave.
      Il s’est dirigé vers la porte du jardin les mains jointes derrière le dos, le nez long, la tête haute, d’un air tellement dominateur que Betty a fui avec son panier de cosmos vers la cuisine.
*

vendredi 29 juin 2018

Les bonheurs de l'aube de Léon Mazzella (Editions La Table Ronde)



J’ai un rayon de livres "petites perles" dans lequel je range les livres découverts par hasard, peu médiatisés, d’une beauté telle que l’on a l’impression d’avoir été choisi par les Dieux en étant tombé dessus. J’ai trouvé celui-ci dans une bonne librairie. C’est toujours un plaisir d’y retourner comme quand on a découvert un bout de plage déserte et que l’on conserve égoïstement l’adresse.
     Comme je relis essentiellement des grands classiques ces derniers jours, je vais être généreuse et vous dévoiler une des mes plages désertes, sans nuisance sonore, pas peuplée, sans constructions qui déforment le paysage. 
      Un petit cadeau estival. 
     Ce livre parle des aubes. Des aubes dans la savane, au milieu de la mer, dans le désert de Bardenas Reales, dans la steppe kazakhe. Autour d’un riz aux écrevisses. Le jour se lève. Puis surgit une fulgurante beauté de façon inattendue.

     Avec une écriture enlevée, une action concentrée, l’auteur déroule ses histoires longues comme une vie, l’espace d’une aube. Point de contemplation à la japonaise dans ce livre, mais une poésie autour d’histoires intensément vécues qui se déroulent dans des endroits fabuleux.
    Ce sont des nouvelles qui se dévoilent à chaque fois avec une saveur différente, un regard pertinent, une attention animale à chaque mouvement, du plus imperceptible au plus féroce. A travers le regard fixe d’un lion, le narrateur renaît. La fille du Costa Riviera, belle et lascive, ne se réveille pas. Le passage du détroit à bord du Cap Falcon se resserre sous une explosion de magie. Vous allez voyager et découvrir ce point de bascule quand l’œil averti, excité par le contour mouvant du soleil qui surgit, découvre de façon inattendue un émerveillement unique et intense.

     L’histoire que raconte ce livre est aux antipodes d’une histoire de vie réglée d’homme moderne. Au lieu de se lever et d’attendre qu’une idée lumineuse vienne le secouer, le narrateur se lève avec le soleil pour cueillir la première fulgurance, la plus belle. La plus vierge. L’aube de l’aube. Ce livre pourrait être un guide de voyage, pour apprendre à saisir ce qu’il y a de plus beau, seul, à deux ou à trois, entre gens qui savent se taire et apprécier les aubes. C’est un livre qui parle de l’éternel recommencement de la vie. De l’émerveillement. Un de ces livres lumineux qui font un bien fou.

   J’ai lu ce livre plusieurs fois ; et comme tout bon cru, si je le relisais encore une fois, je vous raconterais une tout autre histoire.


Les bonheurs de l'aube ; Léon Mazzella ; Editions La Table Ronde.


Quelques extraits:

"Tout va commencer. Nous nous tenons à la bonne distance. La vague, le jour, le vent, le monde, vont se lever. Nos corps assis sur les planches. Le vent d'Est creuse la mer, de plus en plus bleue. La houle nous soulève comme des chevaux de bois. Nous touchons à cette fin qui n'est qu'un début. Maintenant survient la première série de vagues."

"Il y avait parmi nous des voyageurs avides d'espaces vierges, une équipe de télévision, un photographe poursuivant le cliché unique, un gros propriétaire terrien, trois fils de bonne famille en mal d'aventures, des brigands mongols reconvertis en gardes forestiers, deux cuisiniers chinois et des cavaliers nomades, silencieux, au regard acéré. Ils dorment à l'écart, près de leurs petits chevaux."

