samedi 25 novembre 2017

Quand j'avais vingt ans le début de l'âge d'or (Libre comme Lawrence)

Paris. Hiver 1955-56.





Priscilla soulève les quatre couvertures. Trois rais de lumière lui font face, trois intrus qui s’infiltrent à travers les rideaux fermés. Le poêle ne chauffe presque plus. Entre les rais, les rideaux fins bruns à petits losanges jaunes. Sur le mur à sa gauche, une grande flaque sombre comme un passage qui s'ouvre sur une autre pièce. Elle s’imagine que Brad s’y engouffre pour la rejoindre ; un peu oppressée par l’obscurité, elle voit des scènes surgir de façon certaine, puis revient à des con
sidérations à la fois réalistes et inimaginables.
      Pouvait-elle revenir en arrière ? Retourner dans sa chambre à Brooklyn ? L'idée est saugrenue. Monter les marches ? Ouvrir la porte bleue de la maison en briques rouges ?
     
Non, assurément non. Même si sa mère l’accueillerait avec une effusion de paroles de bienvenue. Même si… Elle se voit remonter d’un air penaud le perron de leur maison. Et Lawrence aussi, debout en haut des trois marches. Non, c'est certain, Lawrence serait accablé, lui seul serait accablé.
       Elle sourit. Il fait froid. Elle contemple avec apathie les rideaux de sa chambre de bonne  avec les yeux qui dépassent de la couverture. Dans les plis, les motifs se ramassent, se confondent : un brun ocre comme un bourrelet de peau d'animal. Et aussi cette flaque sombre sur le mur, cette auréole humide luit telle une paroi de tunnel qui mène à la chambre voisine, celle de Brad – Pourvu qu'il ne frappe pas à sa porte. Elle entend du mouvement dans le couloir. Des voisins de palier qui vont chercher de l’eau.
      Bien que le paquebot Liberté dans lequel elle a voyagé depuis New York p
our rejoindre le Havre était gigantesque, elle se souvient essentiellement de sa cabine qu'elle avait partagée avec Angela et deux autres femmes, composée de deux lits superposés répartis symétriquement de chaque côté de la porte. Les rideaux rayés étaient raides comme des barreaux en métal. Elle se souvient quand accoudée aux balustres le long du Hudson, de l’autre côté de l’Atlantique, elle avait songé à cette nouvelle vie avec un mélange d’excitation et d’appréhension. Elle avait vu le paquebot accoster ; puis elle était revenue voir le paquebot quitter le quai, la fumée, le coup de corne de brume : une mue, la peau qui se décolle. Puis elle était revenue encore voir le paquebot accoster. Le coup de corne de brume. Le départ. Tout paraissait si simple, jusqu’à ce que munie de sa carte d’embarquement, elle parcourt des centaines de mètres de couloirs, et qu’elle voit depuis le pont, les chaises longues toutes identiques, alignées. A perte de vue. Elle avait tout d’un coup pris la mesure de ce qui l’attendait.

      Le jour de son départ, au milieu d’une cohorte de familles venues saluer les voyageurs, elle s’était frayée un passage avec ses deux grosses valises qu’un porteur l’avait aidée à transporter. Un fois montée à bord, Angela et elle avaient suivi les instructions d’une file d’employés qui répartissaient les voyageurs selon leur numéro de cabine. Comme des relais dans une course, les milliers de passagers passaient d'un membre de l'équipage à l'autre avec leur carte d'embarquement, un petit carton gris avec un numéro, son nom "Priscilla Stewart", une référence de cabine. Elle avait suivi un dédale infini de couloirs avant d’arriver devant sa cabine, avant de s’apercevoir que son écharpe lui serrait le cou, qu’elle avait très chaud.
      Voilà qu'allongée dans son lit, à Paris, emmitouflée sous ses quatre couvertures, elle n'a toujours pas effectuée sa mue. Les souvenirs qu'elle a de cette cabine sont précis, comme si elle était arrivée hier, ou il y a six mois.
       L'hiver 56, l'hiver le plus rude que l'on ait jamais connu.
      Ce matin, elle a le regard net, aussi tranchant que le froid qui menace en dehors des couvertures. Aussi tranchant que les remarques désobligeantes de Brad et d’Angela hier soir. Elle repense à cette soirée la veille, et à l’applique en forme de flamme en hauteur derrière son dos qui rallongeait les ombres. A chaque remarque d’Angela, elle a vu son nez pointu et son visage anguleux s’allonger. A la fin de la soirée, elle avait trop bu, trop vu.  Les images se sont fractionnées comme dans un caléidoscope quand des couples se sont levés et ont dansé. Les vêtements colorés, les foulards vaporeux. La tige rouge qui telle une danseuse chinoise se contorsionnait. Elle a fermé les yeux et quand elle a vu de petites fourmis s’agiter dans la cavité de ses yeux, elle les a tous quittés malgré la pluie battante.

       Jamais, elle n'aurait imaginé un tel froid. Le
bout de son nez dépasse telle une dérive de bateau, elle l’enfouit dans ses couvertures. Les pics de glace qui se dessinent entre les rideaux sont menaçants. N’est-ce pas Lawrence qui lui a dit que l’événement, un événement unique peut créer une vie ? Parlait-il d’une séquence de vie ou d’une vie entière ? Il avait fait cette remarque juste avant qu’elle ne prenne le bateau pour entamer sa vie de photographe à Paris. Le jour de son départ au milieu de l'effusion des embrassades des voyageurs, il lui avait glissé cette phrase comme si l’imminence de son départ l’obligeait à énoncer un adage. Puis il avait rajouté en agitant une main : « Ecris moi dès que tu arrives ! » Pendant ce temps, son père se tenait les mains derrière le dos, l’air sombre, et sa mère hurlait avec ses deux bras qui décrivaient le mouvement des essuie-glace : « Appelle-nous ! Envoie un télégramme à ton arrivée ! J’espère que tu auras suffisamment d’argent ! ». Puis, se tournant vers son père, elle avait rajouté : « Quelle idée quand même d’aller à Paris. Vraiment quand j’y pense ! ». Et son père avait acquiescé en soulevant ses sourcils d’un air signifiant qu’il ne comprenait pas grand-chose, puis il l’avait entraîné par le bras pour s’éloigner du tumulte de la foule, pressé d’en finir avec ce départ qu’il n’avait pu empêcher. Lawrence s’était éloigné à son tour tout en se retournant fréquemment, se souvenant de son propre départ des années auparavant.
      C'est que Lawrence a été son premier client ! Il était si enthousiaste à l’idée de lui acheter sa première photo
! Bien qu'il ait pris un air sérieux quand il a saisi la photo et lui a tendu son billet de vingt dollars comme si l’instant était solennel, bien que son air presque grave, son front lisse, ses yeux pénétrants l'avait tétanisée, elle avait vu ce voile de lumière qui couvrait ses épaules et illuminait les pointes de ses cheveux bouclés châtain clair. Et elle en avait été profondément troublée. C’est une expression qu’il a rarement, bien qu’elle le rende beau, lui confère un indicible pouvoir. Elle a eu envie de lui faire répéter le geste. Mais peut-on reproduire une photo miraculeusement réussie ! Elle s'en souvient très bien : il a pris sa main, l'a retournée, a regardé attentivement sa paume, puis a déposé le billet de vingt dollars. Sa main qui pourtant s'agitait dans tous les sens la seconde d'avant s'est convertie en un petit hamster docile, sa main à rassemblé ses petites phalanges comme un animal qui se recroqueville, au chaud. Dans une tanière. Il a donné une tape sur les doigts repliés avec son autre main comme pour sceller un pacte. Elle n'a pas eu envie de sortir de la tanière.


      « L’événement crée une vie, répète Priscilla tout haut. » Pour l’instant le seul événement tangible, c’est cet hiver exceptionnellement rude, et la vie de Priscilla à Paris manque de confort. Comment va-t-elle repousser le froid et faire sa toilette ? Les pics de glace entre les rideaux, toujours aussi pétrifiés, passent du blanc au gris… Elle n’entend pas le tic-tac de son poignet. Ces quatre couvertures étoufferaient même un coucou qui annoncerait l’heure. L’édredon roulé à ses pieds a glissé au sol comme un serpent. A ses pieds, contre le mur, une serviette grise frangée collée contre une grosse moisissure menace d’infiltrer ses racines dans le mur tel un rhizome. Elle tente de la pousser vers le centre avec son pied droit, le rhizome s’accroche. Les couvertures sont tellement lourdes qu’une bouffée de chaleur en sort : ça sent l’ongle brûlé. C’était comme si les piques venimeuses d’Angela la veille l’avaient brûlée vive, à moins que ce ne soit la poubelle en flammes en face de la librairie à la fin de la manifestation. Elle pense qu’elle a pris de bonnes photos de cette manifestation. Elle sort un bras et maintient de l’autre les couvertures ; elle l’allonge, appuie sur l’interrupteur, allume sa lampe de chevet, puis elle agrippe le livre au-dessus de la pile qui part du sol au lit. La pile s’étale. Elle pousse un grand soupir et remet ses coudes sous les couvertures. 
      Un bruit de pas précipités l’a extraite d’un profond sommeil. Elle rêvait quand le sol a tremblé. Ce matin en passant, Brad a donné un coup sur sa porte suivi d’un «Wake up little Prisci ! » puis il s’est enfermé dans sa chambre. Elle avait les pieds englués dans une coulée d’asphalte fraîche, et elle n’arrivait pas à fuir alors qu’un feu gigantesque menaçait de la brûler. Les façades projetaient des flammes dansantes qui s’avançaient puis reculaient, revenaient à l’assaut, lui frôlaient la joue – D’ailleurs avait-elle vraiment senti cette chaleur ? – tandis qu’elle tirait ses cheveux en arrière, cette crinière gigantesque qui menaçait de la transformer en torche. Était-ce surtout ses cheveux qu’elle protégeait ? Elle aurait pu brûler sans rien sentir pourvu que sa crinière de cheveux reste entière ! Étrange que ses obsessions la poursuivent même dans son sommeil…. Tandis qu’elle sortait un pied de ce magma noir, de longues cordes gluantes la retenaient au sol sans qu’elle ne puisse s’en extraire. Contente d’avoir été sauvée de cet horrible cauchemar par ce bruit de pas ! Elle aimerait néanmoins que les bruits cessent pour aller chercher de l’eau dans le couloir… Un chien dans une cour lointaine aboie en allongeant des ouuuuh plaintifs, les cloches de l’église le font taire, il doit être neuf heures. Une heure à laquelle la plainte n'est plus de rigueur. Elle passe son nez sous les couvertures : il va falloir chauffer deux brocs d’eau. Elle se lève.

