Quand j’avais vingt ans, le début de l’âge d’or (Estelle I)




J’étais là comme si j’attendais qu’une rafale me soulève. Le jour, je me nimbais de rêves, et la nuit je me remettais à vivre. J’étais la rafale.

      Ainsi passait ma vie quand j’ai commencé à penser que je devais renverser le cours des choses. J’étais déjà à un âge adulte et beaucoup de choses s’étaient précipitées cette année-là, l’été de mes vingt ans. Le début de l’âge d’or, disait ma mère.

      C’était l’été 1986. Le soleil éclairait la place d’une lumière franche. Les platanes jetaient des ombres vives qui tels des plumeaux géants secouaient la place du centre aux façades en passant par la chaise sur laquelle j’étais assise. Le café dans lequel j’étais attablée servait toujours les mêmes desserts ratés mais les touristes continuaient à affluer, attirés par les nappes à fleurs, le mur extérieur couleur lavande et le sourire enjôleur de la serveuse. Des rires d’enfants s’égrenaient autour de la fontaine, les pigeons détalaient avec des battements d’aile effrayants à chaque crissement de chaise sur les pavés, et je songeais à mon poste au secrétariat du cabinet médical et aux nombreuses femmes qui venaient au cabinet. Une longue procession qui parfois s’animait de la visite d’un homme, le cabinet en comptait trois : un gynécologue, un dermatologue et un endocrinologue. Il venait tellement de femmes au cabinet que la perspective de croiser l’homme de mes songes en ce début d’âge d’or me paraissait d’un autre âge. Entre les coups de fils des patients, le classement des fichiers et les appels aux fournisseurs de matériel médical, je me plongeais dans un livre et laissais courir mon imagination jusqu’à ce que la vie me paraisse aussi obscure que pleine de promesses. Je remplissais ainsi chaque interstice de mon continuum de tâches quotidiennes de pleins de péripéties qui, vues de près, me paraissaient réalisables, et vues de loin… interpellaient ma conscience.

      Je n’avais pas eu facilement ce travail, il n’était donc pas question de le quitter. Après trois mois en été dans une jardinerie située à dix-huit stations de métro de chez moi à Auteuil, à transporter des bacs tellement lourds que j’espérais une pénurie d’eau pour que tout crève, mes rêveries champêtres en prirent un sérieux coup. S’ensuivirent trois autres mois dans un magasin de lingerie à l’enseigne rassurante, la corsetterie de Mathilde – ma meilleure amie s’appelle Mathilde – où tous les couples en fin de course venaient accrocher leurs vains espoirs à des bouts de tissus de plus en plus fins ; mes rêveries amoureuses en prirent un sérieux coup également. Il devait me rester alors un brin de croyance en l’humanisme des médecins, car ce poste au cabinet médical me soulagea de cette recherche incessante ; et je me mis même à espérer partir en vacances le cœur léger après une période de bons et loyaux services. Je rongeais mon frein tout en rêvant de grandes choses, je m’accommodai de ce poste et y écoulai des jours paisibles. Dans l’attente.



      J’étais donc attablée sur cette place, enfin arrivée à ces vacances que je savourais l’esprit léger. Mathilde m’avait accompagnée. Noyée au milieu des enfants penchés au-dessus de la fontaine, Mathilde, grandes boucles rousses, allure enfantine, petite silhouette colorée au loin revenait vers moi. « Puisque tu ne sembles pas vouloir décoller, je vais aller faire un tour et quand je reviens dans dix minutes on y va ! » J’avais acquiescé avec un sourire béat ; j’avais allongé les jambes, roulé chaque vertèbre sur le dossier de la chaise jusqu’à ce que ma tête s’accroche sur la dernière barre. Mathilde avait contourné la fontaine, trempé ses doigts, mouillé sa nuque, puis s’en était allée acheter des cadeaux pendant que je l’attendais. J’avais reposé le livre de légendes de Provence qu’une bibliothécaire m’avait conseillée. Mon esprit vagabondait entre un passé si lointain et la pente à vélo que Mathilde voulait prendre pour rejoindre la fontaine du Vaucluse. « Cousteau l’a exploré en 46 pour la première fois, tu n’imagines pas tous les siècles d’objets qu’on peut en extraire, Estelle, Peut-être trouvera-t-on une pièce expulsée du ventre de la fontaine ?
- Le seul trésor, Mathilde, ce sera l’eau fraîche pour réanimer nos jambes endolories par les heures de vélo. »

