dimanche 10 décembre 2017

Quand j'avais vingt ans le début de l'âge d'or (chapitre X). Le parfum qui irrite



Paris. Hiver 1955-56.


Priscilla tient un répertoire de vocabulaire depuis qu'elle a pris des cours de français à New-York. Parfois elle se surprend à parler seule tout haut en français dans sa chambre, et elle commence à en connaître suffisamment pour lire un journal sans avoir à se munir du petit dictionnaire Lilliput que Lawrence lui a cédé. Au début, elle comparait sans cesse les deux villes. Plus maintenant. Elle se promène dans les rues de Paris munie d'un plan. Parfois, elle dessine une façade d'immeuble, un coin de trottoir. L'autre jour, une charrette de fruits et de légumes s'ébranlait sur les pavés mal fagotés. Un enfant qui trainait à côté, une main dans la poche, a glissé l’autre main sous la charrette. La seconde d'après, Le vendeur hélait l’enfant qui courait en dévalant la pente de la rue. Elle le suivit des yeux jusqu'au tournant et saisie par la fraicheur de la scène, s’arrêta, acheta une pomme, la lustra, puis s'assit dans un café pour la dessiner.
      A Paris, elle entend les pulsations sous la peau des immeubles ventrus. A chaque coin de rue, dans chaque quartier, un immeuble croulant ou une illustre réalisation du siècle dernier. Et quand le regard se lève vers le ciel, scrute l’horizon dans les petites ruelles aux bâtiments exiguës, le corps est enserré de dents de muraille de part et d’autre, une bouche ouverte qui expulse les odeurs de poubelles, de bois carbonisé, de volaille fraichement dépecée. Une âcre odeur de sang coagulé. Un souffle de souffre s'échappe d'une fabrique de meubles avec un bruit crissant qui contracte les épaules. Une senteur musquée sensuelle dénude une passante. D
'un envahissant parfum poudreux surgit une femme opulente à la poitrine accueillante. Ici, des effluves de vétiver se frayent un passage depuis le blaireau d’un barbier tandis qu'un parfum nauséeux de choux suspend l'appétit du mangeur aguerri. Un pigeon déplumé ayant trouvé là de quoi se sustenter, un coin où se réchauffer, s'échappe d'un vol trop ample, brisé par la proximité des murs et des obstacles. Priscilla se dit que les frontières physiques comme les événements sont mouvants à Paris, comme des membranes flottantes, et pourtant tout est si stable avec le poids des années. 
      Il y a moins de brèches dans les rues de New York, tout est tranché à la hache comme si les frontières étaient immuables. Quand elle passe de Brooklyn Heights – où habitent ses parents – à Manhattan, les ombres des bâtiments l'ensevelissent, la rapetissent, la transforment en souris qui tremble jusqu’à assombrir tout l’horizon. Elle se voit fuir, elle se rêve en souris libre.

      Elle n’est pas la seule à être attirée par la ville et par y trouver une source d’inspiration puissante. Tous les jours, elle découvre d’autres américains qui traversent l’Atlantique pour s’installer à Paris et Brad tire des bénéfices plutôt confortables en aidant tout ce petit monde. Miles Davis aussi est venu ; il a même eu une histoire amoureuse avec une blanche, Juliette Greco ! Ce n’est pas à New York que ça aurait pu arriver ! En Alabama, en décembre, une prénommée Rosa Parks a fait des vagues. Elle a refusé de céder sa place de bus à un blanc sous l’invective du chauffeur. Elle a été emprisonnée pour cette désobéissance civique. A New York, personne n’en revient que Miles Davis a eu une histoire d’amour avec une blanche ! Avec Juliette Greco ! En plus, il était marié… Ça se trouve, à Paris être marié est un plus, se dit Priscilla. Peut-être que cette transgression donne du panache à cette histoire !

