dimanche 29 avril 2018

Mes vingt ans, le début de l’âge d’or (Chapitre 28: Je est un autre)


Le samedi suivant ma rencontre avec Anna, je l'ai rejointe dans son atelier juste après mes heures de travail chez Elise.
      La porte était entrouverte et une voix convenue m'a invitée à entrer. Elle me tournait le dos et regardait vers l'extérieur – une très haute fenêtre d’atelier – une main sur une hanche, l’autre main tenant un pinceau en suspens tel un brin de blé frais. Dehors, on entendait un violoniste travailler des gammes et des pas provenant du parquet de l’appartement d’à côté. Bien qu'elle m'ait vu entrer, Anna était immobile. Elle se tenait devant une toile sur fond blanc parcourue par quelques plaines de couleur, de grandes dunes opalines striés en éventail tels des coquillages. A sa gauche, la photo d’une baie plaquée contre la fenêtre ; et à sa droite, des pinceaux alanguis couverts de peinture reposaient sur un plateau entre deux verres. Elle a essuyé celui qu’elle tenait, l’a trempé dans l’eau, l'a essuyé à nouveau avec un autre chiffon puis a lissé la pointe d’un air pensif ; le brin de blé frais s’est redressé. Elle avait une mine infiniment creusée, le regard plein d'un étonnement indicible, les gestes contenus. Son corps emplissait toute la pièce.
      Tout dans son regard me rappelait Elise, une foi vaste ; très vaste mais mesurée. Moins écrasante. Sur la surface de ses yeux glissaient des objets volants non identifiables. La tête tournée vers la fenêtre, elle a levé les yeux vers le haut, s’est réjouie du ciel laiteux puis a murmuré d'une voix hésitante « Et pourtant, il stagnait dans des teintes gris de plomb il y a quelques heures. » L'instant d'après, ses yeux ont plongé dans un tout petit vase plein et son regard s’est vidé brutalement. On eut dit qu’elle venait de se réveiller d’un somme ou d'un songe merveilleux. Je me tenais toujours debout à l’entrée, invisible, essayant de deviner si les stries des dunes avaient été dessinées au crayon ou avec un pinceau fin. Puis elle m’a souri, réalisant qu’elle avait manqué d’hospitalité, m’a saluée d’un mouvement de main accompagné d’un « j’arrive » en s’efforçant de retrouver un air jovial. 
*
 Comme si cela faisait partie de son rituel, Anna a secoué les bras après avoir ôté son tablier. Elle a saisi une veste en jean accrochée à la poignée d’une porte, s’est dirigée vers son chevalet à côté de la fenêtre où un grand sac était suspendu à un dossier de chaise. Elle l’a mis en bandoulière, est revenue vers moi, la porte a claqué ; nous sommes descendues dans la rue, elle en dévalant les escaliers, moi par l’ascenseur exigu qu’elle m’a invitée à prendre. J’ai à peine eu le temps de remarquer que la pièce où elle vivait était plus haute que large et que son lit niché en hauteur entouré de voiles blancs ressemblait à un radeau suspendu. Il y avait beaucoup de bois sombre, des poutres brutes au plafond, tout le reste était blanc, seule la vitre de la fenêtre était vibrante de couleurs. Depuis l’ascenseur, j’entendais plus distinctement les gammes du violoniste rythmées par les pas d’Anna. L’ascenseur m'a ramenée au sol ivre comme si une vague m’avait repêchée au milieu d’une île.
      Elle m’a demandé comment allait sa mère sans prêter attention à ma réponse, puis a décrit deux bistros à proximité. Nous nous sommes attablées sur la terrasse du café Marcel à l’angle d’une impasse verdoyante. Je lui ai demandé comment elle commençait une toile, comment le sujet s’imposait. Elle a basculé sa chaise sur deux pieds, a regardé dans ma direction vers l’impasse, a sorti un calepin de son sac, puis a stabilisé sa chaise bien en face de la table.
