Priscilla et les pics de glace I

Paris. Hiver 1955-56.





Priscilla soulève les quatre couvertures. Trois rais de lumière lui font face, trois intrus qui s’infiltrent à travers les rideaux fermés. Le poêle ne chauffe presque plus. Entre les rais, les rideaux fins bruns à petits losanges jaunes. Sur le mur à sa gauche, une grande flaque sombre comme un passage qui s'ouvre sur une autre pièce. Elle s’imagine que Brad s’y engouffre pour la rejoindre. Un peu oppressée par l’obscurité, elle voit des scènes surgir de façon certaine, puis revient à des considérations à la fois réalistes et inimaginables.
      Pouvait-elle revenir en arrière ? Retourner dans sa chambre à Brooklyn ? Monter les marches, ouvrir la porte bleue de la maison en briques rouges ?
     Assurément non, même si sa mère l’accueillerait avec une effusion de paroles de bienvenue. Elle se voit remonter d’un air penaud le perron de leur maison. Et Lawrence, debout en haut des trois marches, avec un regard accablant. 
       Elle sourit, la question du retour est absurde.
      Les rideaux de sa chambre de bonne lui rappellent les rideaux dans sa cabine du paquebot Liberté qu'elle a pris depuis New York pour rejoindre le Havre. Elle avait partagé cette cabine composée de deux lits superposés répartis symétriquement de chaque côté de la porte avec Angela et deux autres femmes. Elle se souvient quand accoudée aux balustres le long du Hudson, de l’autre côté de l’Atlantique, elle avait songé à cette nouvelle vie avec un mélange d’excitation et d’appréhension. Elle avait vu le paquebot accoster ; puis elle était revenue voir le paquebot quitter le quai, la fumée, le coup de corne de brume. Puis elle était revenue encore voir le paquebot accoster. Le coup de corne de brume, le départ. Tout paraissait si simple, jusqu’à ce que munie de sa carte d’embarquement, elle parcourt des centaines de mètres de couloirs, et qu’elle voit depuis le pont, les chaises longues toutes identiques alignées. A perte de vue. Elle avait tout d’un coup pris la mesure de ce qui l’attendait.

      Le jour de son départ, au milieu d’une cohorte de familles venues saluer les voyageurs, elle s’était frayée un passage avec ses deux grosses valises qu’un porteur l’avait aidée à transporter. Un fois montée à bord, Angela et elle avaient suivi les instructions d’une file d’employés qui répartissaient les voyageurs selon leur numéro de cabine. Comme des relais dans une course, les milliers de passagers passaient d'un membre de l'équipage à l'autre avec leur carte d'embarquement. Elle avait suivi un dédale infini de couloirs avant d’arriver devant sa cabine, avant de s’apercevoir que son écharpe lui serrait le cou, qu’elle avait très chaud.
      Allongée dans son lit, emmitouflée sous ses quatre couvertures, Priscilla scrute les rideaux avec les yeux qui dépassent. Dans les plis, les motifs se ramassent, se confondent : un brun ocre comme un bourrelet de peau d'animal. Et aussi cette flaque sombre sur le mur, cette auréole humide luit telle une paroi de tunnel qui mène à la chambre voisine, celle de Brad – Pourvu qu'il ne frappe pas à sa porte. Elle entend du mouvement dans le couloir. Des voisins de palier qui vont chercher de l’eau pour faire leur toilette. 
      Ce matin, elle a le regard net, aussi tranchant que le froid qui menace en dehors des couvertures. Aussi tranchant que les remarques désobligeantes de Brad et d’Angela hier soir. Elle repense à cette soirée la veille, et à l’applique en forme de flamme en hauteur derrière son dos qui rallongeait les ombres. A chaque remarque d’Angela, elle a vu son nez pointu et son visage anguleux s’allonger. A la fin de la soirée, elle avait trop bu, trop vu.  Les images se sont fractionnées comme dans un caléidoscope quand des couples se sont levés et ont dansé. Les vêtements colorés, les foulards vaporeux, la tige rouge qui telle une danseuse chinoise se contorsionnait. Elle a fermé les yeux et quand elle a vu de petites fourmis s’agiter dans la cavité de ses yeux, elle les a tous quittés malgré la pluie battante.