      Brad et Priscilla sortent de leur immeuble, se dirigent vers le flux de voitures de l’avenue Raymond Poincaré. Une vague sourde submerge l’impasse mais ne parvient pas à mettre un terme à la conversation entamée dans la chambre de Priscilla : « C’est moi qui doit obtenir mon contrat à la bibliothèque, pas toi Brad, détends-toi !
      – Je suis submergé de travail ces derniers temps, les demandes affluent. » A un tel point qu’il commence à ressembler à son père, complète Priscilla. Il a les épaules contractées, loin de cet air jovial qu’il avait encore hier soir ; il ressemble à un de ces new-yorkais qui sillonnent les avenues avec leur attaché-case et leur air sérieux. Devrait-elle le lui dire ? Non, elle a appris maintenant qu’elle le côtoie presque tous les jours que Brad parfois se comporte comme un coquillage accroché à un rocher. Il se décroche d’une surface stable par grands coups secs et quand il retrouve un rocher stable il s’y accroche à nouveau. Elle le regarde. Il a les traits plus fins que son père malgré la mâchoire carrée paternelle dont il a hérité, une allure plus svelte. Elle l’a déjà observé quand ils conversaient ensemble à New York. Elle a remarqué cet air craintif qu’il a comme s’il redoutait que son père réduise la distance qu’il s’efforçait de maintenir en sa présence, mais invariablement son père lui donnait une tape amicale sur le dos. « Tu ne me souhaites pas bon courage ? lui demande-t-elle en l’embrassant sur la joue pour tenter de dissiper son air sérieux.
      – Ah oui, j’oubliais, bon courage pour ton nouveau job. Tu ne perds pas de temps ! Tu signes ! lui recommande-t-il d’un air détaché.
      – J’y compte bien ! L’argent, l’argent… Faut bien en gagner pour espérer être libre un jour.
      – Tu as tout compris ! répond-il en tournant les talons et en agitant sa main en signe d’au revoir.»

      Brad se retourne, s'éloigne et la hèle avec un regard inquiet. « Prisci, tu as emporté ton carnet de travail de photos ?
      – Oui, pourquoi ?
      – Ne le perds pas, la photo des flamants roses est extraordinaire. Ce serait bête de la perdre.
      – Et les miennes alors, ce ne serait pas bête ? demande-t-elle, vexée.
      – Si, mais tu as les négatifs, ce n’est pas la même chose.»

      Priscilla acquiesce, rassurée par cette réponse qu’elle n’avait pas même envisagée tellement son amour propre avait été bafoué ces derniers temps. 

      « Tu vois Angela aujourd’hui ? lui demande-t-il.
      –  Non, pourquoi, elle te manque déjà ?
     – Non… peu importe, répond-il visiblement rassuré. Allez, à ce soir, je passe te chercher vers 19h30 si tu veux venir avec moi au Capoulade, je te présenterai Norbert. »
      Dans le fond, ce qui compte pour elle dans ce carnet ce sont ses notes plus que les photos mais Brad n’a jamais lu les annotations.


