samedi 22 septembre 2018

Mes vingt ans, le début de l’âge d’or (Chapitre 35 : Les gorges de Palestro)



Depuis qu’elle avait déplacé sa caisse de photographies, le visage d'Elise s’offrait à la lumière telle une boîte vide. Elle a fermé la fenêtre, puis a allumé son tourne disque tout en se massant le bas du dos. Son torse s’est incurvé, un arc qui retient une douleur. Tendu. Le malheur s’est enfoncé dans la porte du vaisselier ; et la voix de Nina Simone, un petit filet de voix, a crocheté sur des notes rauques, a soulevé les meubles, les rideaux, une énergie explosive, si douce que mes membres lourds d’une décennie d’émotions se sont liquéfiés, devant la table aux volutes de thym. J’ai vu se dresser le serpent du premier jour.
      Elise ne soufflait toujours pas un mot. La porte du vaisselier ouverte, des flacons noirs cerise ont jeté une lumière céleste, les verres alentour ont tinté ; la boite silencieuse a saisi une bouteille confinée au fond, et deux petits verres à pied ciselés ont suivi le flux lumineux depuis le vaisselier vers la table. Un bruit de bouchon a libéré la bouteille noir-vermillon. « Un excellent porto de trente ans d’âge. » La table verte habituellement encombrée de caisses, de papiers, était vide ; le glouglou du breuvage a accompagné la musique de Nina Simon avec la clarté d’un instrument primitif.
      Je me suis installée sur la table avec mon verre, la caisse de photos était à ses pieds. Elle s’est enfoncée dans son fauteuil à nouveau, a posé son verre sur l’extrémité plate en bois de l’accoudoir, puis a déclaré d’un ton souverain en caressant les plis du velours gaufré sous l’extrémité boisée : « Je suis prête. Avant que tu ne partes à New York, je vais boucler ce livre que j’essaye d’écrire depuis longtemps…
- Quel titre ?
- Une histoire d’images.
- C’est ton histoire ?
- Oui, ou du moins une partie. Tu es prête ? Prends le carnet neuf sur la table. Tu notes et ensuite on choisira ensemble les photos, on fera une maquette. Tu peux déjà noter la dédicace. Pour Anna, et sur la ligne en dessous : à Priscilla.
- Ok, je suis prête.
- Je te dicte les phrases comme elles me viennent et ensuite on réarrangera. Je commence. »
*

Premier chapitre : Les gorges de Palestro. Le message est arrivé vers 15h. Je devais quitter le pays. Une explosion dans l’unique auberge où l’on pouvait encore dormir. La veille, la soirée avait été arrosée, on décompressait. J’avais apporté deux bouteilles de whisky. Il y avait du vin algérien et on l’avait bu en mangeant des figues et des amandes. Une soirée débridée avec des filles de joie apportées de je ne sais où, dont une avec laquelle j’avais sympathisé, Fatouma – j’y reviendrai –, une jolie brune aux deux tresses longues qui longeaient ses flancs et arrivaient au-dessus de la taille.
Je suis sortie dans les ruelles ombragée en fin de journée. Quelques passants me jetaient des regards inquiets. Les habitants du bourg m’avaient accueillie quelques jours auparavant. Il y avait une place centrale avec un arbre où les villageois se retrouvaient habituellement pour jouer aux cartes et boire du thé, j’ai bifurqué pour m’y diriger. Une foule de personnes me jetaient des regards sombres, une foule comme un tourbillon huileux, m’entourait, la foule se resserrait. J’ai senti leur animosité devant ma peur. Je ne sais plus comment la peur s’est amplifiée, il y avait des conciliabules inquiets qui se propageaient, s’éteignaient, glissaient autour de moi. Des regards en biais me perçaient d’un coup furtif.
Plus j’avais peur, plus ma peur les excitait, eux avaient l’habitude, ma peur était insultante, ils la subissaient comme un affront. L’inquiétude, l’incertitude, l’angoisse, leur collaient tellement à la peau qu’elles étaient devenue banales… En fait ma peur était un outrage à leur résilience mais je ne l’ai pas tout de suite compris. A cette époque je portais toujours mon appareil photo autour du cou. Je l’ai rangé dans mon sac à dos.
*
Elise a soupiré. Bien que je n’aie pas osé le lui dire, j’ai pensé qu’Elise avait parfois un comportement cavalier ; je l’avais souvent pensé pendant ces quatre années où elle m’avait employée. Elle a soulevé ses bras qu’elle a posés avec lassitude sur les accoudoirs, a assemblé ses jambes, les genoux en angle droit, s’est callée au fond de son fauteuil. Le bleu pâle du velours du fauteuil assoiffé de couleur, ses yeux devenus translucides, son visage dont les traits semblaient couler. J’avais l’impression de la voir à travers une surface vitrée un jour de pluie. Elle a posé ses mains sur ses cuisses puis a poursuivi :