      Priscilla a les cheveux en pagaille. Cette insinuation quand Brad et Angela lui ont demandé si elle allait retarder encore sa recherche de boulot complémentaire puisque la photographie ne la faisait pas vivre ! Qu’ils aillent au diable ! Mais elle en vivra ! De toute façon elle a trouvé de quoi se sustenter... et puis, il y a Lawrence… Mais ça elle ne l’avoue à personne, pas même à sa mère. Ce petit savon à la rose de Grasse que Brad lui a offert pour son anniversaire lui rend le sourire. Attend-il quelque chose en retour ? Brad avec ses cheveux blonds bien brossés, sa mâchoire carrée, ses pommettes hautes d’indien aguerri, son assurance, avait posé sur la table la boîte de savons à la rose en s'excusant de n'avoir pas eu d'idée originale pendant que les invités affluaient dans sa chambre. A chaque fois qu'elle pense à lui, elle voit ses pommettes hautes et sa raie sur le côté, la sagesse et la hardiesse, ou alors la soumission et la désinvolture, ou alors l'audace et la vanité, ou alors… Elle se décide à ouvrir le savon à la rose, rond et lisse. 
      Infiniment longues ces boucles… Elle en déplie une, puis étire une masse de cheveux avec ses doigts écartés en éventail. Ses doigts butent sur un gros nœud. Ses cheveux forment un nid de nœuds noirs sur sa tête. Mais elle ne s'en soucie pas. Cette découverte sonne comme une évidence.  Elle est à Paris, non ? Elle n’est plus à New-York… Alors que ses boucles en pagailles forment une couronne ronde, ressemblent à un monticule de cheveux entassés sur le sol d’un salon de coiffure ou rebondissent sur ses épaules avec souplesse à coup d’efforts vite anéantis par la pluie… bah… Peu importe. De toute façon, elle refuse de plaquer ses cheveux avec de la laque comme les autres filles le font à New York. Comment peut-on se sentir libre avec ce casque sur la tête ?
     Libre comme Lawrence… Lawrence… Peut-être le seul homme avec qui elle pourrait… Elle se crispe, même ses muscles forment un nœud géant. La veille, elle est revenue sous une pluie battante ; elle s’est calfeutrée dans des halls d’immeuble de temps en temps quand la pluie était trop forte, mais le regard noir d’un chat ou d’une gardienne, parfois les deux, l’ont expulsée sur le trottoir. Elle a parcouru des kilomètres de rues vides après la fin de la manifestation. Quelques voitures de policier barraient encore les rues. Les lignes de bus avaient été arrêtées. Un bus avait été saccagé. 

       Elle a croisé quelques meneurs qui repartaient ; ils ont scandé des slogans quand il l’ont vue arriver, comme s’il était inscrit sur son front qu’elle était photographe. Les groupes se dispersaient rapidement tellement le froid était vif. Un des manifestants qui s’entretenait avec un camarade en dansant d’un pied sur l’autre pour ne pas se transformer en statue de glace avait rapidement filé le long de l’avenue après avoir enlacé et entraîné dans son mouvement une fille. Une bien belle photo avec les déchets de toutes sortes qui jonchent le sol, la rue vide, et ce couple plein d’entrain qui s’élance. Elle pense que c’est la meilleure photo si le cadrage est suffisamment serré. Le corps de la fille est sur le point de s’envoler ; elle enjambe un morceau de plâtre aux angles tranchants. Le garçon qui court devant l’entraîne dans sa course. Ils sourient de la même façon.


      Priscilla a dû marcher un long moment pour revenir depuis la place de la Concorde. Son foulard en plastique transparent s’est percé. Son chapeau était mouillé. Elle avait quand même fait de belles photos au début de la manifestation, pendant qu’il y avait encore beaucoup de lumière, avant que ça ne dégénère. Et une bien belle photo quand la foule s'est dispersée, avec une forme de silence dans le mouvement qui lui plait. Elle se regarde dans son petit miroir au-dessus de la cheminée. D’habitude elle discipline ses boucles avec de gros rouleaux mais elle était trop fatiguée hier soir ; elle s’est couchée sans s’en soucier, tellement heureuse d’être enfin rentrée, les pieds meurtris. Emprisonnée par la pluie battante qui filait droit sur sa tête, son regard de photographe s'est converti en regard de bête traquée. Quand elle est arrivée devant son impasse, à la vue de la boule lumineuse du lampadaire à l’angle qui pleurait des larmes jaunes, elle a pleuré aussi. La fatigue, sûrement. Elle s’est aussitôt endormie. Une bien mauvaise soirée dans le bar. 

      Elle sort à nouveau le dossier en carton rangé en dessous du lit. Il contient une photo qui évoque un cerveau lobotomisé pour dénoncer les traitements inhumains infligés aux homosexuels. Elle adore cette photo. La photo est en noir et blanc. On y voit une tête dans un seau plein de glace et le visage à moitié tourné vers le plafond. Le visage et le seau occupent un tiers de l’espace ; une lumière vive derrière la scène, surgie peut-être d’un tunnel, irise le contour et cercle la tête d’une divine auréole. C’est la tête d’Angela qui a bien voulu se prêter à l’exercice. Avec sa chevelure ondulée blonde mouillée qui s’étale comme des tentacules autour du seau, on dirait un calamar géant. Ses yeux sont cernés, et grâce au froid, elle a le teint glacial. Elle écarquille les yeux, comme Priscilla le lui a demandé. Elle a fait une prise et l’a envoyée à New York à Justin, un agent qui travaille pour des revues avant-gardistes. Cinq semaines après, elle a reçu une réponse affligeante par courrier : aucun journal n’a accepté cette photo. Pas d’explications. Un refus net, criant d’incompréhension ! Lawrence en a reçu aussi un exemplaire, il n’a pas répondu. Étrange, d’habitude il l’encourage.
      Quand Brad a vu la photo, il a soulevé les sourcils, lissé ses cheveux sur le côté et a déclaré en caressant son menton fraichement rasé, avec un sourire en coin : « Voilà un travail qui ne peut plaire qu’à quelques écervelés des quartiers huppés de New York ! Je crois que tu as là un bel avenir devant toi pour te hisser au sommet de la pyramide du gratin new-yorkais.» Quand elle pense que non seulement la photo n’a pas été acceptée mais qu’elle a même tellement incommodé qu’elle a provoqué l’effet inverse, elle en tremble de rage. Toutes les photos suivantes même les plus conventionnelles ont été refusées. Elle a envoyé des photos sur les vieux métiers de Paris à un agent rattaché à la revue « Travel across the bridge » et a essuyé pour la première fois un refus de leur part. Priscilla, après être tombée dans le bassin du Central Park pendant qu’elle patinait quand elle avait douze ans, avait ressenti cette froideur qui engourdi le cerveau, comme des petites aiguilles qu’on lui enfonçait dans le crâne, et c’est ce qu’elle a cru rendre avec cette photo. En tout cas désormais, toutes ses photos sont refusées. Elle a besoin d’argent… Non, pas ça. Surtout pas de reportage dans la campagne normande, ou de plage de débarquement… Le tour de France à vélo, ça c’était le pire : la chaleur, la monotonie, la foule qui hurlait de joie alors qu’elle avait envie de pleurer.      Priscilla sait qu’il faut qu’elle sorte de son rôle de simple photographe. Elle pense que pour que ses photos aient un impact, elle doit les commenter elle-même. Évidemment d’autres y ont pensés ; d’autres y sont arrivés. Mais pour l’instant seuls les hommes arrivent à accéder à ces postes tant convoités, lui a dit Brad. Elle, la femme, elle Priscilla : non. On lui fermera la porte au nez. Contente toi de faire des photos lui dit-on, et nous on fera le reste.
      Elle frissonne de douleur quand elle pense à ces cerveaux lobotomisés, tous ces gens « anormaux» à qui on suce la cervelle. Elle imagine un siphon rentrer dans son cerveau et en sortir tout, une pâte gluante, grumeleuse, avec des fragments bosselés qui se détachent. Comment peut-on lobotomiser un cerveau alors que la guerre n’est pas si loin ? Priscilla n’a plus du tout envie de se plaquer les cheveux avec de la laque depuis qu’elle a fait cette photo. Se plaquer les cheveux sur la tête s’assimile presque dans son esprit à avoir un cerveau lobotomisé par un médecin fou. 

