Je est un autre (Estelle et Anna I)



Le samedi suivant ma rencontre avec Anna, je l'ai rejointe dans son atelier juste après mes heures de travail chez Elise.
      Quand je suis arrivée sur le palier, la porte était entrouverte et une voix convenue m'a invitée à entrer. Elle me tournait le dos et regardait vers la fenêtre – une très haute fenêtre d’atelier – une main sur une hanche, l’autre main tenant un pinceau en suspens. Dehors, on entendait un violoniste travailler des gammes et des pas provenant du parquet de l’appartement d’à côté. Elle se tenait devant une toile sur fond blanc parcourue par quelques plaines de couleur, de grandes dunes opalines. A sa gauche, la photo d’une baie plaquée contre la fenêtre. Des pinceaux alanguis couverts de peinture reposaient sur un plateau entre deux verres. Elle a essuyé celui qu’elle tenait, l’a trempé dans l’eau, l'a essuyé à nouveau avec un autre chiffon puis a lissé la pointe d’un air pensif. Elle avait une mine infiniment creusée, le regard plein d'un étonnement indicible, les gestes contenus. Son corps remplissait toute la pièce.
      Elle a regardé vers la vitre. Sur la surface de ses yeux glissaient des objets volants non identifiables. Elle a levé les yeux vers le haut, s’est réjouie du ciel laiteux puis a murmuré d'une voix hésitante « Et pourtant, il stagnait dans des teintes gris de plomb il y a quelques heures. » Elle a plongé ses yeux dans un tout petit vase contenant deux marguerites posé sur le rebord de la vitre, et son regard s’est vidé brutalement. On eut dit qu’elle venait de se réveiller d’un somme. Je me tenais toujours debout à l’entrée. Soudain, elle m’a souri, réalisant qu’elle avait manqué d’hospitalité, puis elle m’a saluée d’un mouvement de main accompagné d’un « j’arrive » en s’efforçant de retrouver un air jovial. 
*
      Elle a ôté son tablier, secoué ses bras, un rituel peut-être. Puis elle a saisi une veste en jean accrochée à la poignée d’une porte et s’est dirigée vers son chevalet à côté de la fenêtre pour récupérer un grand sac suspendu à un dossier. Elle l’a mis en bandoulière, est revenue vers moi ; la porte a claqué ; nous sommes descendues dans la rue, elle en dévalant les escaliers, moi par l’ascenseur exigu qu’elle m’a invitée à prendre. J’ai à peine eu le temps de remarquer que la pièce où elle vivait était plus haute que large et que son lit niché en hauteur entouré de voiles blancs ressemblait à un radeau suspendu. Il y avait beaucoup de bois sombre, des poutres brutes au plafond, tout le reste était blanc. Depuis l’ascenseur, j’entendais plus distinctement les gammes du violoniste rythmées par les pas d’Anna. L’ascenseur me ramena au sol ivre comme si une vague m’avait repêchée au milieu d’une île. 
      Elle m’a demandé comment allait sa mère sans prêter attention à ma réponse puis a décrit deux bistros à proximité. Nous nous sommes attablées sur la terrasse du café Marcel à l’angle d’une impasse verdoyante. Je lui ai demandé comment elle commençait une toile, comment le sujet s’imposait. Elle a basculé sa chaise sur deux pieds, a regardé dans ma direction vers l’impasse, a sorti un calepin de son sac, puis a stabilisé sa chaise bien en face de la table.
      « Je vois d'abord une scène dans mon imaginaire et chaque couleur attrayante m’incline à choisir un sujet, puis un autre, ou encore un autre. Des idées surgissent et s’éteignent sans que je sache exactement quelle couleur, quel thème va dominer. » Une chaise qui me tournait le dos a poussé la mienne et Anna a reculé de quelques centimètres et avancé la table vers elle, puis elle a fouillé dans son sac et a sorti une petite trousse avec quelques crayons : « Après il y a des monticules de formes : des formes brutes, un peu imposantes, trop imposantes pour que je puisse les saisir, mais un désir souverain me pousse à surmonter cette difficulté, et quand j’ai envie de laisser tomber, la même scène obsédante ressurgit. Ce temps-là peut être long et je peux laisser la toile dans l’état quelques semaines avant d’intervenir à nouveau. Les sentiments gonflent ; puis peu à peu j’étouffe, et je dois en laisser émerger un. Juste un qui puisse me guider. Juste un, que je puisse façonner, fixer dans des formes domptables. C’est à partir de là que le rapport de forces s’inverse, que je sais que je peux tracer un chemin dans cet univers dense et insaisissable qui menace de m’écraser. » Je jetais un œil sur son calepin. Elle avait commencé à me regarder avec des yeux scrutateurs et elle ébauchait un dessin. « Ça t’intéresse ? Tu veux que je poursuive ? s’arrêta-t-elle, soudain assaillie par le doute.