      Mathilde a toujours eu besoin de se lancer dans des épopées physiques, défis de toute sorte, même si elle finissait à genoux avec une mine déconfite, mais radieuse. Je la chérissais pour ça. Elle n’avouait jamais quelques secrets enfouis, un acte enfantin jamais applaudi, un oncle malveillant, une mère absente de sa propre vie, un père admiratif de son fils aîné. Quelques choses avaient forgé ce caractère ; et je l’aimais pour ça. Jamais de plaintes, toujours dans l’action. Jusqu’à l’épuisement. Il allait falloir quand même faire un long trajet à vélo. « La satisfaction d’avoir des mollets galbés et bronzés, comme de petits pains dorés fumants sortis du four, avait commenté Mathilde » Et puis, la sensation que l’air ambiant me sculptait le corps, attendrissait mes muscles, ramollissait toute volonté d’opposition. Pourquoi refuser ? Même un frisson de fatigue quand la lumière orange rase les murs a un goût de rosé frais.

      Je songeais à ces derniers mois écoulés, assise au milieu de cette terrasse sous un platane. Je voyais défiler les visages des patients les plus sympathiques, et les plus désagréables aussi, les autres visages se confondaient dans mon esprit : ils se superposaient dans mon souvenir et je ne faisais rien pour les distinguer davantage. Je buvais une limonade en faisant tournoyer les glaçons avec une paille translucide orange tout en m’imprégnant encore un peu de cette insouciance qui remplissait la place, repoussant au loin toute cause d’inquiétude. Et j’y arrivais plutôt bien puisqu’aujourd’hui encore, ce jour d’été 1986 fait partie de ces quelques souvenirs à l’image parfaite, restés à tout jamais dans ma mémoire. C’est plus que ce que j’en aurais espéré. Après tout, une vie jalonnée de haltes salvatrices plutôt que de tumultes incessants peut être considérée comme une vie réussie.

      Un liseré cranté orange en bas de ma jupe blanche, de la même couleur que ma paille translucide était resté accroché à un rayon du vélo ; je l’avais défait puis enroulé autour de la paille et rangé dans mon sac. Il avait fini par décorer les bords des photos de l’album que nous avions confectionné à notre retour. Des photos où le ciel était perpétuellement bleu : bleu ciel, bleu vif, bleu rainuré de trainée blanche, bleu parsemé de coton effiloché. Bleu rehaussé d’un liseré orange.

      Mathilde et moi passions au moins une semaine de vacances par an ensemble à cette époque. Je connais Mathilde depuis la grande section de maternelle. Nous nous retrouvions pour retracer les déboires de l’année écoulée, éparpiller les regrets le long des chemins de randonnée et prendre de saines résolutions avant le retour au travail. Chaque année donc, et cette année en particulier sur cette place à Saint-Rémy-de-Provence, nous avions coutume de nous retrouver loin de nos obligations journalières. Toujours sans homme. Toujours sans parent. Une vie de femme libre en somme.