      Les parisiennes sont des femmes libres : voilà une pensée bien agréable ! Les parisiennes sont libres et Priscilla est une femme libre. Les parisiennes laissent leurs cheveux indisciplinés battre l’air. Les cheveux de Priscilla sont libres. 
      Dieu que c’est bon de revenir à de futiles problèmes de cheveux !


jeudi 16 novembre 2017

De l'ardeur de Justine Augier (Editions Actes Sud)




Comme moi, vous achèterez peut-être ce livre et vous le laisserez trainer pendant quelques jours sur une table. Puis vous en achèterez d’autres plus légers que vous déposerez dessus. Puis vous vous direz « Je vais attendre d’avoir un moral d’acier avant de l’aborder ». Puis vous trouverez peut-être un subterfuge pour l’entamer. Pour moi, le subterfuge a consisté à commencer la lecture pendant que mes enfants jouaient calmement à côté alors que d’habitude je préfère lire seule.

     Ensuite vous lirez le prologue et vous comprendrez votre malaise si bien décrit par Justine Augier et donc vous lirez la suite. Et alors vous ne lâcherez pas ce livre, d’une part parce que cette fille, Razan, est un personnage extrêmement romanesque et d’autre part parce que la plume de Justine Augier est juste, avec un équilibre parfait entre sensibilité et analyse.

     Razan est une dissidente syrienne qui a disparue dans la nuit du 9 au 10 décembre 2013 avec son mari et deux autres personnes. Ce livre retrace l’histoire de cette femme peut-être encore en vie, peut-être pas.

     La première partie retrace le chemin tracé par Razan avant le début de la guerre civile syrienne. Comme tous les enfants, Razan a construit son monde imaginaire quand elle était jeune. Elle s’est construite aussi en opposition à une famille traditionnelle patriarcale tout en gardant des sentiments de respect et de loyauté vis à vis des membres de cette famille, sentiments propres à son éducation orientale. Elle n’a pas eu d’éducation politique ou idéologique puisque qu’elle a grandi dans les années 80 en Syrie et en Arabie Saoudite. Elle a lu Woolf et De Beauvoir, a cherché à s’émanciper par la lecture, puis a choisi de gagner la liberté dans l’action et non dans la fuite.

     On découvre dans ce livre comment elle s’éveille et s’engage dans le soulèvement syrien. On comprend petit à petit sa personnalité inhérente aux gens qui, comme elle, luttent contre une sensibilité qui les submerge en s’élevant sur de très hautes aspirations.

     On découvre comment une ambiance de peur et de terreur est maintenue par les disparitions (définitives ou pas) orchestrées par le régime syrien, les méthodes utilisées et en particulier la méfiance qui isole les individus et entrave toute tentative de rassemblement et de rébellion : « L’absence de confiance est une question centrale en Syrie. Obsédante. Un manque autour duquel tentent de s’articuler les relations et les êtres. Par défaut, on ne fait confiance à personne et c’est là un principe de précaution ancré au plus profond de chacun (p48). » D’ailleurs, au début de son engagement, la terreur de se faire prendre est telle que Razan n’est amie qu’avec les dissidents qui ont déjà fait vingt ans de prison, preuve que ce système marche : il permet de rassembler ceux qui ont déjà connu la torture avec ceux qui vont l’affronter. Ce système ne rassemble jamais ceux qui sont prêts à se battre ensemble avec une nouvelle approche, une nouvelle stratégie, un regard neuf. « On se méfie du chauffeur de taxi, du vendeur de légumes, de chacun, et avec le soulèvement le quadrillage va commencer à se resserrer ». Ce sont les « dinosaures » qui forment le cercle d’amis de Razan quand démarre son action engagée.

     Ensuite nous suivons son parcours depuis son engagement dans la défense des droits de l’homme en tant qu’avocate et en tant que journaliste. Razan mène un travail minutieux tous les dimanches pour aider les détenus politiques, l’essentiel se passant dans une ruelle devant la salle de jugement, quand les détenus laissaient échapper des bribes de parole et que les familles racontaient ce qu’ils avaient vu et entendu. Cette partie du livre est très intéressante : « Razan écoute, abandonne des grilles de lectures statiques ; bâtit une compréhension incroyablement précise du monde dans lequel elle navigue, une compréhension qui lui permet de pratiquer comme personne l’art de la résistance tolérée car elle connait tous les interstices dans lesquels il est possible de se glisser, toutes les portes dérobées qu’il est possible d’ouvrir et celles qui sont condamnées. » (p53)


     Razan défend tous ceux qui sont poursuivis par le pouvoir y compris les islamistes (qui l’ont probablement enlevée en décembre 2013). Elle ne défend pas que ceux qui lui ressemblent. Elle s’immerge dans l’ambiance familiale de chacun. Elle pousse son métier d’avocat dans une forme d’accomplissement héroïque qui lui coûtera cher. Razan dissèque les méthodes du pouvoir syrien et Justine Augier regroupe ses analyses avec celles déjà dressées par Michel Seurat des années auparavant ce qui atteste de façon tragique la fin réservée à ceux qui comprennent comment un système totalitaire fonctionne. Razan fait un travail de terrain gigantesque pour cartographier la population radicalisée comme une ethnologue (travail très utile pour le monde entier). Elle écrit des enquêtes de terrain tout en naviguant entre les pressions du pouvoir en place.

     La deuxième partie du livre décrit les changements qui ont lieu au sein de la population avec le début de la guerre civile et, dans la mouvance du printemps arabe, la jeunesse en 2011 qui se soulève, les villes assiégées, la population étouffée, le sang qui coule sans discontinuer. L’espoir que tout change. Une nouvelle ère commence et une nouvelle vie pour Razan qui doit maintenant vivre cachée. Elle a préparé le terrain et elle apparait alors comme une figure incontournable que tout le monde consulte. Elle ne sort presque plus, se terre, change de cachette quand un des siens est emprisonné, donc torturé. Le quadrillage de la population est de plus en plus fin.



     Razan perd un ami disparu qu’elle admire et aime beaucoup Yahya, un garçon plus mesuré, plus calme qui mène un combat pacifique ; et c’est la descente aux enfers qui commence pour elle aussi. Elle se métamorphose physiquement. Elle comprend que l’issue est fatale. Mais elle se relève. Elle sombre puis se relève après chaque disparition. Une force inouïe la maintient à flot, mais son corps se transforme. La disparition de cet homme Yahya qu’elle admirait tant marque un point de rupture.


     Justine Augier ne perd pas de vue sa sensibilité et sa compréhension de la nature humaine dans cette deuxième partie et sème des éléments qui permettent de comprendre comment ces gens pour qui l’issue est fatale, qui s’y préparent, baissent la garde quand ils sont affaiblis et comment cet affaiblissement, ces brèches sont exploitées par un pouvoir qui veut détruire toute forme de rébellion. Justine Augier scrute aussi les dissidents et les relations qu’ils entretiennent entre eux. Même la cohésion au sein de ces activistes est menacée par un mot, une phrase peu encourageante, un geste pas reconnu à sa juste valeur, quand la fatigue gagne chacun.

     Cette deuxième partie est consacrée aux soulèvements, à l’éveil du peuple, l’espoir, les chants révolutionnaires, les larmes, les cris de joie quand démarre les soulèvements après 2010. L’émulation qui entraîne chacun, la fraternité qui lie tous ces êtres qui défendent un idéal commun. La liberté. Cette partie très intéressante également regroupe plusieurs écrits qui se font échos les uns aux autres sur les soulèvements de 1982 comparés à ceux de 2011, les souvenirs tels qu’ils sont transmis par le pouvoir et tels qu’ils sont reçus dans la mémoire de chacun, les souvenirs tels qu’ils sont véhiculés d’une mémoire à l’autre. La construction de la mémoire collective. Et on ne peut s’empêcher, devant ces scènes de massacre de penser que désormais la mémoire collective est embrassée par l’image de Razan.

     Pour que le soulèvement ne devienne à aucun moment un mouvement construit et menaçant, le peuple syrien est morcelé, « quadrillé » par le pouvoir, mais la mémoire de Razan plane, ce qui nous laisse penser qu’il est possible que seule l’échéance soit un point d’interrogation. Razan a patiemment répertorié tout, les tortures, les méthodes de disparition, les morts, les détails de leur mort. Elle égrène les morts un à un. Elle tient un registre précis. Elle s’éteint à petit feu.

