dimanche 29 octobre 2017

Dans ce jardin qu'on aimait de Pascal Quignard (Editions Grasset)

Un jardin est le plus beau des cadeaux que peut nous laisser un être cher, le plus vivant, la plus belle des consolations. Et puis il y a la musique, les oiseaux, l’eau qui s’écoule, le vent qui soulève les pèlerines. L’instant, le présent. Cette onde musicale qui parcourt les siècles, les années. En une seconde, elle submerge une oreille attentive. Seul le révérend Cheney a transcrit ces sons sous forme de partition, note par note. Le révérend Cheney est immortel. Heureusement que Pascal Quignard l’a sauvé de l’oubli.

Ce livre se présente sous la forme d’une pièce de théâtre aux scènes épurées. D’abord une image. Il y a deux scènes séparées par une diagonale : un lieu, jardin et un salon avec un vieux piano et un homme voûté qui déchiffre des lambeaux de partition.

La femme du révérend Cheney est morte, juste après avoir accouché d’une fille, Rosemund.
« près de la rame noire
Les cendres dispersées dans le souffle du soir peu à peu se sont humectées,
lentement, lentement, au contact de l’eau,
puis englouties.
Elles se sont progressivement effacées à l’intérieur de l’eau où les petites ablettes et les petits goujons ont ouvert leurs lèvres.
Ils ont des lèvres curieusement bourrelées et blanches, les poissons » p24

Il est heureux dans le jardin qu’elle a aimé.
« Même, je suis vraiment heureux dans le jardin qu’elle aimait car, quand je suis dans son jardin, je suis comme contenu en elle,
je suis à l’intérieur d’elle
vivante
vivant. » (p26)

Elle était si belle.
« Longtemps après, sa bouche merveilleuse laissait s’échapper la fumée pâle,
lentement sans souffler,
elle longeait tout d’abord ses lèvres entrouvertes.
Les spirales grises et jaunes s’enroulaient autour de sa joue toute ronde,
contournaient son oreille lentement,
le lobe, puis le pavillon,
se glissaient dans le macarons châtains et roux et noirs de ses cheveux
et elle s’y immobilisaient exactement comme la brume dans les épines des buissons qui longent la rive et l’embrassent » (p27)

Vingt-huit ans se sont écoulés depuis la naissance de Rosemund. Elle apparait plus vivante que toutes les fleurs du jardin. Elle lui rappelle sa femme. Elle énumère l’unique pèlerinage consenti dans une vie : « Le musc, l’ambre gris, le clou de girofle, la rose de Damas, le bois de santal. » Le pauvre homme en a assez entendu et la somme de partir.

Il la libère du jardin labyrinthe et reste seul avec son souvenir. Elle part en emportant un petit oiseau blessé dans une cage. Elle part enseigner la musique. Elle est désormais plus vieille que sa mère morte. Il est heureux seul avec son jardin. « Car c’est un visage, un jardin…C’est un merveilleux visage invieillissable » (p47)

          Et il transcrit les sons, tout ce qui l’enchantait, et il entend tout ce que l’humanité a ressenti depuis des millénaires. « Il est possible que l’audition humaine perçoive des airs derrière la succession de sons de la même façon que l’âme humaine perçoit des narrations au fond des rêves les plus chaotiques » (p63)

            Commence alors un face à face avec ses souvenirs, le repentir. Pourquoi a-t-il sacrifié sa femme pour sauver sa fille ? Sa femme qu’il aimait plus que sa fille. Sa fille partie, il n’a plus de liens avec les êtres, il vit avec ses émotions. Il vit avec sa femme. Elle apparaît et elle lui dit :

« Ne pas t’avoir toujours dans mes pattes, tu vois, voilà,
Voilà ce qui me poussait à sortir.
Oui j’allais au jardin » (p91)

          Il sombre. Puis, Rosemund réapparaît. Seule. Elle n’entend plus le piano. Tous les autres sons, oui, mais pas le piano. Pas la voix de son père.

          Le livre de partition du révérend est refusé sept fois. Personne ne le comprend.

          « C’est le vent, ce sont les oiseaux, ce sont les roseaux, ce sont les gouttes de l’averse sur les arbres que l’on refuse » (p119)

            A sa mort, sa fille fait publier ses partitions.

J’avoue avoir lu en diagonale les pages les plus sombres de la fin du livre  (Pascal Quignard écrit tellement bien qu'il vous entraîne immanquablement…) mais j’ai été touchée par le travail de transcription en partition de musique du chant des oiseaux, du vent, de l'eau qui goutte ; et j’ai été séduite par l’écriture poétique, élégante et concise de Pascal Quignard.



