samedi 2 décembre 2017

Quand j'avais vingt ans le début de l'âge d'or (chapitre IX). Priscilla et les flamants roses



Paris. Hiver 1955-56.

Avant de venir à Paris, Priscilla avait imaginé la ville exactement comme elle l’a trouvée à quelques détails près. Elle s’était abreuvée de photos, de récits de voyages et des récits de Lawrence qui y avait séjourné plusieurs fois.

      La chambre de bonne qu’elle loue est au troisième et dernier étage, dans un petit immeuble au fond d’une impasse qui conduit à l'avenue Raymond Poincaré. L’imme
uble est à mi-chemin entre la maison bourgeoise et le cottage de campagne. Un chemin, bordé de filets de trottoirs de part et d’autre, mène à une façade de briques rouges ceintes de pierres blondes dorées par la lumière du jour. Les filets de trottoirs lui avaient semblé dessiner une allée somptueuse de palais impérial tellement elle voulait leurs conférer le signe d’un nouveau départ. Les fenêtres hautes aussi larges que les murets qui les relient l’avaient agréablement surprise comme si le grand Brad devait forcément choisir un habitat plus massif.
      Quand elle a aperçu cette façade pour la première fois au bout de l’impasse, quelques bacs fleuris au deuxième étage, d’où pendaient des branches de géraniums rouges, l’avaient confortée dans l’idée que l’endroit serait accueillant. Elle ne savait pas si elle allait aimer sa chambre mais chaque fenêtre offrait une vue sur l’impasse : centrale, ouverte sur l’avenue, ou oblique, comme un petit coin de paradis perdu. Elle avait posé sa valise à quelques mètres au pied de l’immeuble alors que Brad poussait de son épaule droite la porte en lui jetant un regard impatient, puis avait parcouru des yeux l’alignement des trois fenêtres éclairées du premier étage. A la vue de la lampe en forme de danseuse en bronze qui hissait une boule lumineuse, à la présence du vase de fleurs en porcelaine blanche dont le bouquet de chardons séchés sous le halo de lumière opaline semblait expulser des semences, elle avait pensé que les gens qui habitaient ici aimaient cet endroit. Un chat, soit inconscient soit maître des lieux, avait même pris le risque de la jauger du regard alors qu’il naviguait dangereusement au milieu de statuettes chinoises derrière la fenêtre la plus chargée. Brad avait posé la deuxième valise pour maintenir la porte ouverte puis l’avait scrutée du haut du perron, avec sa stature imposante, les deux mains sur les hanches, le regard confiant comme un châtelain qui détiendrait tout le bâtiment. Elle songea qu'il pouvait se montrer infiniment hautain dans certaines circonstances. Elle avait pensé qu’elle allait peut-être envoyer une photo de l’immeuble à ses parents pour leur montrer cette brique rouge si familière à Brooklyn mais au regard inquiet de Brad quand elle l’avait devancé dans les escaliers, elle avait changé d’avis. 
*
      Priscilla s’est installée dans cette chambre avec une délectation certaine après un mois de partage d’une chambre d’hôtel avec Angela. Avant cet épisode, elle avait également vécu trois ans avec elle dans une chambre qu’elles avaient partagée dans la 42ème à New York et rien ne prédisait alors que ce mois de cohabitation serait compliqué. Angela avec qui elle avait nourri des rêves d’émancipation, ne semblait plus lui porter le même intérêt comme si elle avait effacé tous les moments partagés auparavant. Seules les réunions collectives continuaient à les lier mais elles ne se rencontraient plus seule à seule. Priscilla avait l’impression d’être son faire valoir depuis quelque temps et Angela de son côté pensait que Priscilla se donnait des airs d’intellectuelle, qu’elle ne savait pas se débrouiller, n’avait pas de sens pratique. Dans ces moment-là, Priscilla cherchait dans sa mémoire quelque appui parental par habitude, un geste automatique irréfléchi, et elle ne rencontrait que d’autres regards réprobateurs.
      Son seul regret est l’accès à la baignoire, luxe suprême situé dans une salle de bain à l’étage inférieur de l'hôtel qu’elle avait pu utiliser moyennant un supplément à payer. Mais ce n’est qu’un futile agrément à ses yeux, la priorité n’est pas à la propreté. Elle aurait tout aussi pu se marier avec un gentil Monsieur qui travaille dans un cabinet d’avocat, avec des lunettes rondes, diplômé de Yale ou du MIT, peut-être un de ces jeunes hommes fraichement sortis d’école, avec leur cravate à rayure oblique, leur boutonnière d’école ; elle aurait pu passer son voyage de noces dans un plus bel hôtel. Elle se voyait chez ses parents, de retour de ce voyage, assise sur l’accoudoir du fauteuil vert bouteille alors que son mari à lunettes rondes fumait un cigare offert à l’occasion par son père assis dans le fauteuil en face, le plus usé. Elle se voyait assise à côté en retrait, déjà reléguée au rôle de femme d’apparat pendant que les hommes discutaient entre eux.