      « Je vois d'abord une scène dans mon imaginaire et chaque couleur attrayante m’incline à choisir un sujet, puis un autre, ou encore un autre. Des idées surgissent et s’éteignent sans que je sache exactement quelle couleur, quel thème va dominer. » Une chaise qui me tournait le dos a poussé la mienne et Anna a reculé de quelques centimètres et avancé la table vers elle, puis elle a fouillé dans son sac et a sorti une trousse avec des crayons : « Après il y a des monticules de formes : des formes brutes, un peu imposantes, trop imposantes pour que je puisse les saisir, mais un désir souverain me pousse à surmonter cette difficulté, et quand j’ai envie de laisser tomber, la même scène ressurgit. Ce temps-là peut être long et je peux laisser la toile dans l’état quelques semaines avant d’intervenir à nouveau. Les sentiments gonflent, tout ça m'inonde, et je dois en laisser émerger un. Juste un qui puisse me guider. Juste un, que je puisse façonner, fixer dans des formes domptables. C’est à partir de là que le rapport de forces s’inverse, que je sais que je peux tracer un chemin dans cet univers qui menace de m’écraser. » Je jetais un œil sur son calepin. Elle avait commencé à me regarder avec des yeux scrutateurs et elle ébauchait un dessin enfin, je n'en étais alors pas sûre, mais il me semblait alors que c'était moi qu'elle dessinait. « Ça t’intéresse ? Tu veux que je poursuive ? s’est-elle arrêtée, soudain assaillie par le doute.
      - Oui bien sûr ! »
      Comment pouvait-elle en douter ? Elle m'a parlé de cette insondable énergie qui la saisissait tout en esquissant deux yeux sur son papier. Elle traçait les plis de la paupière en me jetant des coups d’œil brefs et aigus. A chaque fois que ses yeux plongeaient dans son calepin, une mèche de cheveux noirs raides tel un paravent venait couvrir son regard, pendant que le mien naviguait entre ce paravent et le carnet avec stupéfaction. Je ne comprenais pas comment elle pouvait disserter sur son travail tout en dessinant, et pourtant, elle semblait me dessiner en m'aspirant des yeux avec ses iris qui se gorgeaient de lumière et m’évoquaient deux anémones de mer. Quelque chose qui ressemblait à deux points noirs au fond de ses yeux me renvoyait quelques images traumatisantes, mais telle une goutte d'eau grossie à la loupe, la surface de ses yeux se convertissait en une mer ondoyante, et je n'y pensais plus la seconde d'après ; je n’entendais bientôt plus que des coups de crayons, secs. Hypnotisant. Elle a alors entrouvert la bouche puis n’a plus parlé.
Pendant que je la regardais avec un regard peut-être inquiet, Anna a continué à me dessiner pendant que la serveuse nous tournait autour et n’osait nous interrompre ; elle cheminait entre les tables avec son plateau et son portefeuille accroché à la ceinture. Quand Anna s’est redressée et m’a tendu le carnet, sa mèche calée derrière son oreille, les pupilles dilatées, deux grands yeux bruns comme deux mares d’eau de pluie m’ont regardée un moment sans que je sache quoi en penser. Je me suis penchée sur le dessin. On reconnaissait mes traits mais je ne me voyais pas comme ça, ou peut-être était-ce une expression que j’avais dans quelques photos de moi, enfant, un lointain souvenir. Un visage plus plein que celui que j’ai aujourd’hui, avec néanmoins un fond sérieux et grave à cause de ce large front qui me caractérise. Un regard jouisseur. Elle avait également ce regard à cet instant et elle l’avait fixé sur ce papier avec ce même esprit, un peu joueur, un peu railleur. Profondément jouisseur. Les sourcils d'Anna s'étaient dressés, formant deux arcs pointus. Plus j’avais l’air stupéfaite, plus elle souriait. Elle avait trouvé l’angle sous lequel mon menton proéminent était un joli menton volontaire ; elle avait tracé l’arcade de sourcil d’un trait précis ; puis les iris, d’abord un contour comme on creuse des yeux dans le bois, avec insistance, trait après trait. Puis elle avait tracé les nervures des iris en alternant des coups furtifs et secs, et des coups appuyés sur le pourtour de la pupille comme si elle voulait percer l’intensité de mes pensées. Je crois que j’étais très troublée.
      Elle a repris le dessin et a ébauché des sillons d’ombres au-dessus de chaque paupière, jaugeant d’un sourire malicieux la part de vanité et de sérieux qui me définissait. Elle a tracé d'un coup sec ma ride du lion. Quelque chose dans ma bouche laissait penser que j’avais la parole muselée, comme si elle avait hésité à détendre les plis pendant que je la regardais, pendant que je naviguais entre le sourire de circonstance et la stupéfaction. « Ça te plait ? » Un hochement de tête.
