Priscilla et les pics de glace I

Paris. Hiver 1955-56.



Priscilla soulève les quatre couvertures. Trois rais de lumière lui font face, trois intrus qui s’infiltrent à travers les rideaux fermés. Elle fixe les rais : des pics de glace pétrifiés par l’air froid. A sa gauche, le poêle ne chauffe presque plus. Entre les rais, les rideaux fins bruns à petits losanges jaunes, ils sont effroyablement sales. Depuis son lit, les rideaux lui paraissent soyeux. Sur le mur à sa gauche, une grande flaque sombre comme un passage qui s'ouvre sur une autre pièce. Son contour luisant et mouvant excite son regard, elle essaye de le circonscrire mais le contour lui échappe.

      Elle regarde autour d'elle,  scrute les losanges jaunes qui parcourent les rideaux. Dans les plis, les motifs se ramassent, se confondent : un brun ocre comme une bande de sable mouvant, ou un bourrelet de peau d'animal. Et aussi cette flaque sombre sur le mur, cette auréole humide luit telle une paroi de tunnel qui mène à la chambre voisine, celle de Brad – Pourvu qu'il ne frappe pas à sa porte. Aujourd'hui, elle a le regard net, tranchant. Parfois, les couleurs contiennent une infinité de variations à tel point que l’image se fractionne, comme quand elle a trop bu et que des gens s’agitent sur une piste de danse. Quand rien n'est net, elle ferme les yeux et c'est comme si de petites fourmis se mettaient à danser dans la cavité de ses yeux.

      Priscilla sent le froid sur le bout de son nez, elle l’enfouit dans ses couvertures. Les pics de glace près de la fenêtre sont menaçants. Elle aimerait immortaliser cette image. Là, à l’instant, le contraste entre les rais de lumière et la pénombre est parfait, l'horizon dessiné par la lisière d'une couverture ressemble à un mirage. L'image en face d'elle ne paraît pas intéressante, et pourtant elle l'est : c'est une scène aux contours fragiles d'où surgissent des motifs taillés dans de la pierre. Une scène de crime sans victime.

      N’est-ce pas Lawrence qui lui a dit que l’événement, un événement unique peut créer une vie ? Parlait-il d’une séquence de vie ou d’une vie entière ? Lawrence avait fait cette remarque avant qu’elle ne prenne le bateau pour venir à Paris, pour entamer sa vie de photographe. Lawrence a été son premier client, il était si enthousiaste à l’idée de lui acheter sa première photo ! Il a pris un air sérieux quand il a saisi la photo et lui a tendu son billet de vingt dollars comme si l’instant était solennel. Un air presque grave, le front lisse, les yeux pénétrants, et un voile de lumière qui couvrait ses épaules et illuminait les pointes de ses cheveux châtain clair bouclés. C’est une expression qu’il a rarement bien qu’elle le rende beau, lui confère un indicible pouvoir. Il a pris sa main, l'a retournée, a regardé attentivement sa paume puis a déposé le billet de vingt dollars. Il a donné une tape sur les doigts repliés avec son autre main comme pour sceller un pacte.

      « L’événement crée une vie, répète Priscilla tout haut. » Pour l’instant le seul événement tangible, c’est cet hiver exceptionnellement rude, et la vie de Priscilla à Paris manque de confort. Comment va-t-elle repousser le froid et faire sa toilette ?

      Quelle heure peut-il bien être ? Les pics de glace toujours aussi pétrifiés, passent du blanc au gris… Les effets des caprices du ciel ou peut-être l’expression du ciel teinté de son humeur de la veille. Priscilla cligne des yeux et retarde le moment où elle va regarder l’heure. Sous les couvertures, elle n’entend pas le tic-tac de son poignet. Ces quatre couvertures étoufferaient même un coucou qui annoncerait l’heure ! L’édredon roulé à ses pieds a glissé au sol comme un serpent. A ses pieds, contre le mur, une serviette grise frangée collée contre une grosse moisissure menace d’infiltrer ses racines dans le mur tel un rhizome. Elle tente de la pousser vers le centre avec son pied droit ; le rhizome s’accroche. Les couvertures sont tellement lourdes qu’une bouffée de chaleur en sort : ça sent l’ongle brûlé. C’était comme si les piques venimeuses d’Angela la veille l’avaient brûlée vive, à moins que ce ne soit la poubelle en flammes en face de la librairie à la fin de la manifestation. Elle sort un bras et maintient de l’autre les couvertures ; elle l’allonge, appuie sur l’interrupteur, allume sa lampe de chevet, puis elle agrippe le livre au-dessus de la pile qui part du sol au lit. La pile s’étale. Elle pousse un grand soupir et remet ses coudes sous les couvertures.