"Au moment précis où notre chasseur suisse interrompit ses récits formidables pour boire un verre de whisky, l'un de nos guides roumains, paysan réduit à l'écoute et au silence, aux bas morceaux et à la pénombre, murmura dans un français impeccable : « Madame, il fait grand vent et j'ai pris trois loups. Charles X, lettre à sa femme. » Il inclina son visage au-dessus de son assiette vide. Il retournait au silence et à la pénombre. J'applaudis une seconde."

"Mais la première bouffée de ce cigare mercenaire, sans marque, à l'heure où les premiers rayons de soleil caressaient notre peau, me donna l'impression d'aspirer un peu de l'haleine des Dieux. Sa fumée rejoignait les nuages. Je fermais les yeux pour mieux ressentir la combustion du bonheur."

lundi 21 mai 2018

Le professeur Oreille de Suie




Il y avait u
n livre sous un arbre, boulevard Saint-Germain. Une voiture toutes les secondes. Aux heures de pointes un vrombissement continu.
      Le sol vibrait, le livre bâillait. Un livre. Des voitures.
      Il était dix-huit heures, les gens passaient, les voitures criaient, personne ne s’arrêtait.

      Le livre était gris. Gris de pas, gris de bus, d’une épaisseur floue que la poussière gonflait. Il était collé au sol, retenu par un mystérieux ancrage que seul lui voyait.
      Je passai mon chemin, m’acheminai vers mon appartement qui se situe Boulevard Saint Germain au numéro 31 au dernier étage. Poussai la porte. Une chambre de bonne tapissée de livres, de vêtements. L’hiver, il y faisait froid, et l’été passait à la vitesse d’un toit brûlant. J’étais étudiant en littérature le soir et employé de la RATP le jour. C’était une chambre de bonne mais elle avait des murs très espacés, et quand il y faisait froid, de loin en loin, je pouvais regarder par la fenêtre les ailes des pigeons froufrouter et les conduits de cheminée tousser.

      Le lendemain matin, j’ai d’abord dépassé le livre. Il n’a pas bougé. Je l’ai fixé, il a soulevé un coin de couverture. Je l’ai touché du bout du pied et il m'a cligné de la page, la page de garde.
     Il était sept heures, une boulangerie au coin du Boulevard. Les parfums du pain chaud et ce livre doré par la lumière naissante adhéraient au sol. Je suis allé chez le boulanger et lui ai emprunté une pelle pour le décoller. Le boulanger, un homme très aimable, m’a offert un croissant. « Pour un travailleur du matin. » Il m’a pris pour un homme vert. C’est vrai que j’avais la tenue : pantalon vert et pull parcouru de bandes jaunes phosphorescentes.

      Je lui ai donné un coup de pelle de boulanger, il s’est accroché. Un deuxième coup de pelle. Il a bondi. Il était désormais debout, le titre effacé et la quatrième de couverture collée au sol ; ne restait plus que le contenu pour savoir ce que le livre recelait.
      J’ai grignoté mon croissant d’une main, tenu le livre de l’autre. Puis, je l’ai essuyé avec le papier brun de mon croissant. La poussière s’y est définitivement installée. J’ai froissé le papier puis l’ai glissé dans ma poche.

      J’ai ouvert le livre. Une phrase était enroulée, écrite comme se loge un escargot. La phrase était illisible, écrite en pattes de mouche.
      J’ai emporté le livre au poste du guichet de la station Saint Michel dans laquelle je travaillais. C’était une journée travaillée, comme il en existe tant à la RATP. Je me suis assis à mon poste et je l’ai posé sur mes cuisses tandis que d’un regard distrait je répondais aux questions des usagers avec une langue, puis une autre. Des mots. J’ai haussé les sourcils devant les invectives, les suppositions, les colères, et autres plaintes diverses et vraies. J’ai pensé à la phrase enroulée. Je dois m’y plier. Et j’ai pensé. « En ce mois de mai, boulevard Saint Germain, il y avait un livre par terre qui voulait bien m’écouter » J’ai ouvert le livre et je l’ai écrit, en enroulant la phrase comme se loge un escargot. Et d’un coup mes messages ont été entendus. Certains usagers ont été courtois, d’autres m’ont remercié. Une petite fille habillée d’une robe jaune poussin coiffée de deux couettes nouées sur le sommet de sa tête m’a tendu son sac de bonbons pendant que sa mère me parlait. J’ai pris un caramel tendre enrobé de chocolat, un « cho-ko-mi », et j’ai pensé : là je tiens un livre en or ! Comment a-t-il pu arriver là, collé au sol ! A qui appartient ce livre en or ? J’ai regardé les autres pages, il y avait d’autres phrases enroulées, en escargot, illisibles. J’ai regardé la première page. Il y était inscrit :