*
J’ai perdu la parole. Ce qui ne l’a pas empêchée de retrouver la sienne. « Après je donne du relief à mon paysage. Des allures brutes, ou rondes ou lisses ou sombres. Après je sais plus précisément quel thème va dominer. A partir de là, la partie la plus difficile intervient puisque je dois faire disparaître les traits trop intrusifs et en accentuer d’autres. Mais il ne s’agit pas non plus d’aller dans un excès ou dans l’autre. » Elle avait repris le dessin et le scrutait maintenant d'un air expectatif ; elle gommait désormais le contour ovale de mon visage tout en accentuant l’angle de la mâchoire. Elle grisait le pourtour de mon front large pour le bomber. « Et alors à la toute fin, je dessine mes personnages en mouvements quand l’arrière-plan et le centre sont finis. Et là, seulement là, les choses deviennent plus claires sans que je puisse vraiment dresser un bilan net de l’impression que mon tableau dégage. En général, une fois que je suis arrivée à cette étape, beaucoup plus de thèmes que le thème initial sur lequel je m’étais fixée surgissent. Et alors, je laisse reposer la toile, et les mouvements s’apaisent, la vision du départ qui se dessinait de façon chaotique prend une forme qui est mienne. Pas claire, mais mienne. Ensuite, je vérifie que les cimes de cette vision sont suffisamment lumineuses et en général c’est le cas. Pas toujours, mais c’est souvent le cas. Même les tableaux les plus sombres ont une cime, ou une crête si tu préfères, où se profilent des contours lumineux, dit-elle en parlant lentement avec un sourire à la fois triste et apaisé. »
Un silence appréciable m'a permis de me remettre de mes émotions, de retrouver une vision claire de l’endroit où je me situais. Tandis qu'elle réajustait les ombres sous mes pommettes, je réalisais à quel point Elise en avait peu dit sur Anna. Il m’était difficile de me concentrer sur Anna sans penser à Elise et pourtant toute la semaine je m’étais promise que ce samedi je resterai muette comme une carpe chez Elise, et je l’ai été : je n’ai pas une fois fait allusion à mon rendez-vous avec Anna. « C’est une façon de s’approcher du ciel sans se brûler, a-t-elle poursuivi. C’est une façon de renouveler cet espoir de recréer quelque chose de neuf à chaque fois que je saisis un pinceau. »
         « Ca ne te dérange pas que je fume ?
      – Non » j’ai répondu. Elle m’a retendu le carnet, a posé son crayon qu’elle avait maintenu tout ce temps. Elle l'a soigneusement disposé parfaitement perpendiculaire à elle. Il était allongé entre elle et moi comme si un cordon nous reliait. Elle a tiré sur sa cigarette avec une délectation appuyée, la pointe incandescente orange tournée vers le ciel. 
      « Et après ? Que devient ce tableau après qu’il soit fini. Est-ce que tu l’exposes tout de suite ?
      – Non, m’a-t-elle répondu, je le laisse reposer avant de l’exposer ou je le remets à son propriétaire quand c’est une commande. Il m’arrive aussi d’exécuter des copies que je remets rapidement, mais ça c’est purement lucratif. »
*
 Anna s’est tournée vers la serveuse, a regardé sa montre et nous avons commandé deux citronnades. « Et quand c’est exposé, le regard des autres, c’est important pour toi ?
       – Ah… le regard des autres… » Elle a soupiré en regardant vers le ciel, a extrait un billet de son portefeuille.