Je me suis dit que si je ne partais pas ils me balanceraient aux maquisards, je serai la monnaie d’échange.
Je me suis hasardée dans les ruelles du bourg. J’étais invitée par un commandant de l’ALN pour écrire un article détaillant leurs revendications, je faisais partie du « Comité d’action des intellectuels contre la guerre d’Algérie ». Plus aucune des têtes que je connaissais ne circulait. Les odeurs d’épices et de peaux tannées. Les regards inquisiteurs, la peur sur mon visage. Une peur qui excitait l’agressivité. Les bousculades comme une houle, me projetaient de droite à gauche.
Et puis deux corps, abattus sur la place et la foule s’est agitée. Les femmes ont criés. C’est le seul souvenir que j’ai de cet instant. Après il y a eu un mouvement désordonné que je ne saurais décrire. Un souvenir assourdissant de « youyouyou » qui étaient des pleurs, des cris. Des cris enfantins poussés par des femmes.
Un villageois, un adolescent, m’a dit que je devais retrouver un français qui s’occuperait de moi dans une ruelle au début de l’impasse commerçante. Les autres étaient partis. Je me suis postée devant une extrémité de l’impasse, dans un croisement, en plein air. Ne sachant pas de quelle extrémité il s’agissait, après une attente interminable, j'ai traversé l’impasse couverte et étroite où des boutiquiers, un à un fermaient leur devanture. Je me suis rendue à l’autre extrémité.
Je l'ai vu qui s’avançait vers moi. Je me suis postée devant lui, ballotée par le flot, luttant pour garder une distance raisonnable pour voir son visage. Je devais retourner en France, il avait pour mission de me reconduire dans l’avion militaire qui repartait le lendemain. L’adolescent voulait aussi partir avec nous.
Un mouvement de panique. Projetée contre son corps. Il me poussait. Nous avons enjambé des mendiants, assis accroupis en boule au sol, des femmes qui criaient, des enfants qui tombaient. Une fois sortis du passage couvert, nous avons couru à toute allure en zigzaguant. La peur accrochée à mon ventre avait disparue, seule la fuite comptait. Les autres n’existaient plus. J’aurais marché sur un enfant s’il avait fallu, mes bons principes volaient en éclat.
Nous avons passé la nuit dans une maison en pisé abandonnée au toit de tôle ondulée recouvert de branches d’arbres qui se trouvait à la sortie du village. Pas un arbre autour, quelques troncs carbonisés. Personne. Mais au loin, du bruit, de l’agitation. On poussait tout le monde vers l’extérieur du village. Une odeur de plastique brûlé, une odeur âcre de sang et de vent. Peut-être les réminiscences d’un temps ancien comme après une apocalypse, seule l’odeur de la terre, d’une terre salée poivrée et l’odeur du sang exhalaient un parfum de vie. Un gaz ocre. Les bruits, je ne m’en souviens plus. Beaucoup d’agitation. Le sable avait recouvert jusqu’au bord en saillie d’une jeep abandonnée que je pouvais apercevoir par la fenêtre.