      Après avoir réglé, Mathilde et moi avions fait le tour de la place, avant de récupérer nos vélos. J’avais posé ma main sur les murs poreux, regardé de près chaque devanture. Des affiches de spectacles passés et à venir ornaient les vitrines et réveillaient dans ma mémoire ces spectacles de rue avec marionnettes à fil et animaux domestiques que j’ai en photos, souvenirs de mes vacances à Nîmes chez mon grand-père. Je m’étais arrêtée devant un café où un chat allongé s’étirait le long d’un muret baigné de soleil. J’avais lu la carte dans le détail au point que le cafetier m’avait averti qu’il ne lui restait plus de café, qu’ils seraient bientôt livrés. Peut-être que le chat noir se chargeait de lire le fond des pensées des passants mais je ne crois pas ; je n’avais pas l’intention de m’y attabler ; j’étais juste en train de me renseigner pour une prochaine fois. J’avais ressenti le besoin de tracer le contour de cette scène de carte postale et j’en ai gardé un souvenir très net de cette fontaine, des chaises disséminées et de ce chat noir sur le muret ensoleillé qui scrutait les passants en balayant le sol de sa queue langoureuse tandis que son chef en tablier blanc s’impatientait. Le tout bruissait paisiblement au milieu de bribes de conversation entrecoupées d’éclats de rires, de grincements de chaises et de cris d’enfants. Mathilde, quant à elle, comme dans tous mes souvenirs, va, vient, propose, suggère, impose ; toujours avec le sourire et des bonbons, nougats, papillotes bruyantes qui à chaque mouvement rappellent combien ses poches en sont pleines.

      Mathilde et moi avions de grands projets même si nous n’étions pas toujours en phase dans nos frénésies respectives. Mathilde m’a dit un jour que j’étais un ciel noyé de nuages d’où jaillit de temps en temps une comète. Les nuits étoilées des Alpilles la mettait dans un état contemplatif qui après deux ou trois verres de vin la faisait tournoyer comme une comète autour du soleil. Je dois préciser que Mathilde venait d’obtenir son CAP de pâtisserie cet été-là, et elle avait une admiration sans borne pour les astrophysiciens, un métier dont elle avait du mal à définir les fonctions mais qui forçait son admiration. Le rapport ? Aucun. Même si tout être sensé peut établir un lien entre lui et l’univers, et c’est probablement ce à quoi elle aspirait sans en être forcément consciente.

      Mathilde n’avait pas peur d’atteindre un état de grâce qu’elle définissait parfois envers et contre tous. Déjà à l’école, tandis que d’autres adolescentes se paraient de noir des yeux aux chaussures et prenaient des airs farouches de bêtes indomptables, Mathilde, toujours pimpante, superposait des jupes en tulles colorées rehaussées par un gilet court jaune poussin qu’elle chérissait. Un coup de vent comme Marylin Monroe et sa fameuse robe blanche, et elle se convertissait en une renoncule multicolore.

      Un soir particulièrement arrosé, nous avions imaginé des créations pâtissières telles que l’étoile filante, la constellation d’automne, Jupiter, la crème nébuleuse, et d’autres mystérieuses compositions dont je ne me souviens plus. En vérité, je ne sais pas si j’étais vraiment, telle qu’elle me décrivait, un ciel nuageux percé de comètes, mais aujourd’hui je m’interroge en effet sur l’opacité de mes désirs, ou du moins sur mon incapacité à prendre l’élan nécessaire pour les rendre moins opaques.

      La vie se chargerait de me redonner la vue, après l’année de mes vingt ans, le début de l’âge d’or.

     Me suis-je mise à courir aveuglément derrière je ne sais quelle chimère ? Un étrange concours de circonstances. Je ne peux que constater aujourd’hui qu’une irrésistible inconstance s’est progressivement insérée dans mon mode de vie. Elle a constitué un dogme non conscient, jusqu’à devenir une hygiène de vie. De grandes plaines de repos ont succédé à des périodes de chaos, mais quand on a pris l’habitude de constater avec une régularité de métronome ces mouvements qui s’alternent, tout chaos apparaît comme étant quelque chose de totalement contrôlable et reviennent alors à la mémoire, dans le désordre, une multitude d’adages, dont le fameux : après le beau temps, la pluie.

