samedi 25 novembre 2017

Mes vingt ans, le début de l'âge d'or (Chapitre 8 : Libre comme Lawrence)



Paris. Hiver 1955-56.

Priscilla soulève les quatre couvertures : trois rais de lumière lui font face. Trois intrus s’infiltrent à travers les rideaux fermés. Entre les rais, les rideaux fins bruns à petits losanges jaunes. Sur le mur à sa gauche, une grande flaque sombre comme un passage qui s'ouvre sur l’autre pièce. Elle imagine que Brad s’y engouffre pour la rejoindre ; elle voit des scènes surgir de façon certaine, puis revient à des considérations à la fois réalistes et inimaginables. Avec toujours cette même question qui revient : pourrait-elle revenir à Brooklyn ? 
      Elle se voit gravir les marches du perron de leur maison d'un air penaud ; la porte bleue de la maison en briques rouges est ouverte. Lawrence est là, au seuil, les bras ballants. Sa mère l’accueille avec une effusion de paroles de bienvenue, la serre, l'embrasse, la harponne vigoureusement et l'entraîne vers l'intérieur .
      Le jour du départ, elle s’était demandé quand elle reviendrait, avait pensé que dans les romans, ce sont les drames qui font revenir. Puis elle avait chassé l'idée. Si elle habite à Paris, c’est que New York est devenu trop petit. Les fenêtres aimantent le gris du ciel derrière les rideaux fermés ; les rais de lumière pointent vers les pieds du lit ; et ses yeux qui dépassent de la couverture contemplent avec apathie les motifs des rideaux d’un brun ocre, tels des bourrelets de peau d'animal. Et aussi cette flaque sombre sur le mur : cette auréole humide luit telle une paroi de tunnel qui mène à la chambre voisine, celle de Brad – pourvu qu'il ne frappe pas à sa porte. Elle entend du mouvement dans le couloir, des voisins de palier qui vont chercher de l’eau. Une fois, deux fois, à chaque passage au point d’eau, le bruit de la pompe à eau l’embarque dans une lointaine pérégrination, dans un ailleurs pittoresque, le Dorset, la côte amalfitaine, ces points d’orgues qu’elle sanctifiera avec son appareil photo, ces articles qu’elle illustrera, ces chroniques qu’elle débitera dans la fièvre de la découverte.
      La fièvre de la découverte. Elle n'en avait pas tellement parlé pendant la traversée. Bien que le paquebot Liberty dans lequel elle avait voyagé depuis New York pour rejoindre le Havre était gigantesque, elle se souvient essentiellement de la cabine qu'elle avait partagée avec Angela et deux autres femmes, composée de deux lits superposés répartis symétriquement de chaque côté de la porte. Elle s’était très vite accoutumée à la houle tandis qu’Angela après avoir rempli un seau, avait continué le voyage adossée à une bouée de sauvetage, s’alimentant de tasses de thé, de pain et de bouillon, la tête renversée.
      Accoudée aux balustres le long du Hudson, de l’autre côté de l’Atlantique, tandis que le courant aiguisait ses attentes, Priscilla avait songé à cette nouvelle vie avec un mélange d’excitation et d’appréhension. Elle avait vu le Liberty accoster ; puis elle était revenue le voir quitter le quai, la fumée, le coup de corne de brume : une mue, la peau qui se décolle. Puis elle était encore revenue voir le paquebot accoster. Le coup de corne de brume. Le départ. Tout paraissait si simple, jusqu’à ce que munie de sa carte d’embarquement, elle avait parcouru des centaines de mètres de couloirs ; et elle avait vu depuis le pont les chaises toutes identiques, alignées. A perte de vue. Tout d’un coup, elle avait pris la mesure de ce qui l’attendait.