      Un bruit de pas précipités l’a extraite d’un profond sommeil. Elle rêvait quand le sol a tremblé. Il lui semble qu’en passant Brad a donné un coup sur sa porte suivi d’un «Wake up little Prisci ! ». Elle avait les pieds englués dans une coulée d’asphalte fraîche, et elle n’arrivait pas à fuir alors qu’un feu gigantesque menaçait de la brûler. Les façades projetaient des flammes dansantes qui s’avançaient puis reculaient, revenaient à l’assaut, lui frôlaient la joue – D’ailleurs avait-elle vraiment senti cette chaleur ? – tandis qu’elle tirait ses cheveux en arrière, cette crinière gigantesque qui menaçait de la transformer en torche. Était-ce surtout ses cheveux qu’elle protégeait ? Elle aurait pu brûler sans rien sentir pourvu que sa crinière de cheveux reste entière ! Étrange que ses obsessions la poursuivent même dans son sommeil…. Tandis qu’elle sortait un pied de ce magma noir, de longues cordes gluantes la retenaient au sol sans qu’elle ne puisse s’en extraire. Contente d’avoir été sauvée de cet horrible cauchemar par ce bruit de pas ! Elle aimerait néanmoins que les bruits cessent pour aller chercher de l’eau dans le couloir… L’agitation ne tarde pas à la contaminer comme si une petite décharge électrique la parcourait, puis la décharge électrique se fait plus insistante ; bientôt elle l’agitera, la malmènera. Un chien dans une cour lointaine aboie en allongeant des ouuuuh plaintifs, les cloches de l’église le font taire, il doit être neuf heures. Une heure à laquelle la plainte n'est plus de rigueur. Elle se lève.

      Priscilla a les cheveux en pagaille, elle porte en elle encore toute l’agitation de la veille. Cette insinuation quand Brad et Angela lui ont demandé si elle allait retarder encore sa recherche de boulot annexe puisque la photographie ne la faisait pas vivre ! Mais elle a trouvé ! Et puis, il y a Lawrence… Mais ça elle ne l’avoue à personne, pas même à sa mère. Elle passe son nez sous les couvertures. Il va falloir chauffer deux brocs d’eau. Ce petit savon de rose de Grasse que Brad lui a offert pour son anniversaire lui rend le sourire. Attend-il quelque chose en retour ? Brad avec ses cheveux blonds bien brossés, sa mâchoire carrée, son assurance, avait posé sur la table la boîte de savons de rose en s'excusant de n'avoir pas eu d'idée originale pendant que les invités affluaient dans sa chambre. Elle l'a laissée un long moment sur la table, puis s'est décidée à l'ouvrir hier.

      Infiniment longues ces boucles... Elle en déplie une en la lissant de ses doigts fins. Ses cheveux forment un nid de nœuds noirs sur sa tête. Elle en extirpe une unique boucle, le reste est emmêlé. Tout est nœud. Et puis, de toute façon pourquoi se soucier de ses cheveux ? Elle est à Paris, non ? Elle n’est plus à New-York ! Alors que ses boucles en pagailles forment une couronne ronde, ressemblent à un monticule de cheveux entassés sur le sol d’un salon de coiffure ou rebondissent sur ses épaules avec souplesse à coup d’efforts vites anéantis par la pluie… Bah… Peu importe. De toute façon, elle refuse de plaquer ses cheveux avec de la laque. Comment peut-on se sentir libre avec une laque, avec ce casque sur la tête ?


      Libre comme Lawrence… Lawrence… Peut-être le seul homme avec qui elle pourrait… Elle se crispe, même ses muscles forment un nœud géant. La veille, elle est revenue sous une pluie battante ; elle s’est calfeutrée dans des halls d’immeuble de temps en temps quand la pluie était trop forte, mais le regard noir d’un chat ou d’une gardienne, parfois les deux, l’ont expulsée sur le trottoir. Elle a parcouru des kilomètres de rues vides après la fin de la manifestation. Quelques voitures de policier barraient encore les rues. Les lignes de bus avaient été arrêtées. Elle a croisé quelques meneurs qui repartaient ; ils ont scandé des slogans quand il l’ont vue arriver, comme s’il était inscrit sur son front qu’elle était photographe. Les groupes se dispersaient rapidement tellement le froid était vif. Un des manifestants qui s’entretenait avec un camarade en dansant d’un pied sur l’autre pour ne pas se transformer en statue avait rapidement filé le long de l’avenue après avoir enlacé et entraîné dans son mouvement une fille. Priscilla a dû marcher un long moment pour revenir depuis la place de la Concorde. Son foulard en plastique transparent s’est percé. Elle avait quand même fait de belles photos du début de la manifestation, pendant qu’il y avait encore de la lumière naturelle, avant que ça ne dégénère.