      Non, ce qui compte, ce n’est pas qu’elle soit propre et qu’elle se pouponne dans une salle de bain, ce qui compte c’est qu’elle a désormais sa chambre à elle seule et qu’elle peut aiguiser ses instruments sans interruption : dompter son regard, travailler son élasticité, le charger de soubresauts, l’entraîner à tracer des contours. Manier le langage des yeux sous toutes les formes, dans sa forme la plus primitive, dans sa forme la plus élaborée. Trouver l’image bouleversante. Tendre vers l’universel. Sans les remarques détournées d’Angela, voire ses paroles acerbes sur un sujet annexe mais oh combien connecté malgré l’énorme circonvolution que ses pensées venaient d’accomplir, elle pouvait avancer ; peut-être même que dans cet isolement, devant autant de résistance, elle avançait bien. Donc malgré le froid, le manque de confort, Priscilla supporte sa situation et espère ne plus jamais revenir à une colocation. 

*
      Priscilla prend son carnet de photos sous son lit sur lequel elle épingle et commente ses photos préférées. Elle le trimbale partout pour rajouter des annotations, des explications, pour décortiquer une photo qui la submerge. Elle aimerait tendre vers une photo bouleversante. Elle veut saisir dans une photo une expression limpide et puissante un peu comme on tient dans le creux de ses mains une eau cristalline qui surgit d’une cascade. Pourquoi toujours ces images d’eau qui succèdent à des images d’eau ? Y aurait-il quelque chose d’insaisissable pour elle dans ces images d’eau ? L’eau a quelque chose de beau mais aussi de tragique. Elle a déjà vu des photos tragiques où l'eau occupe tout l'espace, comme cette photo des flamants roses emprisonnés dans la glace. Il lui semble que l'eau a l'immense avantage de pouvoir dépasser toutes les mises en scènes qu'elle aurait pu imaginer. Il lui semble que l'eau est magique.
      Priscilla arrive à la dernière page et contemple la photo de flamants roses emprisonnés dans un lac gelé. La photo lui a été envoyée de New York, l’expéditeur a oublié de glisser sa lettre dans l’enveloppe. Elle ne sait pas qui l’a envoyée, sûrement un agent qui a une commande à passer et lui renverra une lettre explicative. La photo a peut-être été prise en Camargue. Elle rajoute au crayon ses impressions. Elle a autant envie de pleurer devant ce spectacle de flamants roses condamnés à subir leur mort sans se débattre que de s’allonger à côté et de jouir du paisible paysage qui les entoure. Priscilla repose le carnet et se masse la nuque pour soulager la tension qui commence à la tenailler.
      Pendant qu’elle contemple ses photos, elle revoit la photo des chutes du Niagara qui figure au début de son carnet. C’est elle qui a pris cette photo. Elle revoit sa mère, Lawrence, son père et deux autres amis avec qui ils avaient visité les chutes il y a quelques années. Ils se tiennent debout contre un garde-fou avec les chutes à l’arrière. On y voit la tête du chien d’un des amis qui a été coupée du corps pour le besoin du cadrage.
Il se dégage une atmosphère curieuse de cette photo. Lawrence se tient à la balustrade avec un masque de peur et d'inquiétude sur l'extrémité gauche, tandis que des yeux de sa mère jaillit une étincelle de joie. Il se tient droit et est agrippé au garde-fou. A droite la tête du chien coupée jette un regard apeuré, peut-être causé par le bruit tonitruant des chutes. Les yeux craintifs du chien apparaissent en contrepoint de l’allure inquiète de Lawrence. Quant à son père, comme à l'accoutumée, il fixe la caméra d'un air concentré, avec un demi-sourire sur les lèvres, les pieds joints, les mains derrière le dos avec une rigidité d'homme de loi. Quand elle avait appuyé sur le déclencheur du Leica de Lawrence, sa mère avait dit : « Tu as pensé à prendre le chien ?
      - Je n'ai que sa tête, j’ai dû couper.
      - Pourquoi ?
      - Pour prendre la main de Lawrence sur la barrière. »