     La révolte syrienne se répand, les chefs et les points de vue se multiplient et c’est là une bataille d’ego qui se met en place. (Juste avant on apprend qu’un prix a été décerné à Razan, prix qu’elle a d’abord refusé puis accepté. Je ne peux pas m’empêcher de penser que les prix décernés pendant l’action sont contre-productifs. Après oui, avant non ! Célébrer l’ego avant le résultat ! Evidemment ceux qui décernent les prix n’y pensent pas et se targuent de décerner un prix à l’action qu’ils auraient voulu mener mais qu’ils ne mènent pas ; alors ils la célèbrent…)

     La troisième partie raconte cette incroyable vie souterraine dans des tunnels et la survie qui se met en place dans les villes assiégées, bombardées. Razan finit par quitter Damas et va s’installer à Douma en 2013 où elle sera capturée en décembre 2013. Justine Augier revient sur une scène que l’on peut voir sur YouTube et qui apparait dans le film « Our terrible country » dont elle a déjà parlé au début du livre et qui est le point de départ de sa rencontre avec Razan. On y voit Razan qui se jette dans la gueule du loup dans cette ville de Douma très conservatrice où elle arrive avec son esprit de femme occidentale et on comprend que sont loin les jours où Razan défendait tous les opposants au régime, islamistes compris.

     Cette partie raconte ce décalage entre l’idéalisme de Razan et le chaos de la vie à Douma avec ses groupuscules qui s’affrontent. Elle raconte ce décalage entre son idéalisme et les intérêts économiques des puissants qui subventionnent les groupuscules, l’argent qui circule, la corruption. Un énorme nœud dont elle peine à sortir. La fin inéluctable qui la guette. Elle continue à travailler et à avancer ses pions dans ce petit bastion de Douma, un peu comme un malade condamné essaye de capturer des scènes de vie depuis sa fenêtre dans un hôpital.

     Justine Augier nous rappelle dans son récit la triste tragédie de Michel Seurat (dont certains écrits sont cités). Ce récit rassemble un incroyable travail de recherche que Justin Augier a fait à travers une quantité d’archives. Ce livre nous fait prendre conscience de ce qu’il a été possible de récupérer (et donc par là même laisse une trace de ce qui a été perdu). Justine Augier comprend parfaitement les ressorts d’une personnalité forte et voit toutes les fragilités que cette force révèle. Elle mène son récit en navigant intelligemment entre les évènements graves qui y sont décrits et la sensibilité extrême de Razan. Cette sensibilité, vous l’aurez compris, ne peut être vécue que dans l’action, que dans le don de soi, puisque de toute façon ce type de personnalité se consume. Il se consume dans la production d’une œuvre digne de ce nom, jusqu’à l’épuisement.

     Un passage du livre, très intéressant également, est dévolu à cet engagement que Justine Augier a eu en faisant partie des équipes de l’ONU en Irak après les attentats et de l’amertume qu’elle a ressentie devant son idéalisme bafoué. Elle explique bien cette désillusion des gens de terrain qui, manipulés, idéalistes, se lancent à corps perdu et découvrent les erreurs interventionnistes et les nœuds qui en découlent. Elle raconte aussi les couloirs vides et mornes de l’ONU à Vienne. Elle analyse tous ces détours qu’elle a empruntés pour finir par prendre l’arme qui peut servir son propre engagement : la littérature. Justine Augier, à travers ce portrait s’interroge sur ses propres engagements, ses idéaux, sur son rapport à l’écriture ; et immanquablement on referme le livre en se demandant quelle part nous sommes prêts à céder pour nous engager, pour aider ceux qui en ont besoin.

     Pour une fois qu’un auteur se penche sur un drame actuel et non sur un douloureux évènement historique lointain, il faut le lire. On ne peut décemment pas se dire que maintenir nos consciences éveillées sur les drames du passé est essentiel pour nous empêcher d’y retomber avec tous ces romans historiques qui abondent, et ignorer le présent qui se déroule sous nos yeux. Ce serait inconcevable. Illogique.

     Je rajouterai que ce livre est bouleversant car c’est le regard de Justine Augier sur une femme héroïque, ce qui en fait une œuvre à part. L’héroïsme n’est pas abordé de façon aveugle en passant par la case honneur, sens du devoir, etc… Justine Augier aborde intelligemment tous les ressorts de l’ego qui se cache derrière tout homme qui s’élève; elle aborde ce sentiment de puissance devant l’effet que Razan produit sur les autres ; elle exhibe les effets de l’euphorie devant les grands bouleversements d’une société atone, les étincelles que cette euphorie génère et les caractères forts qui se démarquent, s’affrontent, elle souligne les frustrations individuelles qui minent la cohésion. Elle n’oublie pas l’humain qu’elle explore dans sa composante la plus fragile, la plus discutable, la moins glorieuse. Ce texte est donc un texte incontournable de cette rentrée littéraire.

     Je crois qu’à y bien pense, ayant déjà lu un livre de Justine Augier dont j’avais aimé l’écriture très sensible, je savais que si elle s’emparait de ce sujet alors j’avais de quoi m’inquiéter sur l’effet qu’il produirait, c’est pour cela qu’il est resté quelques jours (quelques semaines même…) sur une table. C’est pour cela que je l’ai enseveli en empilant d’autres livres au-dessus. Car c’est en effet un livre extrêmement grave, pesant, qui vous plonge dans une tristesse infinie mais qu’on ne peut pas lâcher. Une fois démarré, c’est un livre que vous ne poserez plus. Si vous ne connaissez pas cet auteur, alors c’est une belle manière de la découvrir.









De l'ardeur, Histoire de Razan Zaitouneh, avocate syrienne ; Justine Augier ; Editions Actes Sud ; 2017.

vendredi 10 novembre 2017

Le nez de Zadkine


Ce n’est qu’en 1984 que notre relation a véritablement commencé. Elle sortait d’une histoire qui avait duré six mois avec un sculpteur en Espagne. Je l’avais croisée à Paris au musée Zadkine, pas loin de la fac de droit.
     J’avais plusieurs fois aperçu l’entrée engageante de ce musée mais n’y étais jamais entré. J’avais même rêvé que c’était la maison de mes parents et que j’avais beaucoup de chance d’y habiter, et dans mon rêve, pour d’obscures raisons, mes amis se moquaient de moi et me disaient que ce n’était pas possible d’habiter dans cette maison.
     Profitant de l’absence d’un enseignant, je m’étais engagé dans l’allée bordée de buis qui mène au musée. J'avais pris la décision sur un coup de tête alors que je longeais la rue d'Assas avec un copain aussi désœuvré que moi. Il m'avait dit : « Tu nous caches un rendez-vous ? » et j'avais répondu avec un rire franc qui avait dû rendre son  célibat aussi supportable que le mien.

     J’avais passé un peu de temps dans la première salle, puis je m’étais assis sur un tabouret à côté d’une fenêtre, un grand rectangle très haut comme on en voit dans les ateliers d’artistes. C’était le début de l’hiver. Le temps était maussade mais la lumière était chaude à l’intérieur des pièces en enfilade du musée. A chaque coin, contre un mur, au centre, des têtes, des bustes, des corps entiers taillés dans des essences de bois différentes avec des formes arrondies, cubiques, reposantes. Toutes les sculptures occupaient beaucoup de place mais n'envahissaient pas l'espace sans doutes grâce à la hauteur des fenêtres. C'est assis, à les examiner de profil, que je les trouvais belles. 
     Toujours depuis mon tabouret, je m'étais tourné vers la fenêtre. Les arbres presque nus étaient figés dans la cour de petite taille. Sur le mur adjacent, à ma gauche, un bow-window avançait dans le jardin. Je me serais bien vu assis là sur une chaise sous un arbre feuillu mais l’image fut bousculée par sa présence derrière le bow-window, à juste quelques mètres. Peut-être six, pas plus. Elle était assise de profil et elle lisait avec une mine concentrée ; elle relevait la tête de temps en temps, jetait un regard absent par la fenêtre, puis retournait à sa lecture. Je l’ai toujours connue avec cette mine concentrée quand elle lit, qui ne la quitte pas même quand elle lève les yeux. Et puis son front se plisse, et mille pensées la surprennent pendant qu’elle sonde son monde, les yeux relevés.
     Un groupe de visiteurs allemands accompagné d’un guide était passé derrière moi. Ils chuchotaient d’une voix à peine audible. Le guide commenta une sculpture en pierre puis les dirigea vers la salle du fond, celle du bow-window. Il ne restait bientôt plus qu’un lointain bruit de pas. Avant que le groupe n’atteigne le bow-window, elle avait de temps en temps relevé la tête, s’était éloignée, puis avait replongée dans sa lecture. J’avais continué à regarder dans sa direction mais de façon plus diffuse comme si l’état de flottement probablement caractéristique d’une liseuse de bow-window me gagnait. Une lumière chaude sortait de cette vitre ; quelques feuilles jaunes, brunes ou un peu des deux s’attardaient sur le toit en forme de cône du bow-window avant d’atteindre le sol. Le caractère irréel et absurde de mon rêve me revint. C'est un rêve que j'ai fait plusieurs fois, je crois. Le groupe d’allemands qui chuchotaient l’avait alors rejointe; elle avait relevé définitivement les yeux et avait refermé son livre.