      D’habitude elle discipline ses boucles avec de gros rouleaux mais elle était trop fatiguée hier soir ; elle s’est couchée sans s’en soucier, tellement heureuse d’être enfin rentrée, les pieds meurtris. Emprisonnée par la pluie battante qui filait droit sur sa tête, son regard de photographe s'est converti en regard de bête traquée. Quand elle est arrivée devant son impasse, à la vue de la boule lumineuse du lampadaire à l’angle qui pleurait des larmes jaunes, elle a pleuré aussi. La fatigue, sûrement. Elle s’est aussitôt endormie. Une bien mauvaise soirée. Elle l’avait pressenti.

      Priscilla sort à nouveau de sous le lit le dossier en carton avec une photo qui évoque un cerveau lobotomisé pour dénoncer les traitements inhumains infligés aux homosexuels. Elle adore cette photo. La photo est en noir et blanc. On y voit une tête dans un seau plein de glace avec le visage à moitié tourné vers le plafond. Le visage et le seau occupent un tiers de l’espace ; une lumière vive derrière la scène, surgie peut-être d’un tunnel, irise le contour et cercle la tête d’une divine auréole. C’est la tête d’Angela qui a bien voulu se prêter à l’exercice. Avec sa chevelure ondulée blonde mouillée qui s’étale comme des tentacules autour du seau, on dirait un calamar géant. Ses yeux sont cernés, et grâce au froid, elle a le teint encore plus glacial que de coutume. Elle écarquille les yeux, comme Priscilla le lui a demandé. Elle a fait quatre prises et a envoyé la plus saisissante à New York à Justin, un agent qui travaille pour des revues avant-gardistes. Cinq semaines après, elle a reçu une réponse affligeante par courrier : aucun journal n’a accepté cette photo. Pas d’explications. Un refus net, criant d’incompréhension ! Lawrence en a reçu aussi un exemplaire, il n’a pas répondu. Étrange, d’habitude il l’encourage.

      Quand Brad a vu la photo, il a soulevé les sourcils, lissé ses cheveux sur le côté et déclaré avec un sourire en coin : « Voilà un travail qui ne peut plaire qu’à quelques écervelés des quartiers huppés de New York ! Je crois que tu as là un bel avenir devant toi pour te hisser au sommet de la pyramide du gratin new-yorkais.» Quand elle pense que non seulement la photo n’a pas été acceptée mais qu’elle a même tellement incommodé qu’elle a provoqué l’effet inverse, elle en tremble de rage. Toutes les photos suivantes même les plus conventionnelles ont été refusées. Pourtant Priscilla, après être tombée dans le bassin du Central Park pendant qu’elle patinait quand elle avait douze ans, avait ressenti cette froideur qui engourdi le cerveau, comme des petites aiguilles qu’on lui enfonçait dans le crâne ; et c’est ce qu’elle a cru rendre avec cette photo. En tout cas désormais, toutes ses photos sont refusées. Avant, ces mêmes photos pouvaient figurer dans un reportage ou dans un autre. Elle a besoin d’argent… Non, pas ça. Surtout pas de reportage dans la campagne normande, ou de plage de débarquement… Le tour de France à vélo, ça c’était le pire : la chaleur, la monotonie, la foule qui hurlait de joie alors qu’elle avait envie de pleurer.

      Priscilla sait qu’il faut qu’elle sorte de son rôle de simple photographe. Elle pense que pour que ses photos aient un impact, elle doit les commenter elle-même. Évidemment d’autres y ont pensés ; d’autres y sont arrivés. Mais pour l’instant seuls les hommes arrivent à accéder à ces postes tant convoités, lui a dit Brad. Elle, la femme, elle Priscilla : non. On lui fermera la porte au nez. Contente toi de faire des photos lui dit-on, et nous on fera le reste.

      Elle frissonne de douleur quand elle pense à ces cerveaux lobotomisés, tous ces gens « anormaux» à qui on suce la cervelle. Elle imagine un siphon rentrer dans son cerveau et en sortir tout, une pâte gluante, grumeleuse, avec des fragments bosselés qui se détachent. Comment peut-on lobotomiser un cerveau alors que la guerre n’est pas si loin ? Priscilla n’a plus du tout envie de se plaquer les cheveux avec de la laque depuis qu’elle a fait cette photo. Se plaquer les cheveux sur la tête s’assimile presque dans son esprit à avoir un cerveau lobotomisé par un médecin fou.

      Les parisiennes sont des femmes libres. Voilà une pensée bien agréable ! Les parisiennes sont libres et Priscilla est une femme libre. Les parisiennes laissent leurs cheveux indisciplinés battre l’air. Les cheveux de Priscilla sont libres. Dieu que c’est bon de revenir à de futiles problèmes de cheveux !

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