      Monsieur Oreille de Suie,
      Professeur de médecine,
      Membre honorable de la chaire Honoris Auris.


      Comment trouver ce monsieur ? J’ai regardé sur les pages jaunes, le gros cahier devant la loge de la gardienne. Je l’ai feuilleté et j’ai trouvé Caroline Oreille de Suie qui habitait rue Victor Cousin.
      Je l’ai appelée. Elle avait une voix très aiguë. Elle m’a donné l’adresse du Docteur Oreille de Suie, « un professeur qui travaille beaucoup ». Je devais essayer de l’appeler avant de passer. « C’est pour quoi ? m’a-t-elle demandé. Que lui voulez-vous ? » Je lui ai parlé du livre et elle m’a dit : « Ah oui, il fait un élevage d’insectes à l’ouïe très fine, les chiroptéra-néo-quelque-chose, une espèce d’insectes qui a un ressort au fond du conduit auditif. Peut-être que ce livre lui appartient.
      - Vous savez où je peux le trouver ?
      -Oui essayez au Muséum national d’histoire naturelle au département des sciences vibratoires, rue Buffon. C’est là qu’il travaille. Demandez à sa secrétaire de vous arranger un rendez-vous. Elle est très gentille et très serviable »

      Je me suis rendu au département des sciences vibratoires du laboratoire d’entomologie. Je suis arrivé devant le comptoir de la secrétaire : un écran gris, d’où dépassait un chignon gris rond comme un buisson. La secrétaire, une femme très petite est sortie sur le côté. Je me suis retourné d’un quart de tour. J’ai vu une main couverte de veines bleues s’avancer vers moi et elle a murmuré « Que puis-je pour vous ?
      - Pardon ?
      - Que puis-je pour vous ? a-t-elle répété en faisant un effort d’articulation mais toujours avec une voix à peine audible.
      - Je voudrais parler avec le professeur Oreille de Buis, de Suie…pardon. »

      Comme elle me regardait d’un air de souris prise au piège, j’ai précipitamment sorti le livre de mon sac à bandoulière pour lui expliquer pourquoi j’étais là. Elle a fait un mouvement brusque en arrière, s’est bouchée les oreilles et a hurlé : « Je crois qu’on les a trouvés ! »
      Elle m’a sommé de m’éloigner et m’a indiqué un couloir à suivre pour trouver le bureau du professeur Oreille de Suie. J’ai traversé un long couloir le long duquel de hautes fenêtres opaques cachaient des squelettes aux formes biscornues et de grands bocaux au contenu mystérieux.
      Je suis arrivé devant la porte du professeur après avoir dépassé la salle d’archivage des coléoptères. Sous son nom, une plaque en cuivre avec la mention « Prière de se couvrir les oreilles. » A la droite de la poignée de la porte, un bac avec des sacs contenant des paires de boules de protection pour les oreilles de couleur orange, de toutes les tailles. J’ai opté pour le plus gros calibre, par précaution. J’ai pris un sac que j’ai ouvert, puis j’ai enfoncé les protections dans mes oreilles, bien au fond. 
      J’ai tapé. Un monsieur m’a ouvert. Il avait un collier de barbe moutonneux qui remontait sur ses tempes, jusqu’aux oreilles. Les poils de ses oreilles touffues reliaient sa barbe à sa couronne de cheveux blancs. Un mignon petit mouton que l'on aurait tondu. Sur le sommet de sa tête couleur galet mouillé se baladaient des insectes de toute sorte, de minuscules vers phosphorescents, et même des fourmis volantes. Une joyeuse colonie qui ne semblait pas le déranger.