     Quand je repense à cette scène aujourd’hui, je la revois avec cet air absent, suivi d’une phase de questionnement, puis soudain l’égarement et le retour. Un aller-retour permanent. Scène, maintes et maintes fois répétée par la suite, caractéristique de sa gestuelle, de sa manière d’être. De sa boulimie de lecture. Des gestes tellement vus et revus. La tête sous l'eau, puis au-dessus comme la nage qu’elle affectionnait également. Elle alternait les deux sans relâche, lecture et nage. Moi c’est la marche que je préfère.
     Se tenait à côté d’elle un grand gaillard maigre et vouté, aux lunettes rondes qui semblait étranger, suédois peut-être, nordique en tout cas. Il observait une sculpture imposante, les bras croisés. Il la regardait puis se tournait à nouveau vers la sculpture. Ils échangèrent des bribes de paroles, puis il rebroussa chemin vers la première salle, passa derrière moi et se dirigea vers le petit rayon de librairie à la sortie où il flâna en s’attardant indéfiniment malgré la maigreur du rayon. Elle était désormais debout entourée du groupe de visiteurs toujours au même endroit derrière le bow-window. Je distinguais son buste de profil, puis plus rien, puis sa tête, puis son corps disparaissait à nouveau au milieu du groupe. Je me suis approché du grand gaillard pour le voir de près. Il était jeune mais avait déjà quelques cheveux blancs. J’étais sur le point de partir puisqu’elle était accompagnée, mais je le vis qui jetait des regards inquisiteurs vers le bow-window depuis la fenêtre devant le maigre rayon de librairie, et il me fit penser un peu à moi avec mes airs indécis de celui qui veut foncer mais qui ne sait jamais comment faire. Et je dois dire que c’est grâce à lui que j’ai pris mon courage à deux mains et à cause de moi qu’il est reparti en empruntant une voie incertaine, puisqu’une fois de retour vers la sortie accompagné de ma liseuse du bow-window, il n’était plus là. Peut-être finalement lui ai-je rendu service et qu’il s’est plongé à corps perdu dans son art pour en magnifier la substance, car il avait à n’en pas douter une mine d’artiste.

     Lors de notre première rencontre à Barcelone deux ans auparavant en 1981, nous avions passé une nuit ensemble sous les deux rangées de livres au-dessus de son lit. Lire des poèmes lui procurait beaucoup de plaisir à cette époque et il en a été ainsi ce soir-là. C’était comme si elle avait organisé un pique-nique, avec le panier, la bouteille de vin, les pâquerettes. Cela m’avait totalement désarmé et j’avais passé tous les mois suivants à fantasmer sur son corps et à l’imaginer aussi inatteignable que les deux rangées de livres au-dessus de son lit. Quelque chose à l’époque m’avait fait penser qu’après utilisation, elle m’avait rangé aussi dans une étagère et que moi ou un autre finalement… La différence semblait ténue.
     Ce jour-là, après cette rencontre au musée Zadkine, nous nous sommes promenés au parc du Luxembourg, nous avons dîné ensemble dans un bistro à Bastille, puis nous avons rejoint des amis à elle dans un bar à deux pas du restaurant. Il y avait une grande brune bouclée énergique exagérément expansive qui était accompagnée d’une amie anglaise, ancienne correspondante de lycée. Comme celle-ci s’exprimait peu en français, elles se mirent à entrecouper leurs phrases de mots et bouts de phrase en anglais pour se faire comprendre, et la correspondante se réveilla en hochant la tête gentiment et poliment. La discussion a dérivé sur la littérature anglaise et sur Mrs Dalloway. La correspondante anglaise admit que Mrs Dalloway est un livre difficile à lire et ma femme répliqua qu’elle l’avait lu avec beaucoup de facilité, qu’elle l’avait avalé d’un trait, qu’elle avait aimé ce décalage entre les gestes de Clarissa et le fonctionnement de son cerveau. Ma femme rajouta qu’il y avait le même décalage entre ses propres gestes et ses pensées et elle s’était senties très proche de Clarissa. La grande brune aux cheveux bouclés déclara d’un rire sardonique : « Si tu t’es sentie si proche, alors tu vas finir comme Virginia Woolf, en proie à des souffrances morales sans fin ! » Ma femme rétorqua avec un ton impétueux qu’il y a une énergie vitale dans ce livre qui vaut bien de sombrer dans la folie, et que c’est mieux que de pérorer en remuant dans tous les sens pour simuler une énergie vitale inexistante.

     Cette réplique dégrisa l’atmosphère. De retour chez elle, elle se mit à chercher son livre de Mrs Dalloway car justement elle l’avait égaré depuis quelque temps. La voyant affolée, je lui proposai de lui en offrir un autre. Elle répliqua d’un air effaré presqu'agressif, tu plaisantes, c’est celui-ci que je veux ; je ne veux pas le perdre, j’aurais l’impression de devenir Septimus si je le perds ! C’est qui Septimus ? Bon c’est moi qui t’en offrirai un, avait-elle rétorqué abattue. Et ainsi prit presque fin cet épisode qui se poursuivit en pleine nuit quand elle se réveilla, puis poussa son piano, se souvenant brusquement que son livre était posé dessus il y a quelques mois de cela. Puis elle était revenue dormir dans mes bras, rassurée. C’est fou que tout cela me revienne d’un coup aujourd’hui. Qu’aujourd’hui je me rende compte que notre histoire a démarré pour de bon ce soir-là. Cette nuit-là. Une nuit un peu particulière, qui avait commencé par un baiser brûlant, qui avait dérivé sur la recherche du livre égaré. Une nuit que j’avais repêchée en la maintenant dans mes bras pendant qu’elle glissait doucement. Une nuit d’abandon que la folie semblait abandonner. Une nuit marquée par la fulgurance du geste qui vous porte au moment crucial où vous vous dites, c’est maintenant ou jamais. Comme un détraqué, un meurtrier, un des condamnés que je défends aujourd’hui par pelletée, cette folie du geste qui peut élever ou détruire, j’ai l’impression de l’avoir un peu connue cette nuit-là.
      Une nuit qui avait quand même vu ressurgir le livre égaré à trois heures du matin.
      
     Plus tard, elle m’avoua que c’était mes arcades sourcilières parfaitement dessinées, denses et touffues, qui l’avaient attirée. Au musée Zadkine. Elle m’avait dit que je me trouvai alors debout à côté d’une sculpture à l’arcade sourcilière géométrique comme sur un masque africain. Cela donnait une ombre à mon regard qui lui avait plu, ces arcades sourcilières qui soulignent mon regard. 
     En vrai, mon regard avait été ragaillardi par l’abandon amorcé de l’étranger nordique qui naviguait dangereusement à côté de la sortie du musée mais elle ne l’a jamais su.
     En vrai, grâce à Zadkine, elle n’avait pas remarqué mon nez imparfait qui ne m’a jamais vraiment plu même si aujourd’hui je m’en suis accommodé.
     En réalité Ossip Zadkine est le meilleur sculpteur de nez que je connaisse. Il a même réussi à m’en forger un, perché là-haut, avec sa vision déformée d’artiste éternel. Il y a quelque chose d’éternel dans l’art, disait-elle. Oui, ma femme aurait dit aujourd’hui que l’acte artistique est un acte éternel. Il se perpétue. Le nez de Zadkine se perpétue, le sourire de la Joconde est infini, les ciels de Turner ne se calment jamais, les fleurs de Monet sont éternelles. Quoi d’autres ? J’aimerais qu’elle me le dise mais peut-être est-ce trop tard.

     Il n’en est pas moins qu’Ossip Zadkine a réussi à me forger un nez parfait. Quel autre sculpteur serait capable de réaliser un tel exploit ?
     Peut-être un jour… Peut-être là-haut, je lui dirais :
     « Merci Ossip Zadkine pour ce nez sculptural ! »


lundi 6 novembre 2017

Un homme effacé d'Alexandre Postel (Editions Gallimard)



     Voilà une bien belle fable très actuelle. Une horrible histoire qui donne des frissons tellement elle met en exergue les dérives de notre société avec ses traces informatiques indélébiles, ses jugements sans discernement, ses censeurs, ses experts psychiatres qui posent un diagnostic qui tombe comme un couperet.

     Que se passe-t-il quand un professeur de philo timide, North, est accusé à tort de loger des photos pédophiles dans son ordinateur ? Il se passe qu’une machinerie infernale se met en marche. Si en plus cet homme est effacé, timide, peu enclin à échanger des joutes verbales avec ses collègues, si en plus cet homme donne l’apparence d’être un homme singulier, un homme qui vit en retrait, alors cet homme curieux est un homme à abattre.