      Brad s’éloigne avec son air déterminé. Brad est le seul de la bande qui réussisse à vivre de ses fonctions. Il ne produit rien mais il a du flair et il étend son réseau social avec tact et agilité. Priscilla reconnaît qu’il a même beaucoup de dextérité dans ce domaine contrairement à elle. Sa désinvolture légendaire à New York est un lointain souvenir, se dit-elle. Ou alors est-ce son regard à elle qui n’est pas le même ici. Elle a déjà remarqué que la géographie changeait sa perception des caractères. Serait-ce un défaut lié à son métier ? Est-elle condamnée à coucher un homme sur un papier en noir et blanc et à l’encadrer pour pouvoir le cerner ? Elle en rit. Elle en rit parce qu’un Brad encadré serait un Brad enragé. 
      Priscilla remonte le long de l’avenue Raymond Poincaré jusqu’au café Carette au Trocadéro. Elle contourne un employé qui lave les minuscules carreaux de mosaïque au sol, beiges et ocres comme dans une basilique romaine. Une fresque avec des arabesques dorées encadre le sol. La fresque enserre une succession de pieds de tables massifs et de chaussures, une quinzaine peut-être. Non, vingt-deux. Elle les compte, elle les encadre. Vingt-deux pieds lascifs, légers, trainants, énergiques, rappellent à son souvenir un bal à Pigalle où elle a fait la connaissance d’un photographe suédois qui prend des photos de prostituées et de transsexuels. Toutes ces conversations échangées qui se croisent, s’émoussent, ces rires comme les rires au-dessus des épaules des danseurs ivres du bal, remplissent l’air d’un brouhaha qui plonge Priscilla dans une bienveillante humeur sociable. A ce moment précis, elle se dit qu’elle peut s’immiscer dans la vie de chacun sans avoir l’impression de voler quoique ce soit. Elle ne sait pas pourquoi elle ressent cette culpabilité croissante quand elle prend une photo à la dérobée, qui la travaille, la poursuit au point de la handicaper de façon brutale. Brad agit de façon plus coulante sans se poser de questions. Peut-être obtient-il tout plus facilement grâce à ce trait de caractère, se dit-elle.
      Elle s’installe devant une table avec un plateau en marbre près de la fenêtre où un poêle gigantesque concentre une poignée de clients alors qu’un paris-brest vient de passer sous son nez. Elle commande un café crème en s’appliquant à prononcer le « r », comme si elle avait de la crème dans la gorge. Des effluves de caramel se faufilent de nez à nez ; elle s'installe confortablement, dénoue son écharpe.

      Le serveur dépose sur sa table un café fumant, du lait et du sucre dans une élégante porcelaine blanche bordée de bleuets qui ressemble beaucoup à celle que sa mère sort le dimanche quand Lawrence vient prendre le café à la maison. Lawrence a une vie décousue mais le dimanche il prend son café dans des tasses en porcelaine à fleurs bleues. Encore un de ces souvenirs de Lawrence qui ressurgissent alors qu’elle ne l’a pas vu depuis longtemps. Priscilla a fait une multitude de portraits de ses amis, de sa famille et de Lawrence en particulier – sa première grande série de photos était essentiellement constituée de portraits. Lawrence revient souvent dans sa mémoire, plus souvent que son père. Elle se dit qu'elle aimerait l’avoir connu en dehors du cercle familial. Lawrence sans le carcan des obligations familiales doit être plus intéressant à connaître.  Il y a dans tout le mystère qui entoure cette vie décousue une commisération qui lui paraît feinte. Quelque chose qui pourrait être de l'envie se lit dans les yeux de sa mère quand elle en parle.
      Le garçon de café la sort de ses pensées et lui demande si elle veut manger quelque chose. Elle commande un paris-brest qu’il lui sert avec un « Voilà Mademoiselle », comme à la quinquagénaire devant elle. Elle sait depuis qu’elle est à Paris, d’où Lawrence tient son allure ni complètement new yorkaise ni complètement française. Elle sait maintenant d’où lui viennent cette décontraction et cette attention particulière aux femmes, pas guindée, avec cette distance bien maitrisée entre l’intérêt et le détachement. Quand sa mère lui explique que la vie de Lawrence est si compliquée qu’elle est difficile à comprendre pour une fille de son âge, Priscilla se dit que ça se trouve il n’y a rien d’extraordinaire, mais qu’avec son conservatisme sa mère amplifie tout, parce qu’à première vue il n’a pas l’air si traumatisé par son expérience.
      Priscilla observe la patronne du café, Madame Carette, carrure respectable, lunettes rondes, la main enserrant un gros trousseau de clefs posée sur le comptoir de la caisse. Elle est assise comme une poire bien mûre tombée d’une branche avec un sourire affable ; elle scrute d’un œil ferme ses filles qui font le service tandis qu’un habitué assis à la table la plus proche de la patronne lève les yeux de son journal à chaque fois qu’elle donne un ordre, à chaque fois que quelqu’un entre. Priscilla feuillette un journal avec des photos de Gerda Taro mais elle n’arrive pas à fixer son regard et toute son attention est concentrée sur les passants.
      Un manteau écossais rouge et vert en laine aux fibres lustrées, puis un manteau gris aux poils ébouriffés ceinturé tellement serré que la poitrine submerge du col, un veston court à col de fourrure sur une jupe fourreau. Une cape digne de Sherlock Holmes avec le col rabattu sur les oreilles confère à son propriétaire un air de conspirateur. Il est suivi par un ivrogne au chapeau melon. Le chapeau cuirasse d’une belle dame au visage gras semble visser son corps dans une démarche lourde. Son air imbu, son nez qui survole les passants de toutes tailles, font espérer à Priscilla que l’ivrogne va la bousculer mais même lui l’a contournée, dégrisé par ce physique agressif. Et à chaque fois la cigarette coincée entre les lèvres, mode importée d’Amérique lui semble-t-il : au milieu de la bouche, les lèvres avancées, l’air soucieux et distingué à la Clark Gable pour le parisien chic ou au coin des lèvres comme un Bad Boy avec l’autre coin qui bougonne, comme les coursiers et conducteurs de taxi qui grinchent, insultent, sortent le bras et tambourinent sur la portière pour exprimer leur mécontentement. Le bal des parisiens la réjouit.