      Il a précipitamment fermé la porte de son laboratoire comme s’il avait peur que sa colonie ne s’échappe. Il m’a salué d’un mouvement en se courbant, m’a demandé si je n’avais pas peur des insectes. Malgré les protections aux oreilles, j’entendais bien. Enfin, j’entendais une vibration, chaque phrase comme soulevée d’une vague qui venait du fond d’une caverne, mais les phrases étaient audibles. Je me suis tenu droit, loin des bocaux, loin de lui, et je l’ai questionné. Quand je lui ai montré le livre, Il a sursauté. Les insectes sur son crâne ont glissé. Certains se sont agrippés aux poils de sa barbe, d’autres se sont rassemblés en colonies sur les frisettes de ses oreilles. Il les a sommés de descendre et a secoué sa tête sur un grand récipient en verre plein de coton et de petites graines vertes. Puis pour se débarrasser des récalcitrants, il a donné un grand coup sur sa nuque.
      « Ah le voilà ! C’est mon livre d’expérience ! J’insère mes chiroptéra-néoptères dans des conduits auditifs humains avec un schéma précis. » Il s’est arrêté. Il s’arrêtait entre chaque phrase comme s’il fallait laisser le temps à la phrase de déferler. Il a repris : « Ensuite je colle une page de ce livre contre l’oreille pour prendre son empreinte une fois l’expérience finie, un mois après l’insertion. » Il a refait une pause. « Ensuite, reste cette empreinte d’insectes écrasés. » Pause. « Il s’est produit un étrange phénomène inexpliqué : d’abord, tout s’est bien passé, les patients ont retrouvé l’ouïe grâce à ces insectes qui sont de très bons conducteurs vibratoires. Les insectes se nourrissaient de cire humaine, s’y plaisaient, ne se lassaient pas de se promener dans le conduit.
      - Et après ?
      - Un jour, ça a été l’explosion. Un collègue, un musicien. L’expérience a été catastrophique. En même temps, il n’avait pas de problème d’audition particulier, mais il voulait essayer. Je crois même qu’il avait une ouïe fine. Le tympan d’une oreille a explosé et les insectes se sont échappés. Ils étaient affolés. Tous les chiroptéra-néoptères du laboratoire se sont précipités se réfugier dans le livre. J’ai vu le livre courir, courir tellement vite mû par la force de millions chiroptéra-néoptères en action.

      - Et alors comment le livre s’est retrouvé dans la rue ?
     - Ah mon ami, c’est malheureux ! A chaque fois que l’on fait une découverte intéressante, il y a toujours quelqu’un de mal attentionné pour s’en emparer !
      - Il était collé au sol. J’ai eu du mal à le décoller. Je crois que... personne ne s'en souciait !
      - Ah... oui c’est vrai que ces choses-là n’intéressent plus personne ! Entendre, Entendre… Qui se soucie d’entendre ? Les insectes ont été écrasés… Ce n’est pas malheureux ? »

      J’ai réfléchi. J’ai mis mes mains dans la poche. Un bout de papier froissé, celui du croissant. Je l’ai sorti de ma poche pour le jeter et là j’ai vu qu’il était semblable à une passoire. Je l’ai défroissé. Il y avait de curieux petits trous partout sur le papier comme si de minuscules bêtes l’avaient grignoté.


La douce indifférence du monde de Peter Stamm traduit par Pierre Deshusses (Editions Christian Bourgois)

J’ai écouté sur le site de France Culture l’émission d’Arnaud Laporte qui parlait du dernier Peter Stamm. Son équipe se disputait sur l’h...