     Ce livre fait penser au « Procès » de Kafka. L’histoire est inquiétante. Rien ne se déroule normalement et pourtant tout tend à nous faire croire qu’il est possible de vivre une histoire similaire. Les personnages sont tout à fait crédibles. Ils nourrissent de petites frustrations, une méfiance toute ordinaire envers cet être différent ; ils sont prêts à se montrer impitoyables si c’est un enfant qu’on attaque, cause bien entendue sacrée qui ne souffre pas la moindre mansuétude. Qui ne défendrait pas un enfant ? L’auteur utilise les ressorts du jugement populaire avec tout ce qu’il peut comporter d’arbitraire. La machinerie judiciaire, l’énorme mécanique qui broie, se met en marche, confortée dans son jugement par les experts qui dressent leurs diagnostiques. Le psychanalyste décrit ainsi North : « une grande solitude émotionnelle et sociale… Un homme peu expansif, difficile à approcher, qui consacre le plus clair de son temps à son travail… une certaine rigidité inscrite dans sa structure mentale… » (p102)

     North doit préparer son jugement. Son avocat le convainc de plaider coupable. Il a l’air trop coupable. Son avocat n’est pas capable de le défendre s’il plaide non coupable. Incarcéré, il va en  "anthropo-thèque", une ancienne bibliothèque convertie en prison : « …dans l’espoir de ‘’désengorger le parc pénitentiaire ‘’. La métamorphose, affirmait-on, serait aisée : il ne s’agissait en somme que de changer de préfixe, de remplacer des bibliothèques par des anthropothèques (on ne parlait plus de prisons). Sur les décombres d’un savoir inutile avaient donc fleuri quelques établissements dont on vantait la taille humaine et le confort plus que décent. Ils étaient réservés à la détention des populations les plus sensibles : minorités religieuses, déficients mentaux, enfants, pédophiles… North avait connu ces lieux du temps où l’on y trouvait encore des livres » (p133).

     North finit par être disculpé de façon totalement inattendue. Pas parce que la justice a bien fait son travail ou a reconnu une faille dans l’accusation.

     Dans ce livre Alexandre Postel nous sert de l’absurde, du sordide. Il donne corps à la masse, au monde totalitaire modelé par les propos des journalistes qui brodent, amplifient, jugent (même son propre frère ne lui confie plus sa nièce). Ce livre dénonce les dérives du monde moderne de façon fine et convaincante. C’est un très bon roman que j’ai lu en deux jours. C’est une histoire glaçante qui peut nous arriver à tous… surtout si l’on est une bille en informatique, surtout si on est pris d’un malaise à chaque fois qu’on appelle le service informatique, surtout s’il nous manque l’aplomb nécessaire pour offrir une image irréprochable aux yeux de la société. Conseillers en communication, « coaches » spécialisé en prise de parole en public, pourvoyeur d’images publiques de toutes catégories, lisez ce livre et mettez-le dans votre salle d’attente pour persuader les plus réticents à avoir recours à vos services !

     J’ai aimé le passage suivant, où le professeur explique à une élève pourquoi elle n’a pas eu la note qu’elle souhaitait pour sa dissertation (ayant une formation scientifique, j’ai toujours été intriguée par ce peut être qualifié de vrai, de faux et des gradations intermédiaires dans un travail d’analyse en littérature … ) : « En effet, il n’y a rien de faux dans votre commentaire je vous l’accorde. Mais ce n’est pas pour autant qu’il y a du vrai. Entre le faux et le vrai, il y a un espace qui est celui de l’apparence du vrai. C’est l’espace de l’imposture, de la séduction, de l’opinion, de la bêtise aussi. L’apparence du vrai, c’est le cauchemar de la vérité. Vous avez déjà été dans une chorale ? Après quelques séances, en général, plus grand monde ne chante faux. Mais on est encore loin du but, parce qu’il y a une différence énorme entre ne pas chanter faux et chanter juste. On pourrait même dire que le travail commence à partir du moment où plus personne ne chante faux » (p30)



Un homme effacé, Alexandre Postel, Editions Gallimard, 2013. 






mercredi 1 novembre 2017

Le journal d'une cuisinière


     Aujourd’hui est un jour comme un autre. Un jour de stagnation. Les jours se succèdent comme des copeaux de vie qui se détachent.
      Pas de vent. La nature est muette, le soleil gronde.
     Derrière le talus à droite, les longues tiges de cosmos par leur mouvement lent rappellent qu’un souffle léger anime l’air. Le reste immobile sous le pin et au-delà, fixe le soleil, abasourdi par ses rayons puissants. Les terres arides de Gibson, d’Atacama ou du Sahara, du même soleil crépitent.
     Le regard fixe, allongée sous la treille de vigne dix fois élaguée et toujours envahissante, Maude se languit. Ces vacances n’en finissent pas de s’étirer. A gauche la grille rouillée et imposante prolongée par le muret de pierres. A ses pieds, les vieux rosiers aux couleurs délavées sèment encore quelques rares pétales jaune pâle, le pistil ébouriffé. Les tiges des rosiers sont vigoureuses, vertes et robustes, bien plus fermes que jadis quand je les avais plantées il y a plus de vingt ans.
Elles sont désormais plus hautes que le muret. Ces têtes nues sur un corps vigoureux ressemblent à des sentinelles, des sentinelles chauves, comme si une rafale de vent les avaient soudain dénudées. Ce n’est qu’une impression car il n’y a pas de vent, quelques pissenlits vibrent le plus calmement possible dans l’herbe, une lumière étincelante enveloppe la cime des rosiers, comme si d’un coup de baguette magique l’air qui traverse la haie devenait vigoureux.
     Vingt ans que ces rosiers sont là. Marlène m’a dit hier qu’ils sont étonnants. Quand les ai-je taillées pour la dernière fois ? Elle n’a jamais vu de rosiers jouir d’une telle longévité. Le bois de mes rosiers est robuste. Elle a effleuré une épine du bout des doigts, j’ai eu peur qu’elle se fasse mal, j’ai détaché l’épine à l’extrémité arrondie pour la voir de près. Elle était épaisse, verte. Elle brillait au soleil. Comment ces rosiers ont-ils vécus avec autant de saisons, autant de vent, de joie, de soleil ? Ma nonchalance y est-elle pour quelque chose ? J’ai regardé les haies des voisins : touffue dans la maison d’en face, pas de haie, un mur de brique chez le voisin à gauche. Marlène habite deux maisons plus haut. Sa grille d’entrée est plus lumineuse que les murs. Les allées parfois envahies de mauvaises herbes donnent un air enchanteur aux maisons abandonnées. Quand les ai-je taillés pour la dernière fois ? Mes rosiers jouissent d’une santé ravageuse. Mes roses sont les sentinelles d’un monde qui s’étend au-delà des haies, au-delà des montagnes, sur la pente d’un coteau clair qu’un mélèze couve en fin de journée. Quelle jouissance quand ces couronnes de pétales se déplient, quand le soleil perce les boutons. Je les trouve le matin, étalées comme un don du Dieu Soleil ; la veille, une bouche qui mime un baiser, une ventouse sur mon cœur qui m’arrache une bouffée d’air. Une gigantesque bouffée d’air qui implose dans mon torse. La vie dans ce qu’elle a de plus immatériel, de plus pur. Peut-être même que cette jouissance me donne l’impression que même mon visage n’a pas changé quand je retourne vers la maison et que mon reflet apparaît sur la porte vitrée. Je me vois avec la même allure que Maude, avec cette souplesse d’un corps jeune qui se frotte au temps.
      Il y aura plus de fleurs au printemps prochain. Plus de têtes chauves à la fin de l’été. Quand les ai-je taillées pour la dernière fois ? Les dernières fois se confondent comme si le portail, le muret de pierres, comme si tout devait disparaître pour ne plus laisser que cette bouffée de plaisir parcourir une vaste plaine. Un cycliste vient de faire grincer sa courroie le long de la route. C’est curieux qu’il n’ait pas regardé à travers la grille. Je l’ai déjà vu. Je pense qu’il fait semblant de ne pas nous voir. Il sait que je l’épie. Il me semble qu’il habite dans le village. S’il avait tourné la tête, il aurait vu Maude à travers les sentinelles aux têtes chauves. Il doit avoir son âge. Quel étrange comportement. Ces jeunes gens sont curieux. Mais que fait Maude ?

     Maude est allongée sur la terrasse qui prolonge la maison, la tête tournée vers la grille. Et moi j’écris. Maude regarde vers la grille et moi je m’installe sur cette table dans la cuisine ; je prête une oreille à tout un bataillon de marmitons qui s’esclaffent, se pâment, soupirent, qui réveillent chaque saveur comme si je préparais un grand festin. Quel festin ? Je vais encore devoir dire à Maude et à Paul après avoir fait tant d'efforts ces derniers jours que : non je n’ai rien préparé à manger. Je n’ai fait que ça ces trois derniers jours. Trois jours à mijoter des plats pendant que je brûlais d’envie d’aller retrouver mon journal. A part un mille-feuille de feuilles, non, je n’ai rien à vous proposer. Maude me tourne le dos. J’aime mieux qu’elle ne me regarde pas, qu’elle ne surprenne pas mon regard si profondément avide de comprendre, écarquillé, des yeux qui cherchent, quand le sien navigue dans l’incompréhension. Mais est-ce un mal de se laisser flotter en eaux troubles ? De laisser les sédiments couler au fond ? Ils remonteront peut-être. Peut-être pas. Non, j’aime mieux qu’elle ne croise pas mon regard. Elle pourrait avoir envie de me rejoindre comme tout enfant qui cherche à imiter ses parents. Surtout, qu’elle regarde vers les sentinelles ébouriffées. Aujourd'hui un gouffre nous sépare ; aujourd’hui, je n’ai aucune envie de franchir ce gouffre. Aujourd’hui j’ai la sensation que je vais me frayer un passage dans ma grotte et y avancer le plus sereinement possible avec une bonne dose d’anxiété et de satiété.
    