      - Oui bien sûr ! »
      Comment pouvait-elle en douter ? Elle me parla de cette insondable énergie qui la saisissait tout en esquissant deux yeux sur son papier. Elle traçait les plis de la paupière en me regardant par petits coups d’œil hâtifs. A chaque fois que ses yeux plongeaient dans son calepin, une mèche de cheveux noirs raides tel un paravent venait couvrir son regard. Le mien naviguait entre ce paravent et le carnet avec stupéfaction. Je ne comprenais pas comment elle pouvait disserter sur sa création tout en dessinant ; et pourtant, elle semblait me dessiner en m'aspirant des yeux avec ses iris qui se gorgeaient de lumière et m’évoquaient deux anémones de mer. Je n’entendais bientôt plus que des coups de crayons secs et brefs. Hypnotisant. Elle a entrouvert la bouche puis n’a plus parlé.
*
      Pendant que je la regardais avec un regard sûrement inquiet, elle a continué à me dessiner. La serveuse qui nous tournait autour n’osait pas nous interrompre. Elle cheminait entre les tables avec son plateau et son portefeuille accroché à la ceinture. Quand Anna s’est redressée, m’a tendu le carnet, sa mèche calée derrière son oreille, les pupilles dilatées, deux grand yeux bruns comme deux mares d’eau de pluie m’ont regardée un moment sans que je sache quoi en penser. Elle souriait. Je me suis penchée sur le dessin. On reconnaissait mes traits mais je ne me voyais pas comme ça. Ou peut-être était-ce une expression que j’avais dans quelques photos de moi, enfant, un lointain souvenir. Un visage plus plein que celui que j’ai aujourd’hui, avec néanmoins un fond sérieux et grave à cause de ce large front qui me caractérise. Un regard qui jouit du moment présent, qui s'offre à l’objectif, comme un enfant. Elle avait également ce regard à cet instant et elle l’avait fixé sur ce papier avec ce même esprit, un peu joueur, un peu railleur, profondément jouisseur. Ses sourcils étaient dressés, formaient un arc pointu, comme étonnés. Plus j’avais l’air stupéfaite, plus elle souriait, visiblement contente de l’effet produit. Elle avait trouvé l’angle sous lequel mon menton proéminent était un joli menton volontaire ; elle avait tracé l’arcade de sourcil d’un trait précis ; puis les iris, d’abord un contour comme on creuse des yeux dans le bois, avec insistance, trait après trait. Puis elle avait tracé les nervures des iris en alternant des coups furtifs, secs, et des coups appuyés sur le pourtour de la pupille comme si elle voulait percer l’intensité de mes pensées. Je crois que j’avais été très troublée.
      Elle a repris le dessin et a ébauché des sillons d’ombres au-dessus de chaque paupière, jaugeant d’un petit sourire dans le coin la part de vanité et de sérieux qui me définissait. Je me suis sentie mise à nue. Elle avait légèrement tracé ma ride du lion qui ne me quitte jamais, même quand je souris. Quelque chose dans ma bouche laissait penser que j’avais la parole muselée, comme si elle avait hésité à détendre les plis pendant que je la regardais, pendant que je naviguais entre le sourire de circonstance et la stupéfaction. « Ça te plait ? » J’acquiesçai. Un hochement de tête. 
       J’avais perdu la parole, ce qui ne l’a pas empêchée de retrouver la sienne.