Le bruit s’est dissout comme on étouffe une victime qui gémit, je suis sortie faire des photos.
*
Couchée sur mon dos, le bras derrière la tête, je l’observais. L’atmosphère devenait pesante. Sa présence m’envahissait. Et je crois que c’était réciproque. Quelque chose dans son expression me laissait penser qu’il luttait contre ses pulsions. « Maison abandonnée inondée ». « Il faut capter l’attention soit par un choc visuel, soit par un choc de titre. » Quel photographe avait dit ça ? Là, les deux me paraissaient réunis. J’ai trouvé à cet instant le titre d’une photo qui complèterait mon exposition artistique en préparation à Paris avec Priscilla. Je pensais à l’après. Je connaissais déjà cet état de cerveau morcelé où l’on s’échappe d’une situation pesante, où l’on s’évade en enfourchant un cheval au galop qui passait par là par le plus grand des hasards. J’ai pensé à cette agence que j’allais ouvrir avec Priscilla. J’ai repensé à Anna qui avait deux ans. C’était mon premier reportage de guerre depuis sa naissance. J’étais comme un prisonnier qui pense au magnifique repas qui l’attend quand il retrouvera les siens. C’est avec Priscilla que j’ai fondé mon agence. Je t’ai déjà parlé de ma rencontre avec Priscilla ? Je l’ai rencontrée juste après mon retour d’Egypte, fin 56. C’est avec elle finalement que j’ai fondé notre agence en mars 58.
Dehors des jeeps circulaient, des véhicules, des crissements de pneus. Plus aucun bruit humain. L’ordre. Une poussière tournoyait. Une poussière d’os et de corps qui tombent. La fenêtre, un simple trou couvert par une tôle ondulée laissait passer le bruit du vent avec une réverbération qui ravivait les tensions nerveuses. Demain il faudrait partir à l’aube à l’aéroport militaire de Tlemcen. En espérant qu’un autre avion nous attend. Sinon ? Sinon on réfléchira à partir des nouveaux éléments. « Je ne raisonne jamais à partir d’hypothèses fictives. » J’aurais accepté une réponse de ce type d’un médecin qui m’annonce le traitement de la dernière chance. Mais là, non.
Puis je me suis raisonnée. Je l’ai laissé échafauder ses plans en paix. Nos plans. Je me suis glissée à côté de lui sur un lit crevé. Nos deux têtes ont roulé derrière et se sont calées contre le mur en pisé. Le ciel sombre s’est ouvert. Chacun a fait exploser son imagination, chacun a vu son corps courir dans un monde libre, imaginaire. Etrangement, il était toujours à côté de moi dans cet autre monde. Je me suis dit que les meilleures photos devaient venir d’un enfermement carcéral ou d’un autre enfermement. Je me souviens avoir pensé à Kafka. Non on ne va pas le noter. Tu aimes Kafka ? Tu l’as déjà lu ?, rajoute-t-elle en s’extrayant de son siège soudain animée d’une étrange vitalité.
*
Des années se sont écoulées depuis cette date. Et la peur au ventre, cette peur au ventre à chaque fois qu’elle ressurgit, à chaque date anniversaire, je repense à cette aube quand j’ai sillonné la route sur une moto dont le moteur saccadait. A chaque fois, que cette peur m’éventre, je prends mon appareil photo et je sonde. A chaque fois que je plonge dans le sordide, le noir, l’obscur, j’en ressors avec mon appareil. J’avais vingt-huit ans et j’ai été secrètement amoureuse de cet homme qui m’avait sauvée, qui nous avait sauvés. Je n’ai pas pu le revoir après cet épisode. J’ai cru pendant longtemps que cet épisode de ma vie, jamais je ne pourrai le surmonter. Et pourtant les années ont passé. Et pourtant, par une étrange loi de conservation morale, qui fait que tout être humain perturbé sort de sa trajectoire, chancèle puis retourne errer autour d’un point d’équilibre, un sailli anguleux, j’ai découvert un nouveau monde. Après avoir cru que je ne pouvais plus faire partie du monde des gens normaux, enfin des gens aux préoccupations futiles, j’ai intégré un nouveau monde, le monde de tous les possibles.
Ce jour-là, j’ai cru voir au détour de cette piste que nous avions tracée à toute allure, seuls, sur cette moto en direction de l’aéroport militaire, mes doigts crispés sur le siège, un visage d’enfant caché derrière un arbre.
Dans la précipitation cet enfant me ressemblait. Dans la précipitation, ce jour qui m’a vue renaître m’a rappelé l’enfant que j’étais, et celui que je serai désormais, à partir de cette naissance.
Au début, après mon retour, toute sortie me paraissait futile. Je ne pouvais plus faire partie du monde des insouciants. Alors je prenais des photos, les clochards me souriaient, les marginaux me hélaient. J’ai découvert ce monde parallèle, ces gens qui vivent à côté, ces gens hilares de leur infortune. J’ai découvert le poids de l’histoire, de l’histoire que l’on se raconte pour surmonter son désespoir. Puis j’ai construit l’histoire des autres et j’ai découvert que les autres sont fous.
A chaque secousse, sur une route cahoteuse, ce bruit de mitraillette de moteur est revenu dans ma mémoire, a fait ressurgir cette sensation de griserie de la vie retrouvée, de l’ivresse que les beaux jours accompagnent. Une douleur, une ivresse. Puis une douleur à nouveau. A cause de la culpabilité d’avoir oublié, la culpabilité d’avoir appris à vivre plus intensément. Comme si j’avais volé une deuxième vie qui ne m’appartenait pas. Comme si la vie était distribuée à part égale par quelqu’un là-haut et que j’avais chopé la vie d’un autre. C’était absurde, mais je n’arrivais pas à lutter contre cette absurdité. Je ne sais toujours pas comment je m’en suis sortie.
*
Je notais à toute allure. Le débit de parole d’Elise était rapide. J’avais troqué mon stylo plume contre un stylo qui glissait plus vite.