Maude ne s’en soucie pas le moindre du monde. Elle ne semble pas avoir bougé depuis la veille, quand Richard après avoir refermé la grille, a soulevé sa main en signe d’au revoir, d’un geste à la fois nonchalant et cruel. Elle scrute un oiseau qui picore un fruit en haut du figuier. La figue est le fruit le plus énigmatique que je connaisse. Maude pense à Richard ; Richard comme une figue mûre se fait crever le crâne par un moineau.
     Je l’ai observée un long moment, postée derrière la fenêtre de la cuisine, en sirotant une citronnade glacée, ce qui a provoqué une délicieuse sensation de picotement sur ma peau. Un contentement peut-être. Après le départ de Richard hier, je lui ai demandé si elle était satisfaite de ces quelques jours de vacances avec lui, jours que j’avais hésité à sacrifier. J’espérais passer cette semaine seule avec elle et son frère. Elle a répondu en me tournant le dos et en montant les escaliers d’un air las pour s’enfermer de nouveau dans sa chambre « Oui bof… Tu avais raison maman, il est inconstant et immature ». Je l’ai vu monter avec son air solennel et digne, celui de la carapace qui maintient la structure d’un corps qui se démembre, qui hisse une jambe, puis une autre. Je le connais bien cet air. Il me donne autant envie de la secouer que de la cajoler.
     Le dé rouge qui occupait la main de Richard pendant son séjour dans cette maison, qu’il a roulé dans sa paume de main, lancé d’un coup de pouce leste et rattrapé au vol, a disparu du plateau de la table du salon. Il l’a lancé dans le plateau comme s’il jouait à la roulette à chaque fois que je lui ai tourné le dos. Dès que mon corps a franchi le seuil de la porte du salon. Cette posture m’a profondément énervée. Amy Winehouse et sa voix chevrotante ont envahi le salon pendant le séjour de Richard. Trois jours à préparer des repas pendant qu’Amy Winehouse faisait frémir les feuilles de salade, pendant que les tomates pleuraient leur jus, pendant que les poissons me regardaient avec un regard de poisson. Pendant que je me demandais quand j’allais pouvoir replonger dans mon journal. Les poissons ne me déstabilisent jamais autant que quand je m’éloigne de mon journal plus d’un jour. J’essaye de m’imaginer ce qu’un Richard inconstant peut être. Elle le trouvait délicieusement imprévisible, amusant, étonnant. Délicieux… Richard est inconstant… Inconstant comme une émulsion ou comme une de ces gelées rouges tremblotante que Maude achète dans cette épicerie américaine à Lyon ? C’est sûrement un curieux mélange de toute une foule de contradictions. Quel être humain est facile à définir ? Et puisqu’il faut bien abattre le démon de la rumination, ce sera le petit détail qui a fait la différence, qui l’a séduite, qu’elle va trouver indubitablement énervant. Je vais l’y aider. C’est une certitude universelle : quand on arrache une racine, la plante meurt. Peu importe le temps que ça prendra, je m’y attellerai. Je sais me montrer intransigeante devant le démon de la rumination. Oh, elle n’en sortira pas indemne… Elle se recroquevillera un moment… dans l’espoir de redevenir comme avant, quand la vie semblait plus confortable. Elle se plongera dans cette foule de souvenirs qui nous habitent et ceux-ci remonteront dans un ordre différent, avec une coloration autre. Sa mémoire brassera à nouveau les cartes des sentiments avec de nouvelles règles du jeu. Et elle s’apercevra que quelque chose a changé : Une petite greffe collée sur la peau. Il y a forcément une empreinte après la période de rejet. Richard a le même nez qu’Amy Winehouse. J’entends un pivert qui martèle un tronc. Richard a failli se prendre la poubelle hier quand il a reculé. Sa voiture était coincée entre un tronc de platane et la poubelle. Pourquoi l’ai-je posée, cette poubelle, précisément à cet endroit ? J’aime tellement ce platane majestueux. Le crissement des pneus sur le gravier a résonné longtemps avant d’être absorbé par un petit filet de grondement de moteur. Le tumulte lointain de la bretelle d’autoroute a soudain envahi mes oreilles. Pendant le diner, Maude a tourné la tête vers la grille à chaque fois qu’une voiture est passée.

     Maude n’a toujours pas bougé. Il faut que je parvienne à lui parler. Maude a traité Richard d’inconstant et d’immature. Ne suis-je pas inconstante avec mon sourire de mère épanouie et mon projet d’en sortir depuis plus de quinze ans ? L’ivresse des jours heureux tient dans une petite capsule d’inconstance. Je crois que j’aime vraiment ce mot : inconstant. Je l’adore. Il sonne juste, il a une sonorité stable. Ce n’est pas un mot à la sonorité vague et incertaine comme volatil, puéril ; un de ces mots qui laissent l’attention flotter à la recherche désespérée d’un sens qui s’échappe. Inconstant est un mot dont les syllabes se détachent avec précision ; à la fois dures et douces, animées d’un mouvement souple, elles tranchent l’air ; elles saisissent avec détermination quelque chose d’impalpable pour le convertir en une forme définissable avec une subtile dose de vibration. Juste ce qu’il faut. C’est un mot qui avale son sujet. C’est si rare. Et pourtant ce mot évoque une certaine fébrilité, un état de verre à fond rond qui, comme un culbuto, oscille autour d’un point d’équilibre. Cet homme est inconstant. Cette femme est inconstante. Le culbuto retourne sur son axe. Il faut un mot juste pour redonner à un être une part d’humanité avec tout ce qu’elle peut contenir de vulnérable. De vulnérable et d’impardonnable. Richard m’a souvent regardé avec un air de commisération quand il me voyait m’activer dans la cuisine. Poli, mais avec les sourcils qui remontent au centre et tombent légèrement sur le côté. On ne sait jamais avec cette posture de sourcils si le sujet est méprisant ou compatissant. Il navigue entre les deux, comme nous tous, pauvre créature si changeante, incertaine. Humaine. Quelle horrible confession. A quoi bon écrire si c’est pour aimer son ennemi ? Je flanche. Ah, non, j’ai failli flancher. Non, Richard est une figue qui se fait éclater le crâne par un moineau.
     C’est si dur de contenir ses fureurs dans la vraie vie ! Comme ce doit être bon de marcher dans la vie comme ce couple de joggeurs qui passe devant moi tous les matins les poings serrés. Ils marchent en tandem. Je lance la machine à café après les avoir vus passer. Peut-être ont-ils pris une douche revigorante avant, ou peut-être la prennent-il après leur marche rapide. Ils poussent l’air avec détermination, avec force et conviction. Moi aussi je sais faire preuve de force et de conviction. Quel bonheur, ce jour où j’avais envoyé valser le directeur d’une école où j’enseignais, après son quinzième coup de fil de la journée. Quel soulagement quand je lui avais annoncé que l’objet de sa requête s’était transformé en fantôme ! Quel savoureux moment quand ce même jour, dans l’hilarité générale, le directeur préparait sa riposte pendant que consciencieusement je rédigeais ma lettre de démission. Mise en scène scrupuleuse, consciencieuse : en déplaçant des morceaux de phrase, supprimant des mots, rajoutant des virgules, pour que le ton soit juste. C’était il y a si longtemps, et pourtant je m’en souviens encore. Je crois que si j’avais accepté avec résignation sa requête en rassemblant le peu de patience qu’il me restait, j’aurai fini par fendre son torse en deux avec une hache. L’inconstance a des vertus. Elle peut créer des terrains d’entente imprévus. Parce que la vie est une guerre incessante. Qu’il est doux de s’en préoccuper aujourd’hui, là, assise dans cette cuisine, pendant que les rosiers sentinelles montent la garde devant le muret en pierre.
     Quelle autre inconstance salvatrice me revient à l’esprit ? Tant d’autres… Et cette jouissance quand ma mère avait accusé une enseignante revêche de favoriser la délation, après qu’un camarade lui ait rapporté un mot peu aimable que j’avais écrit à son encontre. Ciel quel bonheur j’en avais tiré ! Inconstance ou riposte ? Je crois bien que cela fait des années que j’ai cessé de me poser la question et que je suis passée à l’action. A ma manière.