       « Le regard des autres, a-t-elle poursuivi, Ah… c’est ce qui fait une œuvre, le regard des autres, a-t-elle renchéri en soupirant une nouvelle fois. Peu importe le temps que j’y ai passé, l’énergie que j’y ai mise, c’est le regard des autres qui va donner vie à ce tableau. » Puis après une pause, elle a rajouté d'un air exténué « et qui va aussi désarçonner mon regard » Elle s'est ressaisie puis m'a dit d'un ton solennel « Mais toute vie étant éphémère, ma foi, le regard des autres, tu sais… Peut-être est-ce le regard de l’autre qui importe. Il y a forcément un autre qui nous hante. Un autre ou quelques autres. On n’arrive jamais à cette énergie par hasard, enfin, je crois… »
      Elle a soupiré. J’ai pensé à Élise encore plus intensément. Anna avait subitement l’air mélancolique, ses bouffées de fumée lui noyaient le visage. J’ai siroté mon verre puis ai ramené la discussion sur sa mère, lui ai demandé si Élise aimait ses peintures, si elle jetait un œil sur ses toiles avant qu’elle les vende ou expose. « Non, a-t-elle répondu, avec un sourire mélancolique entre deux lampées de citronnade ». J'ai fait une deuxième tentative en lui demandant si elle avait déjà dressé un portrait de sa mère, et sa réponse s'est fait un peu attendre. Elle a écrasé son mégot, a repris son crayon à la point effilée et l’a tenu par les deux extrémités, l’a fait tourner entre ses doigts, puis l’a maintenu immobile : « Non, je ne peux pas la dessiner car j’ai un peu de mal à trouver dans son visage un trait imprévu qui puisse me surprendre. Or sans cette motivation, le portrait est raté. Il n’y a qu’à voir tous les artistes un peu plus haut autour du Sacré Cœur qui faute de motivation créative multiplient les portraits ratés. » Elle a grimacé comme si les portraits ratés avaient quelque chose de douloureux.
      Je ne comprenais pas ce rapprochement entre le portrait de sa mère et les portraits d’artistes qui peignent des inconnus. J’ai repris ma citronnade que j’ai sirotée pour me donner une contenance, puis j’ai joué avec la paille et les glaçons, perturbée par cette confession ; mais au fond de moi, j’étais contente de me rapprocher un peu de cette liaison conflictuelle entre elle et sa mère. Après tout, ma propre relation avec ma mère n’était pas plus coulante.
J’ai dû lui donner l’impression que je lui prêtais une oreille attentive : « Il y a aussi, mais ça, je ne sais pas si je devrais te le dire, a-t-elle poursuivi, hésitante. Il y a aussi un détail caché dans chaque tableau qui ne parle qu’à moi. C’est du domaine de l’intime, c’est une forme de pudeur qui me pousse à le cacher, mais moi je le vois. D’ailleurs je le vois tellement qu’il m’aveugle et donc je dois faire semblant de l’ignorer pour que le reste prenne vie. C’est aussi une partie difficile de mon travail. »
      Ensuite, elle a rajouté « Ceci étant pour revenir à ma mère, elle ne m’a jamais demandé de faire son portrait. » Puis elle s’est esclaffée « Non, je blague ! Non c’est une fausse excuse, je ne peux pas faire de portrait sur commande de toute façon. J’en fais que quand j’en ai envie. Je peux à la limite peindre sur commande quand on m’impose un sujet mais je ne peux sûrement pas faire un portrait sur commande. Non, dresser le portrait de quelqu’un ne se fait pas dans n’importe quelles conditions ». Puis elle m’a tendu mon dessin après l’avoir détaché du carnet ; elle l'a roulé et maintenu avec un élastique qu’elle avait autour du poignet. Je ne savais pas si je devais y voir là une déclaration d’amitié, mais j’y ai vu une tentative franche et honnête de rapprochement même si elle m’a saluée en me lançant d’un air faussement désinvolte « Bon, n’essaye pas d’en parler à ma mère parce que ça ne l’intéresse pas tout ça, elle ne sait même pas que je dessine et peins de façon régulière. Elle pense sûrement que je continue à donner des cours de dessin. » J’ai inséré mon rouleau de papier à la verticale dans mon sac. J’ai pensé à mon père qui avait construit des maquettes de bateaux, seul travail artistique à ma connaissance qui ait existé dans ma famille. Puis, Anna m’a quittée pour aller assister à un vernissage dans une galerie.
*
Je l’ai regardée s’éloigner vers la station de métro et elle a disparu en sautillant sur les marches d’un pas leste. Ses cheveux rebondissaient sur ses épaules et les pans de sa chemise blanche lui donnaient des ailes. La vision d’un oiseau qui s’engouffre dans le tunnel a supplanté la fille mince et immobile aux doigts frêles et gracieux. J’ai déroulé et retourné le portrait, fouillé dans mon sac dans lequel j’ai trouvé un crayon ; puis j’ai rapidement griffonné à la hâte avant que les mots ne s’envolent tout ce que venait de me dire Anna.