      
Priscilla sent le froid sur le bout de son nez, elle l’enfouit dans ses couvertures. Les pics de glace qui se dessinent entre les rideaux sont menaçants. N’est-ce pas Lawrence qui lui a dit que l’événement, un événement unique peut créer une vie ? Parlait-il d’une séquence de vie ou d’une vie entière ? Il avait fait cette remarque juste avant qu’elle ne prenne le bateau pour entamer sa vie de photographe à Paris. Le jour de son départ au milieu de l'effusion des embrassades des voyageurs, il lui avait glissé cette phrase comme si l’imminence de son départ l’obligeait à énoncer un adage. Puis il avait rajouté en agitant une main : « Ecris moi dès que tu arrives ! » Pendant ce temps, son père se tenait les mains derrière le dos, l’air sombre, et sa mère hurlait avec ses deux bras qui décrivaient le mouvement des essuie-glace : « Appelle-nous ! Envoie un télégramme à ton arrivée ! J’espère que tu auras suffisamment d’argent ! ». Puis, se tournant vers son père, elle avait rajouté : « Quelle idée quand même d’aller à Paris. Vraiment quand j’y pense ! ». Et son père avait acquiescé en soulevant ses sourcils d’un air signifiant qu’il ne comprenait pas grand-chose, puis il l’avait entraîné par le bras pour s’éloigner du tumulte de la foule, pressé d’en finir avec ce départ qu’il n’avait pu empêcher. Lawrence s’était éloigné à son tour tout en se retournant fréquemment, se souvenant de son propre départ des années auparavant.
      Lawrence a été son premier client, il était si enthousiaste à l’idée de lui acheter sa première photo ! Il a pris un air sérieux quand il a saisi la photo et lui a tendu son billet de vingt dollars comme si l’instant était solennel. Un air presque grave, le front lisse, les yeux pénétrants, et un voile de lumière qui couvrait ses épaules et illuminait les pointes de ses cheveux bouclés châtain clair. C’est une expression qu’il a rarement bien qu’elle le rende beau, lui confère un indicible pouvoir. Il a pris sa main, l'a retournée, a regardé attentivement sa paume, puis a déposé le billet de vingt dollars. Il a donné une tape sur les doigts repliés avec son autre main comme pour sceller un pacte.


      « L’événement crée une vie, répète Priscilla tout haut. » Pour l’instant le seul événement tangible, c’est cet hiver exceptionnellement rude, et la vie de Priscilla à Paris manque de confort. Comment va-t-elle repousser le froid et faire sa toilette ? Les pics de glace entre les rideaux, toujours aussi pétrifiés, passent du blanc au gris… Elle n’entend pas le tic-tac de son poignet. Ces quatre couvertures étoufferaient même un coucou qui annoncerait l’heure. L’édredon roulé à ses pieds a glissé au sol comme un serpent. A ses pieds, contre le mur, une serviette grise frangée collée contre une grosse moisissure menace d’infiltrer ses racines dans le mur tel un rhizome. Elle tente de la pousser vers le centre avec son pied droit, le rhizome s’accroche. Les couvertures sont tellement lourdes qu’une bouffée de chaleur en sort : ça sent l’ongle brûlé. C’était comme si les piques venimeuses d’Angela la veille l’avaient brûlée vive, à moins que ce ne soit la poubelle en flammes en face de la librairie à la fin de la manifestation. Elle pense qu’elle a pris de bonnes photos de cette manifestation. Elle sort un bras et maintient de l’autre les couvertures ; elle l’allonge, appuie sur l’interrupteur, allume sa lampe de chevet, puis elle agrippe le livre au-dessus de la pile qui part du sol au lit. La pile s’étale. Elle pousse un grand soupir et remet ses coudes sous les couvertures. 
      Un bruit de pas précipités l’a extraite d’un profond sommeil. Elle rêvait quand le sol a tremblé. Ce matin en passant, Brad a donné un coup sur sa porte suivi d’un «Wake up little Prisci ! » puis il s’est enfermé dans sa chambre. Elle avait les pieds englués dans une coulée d’asphalte fraîche, et elle n’arrivait pas à fuir alors qu’un feu gigantesque menaçait de la brûler. Les façades projetaient des flammes dansantes qui s’avançaient puis reculaient, revenaient à l’assaut, lui frôlaient la joue – D’ailleurs avait-elle vraiment senti cette chaleur ? – tandis qu’elle tirait ses cheveux en arrière, cette crinière gigantesque qui menaçait de la transformer en torche. Était-ce surtout ses cheveux qu’elle protégeait ? Elle aurait pu brûler sans rien sentir pourvu que sa crinière de cheveux reste entière ! Étrange que ses obsessions la poursuivent même dans son sommeil…. Tandis qu’elle sortait un pied de ce magma noir, de longues cordes gluantes la retenaient au sol sans qu’elle ne puisse s’en extraire. Contente d’avoir été sauvée de cet horrible cauchemar par ce bruit de pas ! Elle aimerait néanmoins que les bruits cessent pour aller chercher de l’eau dans le couloir… Un chien dans une cour lointaine aboie en allongeant des ouuuuh plaintifs, les cloches de l’église le font taire, il doit être neuf heures. Une heure à laquelle la plainte n'est plus de rigueur.  Elle passe son nez sous les couvertures : il va falloir chauffer deux brocs d’eau. Elle se lève.