      « Après je donne du relief à mon paysage. Des allures brutes, ou rondes ou lisses ou sombres. Selon. Après je sais plus précisément quel thème va dominer. A partir de là, la partie la plus difficile intervient puisque je dois faire disparaître des traits trop intrusifs et en accentuer d’autres. Mais il ne s’agit pas non plus d’aller dans un excès ou dans l’autre. » Elle avait repris le dessin. Elle gommait désormais le contour ovale de mon visage tout en accentuant l’angle de la mâchoire. Elle grisait le pourtour de mon front large pour lui donner du relief, le bomber. « Et alors à la toute fin, je dessine mes personnages en mouvements quand l’arrière-plan et le centre sont finis. Et là, seulement là, les choses deviennent plus claires sans que je puisse vraiment dresser un bilan net de l’impression que mon tableau dégage. En général, arrivée à cette étape, beaucoup plus de thèmes que le thème initial sur lequel je m’étais concentré surgissent. Et alors, je laisse reposer la toile, et en général les mouvements s’apaisent, et la vision du départ qui se dessinait de façon chaotique prend une forme qui est mienne. Ensuite, je vérifie que les cimes de cette vision sont suffisamment lumineuses et en général c’est le cas. Pas toujours, mais c’est souvent le cas. Même les tableaux les plus sombres ont une cime, ou une crête si tu préfères, où se profilent des contours lumineux, dit-elle en parlant lentement avec un sourire à la fois triste et apaisé » 
*
      Un silence appréciable me permit de me remettre de mes émotions, de retrouver une vision claire de l’endroit où je me situais. Elle réajustait les ombres sous mes pommettes. Je réalisai à quel point Elise en avait très peu dit sur Anna. Il m’était difficile de me concentrer sur Anna sans penser à Elise et pourtant toute la semaine je m’étais promise que ce samedi je resterai muette comme une carpe chez Elise. Et je l’avais été : je n’ai pas une fois fait allusion à mon rendez-vous avec Anna en fin d’après-midi. « C’est une façon de s’approcher du ciel sans se brûler, poursuivit-elle. C’est une façon de renouveler cet espoir de recréer quelque chose de beau à chaque fois que je saisis un pinceau. »
         « Ca ne te dérange pas que je fume ?
      – Non, vas-y, j’ai répondu ». Elle m’a retendu le carnet, a posé son crayon qu’elle avait maintenu tout ce temps. Elle l'a soigneusement disposé parfaitement perpendiculaire à elle. Il était allongé entre elle et moi comme si un cordon nous reliait. Elle a tiré sur sa cigarette avec une délectation appuyée, la pointe incandescente orange tournée vers le ciel.  
      « Et après, la questionnai-je ? Que devient ce tableau après qu’il soit fini. Est-ce que tu l’exposes tout de suite ?
      – Non, m’a-t-elle répondu, je le laisse reposer avant de l’exposer ou je le remets à son propriétaire quand c’est une commande. Il m’arrive aussi d’exécuter des copies que je remets rapidement, mais ça c’est purement lucratif. »
*
      Elle s’est tournée vers la serveuse, a regardé sa montre et nous avons commandé deux citronnades.
      « Et quand c’est exposé, le regard des autres, c’est important pour toi ?
      – Ah… le regard des autres…, dit-elle en regardant vers le ciel. » Elle a extrait un billet de son portefeuille et a posé sa main douce mais ferme sur la mienne tandis que je m’apprêtais à payer également. Je l’ai forcée à accepter. La serveuse a posé les citronnades sur la table et a empoché mon billet.
      « Le regard des autres, a-t-elle poursuivi, Ah… c’est ce qui fait une œuvre, le regard des autres, renchérit-elle en soupirant et en levant les yeux vers le ciel. Peu importe le temps que j’y ai passé, l’énergie que j’y ai mise, c’est le regard des autres qui va donner vie à ce tableau. Et qui va aussi désarçonner mon regard, a-t-elle rajouté d'un air exténué. » Elle s'est ressaisie puis m'a dit d'un ton solennel « Mais toute vie étant éphémère, ma foi, le regard des autres, tu sais…Peut-être est-ce le regard de l’autre qui importe. Il y a forcément un autre qui nous hante. Un autre ou quelques autres. On n’arrive jamais à cette énergie par hasard, enfin, je crois… » 
      Elle a soupiré. J’ai pensé à Élise, au regard d’Élise. Anna avait tout d’un coup l’air mélancolique, ses bouffées de fumées lui noyaient le visage. J’ai siroté mon verre puis ai ramené la discussion sur sa mère. Je lui ai demandé si Élise aimait ses peintures, si elle jetait un œil sur ses toiles avant qu’elle les vende ou qu'elle les expose. « Non, répondit-elle, avec un sourire triste entre deux lampées de citronnade ». Je fis une deuxième tentative en lui demandant si elle avait déjà dressé un portrait de sa mère et sa réponse se fit un peu attendre. Elle a écrasé son mégot, a repris son crayon et l’a tenu par les deux extrémités, l’a fait rouler entre ses doigts, puis l’a maintenu immobile : « Non, je ne peux pas la dessiner car j’ai un peu de mal à trouver dans son visage un trait imprévu qui puisse me surprendre agréablement. Or sans cette motivation, le portrait est raté. Il n’y a qu’à voir tous les artistes, un peu plus haut autour de Sacré Chœur dans les rues de Montmartre, qui, faute de motivation créative, multiplient les portraits ratés. » Elle a grimacé comme si les portraits ratés avaient quelque chose de douloureux.