      Priscilla sent ses cheveux. Ils sentent toujours le plastique brûlé depuis hier soir. Elle ne les a pas lavés ce matin, elle les a aspergés d’un parfum qu’elle aime beaucoup. Elle l’a acheté à New York, mais à l’instant son parfum ressemble à un vulgaire parfum bas de gamme de chez Woolworth. Elle était bien allée à celui de la 72ème avant de prendre le bateau pour acheter quelques articles essentiels comme des rouleaux de cheveux, des foulards, des filets – toujours ces maudits cheveux indisciplinés – mais elle n’avait pas acheté de parfum. Elle a déniché ce parfum chez Macy’s avec Angela au cours des dernières fêtes de fin d’année. Une sortie fabuleuse ce jour-là ! Lawrence les avait accompagnées et il lui avait offert ce flacon. Les magasins étaient décorés de sapins monumentaux qui rivalisaient de hauteur. Du houx et des boules rouges ceignaient les portes ; du gui, des clochettes et des anges en bois jetaient mille sorts. Un bain de chants et de lumières. Le bruit de la circulation que l’on ne percevait que quand on traversait une rue pour passer d’un chant de Noël à un autre était également d’une joyeuse composition comme entraîné dans la danse. La frénésie habituelle, l’énervement des livreurs, les mouvements saccadés des travailleurs fatigués s’étaient évanouis derrière les pièces qui résonnaient dans les tirelires agitées pour les œuvres de charité en face de Macy’s et devant les magasins luxueux de la cinquième. Tout New York semblait tenir dans une boule de neige en verre en parfaite harmonie : riches, pauvres, enfants maltraités, familles privilégiées. Une brisure dans la glace et tout se serait effondré... mais nul ne pensait ce jour à briser le verre. La magie de Noël a quelque chose de surréaliste à New York, pense Priscilla. Il lui semble que nulle autre ville n’est capable de donner une image aussi belle d’une misère cachée. Elle est persuadée qu'elle ne l'aurait pas perçu si elle n'était pas venue à Paris.
      Angela portait une fourrure blanche qu’elle venait d'emprunter à sa mère, un veston court bouffant se resserrant à la taille comme une grosse boule de poils. Elle avait accroché une broche en forme d’araignée en strass rose et bleue à l’embouchure du col. Elle avait l’air tellement chic avec ce petit détail ! Enfin, de loin elle ressemblait plutôt à un pissenlit ambulant avec ses jambes frêles, mais de près, Priscilla lui trouvait beaucoup d’allure. Angela est la reine du raffinement ; elle travaillait chez Vogue à New York avant de venir à Paris. Elle faisait de petites piges, elle aidait à corriger des articles, elle courait d’un couloir à l’autre et remplissait différentes tâches toutes aussi ingrates les unes que les autres. On avait l’impression qu’elle était une de ses dactylos écervelées de série américaine qui subit sans broncher toutes les brimades, sourire aux lèvres, mais c’est faux. Angela note, répertorie, prend des idées, regroupe des informations ; elle a tant compris qu’elle a pu mentir sur le contenu de son poste chez Vogue et ça a marché. Elle a réussi à obtenir un poste de reporter dans le New York Herald Tribune dans le bureau parisien sans aucune expérience de reporter. Elle y travaille de dix-huit heures à vingt-trois heures trente.
      Angela a un sens du détail inouï. Angela a des araignées de toute sorte : en strass, perlées, en argent, en toile. A chaque tenue, elle en sort une. Elle a même fait graver de petites araignées par un ami plasticien sur les bords d’une paire de lunettes de soleil dont les coins extérieurs s’étirent vers le haut. Sur quiconque, la paire de lunettes paraitrait ridicule mais sur Angela, le détail est chic. Il donne une image de sophistication, de confiance, de parfaite maitrise de style. Mais hier elle lui avait fait cette remarque, comme si Priscilla devait tout lui céder ! Comme si une belle performance devait toujours lui être attribuée ! Priscilla est agacée. C’est quand même elle qui a eu l’idée de faire cette photo de cerveau lobotomisé. Angela a laissé planer le doute. Tout le monde a pensé que c’était elle l’initiatrice de cette idée. Mais, elle a posé, c’est tout ! « L’idée, c’était moi, pense Priscilla. Et puis quand je lui ai dit que la photo a été refusée, elle n’a plus insisté. C’est qu’elle pense vraiment que les meilleures idées viennent toujours d'elle ! » Priscilla sait qu’Angela a des périodes comme ça, où elle devient insupportable mais elle l’aime bien quand même.