       *  *  *


      Quand j’avais vingt ans donc, le début de l’âge d’or, je travaillais dans un cabinet médical. Je travaillais ou je somnolais. J’y rêvais à ma convenance. L’air chaud dilaté par les patients confiants, les petites larmes de soulagement, de tristesse, devant les difficiles moments passés, ou peut-être à venir ; les poussées de fièvre, les mauvaises nouvelles, le tout emmitouflé dans un langage approprié, dans une ouate rassurante. Tout cela emplissait l’air d’un rassurant parfum de sommeil et d’alcool comme dans l’infirmerie de mon école quand j’étais petite, là où j’avais rencontré cette femme extraordinaire, Myriam.

      La première semaine, quand j’avais pris mes fonctions, emballée à l’idée de montrer mon nouveau temple à Mathilde, je l’avais invitée à venir déjeuner avec moi. Elle avait apporté des parts de gâteaux qu’elle avait confectionnés et que l’on s’était partagées dans la salle d’attente pendant ma pause déjeuner. Nous nous étions installées à côté de l’aquarium d'où sortaient des bulles d’air nonchalantes.

« C’est pas mal ici ! s’était exclamée Mathilde en découvrant le cabinet. J’ai apporté trois gâteaux. Tu vas encore me servir de cobaye !
– Tu as pensé à prendre un couteau ?
– Ah non zut ! Tu en as ?
– Non, mais ce n’est pas grave, j’ai quelque chose qui devrait faire l’affaire. Je reviens.
– Un des gâteaux est à la rose, un autre, au chocolat, et un est à la poire, avait-t-elle énoncé en élevant la voix à mesure que je m’éloignais dans le couloir.»

      Pendant qu’elle déballait ses gâteaux et les disposait sur des assiettes, j’étais allée chercher des petites spatules en bois dans le bureau de l’endocrinologue, celles que l’on utilise pour vérifier au fond d’une gorge si une bactérie ne s’y serait pas logée, ce que l'on appelle : un abaisse-langue. J'ai su en déballant le matériel qu'une spatule s’appelait un abaisse-langue mais je me suis entêtée à le nommer spatule, ce qui déclenchait systématiquement un sourire.

      Le bureau de l’endocrinologue était en bois sombre, avec une console ronde au centre habillée d’une nappe brillante ornée d’une passementerie dorée, une de ces nappes que l’on trouve dans un grenier de grands-parents et que personne ne réclame. Cette console était entourée de deux chaises identiques dont l'assise raide n'invitait guère à s'y installer. A côté, contre le mur, il y avait une table d’examen et un chariot avec du matériel ; puis au fond, près de la fenêtre, un grand bureau en acajou tourné vers la porte. Tout autour de la porte il y avait une bibliothèque haute de plus de deux mètres où se mêlaient des livres reliés en cuir grenat et des essais contemporains à la couverture bariolée.

      J’avais donc pris ces spatules dans un des récipients sur le chariot, puis je les avais enveloppées après utilisation dans des mouchoirs en papier, et j’avais jeté dans la poubelle de l’entrée les objets du délit. Il y avait aussi une carte du monde encadrée sur un mur plus grande que celles qui étaient punaisées en classe à l’école. C’était la seule fantaisie de ce bureau. J’avais pris l’habitude de faire un tour en fermant les yeux et de pointer mon doigt sur la carte pour trouver un point au hasard et je n’avais bien sûr pas dérogé à la règle quand j’avais pris les spatules. L’île Maurice revenait souvent. Je crois qu’une fois que je l’ai repéré, j’ai un peu triché pas la suite comme si je voulais donner un petit coup de pouce à la providence, un coup de pouce savamment travaillé car le petit point dans la carte occupait très peu de place. Parfois je tombais sur Madagascar ce qui élargissait l’horizon, et je m’imaginais voguant sur un bateau d’île en île.