      Je ne comprenais pas ce rapprochement entre le portrait de sa mère et les portraits d’artistes qui peignent des gens qu’ils ne connaissent pas. J’ai repris ma citronnade que j’ai sirotée pour me donner une contenance, puis j’ai joué avec la paille et les glaçons, perturbée par cette confession ; mais au fond de moi, j’étais contente de me rapprocher un peu de cette liaison conflictuelle entre elle et sa mère. Après tout, ma propre relation avec ma mère n’était pas fluide non plus.
*
      J’ai dû lui donner l’impression que je lui prêtais une oreille attentive puisqu’elle rajouta :
« Il y a aussi, mais ça, je ne sais pas si je devrais te le dire, a-t-elle poursuivi un peu hésitante. Il y a aussi un détail caché dans chaque tableau qui ne parle qu’à moi. C’est du domaine de l’intime, c’est une forme de pudeur qui me pousse à le cacher, mais moi je le vois. D’ailleurs je le vois tellement qu’il m’aveugle et donc je dois faire semblant de l’ignorer pour que le reste prenne vie. C’est aussi une partie difficile de mon travail. »
      Ensuite, elle a rajouté « Ceci étant pour revenir à ma mère, elle ne m’a jamais demandé de faire son portrait. » Puis elle s’est esclaffée « Non, je blague ! Non c’est une fausse excuse, je ne peux pas faire de portrait sur commande de toute façon. J’en fais que quand j’en ai envie. Je peux à la limite peindre sur commande quand on m’impose un sujet mais je ne peux sûrement pas faire un portrait sur commande. Non, dresser le portrait de quelqu’un ne se fait pas dans n’importe quelles conditions ». Puis elle m’a tendu mon portrait après l’avoir détaché du carnet, roulé et maintenu avec un élastique qu’elle avait autour du poignet. Je ne savais pas si je devais y voir là une déclaration d’amitié. J’y ai vu une tentative franche et honnête de rapprochement même si elle m’a saluée en me lançant d’un air faussement désinvolte « Bon, n’essaye pas d’en parler à ma mère parce que ça ne l’intéresse pas tout ça. Elle ne sait même pas que je dessine et peins de façon régulière. Elle pense sûrement que je continue à donner des cours de dessin dans des centres associatifs. » J’ai inséré mon rouleau de papier à la verticale dans mon sac. J’ai pensé à mon père qui avait construit des maquettes de bateaux, seul travail artistique à ma connaissance qui ait existé dans ma famille. Puis, Anna m’a quittée pour aller assister à un vernissage dans une galerie.
      Je l’ai regardée s’éloigner vers la station de métro et elle a disparu en sautillant sur les marches d’un pas leste. Ses cheveux rebondissaient sur ses épaules et les pans de sa chemise blanche lui donnaient des ailes. La vision d’un oiseau qui s’engouffre dans le tunnel a supplanté la fille mince et immobile aux doigts frêles et gracieux. J’ai déroulé et retourné le portrait, fouillé dans mon sac dans lequel j’ai trouvé un crayon ; puis j’ai rapidement griffonné à la hâte avant que les mots ne s’envolent tout ce que venait de me dire Anna.