      Lawrence avait desserré sa main au moment où Priscilla avait répliqué. Il avait remué ses doigts figés, contractés. Après un moment de stupeur devant cette remarque pertinente venant d'une fillette de dix ans, il avait pensé qu’elle est une bonne photographe.
*
      Priscilla se lève ; le froid s’est infiltré toute la nuit, a rempli la pièce. Elle met des bûchettes dans le poêle, verse une goutte d’huile dans du papier – une page du Herald Tribune d’Angela qu’elle n’a même pas lu –, le glisse entre les bûchettes et frotte une allumette qu’elle jette dans le journal. Une épaisse fumée noire sort de la buse. Elle imagine Angela croisant ses longues jambes qui l'interviewe pour le Herald Tribune : « Comment faites-vous pour obtenir des photos d’une telle pureté ? Quelle technique utilisez- vous pour obtenir des contrastes d’une telle harmonie avec le sujet traité ? Quel rapport avez-vous avec l’eau qui revient sur chacune de vos photos ? » Elle feuillète rapidement le reste du journal de ses doigts tachés de noir, le déchire en plusieurs morceaux, ouvre la trappe du poêle et regarde les lambeaux imprimés se recroqueviller en de noirs copeaux qui s’évanouissent sur les bûches.
      Elle enfile son peignoir, ses chaussons fourrées, et rassemble ses affaires de toilette éparpillés dans la chambre : gant de toilette, serviettes, savon à la rose, boules de coton, eau de Cologne, trousse de maquillage. Elle sort remplir son broc d’eau, met de l’eau à chauffer, ouvre les rideaux d’un geste vif, puis regarde par la fenêtre les silhouettes braver le froid pour aller travailler. La pièce accueille le jour comme il est rentré en traversant l'impasse : un grand bain de lumière hivernale blanc vertical, un flux de lumière métallique. Il marque de belles teintes chaque arête de meuble, chaque bord de chaise. Le prie-Dieu en noyer qui prête un flanc à la fenêtre a la vivacité d'une chaise dans une toile de Van Gogh. « Dieu, que ce prie-Dieu est incongru, placé ici dans cette minuscule chambre où la survie cet hiver requiert une foi infinie en la chaleur humaine ! C’est à se demander si Brad ne m’a pas été envoyé par mes parents avec le prie-Dieu pour me remettre les idées en place, se dit Priscilla. » Ce prie-Dieu est l’assise préférée de Brad.
      A chaque fois qu’elle admire la perspective qu’elle a depuis sa fenêtre sur son impasse qui l’isole de l’ambiance frénétique de l’avenue Raymond Poincaré, du bruit des motos, de l’employé du camion d'ordures – qu’elle avait nommé l’autre jour "l’époubellier" ce qui a déclenché un rire sonore chez la gardienne – qui fait résonner le fruit de ses efforts avec fracas en lançant les poubelles en acier avec vigueur, elle a envie de se jeter elle aussi au milieu du flux incessant de voitures, de klaxons et de mouvements. Il faudra qu’elle redonne un billet à la gardienne pour qu’elle ne parle pas de sa présence ici.
      Bientôt ce seront les couples de personnes âgées qui se tiennent parfois par le bras, d’une démarche appliquée, satisfaits d’avoir bravé autant de tentations amoureuses ou de les avoir vécues sans ambages, qui ont peut-être perdu des enfants pendant la guerre ; étonnés d’être encore là, un bâton contre l’autre. Bientôt ce seront surtout les ménagères qui circuleront avec leur caddie à carreau écossais et leur petit chien. Ménagères qu’elle ne croisera plus dès demain. Demain, elle démarre son travail régulier dans la bibliothèque américaine dans le quartier des Champs Elysées, si tout se déroule comme prévu. Elle pourrait y aller à pied quand le temps le permet et elle se réjouit à l’idée qu’elle se fondra bientôt avec plus d’aisance dans ce mouvement dont les avenues et boulevards sont l’épicentre et les petites artères des siphons de décompression. A la jointure de ces artères, il y a ses multiples résidences secondaires : les cafés parisiens pour reprendre son souffle et réfléchir.
*