     Richard et son regard moqueur, son sourire au coin des lèvres. Richard qui fait rire toutes les filles. Amuseur joyeux ou cynique bouffon ? Maude n’a pas répondu à ma question qui dissimulait un a priori forcément négatif. A priori de mère protectrice qui a, dès le premier regard, senti que l’aigle survolait sa proie, jeune et naïve. Peut-être que je la protège trop. Peut-être devrais-je
lui léguer un peu de mon inconstance. C’est si dur, si dur… Ah… Comment lester des ailes d’un papillon sans craindre de les briser ? Quel genre de papillon est Maude ? Un papillon de nuit qui aime tourner autour de la flamme ? Peut-être… Une flamme pétulante ? Oui… Maude est une flamme. Ma fille ? Une flamme ? Ah oui, c’est ma fille… Oui, c’est vrai… Je l’aurais presque éclipsé tellement la flamme semble m’avoir quittée. Je ferme les yeux. J’imagine cette flamme, un brasier au milieu d’une plage et nos corps nus allongés dans une île déserte. Vendredi ou la vie sauvage. Ce doit être si bon. Rien. Pas de livres. Pas de cahiers, pas de crayon. Rien. Juste un piano sur le sable. Oui, ce serait une vie merveilleuse !
     Maude est si jeune. Je vois son corps qui se soulève. Elle soupire longuement. Elle soupire comme une bête blessée. Maude est si jeune et si inventive. Maude est capable de créer mille centres d’intérêts de toute sorte, à une cadence telle – parfois j’en ai la tête qui tourne – que tout évènement est assez vite noyé au milieu de cette houle constante. Le tourbillon Maude va se réveiller à nouveau. Pour l’instant il volète au-dessus de son corps allongé. Il se repose. Il se charge de cet air magique qui enveloppe les rosiers robustes. Il reprendra de l’envergure. Il se soulèvera comme un cyclone chargé d’une nouvelle rage de vivre. La douleur sera lissée par d’autres joies encore plus grandes : ce sont là les vertus insoupçonnables de l’inconstance de la jeunesse. Dans un jour ou deux, elle s’élancera à travers les escaliers avec ses pas lestes et vigoureux ; elle est encore à un âge où une déception amoureuse ne renvoie pas à un face à face douloureux avec le miroir. Que désire-t-elle vraiment ? Que désire une jeune fille en âge d’aimer la vie ? A-t-on idée de ce qu’un corps jeune allongé dans cette posture peut désirer comme vie hors du commun ? A-t-on idée de ce que l’on peut attendre de la vie, ici, dans ce jardin, derrière ces sentinelles, ces roses ébouriffées, loin du tumulte des vies trépidantes de la ville ? A-t-on idée de l’épuisement que cette foule de désirs peut générer tellement sa grandeur nous assomme ? Peut-on soupçonner toutes les étincelles de vie qui crépitent dans ce corps allongé comme un chant de grillons qui paradent ?
    
     Pendant que je nettoyais la planche et débarrassais le plan de travail de demi-citrons pressés, Maude s’est retournée sur le côté et a regardé vers la maison. L’empreinte de cette histoire s’installait. Lentement. Elle avait fait naître un doute. Des doutes. Des doutes d’une puissance inébranlable. Des doutes qui s’abattent sur une montagne de désirs. Des vagues de désirs qui se brisent contre une montagne d’attente. Et si l’attente supplantait les désirs ? Non, Ah non… Cette halte n’est que temporaire. Je le sais. Elle a ôté ses lunettes pour allonger sa tête sur son bras. Ses doigts, pourtant si proche de sa tempe, pendaient inertes. Etirer les cheveux au niveau des tempes est un geste qui lui est cher. Comme moi. J’ai constaté qu’elle a également cet unique avantage qu’ont les myopes de pouvoir garder leur introspection pour eux : un regard sombre mais émoussé, qui se perd, se dissipe, s’affaisse à moins d’un mètre, semant tout autour une pluie de questions.
     J’ai hésité à l’interpeller. Richard qui sait souffler le chaud et le froid, entretenir la flamme, a peut-être laissé une trace plus vivace que je ne veux bien le voir.
     Elle a soupiré un grand coup.
     En fin de compte, un peu d’introspection est toujours bienvenue. Tout se dire. Ne pas se mentir.
     Très dur.
    Laisser l’osmose entre soi et les autres prendre la forme d’un masque, ou pas… Garder le regard expressif et enjoué, comme Marlène la voisine qui anime des ateliers pour enfants malades dans un hôpital. Marlène est rousse à la peau marbrée de veines ; elle rougit facilement. Ses enfants ont tous quitté le domicile depuis deux ans. Elle vit seule avec un labrador qu’elle a arraché à son ex-mari. Je me suis toujours sentie redevable devant Marlène. Je ne sais pas pourquoi. Je ne sais pas pourquoi sa détresse me touche. Son mari l’a quittée juste après le départ des enfants. Ils s’étaient disputés la garde du labrador, et elle avait gardé le chien et la maison. Pour quelle femme plus belle, plus jeune, socialement plus valorisante, l’avait-il laissée tomber ? Il n’avait pas répondu. Tout ça Maude le sait. Elle nous a entendus en parler à la maison plusieurs fois. Elle a été chercher Marlène pour l’apéritif plus d’une fois pendant que l’arrosoir tournait dans le jardin, marquant la fin de l’après-midi, réanimant les fleurs avachies par cet excès de soleil.
     Richard serait sûrement devenu comme le mari de Marlène. C’est important de laisser son enfant tirer ses propres déductions. Je deviens experte en la matière, simple question d’entraînement ! J’aime voir dans les yeux de Maude cet éclair de sagesse qui la traverse de temps en temps. Je contemple avec une certaine nostalgie cet idéalisme manichéen d’une jeunesse fougueuse qu’elle tente de nuancer d’expérience en expérience ; je me dis que j’ai bien fait mon travail, n’est-ce-pas mon cher journal ? D’ailleurs, elle m’a dit qu’elle tenait un journal et je l’y ai encouragée. Peut-être que je devrais aller y jeter un œil ? Non, non je sais, c’est un sacrilège. Non, jamais je ne le ferai. Promis, mon cher journal, à part si elle disparaît. Non, jamais !
     J’ai continué à siroter ma citronnade adossée au cadran de la fenêtre, quand une vibration du mur m’informa que Paul s’était assis sur le banc du piano et avait mis le casque pour travailler sa passacaille. Je devine ses gestes brusques et son toucher dynamique à travers les vibrations du mur. Paul a une façon bien à lui de se mettre sur le piano. Il exulte. Il exulte parce qu’il sait que je suis là. A partir de quand est-ce que je n’ai joué que pour moi ? A partir de quand est ce que j’ai compris que le corps à corps avec le piano est une affaire intime ? Je ne sais plus quand c’est arrivé. A-t-on idée de quand se fait le passage de l’enfance à l’âge adulte ?
    
     Il faut qu’un jour j’insère cette maison dans une de mes histoires. Dans la salle à manger se trouvent un vaisselier violet récupéré dans la cave des parents de mon mari, une table de ferme achetée au fermier qui nous vend des œufs, un piano de peu de valeur qu’on a déplacé dans cette maison pour le remplacer par un plus beau dans notre appartement à Lyon. Sous la table de ferme, des piliers, des piles de livres ; les murs sont blancs.
     Demain Maude et Paul rentreront à Lyon, et j’aurai ma semaine à moi, seule. J’ai enfin réussi à me réserver ma semaine pour clôturer mon travail clandestin, apporter les dernières touches à mon projet que je construis brique par brique depuis plus de quinze ans en arrachant des heures par-ci par-là. Je vais enfin pouvoir m’y consacrer librement, sans me cacher et sans raconter d’histoires.
     Le dernier livre que j’ai écrit est un beau succès. Monsieur Bleu est content. Monsieur Bleu aimerait que je révèle enfin mon identité. Il pense que quand on frôle cent-vingt mille exemplaires, on peut en vendre encore plus, surtout si on est bilingue comme moi et que l’on peut se vendre sur les plateaux anglo-saxons. Je sais éperdument que la lumière nuirait à mon travail. Je sais que je serais bridée dans ma deuxième vie. Tout ceci serait vain. Il faudrait que je m’en invente une autre. Une troisième vie. Puis une autre. Jusqu’où vais-je itérer ? Qu’on me laisse vivre en paix avec mes lecteurs dans le vase clos de mon imagination.
     Monsieur Bleu ne sait pas qu’il apparaît dans deux personnages dans le dernier roman. Il met le doigt sur mes contradictions, il loue mes ambivalences. Il en rit. Riez, riez, Monsieur Bleu ! Monsieur Bleu ne se reconnaît pas dans les personnages que j’éparpille dans mes romans. Peut-être que personne ne se voit avec un regard objectif. C’est même sûr. Monsieur Bleu rit, et je ris de le voir rire ! La vie est une farce.
     Peut-être que ce journal est vain, rien n’est moins sûr.
     Peut-être que Monsieur Bleu devrait tenir un journal.
     La terre entière devrait tenir un journal. Puis on referait un découpage territorial, on redistribuerait les frontières, avec de nouvelles règles bien définies. Monsieur Bleu serait peut-être très loin. Richard dans un autre continent. Maude, Paul… Je ne sais pas. Moi je serai… Je ne sais pas. Vendredi ou la vie sauvage. C’est la solution la moins risquée. La plus radicale. La seule qui pourrait mettre un terme à mon journal.


    J’ai subitement envie de préparer un gigantesque rôti.
    Et un gratin crémeux aussi, moelleux, avec un de ces bords qui croustillent, que l’on gratte avec la fourchette. La figue crevée est tombée de l’arbre. Je choisis mon plat à gratin, je vais prendre le plus grand. Le bord du gratin, c’est ce que je préfère. Je regarde à nouveau en direction du figuier, je ne crois pas qu'il reste d'autres fruits. Le soleil a dégarni les roses, fendu les figues. Certaines ont été cueillies. La dernière gît au sol.









La douce indifférence du monde de Peter Stamm traduit par Pierre Deshusses (Editions Christian Bourgois)

J’ai écouté sur le site de France Culture l’émission d’Arnaud Laporte qui parlait du dernier Peter Stamm. Son équipe se disputait sur l’h...