*
      Le soir même, j’ai longtemps regardé le dessin espérant trouver un détail caché. Je l’ai longuement regardé et mon regard dessiné m’a interrogée. Je me suis regardée dans un miroir et la seule image que me renvoyais ce miroir était un visage inquiet. Pas la moindre ombre d’inquiétude ou de questionnement n'était perceptible sur le visage dessiné. Rien qui pouvait s’y cacher. Etait-ce si facile de déceler ce qu’il se cache sous les coups de crayon d’Anna ? Enfin, je l’ai rangé en me trouvant ridicule de chercher un mystère dans un portrait vite expédié. Probablement avait-elle esquissé ce portrait à la hâte sans vraiment se concentrer.
      Au milieu de la nuit, j’ai été réveillée par un cauchemar. Ma porte était restée ouverte et Elise s’était introduite pour me voler mon portrait. Je la voyais assise sur ma table en train d’effacer les contours de mon visage, de le corriger et je n’arrivais pas à parler. Je me suis levée, j’ai déroulé le portrait me remémorant ce détail caché qui ne cessait de relancer mon imagination et j’y ai vu la même chose que la veille : un regard jouisseur, sans inquiétude, sans questionnement, juste un regard qui jouit du moment présent, légèrement en biais, heureux d’être là. Ce portrait n’avait décidemment rien de mystérieux.
      Quand j’ai éteint la lumière avant de dormir à nouveau, le visage d’Anna avec des éclairs dans les yeux a fulguré. J’étais partagée entre la joie d’avoir reçu une belle manifestation d’amitié et l’intuition que jamais elle n’aurait partagé ce moment avec moi si sa mère avait été là. Je crois que j’avais même le sentiment de sacrifier un peu mon amitié pour Elise. Je me suis retournée dans mon lit un bon moment puis j’ai dormi d’un sommeil perturbé et j’ai fait à nouveau un rêve étrange où Elise me surprenait au lit avec sa fille et je bredouillais en lui expliquant qu’il ne s’était rien passé, que ni elle ni moi n’avions d’attirance l’une pour l’autre, que je préférais les hommes. Sa fille nous regardait d’un air absent.
*
      Malgré le peu d’heures de sommeil, je me suis réveillée le lendemain, bouillonnant de mille désirs. J’avais envie de poser des tas de questions à Anna. Je suis arrivée au cabinet avec un peu de retard parce que je n’ai pas vu passer l’heure pendant que je lisais un journal dans le café en face.
      Y avait-il un lien entre sa peinture et la photographie ? Y avait-il des détails cachés qui pouvaient révéler des pans de personnalité quand je prenais des photos ? Comment était-ce possible que je sois étonnée d’avoir été capable de prendre une photo si belle, comme celle du delta du Pô, et de me sentir incapable de renouveler l’exploit le jour suivant ? J’avais mille idées confuses qui se pressaient dans ma tête. Pourquoi avais-je eu l’impression que quand elle avait dressé mon portrait, Anna m’avait volé quelque chose ? Pourtant j’étais flattée de son attention. Avait-elle décelé un côté de ma personnalité que je feignais d’ignorer ? Y avait-il dans cette photo du delta du Pô que j’aimais beaucoup quelque chose que je refusais de voir ?
      Secouée par autant d’observations, je suis restée après cet épisode un long moment sans prendre de photos comme si d’un coup, ma valeur en dépendait. Je continuais à entreprendre mes longues marches, encore plus indispensables que jamais. Trois heures de marche par jour étaient à peine suffisantes pour noyer mon désordre ; et j’abandonnai mon portrait dessiné par Anna au fond du tiroir, résolue à le voir le moins possible. 
      Et puis un dimanche, peut-être un mois ou deux plus tard, j'ai sorti mon Minolta de son étui rigide en cuir noir, puis je suis sortie dans la rue et j'ai démarré une série d’autoportraits, comptant peut-être sur la multiplication du geste pour y voir plus clair. Toute surface miroitante était une occasion pour voir mon image réfléchie, y compris le phare d’une voiture. Une longue série d’autoportraits comme une bande de film a scellé le parcours de mes humeurs pendant cette période, et j’y ai vu beaucoup, beaucoup de détails, de visages surprenants. Le portrait d’Anna m’a souvent occupé l’esprit mais je n’ai pas cherché à le revoir comme si sa vision pouvait brouiller mes prises de vue.


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