dimanche 4 mars 2018

Quand j’avais vingt ans, le début de l’âge d’or (Le serpent sinueux)

Le cabinet était installé au rez-de-chaussée. De loin, si l’on tranchait tout l’immeuble de haut en bas comme une grande maison de poupée, on aurait pu voir le cabinet de notaires du premier étage où les têtes des employés courbés sous les abat-jour verts, battaient, tronquaient et assemblaient des bouts de phrases, des chiffres, avec une application de ferronniers. Au dernier étage, les quelques étudiants qui nourrissent des rêves de grandeur. Les employés de maison descendaient l'escalier plein d'entrain, le remontaient, songeant à un toit, un jour, un coin où ils seraient rois. 
      Derrière le comptoir, je voyais passer un ballet de personnes : les personnes âgées le matin, toujours en avance. Sourire et petits yeux plissés, les pommettes rehaussées. L'après-midi se précipitaient les urgences à régler, et le soir les visites de courtoisie étaient vite expédiées. L’hiver passait à une vitesse de vent froid ; l'été, le rayon de soleil de la lucarne au-dessus de ma tête perçait à ma gauche, s’attardait sur ma tête, emportait tout espoir de m'échapper vers quinze heures, puis s'éteignait à ma droite sur la porte de la salle d’attente. La fréquence des appels téléphoniques était parfois particulièrement soutenue aux alentours de 18h, une coincidence ou l'effet du mauvais temps sur l'humeur générale. Un jour, une lune parfaitement ronde s'est inscrite dans la lucarne rectangulaire. Peut-être était-ce en hiver. Une belle lune au contour parfaitement net, comme on en voit rarement à Paris. J'ai longtemps surveillé son retour sans succès.
      En face du trottoir, une agence de voyage : les vacances y sont programmées selon une vaste campagne promotionnelle qui déplace les masses toujours dans un sens au même moment. Je suivais le mouvement des yeux, une agitation suivie d'un silence. Dehors, la rue se repeuplait de pas. Puis, retour au rythme habituel : grondement de voitures et mouvement de bras énergiques qui s'évitent.

      La salle d’attente, souvent silencieuse le matin. Mon bureau blanc en mélaminé à l’entrée, un comptoir avec un rebord sur lequel les patients peuvent s’accouder. J'ai appris à scruter les coudes : le lourd, le rond, le pointu, le dansant, l'absent qui s'esquive et court s'enfoncer dans un fauteuil de la salle d'attente. Mon pot à crayon à ma gauche, les pointes vers l'extérieur. A droite le téléphone, le fax et sa bouche béante qui crache parfois sans relâche. Une configuration relativement classique. Une boîte d’allumettes qui ne sert à rien mais que j’aime garder est au centre ; elle est rouge ornée d’une tour Eiffel dorée encerclée de paillettes bleues. Dans un tiroir, une tablette de chocolat, voire deux, trois, parfois un morceau de nougat, et des photos que je ressors quand c’est possible. Beaucoup de photos qui se sont accumulées pendant mes quelques années au cabinet. Un livre, quelques revues de voyage. Derrière moi une enfilade de dossiers suspendus de toutes les couleurs.
      La petite lucarne rectangulaire au-dessus des dossiers est très difficile à ouvrir ; le soleil perce environ quatre mois dans l’année. En dessous, les barres métalliques qui retiennent les dossiers vibrent sans raison apparente. Toc, toc, quelqu’un entre ; j’ouvre la porte de l’immeuble en appuyant sur le bouton de l’interphone, la porte d’entrée du cabinet est entrouverte.
      Dans la salle d’attente, de temps en temps, une discussion timide. Une vaguelette.

     Seule Elise provoquait un rire général qui remuait même les plus fébriles. Elise était une des patientes. Elle avait soixante-dix-huit ans, je l’ai connu à partir de ma première année au cabinet. J’aimerais bien être comme elle un jour, avais-je dit à ma mère. Pourquoi elle ? C’est vrai qu’à vingt ans, c’est curieux, il n’empêche, les filles de mon âge ne me font pas rêver, un jour j’aimerais être comme Elise. Ma mère ne comprenait toujours pas, j’avais rapidement changé de sujet, Elise est devenue une bonne amie. Mathilde se demandait ce que je lui trouvais ; j’ai cru qu’il y avait là un peu de jalousie mais un doute avait subsisté, Mathilde a toujours eu plus d’amis que moi.