*



Le jour de son départ, au milieu d’une cohorte de familles venues saluer les voyageurs, elle s’était frayé un passage avec ses deux valises. Elle avait eu envie de se serrer contre Lawrence, mais n’en avait rien fait ; sa mère arborait son regard chargé de décontraction et d’inquiétude comme à chaque fois qu’elle est coincée entre Lawrence et son mari. Toujours ce visage incertain juché sur un corps svelte. Moulée dans un tailleur de couleur vive, le visage inquiet, elle souriait faiblement.
      Une fois montées à bord, Angela et Priscilla avaient suivi les instructions d’une file d’employés qui répartissaient les voyageurs selon leur numéro de cabine. Numéro 1476. Comme des relais dans une course, les milliers de passagers passaient d'un membre de l'équipage à l'autre avec leur carte d'embarquement, un petit carton gris avec un numéro, son nom "Priscilla Stewart", une référence de cabine, et ce numéro 1476 qu’elle se répétait inlassablement. Elle avait suivi un dédale infini de couloirs avant d’arriver devant sa cabine, avant de s’apercevoir que son écharpe tressée lui serrait la gorge, qu’elle avait le cou humide. Elle avait sorti sa boussole à huit pointes en cuivre que Lawrence avait offert à ses parents. Ne s’était même pas encombrée d’une permission pour l’embarquer : la boussole au fond du tiroir de la table de nuit de sa mère ne semblait nulle part à sa place ; elle avait navigué d’un tiroir à l’autre et maintenant, posée sur la table de nuit du Liberty, elle se dirigeait vers le Nord-Est.
      Allongée dans son lit, à Paris, les souvenirs qu'elle a de cette cabine affluent, précis, comme si elle était arrivée hier. Ou il y a huit mois. Cet hiver 56, un hiver qui cingle les joues. Des feux colorent les fenêtres et d’étranges bulbes gris velours sortent des conduits de cheminée et s’étalent comment coule l’asphalte. Ce matin, elle a le regard net, aussi tranchant que le froid qui menace en dehors des couvertures. Aussi tranchant que les remarques désobligeantes de Brad et d’Angela hier soir dans ce bar, le passe-droit, où l’applique en forme de flamme en hauteur derrière son dos rallongeait les ombres. A chaque remarque d’Angela, elle a vu son nez pointu et son visage anguleux s’allonger. A la fin de la soirée, elle avait trop bu, trop vu. Les vêtements colorés, les foulards vaporeux ; la tige rouge qui telle une danseuse chinoise se contorsionnait ; sa baguette qu’elle retirait pour mieux la planter dans sa chevelure lisse. Une chevelure longue et noire. Hypnotisée par la baguette, Priscilla ne s’est pas tout de suite aperçue que tout le monde s’était levé. Des corps enchevêtrés, les images se sont fractionnées ; un caléidoscope ; des couples dansaient. Enivrée par le vin, elle a fermé les yeux un long moment tellement l’agitation faisait trembler la cavité de ses yeux, puis sans même les saluer, elle les a quittés, malgré la pluie battante.
      L
e bout de son nez dépasse des couvertures telle une cheminée de navire. De Lawrence, elle a la nostalgie de la voix. Et des doigts, ses longs doigts qui soulignent ses phrases. Quelle tête ferait Lawrence ? Quelle tête ferait-il si elle lui annonçait qu’elle rentrait à New York ? La voix de Lawrence résonne, lui fait trembler la mâchoire comme enserrée entre deux doigts : « Ne permets pas au doute de s’installer. » N’est-ce pas lui qui lui avait dit que l’événement, un événement unique peut créer une vie ? Parlait-il d’une séquence de vie ou d’une vie entière ? Il avait fait cette remarque juste avant qu’elle ne prenne le bateau pour entamer sa vie de photographe à Paris. Le jour de son départ au milieu de l'effusion des embrassades des voyageurs, il lui avait glissé cette phrase comme si l’imminence de son départ l’obligeait à énoncer un adage.

      Mais déjà sa voix s’éloignait ; il avait levé le bras et mimé une main qui écrit pour lui signifier de lui envoyer une lettre. Pendant tout ce temps, son père se tenait les mains derrière le dos ; et sa mère agitait ses deux bras à la manière d’un voyageur resté à quai : « Appelle-nous ! Envoie un télégramme à ton arrivée ! J’espère que tu auras suffisamment d’argent ! ». Puis, se tournant vers son père, elle avait ajouté : « Quelle idée quand même d’aller seule à Paris. Vraiment quand j’y pense ! ». Et son père avait acquiescé en soulevant ses sourcils épais d’un air vaincu, abasourdi ; ensuite il l’avait entraînée par le bras, pressé d’en finir avec ce départ qu’il n’avait pu empêcher. Sa mère remorquée par son père s’était retournée vers Lawrence, vers Priscilla : deux visages alignés dans le prolongement de son regard, une troublante ressemblance physique.
      Lawrence dont seule la tête continuait à émerger se retournait fréquemment. Il avait rajeuni d’un coup. La mer s’ouvrait, houleuse, une vaste étendue de bleu. Le sommet à portée de vague. Même le ciel parisien blanc facétieux pouvait déverser une giclée de tristesse puis cirer les rues d’un bleu nuit éblouissant. Il se souvient avec acuité de cette vie qui se faufile entre les pas sur les pavés, les arcades. Ses souvenirs ont dessiné sur ses lèvres un sourire nostalgique. Monsieur et Madame Stewart étaient loin devant, Priscilla noyée dans le flot de voyageurs ; et lui flânait sur le quai, peu pressé de rentrer.
      Quel merveilleux jour, ce jour où Lawrence a été son premier client ! Il était si enthousiaste à l’idée de lui acheter sa première photo ! C’était quand Priscilla avait seize ans, et bien qu'il ait pris un air sérieux quand il a saisi la photo et lui a tendu son billet de vingt dollars, bien que son air presque grave, son front lisse, ses yeux pénétrants l'avait tétanisée, elle avait vu ce voile de lumière qui couvre ses épaules et illumine les pointes de ses cheveux bouclés châtain clair. Et elle en avait été profondément troublée. C’est une expression qu’il a rarement, bien qu’elle le rende beau, lui confère un indicible pouvoir. Son visage ascétique s’estompe dans son souvenir, aucune expression particulière : c’est ce halo de lumière, cette lumière qui l’entoure, sa voix, ses longs doigts qui surgissent, dont elle sent la présence encore plus appuyée que n’importe quelle autre présence – sa mère, son père et son air soustrait et soucieux. Elle a eu envie de lui faire répéter le geste. Mais peut-on reproduire une photo miraculeusement réussie ? Hérésie ! Elle s'en souvient très bien, un souvenir qui en impose par son caractère exceptionnel : il a pris sa main, l'a retournée, a regardé attentivement sa paume, puis a déposé le billet de vingt dollars. Sa main qui pourtant s'agitait dans tous les sens la seconde d'avant s'est instantanément convertie en un petit hamster docile. Il a rassemblé ses phalanges, et comme un animal qui se recroqueville au chaud dans une tanière, elle a accueilli son autre main sur ses doigts repliés.
      Elle n'a pas eu envie de sortir de sa tanière. Des rayons lumineux se sont échappés de sa main recroquevillée, des rayons si chauds qu’on aurait dit des étincelles de feu ; et cette braise encore présente au creux de sa main rejaillit à chaque fois qu’elle caresse une de ses photos qu’elle affectionne tant.

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