      A quatorze heures, arrivé au cabinet, l’endocrinologue m’avait interpellé depuis son bureau : « Estelle, venez mettre un coup de spray s’il vous plait, il y a une patiente qui utilise du parfum de rose bas de gamme détestable ! » J’avais récupéré le désinfectant – une très grande bouteille aérosol comme celles que l’on utilise dans les avions en provenance de pays à risque d’infection – dans le placard de l'entrée, puis j'avais répandu le spray et j’avais ressenti une terrible humiliation d’être là à effacer les traces de la célébration de mon poste comme on se débarrasse d’un vulgaire moustique. J’ai retrouvé récemment une photo que Mathilde avait prise de moi devant ses trois gâteaux. Je suis assise les jambes croisées, et je porte une chemise rayée et des chaussures bleu turquoise avec une sangle qui cercle la cheville, ainsi qu’un pantalon blanc. Mon visage est un peu caché par mes cheveux châtains frisés et j’ai le sourire des grands jours.

      Le jour de mon entretien d’embauche, le médecin qui avait conduit l’essentiel de l’entretien, le gynécologue, avait posé sur le ton de la camaraderie, des questions plus personnelles. Il s’était exclamé enthousiaste : « Je vois que vous n’êtes pas loin. Vous ne serez donc que rarement en retard ! » Puis, avec un ton plus sérieux : « quelles sont vos occupations en dehors du travail ? » A la fin de l’entretien, il avait rajouté sur le ton de la plaisanterie avec un petit mouvement de tête avenant : « Vous êtes en bonne santé, j’espère ? » Comme j’avais déjà eu l’occasion de constater qu’aucune plaisanterie venant d’un supérieur n’était dénuée de sous-entendus, j’avais poliment souri.

      Il m’avait tendu mon contrat de travail pour que je réfléchisse. J’avais repensé à mes épaules meurtries après une journée de travail à la jardinerie, à cette façon qu’avaient les hommes dans la corsetterie de Mathilde à changer de regard dès que je tirai le rideau de la cabine d’essayage, et je l’avais tout de suite signé, sans réfléchir. Et puis, j’avais remarqué que le parfum s’améliorait à mesure qu’on progressait vers le fond du cabinet, parce que moi, je n’avais rien à reprocher aux parfums de ce cabinet. Ce n’était le cas ni dans la lingerie dans les cabines au fond, ni dans la jardinerie contrairement à ce que j’avais anticipé. En fin de journée, les lys au parfum agressif marinés dans une eau stagnante ou encore pire, les renoncules non vendues dont les tiges fragiles se putréfiaient avec une rapidité fulgurante me donnait la nausée. Je crois que si j’avais pu travailler avec une pince sur le nez je l’aurais fait. Je suis très sensible aux parfums. C’est peut-être pour cela que je m’entends si bien avec Mathilde. Depuis notre période Charlotte aux Fraises jusqu’à aujourd’hui finalement, j’ai toujours eu l’impression d’embrasser un macaron quand je lui fais une bise.

      Quand le gynécologue m’avait tendu le contrat au moment de la signature, j’avais été surprise par la maigreur du dossier, peut-être à cause des mètres de paperasse qui trônaient suspendus derrière le comptoir où j’étais censée travailler. Je ne savais pas si je devais y voir le signe d’une heureuse prédisposition ou si un vice était caché. J’étais néanmoins soulagée de trouver cet emploi.