      « Tu ne choisirais pas tes amis comme tu choisis tes gâteaux, Mathilde ? Il faut qu’ils soient tous faciles à apprécier, des caractères doux, sucrés que l’on peut gober sans trop se poser de questions ? Elise est une femme intéressante… Je pense que tu te trompes à son sujet.
– Oui, c’est vrai que je choisis mes amis comme je choisis mes gâteaux, m’avait-elle rétorqué. Elise a un caractère trempé, un baba au rhum, et tu es trop imbibée de volutes pour t’en apercevoir. »

      Ce fut l’un des jours le plus joyeux de ma vie, le jour où cette femme est venue à ma rencontre après sa consultation. Elle m’a dit qu’elle habitait à coté et qu’elle avait préparé un baeckeofe, une spécialité alsacienne. Elle m’a demandé si je voulais y goûter pendant ma pause déjeuner. C’était en plein hiver et évidemment j’ai accepté. Je crois bien que de toutes les rencontres amicales que j’ai faites, seule celle-ci a marqué mon chemin d’une manière tout à fait particulière ; les autres rencontres n’ont été que conséquences de celle-ci.
      J’ai passé un moment délicieux en sa présence ce jour-là, le premier jour où je l’ai vue chez elle. J’ai vu des calligraphies qui séchaient le long d’une corde à l’entrée de sa cuisine très encombrée. Elle m’a dit que c’était elle qui les avait peintes, puis, sans transition, a parlé de la vie, de la beauté du monde, de la musique, de la fin.

      Lors de cette première rencontre, elle me parla de désir. Elle avait plus de soixante-dix ans, et elle me parla de désir… J’avoue que cela me troubla. Je croyais naïvement que cela avait tendance à s’estomper avec l’âge. Et puis, j’entendais parler de bonheur comme but ultime, pas de désir. A l’époque, tout le monde avait ce mot à la bouche, le bonheur. Mais personne ne parlait de désir. Je reliais le désir à des choses simples, comme désirer un gâteau, désirer voyager, désirer posséder. Désirer avoir un petit copain – Même si cette possibilité me paraissait compliquée mais néanmoins accessible. 
      Arrivée à la dernière fourchetée pleine que je m’apprêtais à avaler, j’avais assemblé tous les morceaux de pommes de terre enrobés de crème fraiche, puis j’avais tout laissé s’étaler à nouveau dans l’assiette tandis qu’elle avait levé ses bras au ciel puis s’était emportée avec un regard glaçant « Mais non, ce n’est pas ça le désir ! Ah non ! Ce n’est pas ça ! C’est la vie le désir !
      – Ah oui ?
      – Oui, la vie ! C’est ça le désir ! Sinon c’est la fin !
      – Quelle fin ?
      – La fin ! La mort ! Tu es encore jeune mais moi j’ai appris à la semer, la fin ! Par le désir, dans les méandres de l’amour, dans la dilatation de mes attentes, je la sème ! »

      Elle s’était levée puis s’était mise à arpenter en va-et-vient la pièce. A chaque fois qu'elle revenait, son corps s’étendait vers moi en brandissant des mains aux articulations raides qui s’agitaient au bout d’une tunique ample.
      « Elle ?
      Lui, elle, tantôt lui, tantôt elle ! Sous toutes les formes. Lui, le serpent sinueux, lui, le serpent qui tantôt glisse sans bruit, tantôt se dresse. Lui, je le sème, et il mue sous une nouvelle forme. Et je le sème encore ! »

      Je ne comprenais pas vraiment ce qu’elle voulait dire. Je voyais son ombre se soulever ; elle était désormais debout devant moi et vociférait pendant que je m’enfonçais dans ma chaise. Seule la table en bois nous séparait, une table rectangulaire vert pâle avec au milieu ce plat fumant qui toujours expulsait des volutes de thym et de parfums sauvages.
       « Et le désir et l’amour, c’est la même chose ?
      – Oui, presque… Enfin non. Enfin si. L’important finalement c’est de s’élever, peu importe comment, répondit-elle en retombant sur sa chaise, l’air abattue.
      – …
      – Enfin oui, avait-elle soupiré comme si je prenais trop de temps pour comprendre. »
      Puis, elle s’était affalée sur sa chaise, comme si mon ignorance la dépitait. A son âge… A mon air contrit, pas vexée, elle avait répondu par un geste. Elle était allée chercher son portefeuille et avait sorti la photo d’un homme. « L’histoire dure depuis deux ans. Elle est merveilleuse. Elle réchauffe mes articulations, avait-t-elle rajouté. Je n’ai plus mal nulle part quand je pense à lui. Nous nous aimons d’un amour tendre, que l’ivresse assoupit et la glace vivifie. Oui. Un petit air frais, et nous voilà à nouveau les yeux dans les yeux, l’instant d’après, nous souvenant de la chaleur qui nous transperce les os. Et nous voilà de nouveau prêts à nous aimer à nouveau. » Pendant qu’elle s’expliquait, elle plaquait la photo bombée sur la table avec un index et la glissait vers moi. J’avais poussé mon assiette. La photo prenait de l’ampleur, s’approchait ; l’homme avec un collier grisonnant de barbe, un sourire en coin, une tête carrée, ressemblait à Hemingway que je n’aimais pas d’ailleurs à l’époque, mais j’avais gardé bien entendu ce rapprochement pour moi. De toute façon, cet homme, je ne l’ai jamais rencontré et quand j’ai voulu saisir la photo pour le voir de près, elle l’a précipitamment rangée.

