jeudi 18 janvier 2018

Quand j’avais vingt ans, le début de l’âge d’or (L'été 1996)


J’étais là comme si j’attendais qu’une rafale me soulève. Le jour, je me nimbais de rêves, et la nuit je me remettais à vivre. J’étais la rafale.
      Ainsi passait ma vie quand j’ai commencé à penser que je devais renverser le cours des choses. J’étais déjà à un âge adulte et beaucoup de choses s’étaient précipitées cette année-là, l’été de mes vingt ans. Le début de l’âge d’or, disait ma mère.
      C’était l’été 1996. Le soleil éclairait la place d’une lumière franche, et les platanes jetaient des ombres vives qui tels des plumeaux géants secouaient la place du centre aux façades en passant par la chaise sur laquelle j’étais assise. Une chaise en métal blanc. Bien que le café dans lequel j’étais attablée servait toujours les mêmes desserts ratés,
des crêpes jaunes d'une mollesse inquiétante, des boules de glace à la vanille d'un jaune industriel, des crèmes fouettées moins consistantes que l'air, les touristes continuaient à affluer, attirés par les nappes à fleurs, le mur extérieur couleur lavande et le sourire enjôleur de la serveuse. Des rires clairs d’enfants s’égrenaient autour de la fontaine. Je n'avais pas commandé de dessert, car moi je sais reconnaître un jaune appétissant, un jaune comme un bout de soleil qui se détache. Comme par exemple le jaune que porte Mathilde, ma meilleure amie. 
      Autour, entre les chaises, des enfants couraient. « Non, je ne veux pas de crêpe ! Une glace à la fraise ! », avait lancé une fillette à la queue de cheval dansante qui n’arrêtait pas de tomber et de s’écorcher les genoux. Les pigeons détalaient avec des battements d’aile effrayants à chaque crissement de chaise sur les pavés ; et je songeais à mon poste au secrétariat du cabinet médical et aux nombreuses femmes qui venaient au cabinet.
      Une longue procession qui parfois s’animait de la visite d’un homme, le cabinet en comptait trois : un gynécologue, un dermatologue et un endocrinologue. « Une aubaine ce travail, avait dit ma mère, tu vas avoir un boulot stable ! Ils sont comment les médecins ? » Il venait tellement de femmes au cabinet que la perspective de croiser l’homme de mes songes en ce début d’âge d’or me paraissait d’un autre âge. Entre les coups de fils des patients, le classement des fichiers et les appels aux fournisseurs de matériel médical, je me plongeais dans un livre et laissais courir mon imagination jusqu’à ce que la vie me paraisse aussi obscure que pleine de promesses. Je remplissais chaque interstice de mon continuum de tâches quotidiennes de pleins de péripéties qui, vues de près, me paraissaient réalisables, et vues de loin… interpellaient ma conscience.
*
      Je n’avais pas eu facilement ce travail, il n’était donc pas question de le quitter. Après trois mois en été dans une jardinerie située à dix-huit stations de métro de chez moi à Auteuil, à transporter des bacs tellement lourds que j’espérais une pénurie d’eau pour que tout crève, mes rêveries champêtres en prirent un sérieux coup. S’ensuivirent trois autres mois dans un magasin de lingerie à l’enseigne rassurante, la corsetterie de Mathilde – ma meilleure amie s’appelle Mathilde – où tous les couples en fin de course venaient accrocher leurs vains espoirs à des bouts de tissus de plus en plus fins ; mes rêveries amoureuses en prirent un sérieux coup également. Il devait me rester alors un brin de croyance en l’humanisme des médecins, car ce poste au cabinet médical me soulagea de cette recherche incessante ; et je me mis même à espérer partir en vacances le cœur léger après une période de bons et loyaux services. Je rongeais mon frein tout en rêvant de grandes choses, je m’accommodai de ce poste et y écoulai des jours paisibles. Dans l’attente.
      J’étais donc attablée sur cette place, enfin arrivée à ces vacances que je savourais l’esprit léger. Mathilde m’avait accompagnée. Noyée au milieu des enfants penchés au-dessus de la fontaine qui secouaient l'eau avec des bâtons, Mathilde, grandes boucles rousses, allure enfantine, petite silhouette colorée au loin revenait vers moi. « Puisque tu ne sembles pas vouloir décoller, je vais aller faire un tour et quand je reviens dans dix minutes on y va ! » J’avais acquiescé avec un sourire béat ; j’avais allongé les jambes, roulé chaque vertèbre sur le dossier de la chaise jusqu’à ce que ma tête s’accroche sur la dernière barre. Mathilde avait contourné la fontaine, trempé ses doigts, mouillé sa nuque, puis était allée acheter des cadeaux pendant que je l’attendais. J’avais reposé le livre de légendes de Provence qu’une bibliothécaire m’avait conseillée. Mon esprit vagabondait entre un passé si lointain et la pente à vélo que Mathilde voulait prendre pour rejoindre la fontaine du Vaucluse. « Cousteau l’a exploré en 46 pour la première fois, tu n’imagines pas tous les siècles d’objets qu’on peut en extraire, Estelle, Peut-être trouvera-t-on une pièce expulsée du ventre de la fontaine ?
- Le seul trésor, Mathilde, ce sera l’eau fraîche pour réanimer nos jambes endolories par les heures de vélo. » 
*
      Mathilde a toujours eu besoin de se lancer dans des épopées physiques, défis de toute sorte, même si elle finissait à genoux avec une mine déconfite, mais radieuse. Je la chérissais pour ça. Elle n’avouait jamais quelques secrets enfouis, un acte enfantin jamais applaudi, un oncle malveillant, une mère absente de sa propre vie, un père admiratif de son fils aîné. Quelques choses avaient forgé ce caractère ; et je l’aimais pour ça. Jamais de plaintes, toujours dans l’action. Jusqu’à l’épuisement. Il allait falloir quand même faire un long trajet à vélo. « La satisfaction d’avoir des mollets galbés et bronzés, comme de petits pains dorés fumants sortis du four, avait commenté Mathilde » Et puis, la sensation que l’air ambiant me sculptait le corps, attendrissait mes muscles, ramollissait toute volonté d’opposition. Pourquoi refuser ? Même un frisson de fatigue quand la lumière orange rase les murs a un goût de rosé frais.