De toute façon, elle n’a pas tellement d’autres copines à Paris. De plus, Angela peut être tellement désarmante avec son regard rond quand elle propose son aide !
      Hier soir, en allant dans la salle de bain dans le bar après la manifestation qui a mal fini, Angela a trouvé une araignée dans son sac. Tout le bar l’a entendu hurler ! Elle aime bien les araignées décoratives mais elle est terrifiée par les vraies, surtout les grosses. C’est curieux quand même. Elle a ouvert la porte des WC, livide de peur, des yeux de bille, et a supplié qu'on l’en débarrasse. Priscilla a beaucoup ri. C’est elle qui l’a glissée après qu’Angela ait laissé croire que la photo du cerveau lobotomisé avait germé dans son esprit. « Comment s’y est-elle prise déjà ? se demande Priscilla. Ah, oui, comme d’habitude. Elle a grossi ses prétentions en rassemblant des bribes de connaissances acquises chez Vogue et à la fin tout le monde lui posait des questions à elle. Sur la prise, l’angle, le cadrage, et tout le monde m’ignorait. » Priscilla avait trouvé cette araignée dans un angle de sa chambre dans la journée. Elle descendait du plafond et quand elle a voulu l’attraper, elle est remontée à une vitesse fulgurante et Priscilla a coupé le fil pour la capturer. Initialement elle voulait la lui montrer pour plaisanter, une fois la soirée avancée, une fois le vin bu, mais la soirée a mal tourné, alors Priscilla a glissé l’araignée dans sa trousse de maquillage quand elle est allée chercher des cigarettes dans son sac.
      Lawrence aussi a le sens du détail. Il est chic avec son chapeau et son gilet en tweed ou en velours paré d’une pochette en soie. Toujours barré par une chaine de montre à gousset. Il était très enthousiaste à l’idée que Priscilla aille à Paris. Donc à Macy’s, ce merveilleux jour de fête, avec Angela, son veston boule, son araignée en strass, Lawrence et leurs bonnes humeurs, Priscilla avait déniché ce parfum qu’elle adore. C’est une fragrance fleurie d’un parfumeur anglais qui lui donne l’impression d’adoucir son caractère. Elle aime beaucoup l’idée qu’un artifice de mode puisse créer une illusion. L’idée qu’elle peut jouer sur de petits détails comme un parfum, une fleur accrochée aux cheveux, un foulard noué en lavallière sur son cou. Une araignée comme Angela. Priscilla se demande si hier elle n’a pas eu envie de se venger des remarques d’Angela après cette sortie avec Lawrence à Macy’s. A chaque vaporisation, elle y repense et ça l’irrite ; elle aime ce parfum et pourtant il l’irrite. Angela avait ouvertement critiqué Lawrence une fois qu’il avait tourné le dos. Elle ne s’expliquait pas pourquoi cela l’avait tellement énervée parce qu’il arrivait souvent qu’Angela et elle fassent des remarques désobligeantes vis-à-vis de personnes plus âgées. Angela l’avait trouvé snob, prétentieux, précieux. Oui, c’est vrai qu’il est un peu précieux, mais qu’est ce qui expliquait qu’elle avait été tellement irritée ? Priscilla pense avoir la réponse : peut-être était-il le seul à croire en elle. C’était peut-être ça la raison. Combien de fois avait-elle assisté à des disputes entre Lawrence et sa mère sur tel ou tel sujet où Lawrence se faisait traiter de conservateur ? De combien d’autres qualificatifs peu valorisants l’avait-elle vu affublé par sa mère ? De la part d’Angela, ce dénigrement sur le degré de sophistication de Lawrence l’irritait au plus haut point !
      Ce sont ces araignées d’Angela qui ont fait comprendre à Priscilla l’utilité du détail qui transforme. Priscilla soulève son buste, réarrange ses cheveux, les secoue en sommant les bestioles pestilentielles de sauter à terre et repense à la tache de moisissure froide sur le mur de sa chambre qui sent l’algue pourrie. Elle l’asperge aussi avec ce parfum de temps en temps. Parfois avec cette odeur de moisi sur le mur, Priscilla a l’impression de dormir dans un tunnel du métro londonien et elle se dit qu’un vulgaire manteau rapiécé siérait davantage à sa tenue. Le détail qui transforme ne peut pas non plus tout cacher. Mais trêves de pensées barbantes, aujourd’hui le programme de la journée est réjouissant : un petit boulot et une rencontre intéressante ce soir.
      Paris est une ville réjouissante.
     Paris est aussi une ville violente. Elle a assisté hier à une manifestation comme elle n’en avait jamais vue avant et encore elle ne l’a pas approchée de trop près. Elle a eu peur de se prendre un projectile, elle a rejoint ses amis dans un bar avant d'avoir fini sa pellicule.