      Elle avait posé son portefeuille et sans transition, toujours debout, elle m’avait resservi du baeckeofe. Une goutte de sauce avait giclé sur son pull. Elle l’avait tendu, raclé avec un couteau, léché la tranche du couteau, puis était revenue une minute plus tard avec son pull auréolé d’eau plaqué entre ses seins. Elle s’était penchée à nouveau pour se servir et un médaillon en or au bout d’une longue chaine a scintillé sous le rayon de soleil qui éclairait la table. A chaque fois que je l’ai revue avec ce pull, j’ai trouvé qu’il sentait le thym. Le médaillon a disparu par la suite sous ses vêtements pour ne ressurgir qu’en été mais le baeckeofe est resté accroché à mon nez. Et depuis l’amour a un parfum de thym. De thym sauvage, un brin épicé, éternellement minéral, souvent capiteux. Toujours envahissant. Qui flambe sous un soleil trop intense. Devant les cimes des Alpilles, sous un pin parasol. L’amour sous toutes ses formes, de la vie, de la nature. De la musique. D’un homme dont les caresses hérissent la peau, comme le thym sauvage qui éclot au printemps. L’amour et le thym sont indissociables dans mon imaginaire depuis que j’ai rencontré cette femme. C’est étrange, mais c’est comme ça. J’ai une mémoire olfactive.
      J’avais été très impressionnée quand elle avait parlé de serpent sinueux. J’avais été parcourue de frissons sans vraiment savoir si c’était des frissons d’effroi ou de plaisir. Elise avait une façon bien à elle de raconter ses histoires. Elle y mettait une telle conviction, qu’à part la croire et réfléchir ultérieurement, il n’y avait pas d’autres alternatives. Cette histoire de serpent, de désir, de peur qui nous poursuit avait quand même hanté mon esprit. Et puis elle s’était dressée sur la table tel un cobra ; son regard vif avait pris des teintes presque jaunes irrigués de rouge quand elle m’avait parlé de ce serpent, de désir. J’avais même cru voir peu de temps après un serpent traverser une voie de métro mais tout le monde m’assura que les rats et les souris courent plus vite que leur ombre.

      Aujourd’hui je prends la métaphore du serpent pour ce qu’elle est, mais à l’époque de mes vingt ans, les idées se cabraient dans mon esprit trop faiblement pour que j’en saisisse l’élan. J’avais quitté son appartement avec l’impression d’avoir rencontré une personne hors normes ; et j’avais surtout, soudain l’impression d’être moins transparente derrière le bureau d’accueil de mon cabinet médical. L’impression d’exister. Et puis, je crois que j’avais soif de liberté mais je n’en connaissais pas le parfum, un peu comme un affamé se jetterait sur un festin, je n’ai pas choisi le menu. Il s’est imposé à moi, c’est tout. Je ne sais pas aujourd’hui si je ne serais pas sortie en courant de chez elle si je l’avais rencontrée à un autre moment de ma vie. Peut-être pas, elle aurait probablement trouvé un moyen de me retenir.

      J’avais bien entendu déjà rencontré des gens qui m’avaient éblouie, mais aucune ne s’était intéressée à moi. J’avais même vécu une situation traumatisante en face d’une boite de nuit à dix-huit ans où j’avais été entrainée par un groupe de jeunes artistes déjantés, avec un visage d’une outrageuse beauté, maquillés comme des pharaons, coiffés de coupes aux cheveux dressés comme si leur tête avait explosé. Ils s’étaient tous mis sur leur trente et un pour l’occasion. Moi je revenais d’une journée de marche et je portais un jean, un tee-shirt des Guns’n Roses noir et des baskets aux pieds. Tout le monde était entré, sauf moi, au motif que j’étais trop jeune. J’avais l’air jeune, peut-être un brin naïve, mais j’avais dix-huit ans et tous les autres étaient rentrés.

      Et puis un jour Elise est partie. Enfin la mort l’a rattrapée. Je n’emploierai pas de métaphore mensongère pour quelqu’un qui parlait de la mort avec autant de franchise. Elise est morte alors que je travaillais depuis sept ans au cabinet.

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