Le soir même, j’ai longtemps regardé le dessin espérant trouver un détail caché. Je l’ai longuement regardé. Je me suis regardée dans un miroir et la seule image que me renvoyait ce miroir était un visage inquiet. Non seulement je ne voyais pas la moindre ombre d’inquiétude sur le visage dessiné, mais je ne voyais rien qui pouvait s’y cacher. Etait-ce si facile de déceler ce qu’il se cache sous les coups de crayon d’Anna ? Enfin, je l’ai rangé en me trouvant ridicule de chercher un mystère dans un portrait vite exécuté. Au milieu de la nuit, j’ai été réveillée par un rêve étrange. Ma porte était restée ouverte et Elise s’était introduite pour me voler mon portrait. Je la voyais assise sur ma table en train d’effacer les contours de mon visage, de le corriger et je n’arrivais pas à parler. Je me suis levée, j’ai déroulé le portrait me remémorant ce détail caché qui ne cessait de relancer mon imagination et j’y ai vu la même chose que la veille : un regard jouisseur, sans inquiétude, sans questionnement. Ce portrait n’avait décidemment rien de mystérieux.
      Quand j’ai éteint la lumière avant de dormir à nouveau, le visage d’Anna avec des éclairs dans les yeux a fulguré. J’étais partagée entre la joie d’avoir reçu une belle manifestation d’amitié et l’intuition que jamais elle n’aurait partagé ce moment avec moi si sa mère avait été là. Je crois que j’avais même le sentiment de sacrifier un peu mon amitié pour Elise. Je me suis retournée dans mon lit un bon moment, puis j’ai dormi d’un sommeil perturbé et j’ai fait à nouveau un rêve étrange où Elise me surprenait au lit avec sa fille. Je bredouillais en lui expliquant qu’il ne s’était rien passé, que ni elle ni moi n’avions d’attirance l’une pour l’autre, que je préférais les hommes. Sa fille nous regardait d’un air absent.
      Malgré le peu d’heures de sommeil, je me suis réveillée le lendemain bouillonnant de mille désirs. Je suis arrivée au cabinet avec un peu de retard parce que je n’ai pas vu passer l’heure dans le café en face. Y avait-il un lien entre sa peinture et ma photographie ? Y avait-il des détails cachés qui pouvaient révéler des pans de personnalité quand je prenais des photos ? Comment était-ce possible que je sois étonnée d’avoir été capable de prendre une photo si belle comme celle du delta du Pô, et de me sentir incapable de renouveler l’exploit le jour suivant ? J’avais mille idées confuses qui se pressaient dans ma tête. Pourquoi avais-je eu l’impression que quand elle avait dressé mon portrait, Anna m’avait volé quelque chose ? Pourtant j’étais flattée de son attention. Avait-elle décelé un côté de ma personnalité que je feignais d’ignorer ? Y avait-il dans cette photo du delta du Pô que j’aimais tant quelque chose que je refusais de voir ?
      Secouée par autant d’observations, je suis restée après cet épisode un long moment sans prendre de photos, comme si d’un coup, ma valeur en dépendait. Je continuais à entreprendre mes longues marches, encore plus indispensables que jamais. Trois heures de marche par jour étaient à peine suffisantes. Mon portrait dessiné par Anna est resté au fond du tiroir ; j'étais résolue à le voir le moins possible.
       Et puis un dimanche, peut-être un mois ou deux plus tard, j'ai sorti mon Minolta de son étui rigide en cuir noir, puis je suis sortie dans la rue et j'ai démarré une série d’autoportraits, comptant peut-être sur la multiplication du geste pour y voir plus clair. Toute surface miroitante était une occasion pour voir mon image réfléchie, y compris sur le phare d’une voiture, un vase déformant. Une série d’autoportraits comme une bande de film a scellé le parcours de mes humeurs pendant cette période, et j’y ai vu beaucoup, une multitude de visages surprenants. Le portrait d’Anna m’a souvent occupé l’esprit mais je n’ai pas cherché à le revoir. Je l’ai enroulé et maintenu par un élastique. Un tube tellement fin qu’il ressemblait à une branche de roseau.