      La quinquagénaire à la table d’à côté se lève et laisse un journal sur la table que Priscilla fait glisser vers elle toujours surprise par la sobriété parfaite
des journaux français. Elle le feuillette et tombe sur un article d’un journaliste qui cite Camus dénonçant les noces barbares entre la France et l’Algérie. L’article finit par une citation de « Noces » de Camus. « Mais Alger, et avec elle certains milieux privilégiés comme les villes sur la mer, s’ouvre dans le ciel comme une bouche ou une blessure » Quelle force cette langue française ! se dit Priscilla, contente de pouvoir enfin lire et savourer la langue comme Brad. Mais est-on en mesure d’apprécier la beauté d’une poésie, d’une photo, d’un dessin si on n’est jamais confronté à la laideur ?
      A Paris aussi la beauté et la laideur se côtoient. Parfois elle prend en photo les briques mises à nu, une couche de plâtre un peu plus haut, puis une couche de peinture qui prolonge le mur et s’étire laborieusement jusqu’à se fissurer. En surplomb du mur lézardé, un balcon en fer forgé majestueux soutenu par des consoles sculptées. Ni la beauté ni la laideur ne peuvent être dissociés à Paris. A New York la laideur se dissimule, elle occupe ses quartiers ; elle se terre au sous-sol ; elle se cache derrière de grands panneaux en bois. Est-on obligé de fermer les yeux sur toutes les horreurs de ce monde pour apprécier la beauté ? Non, Priscilla ne le pense pas. Depuis qu'elle est à Paris, elle ne le pense pas du tout. La plus belle illustration à ses yeux est cette photo des flamants roses.
      Elle sort son carnet de photos pour rajouter des annotations. Son crayon cogne contre les bords du carnet ; elle tourne la page. Elle observe à nouveau la photo, les becs tournés vers le ciel. L'extrémité de son crayon décrit des arabesques, elle regarde vers la fenêtre, le flux des passants. Son crayon glisse comme sur de la glace. Les corps des flamants roses semblent alanguis, ils sont figés dans une position gracieuse, humaine. Il faut du temps pour comprendre qu’ils sont morts, pour que l’esprit saisisse que la position n’est pas naturelle pour un flamant rose tellement ils paraissent reposer paisiblement sur une eau miroitante. Les flamants roses lui paraissent étonnement sereins, comme si de mourir ensemble dans la glace avait mis fin à une souffrance intolérable. Comme si la paix les avait tous submergés sans s’annoncer, un geste brutal d’une volupté indescriptible.