      Priscilla a les cheveux en pagaille. Cette insinuation quand Brad et Angela lui ont demandé si elle allait retarder encore sa recherche de boulot complémentaire puisque la photographie ne la faisait pas vivre ! Qu’ils aillent au diable ! Mais elle en vivra ! De toute façon elle a trouvé de quoi se sustenter... et puis, il y a Lawrence… Mais ça elle ne l’avoue à personne, pas même à sa mère. Ce petit savon à la rose de Grasse que Brad lui a offert pour son anniversaire lui rend le sourire. Attend-il quelque chose en retour ? Brad avec ses cheveux blonds bien brossés, sa mâchoire carrée, ses pommettes hautes d’indien aguerri, son assurance, avait posé sur la table la boîte de savons à la rose en s'excusant de n'avoir pas eu d'idée originale pendant que les invités affluaient dans sa chambre. Elle l'a laissée un long moment sur la table, puis s'est décidée à l'ouvrir hier.
      Infiniment longues ces boucles… Elle en déplie une, puis étire une masse de cheveux avec ses doigts écartés en éventail. Ses doigts butent sur un gros nœud. Ses cheveux forment un nid de nœuds noirs sur sa tête. Mais elle ne s'en soucie pas. Cette découverte sonne comme une évidence.  Elle est à Paris, non ? Elle n’est plus à New-York… Alors que ses boucles en pagailles forment une couronne ronde, ressemblent à un monticule de cheveux entassés sur le sol d’un salon de coiffure ou rebondissent sur ses épaules avec souplesse à coup d’efforts vite anéantis par la pluie… bah… Peu importe. De toute façon, elle refuse de plaquer ses cheveux avec de la laque comme les autres filles le font à New York. Comment peut-on se sentir libre avec ce casque sur la tête ?
     Libre comme Lawrence… Lawrence… Peut-être le seul homme avec qui elle pourrait… Elle se crispe, même ses muscles forment un nœud géant. La veille, elle est revenue sous une pluie battante ; elle s’est calfeutrée dans des halls d’immeuble de temps en temps quand la pluie était trop forte, mais le regard noir d’un chat ou d’une gardienne, parfois les deux, l’ont expulsée sur le trottoir. Elle a parcouru des kilomètres de rues vides après la fin de la manifestation. Quelques voitures de policier barraient encore les rues. Les lignes de bus avaient été arrêtées. Un bus avait été saccagé. 

       Elle a croisé quelques meneurs qui repartaient ; ils ont scandé des slogans quand il l’ont vue arriver, comme s’il était inscrit sur son front qu’elle était photographe. Les groupes se dispersaient rapidement tellement le froid était vif. Un des manifestants qui s’entretenait avec un camarade en dansant d’un pied sur l’autre pour ne pas se transformer en statue de glace avait rapidement filé le long de l’avenue après avoir enlacé et entraîné dans son mouvement une fille. Une bien belle photo avec les déchets de toutes sortes qui jonchent le sol, la rue vide, et ce couple plein d’entrain qui s’élance. Elle pense que c’est la meilleure photo si le cadrage est suffisamment serré. Le corps de la fille est sur le point de s’envoler ; elle enjambe un morceau de plâtre aux angles tranchants. Le garçon qui court devant l’entraîne dans sa course. Ils sourient de la même façon.


      Priscilla a dû marcher un long moment pour revenir depuis la place de la Concorde. Son foulard en plastique transparent s’est percé. Son chapeau était mouillé. Elle avait quand même fait de belles photos au début de la manifestation, pendant qu’il y avait encore beaucoup de lumière, avant que ça ne dégénère. Et une bien belle photo quand tout le monde est parti avec une sorte de silence dans le mouvement qui lui plait. Elle se regarde dans son petit miroir au-dessus de la cheminée. D’habitude elle discipline ses boucles avec de gros rouleaux mais elle était trop fatiguée hier soir ; elle s’est couchée sans s’en soucier, tellement heureuse d’être enfin rentrée, les pieds meurtris. Emprisonnée par la pluie battante qui filait droit sur sa tête, son regard de photographe s'est converti en regard de bête traquée. Quand elle est arrivée devant son impasse, à la vue de la boule lumineuse du lampadaire à l’angle qui pleurait des larmes jaunes, elle a pleuré aussi. La fatigue, sûrement. Elle s’est aussitôt endormie. Une bien mauvaise soirée dans le bar. 