J’ai fait le trajet de retour de Tlemcen à Paris avec mes photos. Des corps mutilés de soldats français. Des photos d’algériens massacrés empilés dans une fosse commune. Toutes mes photos ont été rempilées. Toutes ces photos je les ai prises en un jour. L’horreur absolue en un jour seulement. La pire, celle qui me hante, c’est celle que je n’ai pas prise. Cette fille de joie. Fatouma. Je ne l’ai pas prise en photo, mais l’image est gravée à tout jamais dans ma tête. Elle était nue avec deux soldats français qui l’emportaient. Je les ai vus la déshabiller pendant que lui me tirait par le bras quand on s’est dirigé vers la sortie du bourg. Je voulais m’arrêter, il n’a pas voulu. Elle était inquiète, la bouche fermée. La veille, elle riait avec ses dents blanches pointues, sa mâchoire large. Il lui manquait sa tête, elle avait le rire facile d’un enfant de cinq ans. Là, elle avait l’air grave, les sourcils froncés, elle me suppliait du regard. Ses cheveux avaient été défaits, elle avait soudain l’air si vieille. Probablement avait-elle été violée pendant que j’attendais la levée du jour avec lui dans cette maison en pisé à la sortie du bourg.
Aucune de mes photos n’a été diffusée. J’ai compris que j’étais le pion d’une énorme tragédie, que j’aurais tout autant pu faire partie des algériens massacrés, ou des français mutilés. Ou de la femme violée. Question de chance. Même la folie ne pouvait pas sauver. Fatouma avait sûrement subit le même sort que les autres, et son visage inquiet attestait que sa folie ne l’avait pas aidée : la folie, c’est la fièvre de l’esprit, c’est quand le corps ne peut plus répondre au monde qui déraille, tu comprends ? 

*
      
Elise a soupiré longuement. Puis a retourné ses mains vers le ciel, les avant-bras accoudés sur son fauteuil bleu pâle, comme si elle attendait que je lui tende quelque chose.

Et puis un jour, une signature. Cet homme en face qui avait lu mes reportages photos depuis ce jour-là, qui m’avait vue griffonner et qui avait déjà su qu’un jour je surgirais. Il m’avait suivie sans me suivre, par les images. Par les mots.
Je l’ai vu avec un sourire entendu en face de moi dans cette librairie, et il m’a tendu mon cercueil… pardon mon recueil de photos. Quel étrange lapsus…
Ma main est tombée comme un oiseau touché par une balle. Je ne pouvais pas signer son recueil. Il m’a attendue au café d’en face. J’ai expédié mes signatures rapidement et l'ai rejoint au café.