      Elle a tout d’un coup une idée lumineuse pour la photo du cerveau lobotomisé qui a été refusée : Elle va figer la tête d’Angela bien maquillée avec des glaçons autour de la tête maintenus dans un filet pour cheveux; l’effet sera moins rebutant, le contraste saisissant.
      Elle déteste cette idée. Elle déteste l’idée d’édulcorer son travail pour plaire.
     Une carte glisse dans sa main droite quand elle referme son carnet. Le papier est luxueux et elle reconnaît l’écriture de style dactylographique de Brad. C’est une demande de mariage : « Eh bien, dis donc, il écrit tout type de lettre ! pense-t-elle en souriant ». La demande est écrite en français. Y-a-t-il besoin d’un traducteur pour une lettre si brève ? Elle la retourne. Les initiales de Brad en grandes lettres gothiques sont inscrites sur l’envers de la carte. Elle la relit. Elle refuse de voir son nom qui pourtant apparaît clairement dès la première ligne. Le « Dear Priscilla » se détache du reste de la lettre avec une écriture ronde, avec un "P" d’une ampleur moindre par rapport au "D" mais le tout est écrit avec des lettres suffisamment grosses pour que le doute s’envole. Combien de Priscilla dans leur entourage immédiat ? Cette soudaine demande ressemble à une provocation. « Would you marry me ? Pourquoi me déstabiliser juste avant mon dernier rendez-vous à la bibliothèque américaine, juste avant l'obtention de mon boulot de bibliothécaire ? se demande-t-elle ahurie. »
      Un cortège de chariots branlants se faufile entre les tables pour transbahuter des caisses. Le sol tremble et Priscilla se demande si c’est le métro qui passe en dessous ou si ce sont les chariots. Cette demande en mariage est insensée. Priscilla imaginait une demande de mariage comme étant quelque chose de plus théâtral, de plus grandiose. Quelque chose de verbal, de bruyant. Pas une petite carte somme toute assez muette tellement elle lui parait être un canular. Elle sort la carte de son carnet de travail. « Cette carte est une intrusion ! se dit-elle.
Personne n’a le droit d’écrire, même sur une carte détachée, dans ce carnet. » Elle la sort et la range dans son sac dans un endroit où elle occupe une place moins solennelle, plus sourde.

      Elle se précipite vers la sortie, s'apercevant que l'heure de son rendez-vous à la bibliothèque approche, se souvient qu’elle n’a pas payé, rebrousse chemin, et demande à Madame Carette ce qu’étaient ces chariots bruyants qui se sont dirigés vers la sortie. « C’est une pièce montée pour un mariage, lui répond-elle, avec un visage soudain clair et joyeux. »



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