      Je songeais à ces derniers mois écoulés, assise au milieu de cette terrasse sous un platane. Je voyais défiler les visages des patients les plus sympathiques, et les plus désagréables aussi, les autres visages se confondaient dans mon esprit : ils se superposaient dans mon souvenir et je ne faisais rien pour les distinguer davantage. Je buvais une limonade en faisant tournoyer les glaçons avec une paille translucide orange tout en m’imprégnant encore un peu de cette insouciance qui remplissait la place, repoussant au loin toute cause d’inquiétude. Et j’y arrivais plutôt bien puisqu’aujourd’hui encore, ce jour d’été 1996 fait partie de ces quelques souvenirs à l’image parfaite, restés à tout jamais dans ma mémoire. C’est plus que ce que j’en aurais espéré. Après tout, une vie jalonnée de haltes salvatrices plutôt que de tumultes incessants peut être considérée comme une vie réussie. 

      Un liseré cranté orange en bas de ma jupe blanche, de la même couleur que ma paille translucide était resté accroché à un rayon du vélo ; je l’avais défait puis enroulé autour de la paille et rangé dans mon sac. Il avait fini par décorer les bords des photos de l’album que nous avions confectionné à notre retour. Des photos où le ciel était perpétuellement bleu : bleu ciel, bleu vif, bleu rainuré de trainée blanche, bleu parcouru de coton effiloché. Bleu rehaussé d’un liseré orange. Avais-je inconsciemment fait le lien entre ma robe qui s’effrangeait et les infinies variations du bleu du ciel à cette époque ? Peut-être. Est-ce que ce liseré m’a aidé à voir le ciel s’étirer comme si une aube se profilait ? Je ne sais pas. Mais une chose est sûre, c’est que mon escale dans cette place a marqué un tournant, comme si j’avais miraculeusement senti la présence d'un vent nouveau sans savoir précisément d’où il proviendrait. 
*
      Mathilde et moi passions au moins une semaine de vacances par an ensemble à cette époque. Nous nous retrouvions pour retracer les déboires de l’année écoulée, éparpiller les regrets le long des chemins de randonnée et prendre de saines résolutions avant le retour au travail. Chaque année donc, et cette année en particulier sur cette place à Saint-Rémy-de-Provence, nous avions coutume de nous retrouver loin de nos obligations journalières. Toujours sans homme. Sans parent. Une vie de femme libre