      Elise s’est arrêtée de parler, a disparu dans la cuisine et j’ai entendu les tasses s’entrechoquer pendant que la bouilloire chuintait.
« Comment êtes-vous revenus d’Algérie ?
- Avec un avion militaire qui nous a rapatriés à Paris.
- C’était en quelle année ?
- En 56. Je l’ai revu dans cette librairie en 66. Je l’ai aimé follement. Lui aussi je crois.
- Et après ?
- Après ? Oh, je n’ai pas réussi à le sauver. Tu sais, ce genre d’homme finit par se noyer. Moi j’ai décidé de ne pas me noyer dans la vraie vie mais d’exorciser le mal avec des photos, de belles photos, esthétiques. Légères. Lui, cet homme, non, il avait des instincts suicidaires. Je ne pouvais pas le sauver. Il faut s’y résoudre parfois, que l’on est impuissant même quand on aime follement quelqu’un. Ce reportage a été mon avant-dernier reportage de guerre. Il faut avoir des instincts suicidaires pour photographier la vraie vie. Je ne suis pas une Samaritaine comme lui, a-t-elle poursuivi en haussant les sourcils d’un air mélancolique. Je suis égoïste. Aucun reporter ne passe la barre des cinquante ans, soixante pour les plus chanceux. Quelques-uns sont morts au front, d’autres rongés par la maladie. Ça ronge les organes de voir autant d’horreurs. » Puis, elle m’a regardée avec des yeux luisants. « On ne s’habitue jamais... » Elise s’est resservi un porto et pendant qu’elle se vivifiait les mains, caressait son verre, elle a poursuivi d’une voix hésitante mais délicieuse : « Peut-être suis-je poursuivie par le Dieu de la résurrection ! »
« Tu le connais le Dieu de la résurrection ? », m’a-t-elle questionnée après une pause en s’esclaffant de rire.
*
Peu de temps après Elise m’a raconté que sa mère était issue d’une famille qui produisait du parfum dans une distillerie réputée. Son père était un officier dont elle ne parlait jamais, un homme strict, intransigeant. Les quelques photos de lui le présentaient souvent en uniforme avec une jolie moustache soigneusement étirée en un sourire au-dessus de sa bouche, un trait plat. Un air arrogant. Elle avait grandi au bord d’un lac. Rien ne la destinait à ce métier, si ce n’est peut-être une sensibilité exacerbée.
      Ensuite Elise m’a demandé de changer de chapitre : « Les photos des camps en Algérie » et elle a développé un chapitre sur les opérations de « pacification » ; a sorti un journal où elle avait détaillé ses prises de vue, l’emplacement, le nombre d’internés. « Tout le monde s’étonnait de la violence des combats en Algérie… Avec la moitié de l’information…Plus tard, les années suivantes, on a regardé venir les évènements avec étonnement. C’est toujours comme ça. »
      Elise que je n’avais jamais vu fumer s’est levée et a allumé une cigarette, les yeux mi-clos.
      Un silence pesant. Elle a ouvert la fenêtre, libéré la fumée de sa cigarette ; et comme les autres jours, j’ai pris cette ouverture pour le signal de départ et je suis partie.
Cette journée avait été la plus productive de toutes. J’avais mal au majeur tellement j’avais enserré le stylo et écrit à toute vitesse.
      Je ne suis pas rentrée directement chez moi. Je suis passée chez Nathan qui m’a ouvert la porte avec un air surpris. Il s’est assez vite détendu quand il a vu la mine grise qui m’accompagnait. J’ai passé la nuit chez lui. Il m’a prise dans ses bras, a compris que j’avais été secouée par un évènement.
      Il n’a pas posé de questions. Et j’ai pensé que c’était peut-être ça l’amour : une rencontre entre deux êtres qui se soutiennent, qui ne se jugent pas. Nous avons fait l’amour pour la première fois. C’était doux, c’était comme une renaissance. Nous avons commencé à nous caresser avec prudence comme si une accélération pouvait remuer cette quantité d’images qui m’avait envahie. D’une infinie langueur. Très long. Lent. D’une torpeur infiniment délicieuse. Il y avait dans ce laps de temps qui séparait la nuit du jour quelque chose comme un fil suspendu rassurant. Peut-être avais-je besoin de savoir que le monde entier copulait en même temps. Entre le soir et le matin, bien des corps avaient éclos et d’autres s’étaient éteints. Des guerres avaient massacré des corps. D’autres avaient obstrué une fosse. Le cycle infernal de la vie auquel désormais je participais avait continué sa marche.
      Cette nuit-là, de loin en loin, les bruits de la ville que je ne percevais pas d’habitude me sont arrivés comme les gémissements d’un troupeau que l’on accule à une vie de compromis, une vie qui tâtonne entre jouissance aveugle et lumière aveuglante.
      Etre à deux était peut-être un moyen de bloquer cette lumière aveuglante, de choisir la clarté du compromis. Je me suis réfugiée dans ses bras enveloppants. Je repoussais la peur, le froid.
      Nathan et moi avons été ensemble pendant trois ans.






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