      A l’époque je voyais des sourires amusés par-dessus mes épaules quand une patiente jetait un regard sur un livre hors de portée pour qui ne se pencherait pas derrière le comptoir de la réception du cabinet. Quelques-unes se penchaient exagérément, et je surprenais un petit sourire contenu quand je relevais les yeux. Mes lectures ne devaient pas être au goût du public dans ce quartier bourgeois. Peut-être s’imaginaient-t-ils que j’étais ce que je lisais ? Ou peut-être étaient-ils tout simplement curieux de savoir comment on faisait pour survivre derrière ce comptoir, question que je me pose aussi quand je passe devant la cage de chimpanzés du jardin des plantes. Il n’empêche qu’ayant travaillé auparavant dans des endroits où la promiscuité le samedi, la moiteur des peaux, les haleines provenant du déjeuner vite avalé, le désordre des cintres de soutiens gorges enchevêtrés, et les pieds écrasés par des talons aiguilles – sans compter les heures dans les entrepôts à comptabiliser la marchandise –, cette petite cage me procurait somme toute une halte méritée, qui me paraissait convenable avant de trouver l’emploi idéal. De plus, côtoyer ces médecins et leur aisance naturelle, me donnait l’impression que j’avais peut-être l’étoffe d’une grande dame, moi aussi. Je me mis même à métamorphoser mon style vestimentaire, même si je ne m’en aperçue que plus tard. Je remplaçai les tenues près du corps en des tenues amples mais cintrées. Les hauts suggestifs et moulants aux échancrures profondes laissèrent place à des hauts taillés au plus près, aux arrêtes rectilignes qui s’arrondissaient sous les courbures de mon buste. Les tissus se firent plus sobres. Je remplaçai les jupes étroites par des jupes culottes évasées qui soulignent les hanches. Je me félicitai de trouver des matières peu onéreuses mais correctement taillées que je lavais à la main après avoir constaté que les coutures rectilignes se gondolaient après un passage dans la machine. Les pantalons, eux, ne subirent aucune modification mais les chaussures qui les accompagnaient se firent plus masculines. Il n'y avait que dans ce quartier bourgeois que je constatai que les chaussures masculines n'étaient pas proscrites. Seuls mes ongles restèrent dans l’état pendant quelques années. Je me les rongeais toujours mais j’étalais tous les soirs un vernis à ongle épais. Trois couches. J’épluchais méthodiquement chaque ongle, en soulevant tout doucement le vernis depuis les cuticules là où la couche est la plus épaisse, pour l'enlever sans la déchirer, comme une peau, ce qui avait pour avantage de retarder le moment où j’allais à nouveau ronger mes ongles. Jouissance éphémère dont je retardais la fin comme quand enfant j’enlevais les peaux de colle blanche sur la paume de mes mains.

      J’observais les mimiques de tous ces gens qui passaient au cabinet et parfois je me posais des questions sur ma propre attitude en observant des femmes comme Amandine, la petite femme ronde qui prenait un air malicieux quand elle me demandait si l’endocrinologue était de bonne humeur. Son air faux m’agaçait, et puis la question me paraissait saugrenue. Ce modèle de raideur scientifique de bonne humeur ? C’était plutôt rare ! Mais Amandine avait un air malicieux que je lui enviais, avec une petite fossette sur le coin droit qui faisait oublier la longue séparation des narines qui descendait sur sa lèvre supérieur arquée en forme de M. Ce petit air pincé qu’elle prenait dès qu’elle quittait le bureau du médecin m’intriguait ; et le soir devant le miroir, je m’amusais à passer d’un sourire charmeur et malicieux à un air pincé pour mimer la métamorphose. Comment pouvait-on passer en si peu de temps d’un visage au regard rieur à un visage soucieux ? Que se passe-t-il dans un cerveau pour qu’un visage change si vite ? Je n’imaginais pas qu’il se passait des choses derrière la porte de l’endocrinologue ; pas lui ! Mais le sourire de conquête d’Amandine qui précédait sa visite m’intriguait au point que j’avais envie de le reproduire. Je crois que ce qu’un visage exprime m’a toujours fascinée.