      Ces cafés sont la découverte la plus réjouissante de sa vie sociale parisienne. Où qu’elle s’installe, elle en éprouve un plaisir immense, nouveau, qu’elle n’avait jamais connu auparavant : sur la terrasse ou contre la vitre, elle peut prendre le pouls du quartier ; au fond de la salle, en comité réduit, elle peut tenir salon ; au comptoir, elle peut laisser venir la conversation des habitués, et pourquoi pas s’enraciner aussi pour quelques mois quand la greffe prend. Elle en rêve mais elle n’est pas encore prête pour franchir cette dernière étape, mais bientôt… Pour l’instant elle les essaye tous un à un, ambiance par ambiance. Elle a un petit faible pour le Dôme à Montparnasse. Quelque fois, il y a de grandes assemblées où s’échangent de mystérieux documents autour d’une discussion passionnée, comme si un débat était en train de s’enflammer. Elle ne saisit pas tout, mais il lui semble que le Dôme est une bibliothèque bruyante où les habitués reçoivent, dissertent, écrivent leur courrier et s’échangent des livres.

      Priscilla prend la température, pose un doigt sur la vitre qui reste presque collé en direction de l’avenue grouillante. Une couronne de buée fait le tour de la vitre. Elle l’ouvre, laisse une poche d’air rentrer puis la referme rapidement. A sa droite, une école qu’elle aurait bien aimé fréquenter tellement les cris qui lui parviennent ressemblent à des conversations échappées d’une volière. Elle entend le brouhaha des enfants pendant les récréations ; les enfants sont moins criards depuis que la vague de froid a sévi ; peut-être les récréations ont-elles été raccourcies. Quels souvenirs garderont-ils plus tard de cette vague de froid qu'ils observent derrière les vitres de leur école ? Une immense privation de liberté ou le début de nouvelles aventures, d’une imagination contrainte à produire de nouveaux jeux, tapis au chaud contre un poêle dans une pièce ? Auront-ils l’impression d’être un flamand rose se débattant dans un lac gelé ou seront-ils de joyeux lurons patinant sur un lac en criant de joie ? Un petit caniche s’enfuit vers l’avenue puis sous l’injonction de son maître sorti d’une maison à gauche s’arrête net et furète avec un air coupable autour d’une poubelle.

*

      Elle a fait sa toilette en dénudant ses membres un par un. Samedi prochain, elle ira au bain des Patriarches, rue Mouffetard. La dernière fois qu’elle y a été, elle a été surprise de voir qu’il existait une cabine numéro 13. Elle a hésité à la prendre mais comme la régisseuse avait déjà inscrit sur l’ardoise l’heure de départ qui lui était assignée, elle n'en a pas demander une autre. Encore une anecdote amusante à raconter. Ce n’est pas à New-York qu’il y a une cabine numéro 13. En tout cas, après ce bain, la chance lui a souri puisqu’elle a déniché ce job à la bibliothèque américaine le jour suivant. C’est indéniablement mieux que vendre des journaux à la criée en déambulant sur les avenues.
      Priscilla jette un regard circulaire dans la chambre. Elle devrait rajouter quelques affiches, quelque chose qui effacerait la vie des locataires précédents. Brad vient de claquer la porte de la chambre de bonne voisine à nouveau. C’est la troisième ou la quatrième fois ? Elle le croyait parti mais il est encore là. Il tape à sa porte. Il a dévalé les escaliers dans un sens puis dans l’autre en moins trois fois ce matin. « Avoir l’esprit de l’escalier » est une expression qu’elle vient d’apprendre. Elle en sourit puis ravale son sourire « Prisci, sors de là, le propriétaire arrive à midi ! », crie Brad à travers la porte. Le propriétaire ne veut plus louer cette chambre à une américaine depuis que les autres propriétaires se sont plaints des aller-retours incessants de l’ancienne locataire. Il ne veut plus louer la chambre à une fille. Les filles, ça va dans un foyer, les étudiantes américaines à Reid Hall, au foyer Sainte Marie, ou chez une famille d’accueil, pas dans une chambre de bonne, seule. La chambre n’est pas louée au nom de Priscilla. C’est Brad, son voisin, qui la loue pour elle. « Prisci, aujourd’hui, le propriétaire a dit qu’il passerait pour vérifier les poêles à bois dans l’après-midi. Il faut que tu t’en ailles. »
*