      Elle sort à nouveau le dossier en carton rangé en dessous du lit. Il contient une photo qui évoque un cerveau lobotomisé pour dénoncer les traitements inhumains infligés aux homosexuels. Elle adore cette photo. La photo est en noir et blanc. On y voit une tête dans un seau plein de glace et le visage à moitié tourné vers le plafond. Le visage et le seau occupent un tiers de l’espace ; une lumière vive derrière la scène, surgie peut-être d’un tunnel, irise le contour et cercle la tête d’une divine auréole. C’est la tête d’Angela qui a bien voulu se prêter à l’exercice. Avec sa chevelure ondulée blonde mouillée qui s’étale comme des tentacules autour du seau, on dirait un calamar géant. Ses yeux sont cernés, et grâce au froid, elle a le teint glacial. Elle écarquille les yeux, comme Priscilla le lui a demandé. Elle a fait une prise et l’a envoyée à New York à Justin, un agent qui travaille pour des revues avant-gardistes. Cinq semaines après, elle a reçu une réponse affligeante par courrier : aucun journal n’a accepté cette photo. Pas d’explications. Un refus net, criant d’incompréhension ! Lawrence en a reçu aussi un exemplaire, il n’a pas répondu. Étrange, d’habitude il l’encourage.
      Quand Brad a vu la photo, il a soulevé les sourcils, lissé ses cheveux sur le côté et a déclaré en caressant son menton fraichement rasé, avec un sourire en coin : « Voilà un travail qui ne peut plaire qu’à quelques écervelés des quartiers huppés de New York ! Je crois que tu as là un bel avenir devant toi pour te hisser au sommet de la pyramide du gratin new-yorkais.» Quand elle pense que non seulement la photo n’a pas été acceptée mais qu’elle a même tellement incommodé qu’elle a provoqué l’effet inverse, elle en tremble de rage. Toutes les photos suivantes même les plus conventionnelles ont été refusées. Elle a envoyé des photos sur les vieux métiers de Paris à un agent rattaché à la revue « Travel across the bridge » et a essuyé pour la première fois un refus de leur part. Priscilla, après être tombée dans le bassin du Central Park pendant qu’elle patinait quand elle avait douze ans, avait ressenti cette froideur qui engourdi le cerveau, comme des petites aiguilles qu’on lui enfonçait dans le crâne, et c’est ce qu’elle a cru rendre avec cette photo. En tout cas désormais, toutes ses photos sont refusées. Elle a besoin d’argent… Non, pas ça. Surtout pas de reportage dans la campagne normande, ou de plage de débarquement… Le tour de France à vélo, ça c’était le pire : la chaleur, la monotonie, la foule qui hurlait de joie alors qu’elle avait envie de pleurer.      Priscilla sait qu’il faut qu’elle sorte de son rôle de simple photographe. Elle pense que pour que ses photos aient un impact, elle doit les commenter elle-même. Évidemment d’autres y ont pensés ; d’autres y sont arrivés. Mais pour l’instant seuls les hommes arrivent à accéder à ces postes tant convoités, lui a dit Brad. Elle, la femme, elle Priscilla : non. On lui fermera la porte au nez. Contente toi de faire des photos lui dit-on, et nous on fera le reste.
      Elle frissonne de douleur quand elle pense à ces cerveaux lobotomisés, tous ces gens « anormaux» à qui on suce la cervelle. Elle imagine un siphon rentrer dans son cerveau et en sortir tout, une pâte gluante, grumeleuse, avec des fragments bosselés qui se détachent. Comment peut-on lobotomiser un cerveau alors que la guerre n’est pas si loin ? Priscilla n’a plus du tout envie de se plaquer les cheveux avec de la laque depuis qu’elle a fait cette photo. Se plaquer les cheveux sur la tête s’assimile presque dans son esprit à avoir un cerveau lobotomisé par un médecin fou. 

      Les parisiennes sont des femmes libres : voilà une pensée bien agréable ! Les parisiennes sont libres et Priscilla est une femme libre. Les parisiennes laissent leurs cheveux indisciplinés battre l’air. Les cheveux de Priscilla sont libres. 
      Dieu que c’est bon de revenir à de futiles problèmes de cheveux !


Commentaires

Enregistrer un commentaire