      Après avoir réglé, Mathilde et moi avions fait le tour de la place, avant de récupérer nos vélos. J’avais posé ma main sur les murs poreux, regardé de près chaque devanture. Des affiches de spectacles passés et à venir ornaient les vitrines et réveillaient dans ma mémoire ces spectacles de rue avec marionnettes à fil et animaux domestiques que j’ai en photos, souvenirs de mes vacances à Nîmes chez mon grand-père. Je m’étais arrêtée devant un café où un chat allongé s’étirait le long d’un muret baigné de soleil. J’avais lu la carte dans le détail au point que le cafetier m’avait averti qu’il ne lui restait plus de café, qu’ils seraient bientôt livrés. Peut-être que le chat noir se chargeait de lire le fond des pensées des passants mais je ne crois pas ; je n’avais pas l’intention de m’y attabler ; j’étais juste en train de me renseigner pour une prochaine visite. J’avais ressenti le besoin de tracer le contour de cette scène de carte postale et j’en ai gardé un souvenir très net de cette fontaine, des chaises disséminées et de ce chat noir sur le muret ensoleillé qui scrutait les passants en balayant le sol avec sa queue langoureuse tandis que le cafetier en tablier blanc s’impatientait. Le tout bruissait paisiblement au milieu de bribes de conversation entrecoupées d’éclats de rires, de grincements de chaises et de cris d’enfants. Mathilde, quant à elle, comme dans tous mes souvenirs, va, vient, propose, suggère, impose ; toujours avec le sourire et des bonbons, nougats, papillotes bruyantes qui à chaque mouvement rappellent combien ses poches en sont pleines.
*
      Mathilde et moi avions de grands projets même si nous n’étions pas toujours en phase dans nos frénésies respectives. Mathilde m’a dit un jour que j’étais un ciel noyé de nuages d’où jaillit de temps en temps une étoile filante. Les nuits étoilées des Alpilles la mettait dans un état contemplatif qui après deux ou trois verres de vin la faisait tournoyer comme une comète autour du soleil. Je dois préciser que Mathilde venait d’obtenir son CAP de pâtisserie cet été-là, et elle avait une admiration sans borne pour les astrophysiciens, un métier dont elle avait du mal à définir les fonctions mais qui forçait son admiration. Le rapport ? Aucun. Même si tout être sensé peut établir un lien entre lui et l’univers, et c’est probablement ce à quoi elle aspirait sans en être forcément consciente. 

      Mathilde n’avait pas peur d’atteindre un état de grâce qu’elle définissait parfois envers et contre tous. Déjà à l’école, tandis que d’autres adolescentes se paraient de noir des yeux aux chaussures et prenaient des airs farouches de bêtes indomptables, Mathilde, toujours pimpante, superposait des jupes en tulles colorées rehaussées par un gilet court jaune poussin qu’elle chérissait. Un coup de vent comme Marylin Monroe et sa fameuse robe blanche, et elle se convertissait en une renoncule multicolore. 

      Un soir particulièrement arrosé, nous avions imaginé des créations pâtissières telles que l’étoile filante, la constellation d’automne, Jupiter, la crème nébuleuse, et d’autres mystérieuses compositions dont je ne me souviens plus. En vérité, je ne sais pas si j’étais vraiment, telle qu’elle me décrivait, un ciel nuageux percé d'étoiles filantes, mais aujourd’hui je m’interroge en effet sur l’opacité de mes désirs, ou du moins sur mon incapacité à prendre l’élan nécessaire pour les rendre moins opaques.
      La vie se chargerait de me redonner la vue, après l’année de mes vingt ans, le début de l’âge d’or.



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