      Brad ouvre la porte, passe sa tête puis dit que ça sent le brûlé et sans attendre d’injonction de la part de Priscilla parce qu’elle est en train de se maquiller, il s’installe sur le prie-Dieu avec les genoux au niveau du menton. Brad est grand, visage massif, coiffure impeccable, regard aguerri. Il regarde la pile de livre étalée à côté du lit d’un air inquiet.
      « Non, ton livre n’est pas au sol. Lolita est sur mon lit. C’est en le prenant ce matin que la pile s’est écroulée ! Je comprends qu’il n’ait pas été édité en Amérique ! J’en prends soin ne t’inquiète pas. Comment va l’écureuil ? demande Priscilla la bouche ouverte, les cils qui papillonnent tandis qu’elle les rallonge avec une brosse de mascara.
      - L’écureuil va bien et il regrette que tu ne viennes pas le voir plus souvent. Tu devrais acheter un exemplaire de Lolita. Ce livre est une bombe et ce premier tirage aura de la valeur. »
      Brad a une magnifique affiche d’une publicité de la marque Lindt avec un écureuil qui mange du chocolat. L’écureuil ressemble aux écureuils de Central Park. Quiconque rentre dans sa chambre embrasse l’écureuil sur la bouche. C’est devenu un rituel. Brad est le ciment fédérateur de la communauté américaine. Il est inscrit à la Sorbonne. Il a une bourse du GI Bill mais il s’adonne à toutes sortes d’activités artistiques au lieu d’aller sur les bancs des cours de la Sorbonne.
      « Tu as encore raté un cours ce matin ?
      - Oui, le professeur de ce matin articule très mal. Même quand il parle d’un écrivain américain, je ne saisis le nom qu’après cinq minutes de réflexion ! Non… Non je n’y suis pas allé. Je préfère acheter les polycopiés.
      - Tu as toujours une justification solide. Ça m’énerve, lui dit Priscilla en retraçant ses sourcils. La prochaine fois que je vais voir mes parents, je t’embarque !
      - Je t’ai trouvé cette chambre. Je peux tout, tu le sais bien, dit-il avec beaucoup d’assurance.
      - Mmm... Attends je suis concentrée. »