      Mon visage de façade derrière mon comptoir faisait croire à quiconque qui s’adressait à moi que j’étais exempt d’émotions et je m’en servais comme bouclier : j’accentuais mes airs placides. Parfois le bouclier n’était pas très efficace, j’étais peu épargnée et c’était l’effet inverse que j’obtenais. Être exempte d’émotions n’est pas toujours un atout. Les gens riches pensent souvent qu’ils ont plus de problèmes que quiconque, ou peut-être ne sont-ils tout simplement pas habitués à avoir des problèmes ? En réalité, mon visage exprimait exactement mon état d’esprit de l’époque. J’étais dans une période où mon visage reflétait ce que je ressens quand je prends un miroir dans la main et que je me retrouve contre toute attente devant la mauvaise face, devant l’envers du miroir : l’effroi de ne pas avoir le visage que j’attends.

      Alors, devant une vie si ennuyeuse, j’aurais dû me révolter, chercher un autre travail ? Changer de pays ? Pourquoi vous assommer avec des détails si futiles puisque de toute évidence aucune aventure passionnante ne pointait son nez malgré mes vingt ans, le début de l’âge d’or ? Aujourd’hui après tant d’années, je sais que l’ennui laisse des traces souterraines. Le bruit du monde comme une rumeur grouillante gonfle, diffus, en attendant de rencontrer un obstacle, une épreuve, quelque chose de grand. L’ennui n’est insipide qu’en apparence. Il est filou. Il temporise, il se charge d’idées folles en attendant de trouver un adversaire de taille. Il parsème l’esprit de futiles découvertes, d’observations aériennes, de petites déconvenues qui se terrent dans l’obscurité de la chambre une fois les volets clos.

      J’ai éclipsé un temps les longues soirées où je pleurais en silence, un peu sans raison. Même ces pleurs ont creusé les rigoles de l’eau bouillonnante qui s’apprêtait à déferler. Aujourd’hui surgissent parfois de vagues souvenirs, de ces temps morts, pas si morts, où dans l’attente, dans l’insatisfaction, je repassais en boucle les petits humiliations quotidiennes de ma vie et pensais que rien d’extraordinaire ne pouvait émerger.

      Je ne savais pas alors que l’ennui tapi attendait de rencontrer un adversaire de taille. Heureusement d’ailleurs, car j’aurais sûrement feuilleté en détail le manuel sur les animaux mangeurs d’homme qui traînait dans la salle d’attente. D’après ce manuel, c’est l’homme le plus dangereux pour l’homme. C’est l’homme qui tue le plus d’hommes. Pour se lancer, avouez que ce n’est pas très encourageant. Après seulement vient le moustique qui transmet le paludisme, ensuite l’escargot qui transmet un ver parasite meurtrier, puis vient la mouche tsé-tsé. Donc non, ce n’est pas un ours blanc qui sera le personnage principal de l’épreuve grandissante.

      Je me convertissais peu à peu en petit rongeur. J’aiguisais mes dents sur les rebords en bois du comptoir ; et quand tout le monde était parti et que je refermais la porte pour mettre de l’ordre dans les paperasses le vendredi soir, j’allais dans le bureau de l’endocrinologue – le plus grand bureau – pour m’allonger sur son fauteuil en cuir à inclinaison multiple avec une position jambes relevées, après avoir pris une pastille de réglisse dont il était friand. Je fouillais dans ses affaires avant de me jeter, imbue de satisfaction, sur le fauteuil avec ma trouvaille et je tombais quelque fois sur une perle. Sinon, je récupérais une des perles du musée des horreurs du gynécologue et j’essayais de répondre à la question : quelle est la moins pire des maladies que je pouvais espérer pour mes vieux jours : l’incontinence urinaire, le prolapsus utérin ou la descente d’organe ? Après seulement, je m’allongeais sur le fauteuil, je relevais les jambes, non sans avoir bien enregistré la position initiale pour ne laisser aucune trace.

      Le reste du temps, j’observais. Mais on ne commande pas son corps ; et le soir, mon corps me rattrapait. Si bien que quand enfin la mécanique inconsciente entraina la mécanique consciente, je devins une machine à parcourir le monde avec un esprit en ébullition.






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