*
      Priscilla est concentrée sur ses sourcils mais elle devine cet air imbu qu’elle lui connaît, cette supériorité oratoire qui fait de lui le porte-parole de toute une génération d’américains débarqués à Paris. Il est écrivain public pour tout type de lettres aussi bien personnelle qu’administrative, il accompagne certains à la préfecture ou à la mairie, il fait aussi bien des traductions pour faciliter la vie quotidienne de chacun qu’il organise des rencontres entre artistes américains en devenir et artistes français de toute sorte. Brad a un français d’école, impeccable et sans argot, sans déformation. « Trop pointus !
      - Quoi ?
      - Tes sourcils sont trop pointus ! Ne te donne pas ces airs méchants, tu ne trompes personne. Tes sourcils sont trop pointus avec tes coups de crayon. En vrai, ils sont arrondis. »
      Priscilla tire la langue sans bouger la tête, toujours concentrée sur ses sourcils. Brad se lève, fait quelques pas les mains croisées derrière le dos comme à chaque fois qu’il a des pulsions à réprimer :
      « Toujours rien sur la photo des cerveaux lobotomisés ? dit-il en s’asseyant à nouveau sur le prie-Dieu face à elle, sur les genoux cette fois-ci, les deux mains jointes.
       - Je l’ai envoyé à l’Art Review comme tu me l’as conseillé.
      - Ah voilà une bonne nouvelle ! Je vois un gars qui s’appelle Norbert et qui travaille aussi pour eux. Tu veux le rencontrer ?
      - Un concurrent potentiel ou un ingénieux esclavagiste qui va me demander de travailler gratuitement ?
      -Tu ne travailleras jamais gratuitement si je suis dans les parages Priscilla. Seul l’argent, seule la valeur marchande de ton travail lui donnera du crédit.
      - Tu crois ? Je ne peux pas en demander trop tant que je ne suis pas vraiment connue dans le milieu.
      - Mais non ! s’exclame-t-il avec conviction, les sourcils froncés. Tu as tort ! Il y a le bon goût, le mauvais goût, ce qui se vend, ce qui ne se vend pas, mais seul l’argent donne une valeur universellement reconnue. Seul l’argent donne de la visibilité. Tu dois demander plus de commission par photo, te montrer moins hésitante. Tu dois montrer que tu donnes de la valeur à ton travail si tu veux que les autres en donnent. »
      Priscilla ne répond pas. Il ne comprendrait pas qu’elle espérait presque que ses photos soit encore refusées. Elle redoute plus que tout d’avoir quelqu’un qui lui passe des commandes, qui lui dicte ce que son œil devait saisir. Elle se demande même si depuis quelque temps elle ne saboterait pas toute chance d’être reconnue. Dans le fond, elle préfèrerait travailler dans le secret, seule, sans s’exposer, mais elle sait que c’est ridicule de faire des photos pour soi. Elle ne dit rien. Elle est incapable d’expliquer à Brad pourquoi ce n’est que dans l’intimité de la chambre noire quand elle développe ses photos, quand elle voit, sous la faible lumière rouge, émerger l’image dans le révélateur, qu’elle jouit vraiment de son travail. La meilleure partie. Le cadrage qui exclut tout ce que son
oeil veut exclure, les solvants qui fixent tout ce qui se serait évaporé. Le latent qui devient permanent. L’achèvement. Et les doutes et la promesse d'un recommencement. A la limite, elle pourrait rester là, à contempler ses photographies, c’est tout. Elle ne saurait pas le lui expliquer mais c’est comme ça : Ce qu’elle aime c’est prendre des photos, les développer, les recadrer, retravailler les contrastes, faire un autre tirage. Encore et encore. Et les admirer, tapie dans un coin.
*
      Elle rassemble toutes ses affaires et laisse son matériel et ses livres sur la table et sur les étagères à gauche de la fenêtre. Brad a dit au propriétaire qu’il louait cette deuxième chambre pour y travailler ; il faut que la chambre ressemble à une chambre d'homme qui travaille ; c’est quand même elle qui loue la chambre et ça l’énerve quand d’un coup de genou, Brad referme un tiroir béant comme si le tout lui appartenait. Pour l’heure, Brad se tient bien, assis sur le prie-Dieu. Ils ont tous les deux le nez qui coule et ils en rient en cœur à chaque fois qu’ils se mouchent en même temps. Brad a le nez rouge depuis quelques jours mais il n’a pas perdu de sa verve et de son assurance. « Tu crois qu’un jour je serai une photographe reconnue ? » Brad sourit, ne répond pas. Brad peut se montrer tantôt confiant tantôt circonspect. Priscilla, quand il n’a pas de réponse, reprend confiance en elle et se dit que le colosse visionnaire est aussi fragile qu’elle est incertaine. A la tête qu’il fait à l’instant, elle déclencherait bien son appareil s’il avait été à portée de main. 
      Cet hiver est particulièrement rude. Les jours de paye, la plupart des gens se rendent chez le bougnat du quartier pour acheter du bois. Quand les français font la file, c’est à se tordre de rire. Elle raconte à Brad qui s’esclaffe, ayant lui-même déjà expérimenté les affres de la file grugée maintes fois. « Je n’ai jamais vu ça avant ! s’exclame Priscilla. Il y en a toujours un qui fait semblant de ne pas m’avoir vue et qui avance en prenant l’air le plus innocent possible comme Charlie Chaplin dans le kid. Je pensais que les files étaient finies depuis la fin des tickets de rationnement et voilà que les files sont longues devant les bougnats ! » Brad fait l’hypothèse que c’est à cause de la guerre que les gens ont appris à ruser dans les files. « Peut-être, répond Priscilla. En tout cas j’ai lu que des tonnes de charbon ont été envoyées d’Amérique cette année à cause de l’hiver exceptionnellement rude. Le froid glacial n’a rien d’exotique ! Je pensais l’avoir laissé derrière moi. »
*
      Elle repense à cette photo de flamants roses emprisonnés dans la glace en Camargue. Qui a bien pu l’envoyer ? L’image de ces longs cous capturés par la glace avec la tête tournée vers le ciel comme si les flamants roses essayaient de prendre un ultime souffle d’air lui revient instantanément à l’esprit quand elle se réveille la nuit. En fait, elle y pense même le jour, à longueur de journée. Elle la montre à Brad qui reste sans voix. « Cette photo est une bombe ! s'exclame-t-il après une hésitation. D’où la tiens-tu ?
- On me l’a envoyée de New-York mais l’expéditeur a oublié de me joindre une lettre explicative.
- Et sur l’enveloppe ? Rien non plus ?
- Non rien.
- Tu es sûre que c’est un oubli ? Pas un message ? C’est peut-être tes parents qui veulent te tordre le cou !
- Ha, Ha, Ha…très drôle !» Cette plaisanterie ne la fait pas rire du tout. Elle retire son carnet des mains de Brad surpris qui abandonne son air moqueur. Elle le range dans son sac.

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