Dans ce jardin qu'on aimait, Pascal Quignard, Editions Grasset, 2017.








vendredi 27 octobre 2017

Puisque les hommes sont des sauvages


Le Pô, 1949.



Il y a l’eau qui stagne, les feuilles qui frétillent ; et l’eau qui stagne, se plisse, déforme les troncs infiniment hauts, droits comme des I. Cette eau stagnante c’est le Pô. Vu d’en haut, depuis le Mont Viso, c’est une eau qui gonfle, se gorge de la rumeur du monde. Toute histoire peut commencer par un point de vue, à une source ou à une autre. Il est important de prendre le point le plus contesté pour dérouler le fil. Quelques-uns vous diront que Paolo était prospère, d’autres qu’il a bien profité des années fascistes, d’autres qu’il a le cul bordé de nouilles. Certains vous diront que la vie est malicieuse. Moi je crois que seul le Pô peut nous renseigner. Il s’écoule en cascade à la fonte des neiges, bondit sur les rochers, racle les parois, prend ce qu’il y a à prendre : fertilité et promesse de gloire ; se précipite et stagne quand la pente s’adoucit ; puis se mue en une eau calme pour un temps incertain. Parfois, il n’en peut plus de s’étaler sur ses alluvions et fonce sur une digue qui longtemps l’a brimé. Et cela donne des terres noyées, un propriétaire prospère qui longtemps l’a regardé avec mépris et des métayers qui un jour n’ont plus rien : ni blé, ni maïs, ni riz, juste des poissons en cascades, ce qui en soit n’est pas si mal pourvu que l’on ait les pieds au sec ; ce qui n’est pas mal du tout quand on sait qu’une fois que le propriétaire a déserté les lieux, pêchera qui voudra. Ni demande, ni permission au régisseur. Plus besoin de rendre une part du butin. Parce qu'il faut toujours rendre une part du butin même si le poisson a été conçu à l’extérieur, s’est nourri chez le voisin et a complété son dernier repas – celui du condamné – avec les miettes de riz ou de polenta d’une ouvrière agricole qui lavait son linge à côté. Ce serait comme si aujourd’hui on disait qu’il fallait payer l’air que l’on respire parce qu’il a transité par la forêt d’un propriétaire terrien ; ou pire, qu’il fallait le purifier parce qu’un industriel l’avait souillé. Ce serait impensable !

      A gauche du ponton, il y a une dune de sable lisse et ovale. On ne voit aucune trace du passage des oiseaux pourtant nombreux. Ces petites fourches triangulaires exiguës, plates, comme une fresque rupestre, traces d’un éternel mouvement dans cette atmosphère lourde, vite effacées par une brume stagnante, ou par l’eau qui monte. Plus loin, à l’embouchure d’un bras du Pô, il y a un pan entier d’arbre mort de plus de trois mètres planté dans la vase. Il se maintient dans un équilibre étrange qui fait deviner la profondeur du sable ; on pourrait s’y suspendre sans que l’arbre ne s’affaisse ; ou peut-être s’y enfoncerait-on.

      Il y a le bruit des oiseaux qui arrive par vagues, si pépiant qu’il pourrait nous emporter avec eux.

      Et puis il y a Paolo assis sur le ponton, qui redresse difficilement son dos rond en prenant appui sur ses deux bras raides, le regard enfoncé. Les années de soleil ont creusé la cavité de ses yeux. Ils sont voilés d’une seconde peau luisante qui brille même à l’ombre, comme les yeux d’un poisson. Il a des cernes foncés. Sa chemise bouffante ne masque pas ses côtes saillantes. Un souffle d’air fait voler ses rares cheveux clairsemés d’un brun brûlé qui vire au blanc. Son crâne lisse est parsemé de taches sombres, il a la brillance d’un galet mouillé. Le pourtour de sa nuque est plus fourni. Les cheveux s’y assemblent en petite touffes humides et descendent en dessinant des pointes sculptées par la sueur. Peut-être que sa nuque a le goût de l’effort, un goût salé, un peu aigre-doux. Le pantalon est trop grand, surtout depuis que Sylvia ne prépare plus de repas. Les poches sont larges, avec des bords d’un brun lustré ; les pans sont retroussés. Son pantalon est aussi épais que les sacs suspendus dans sa cabane derrière lui, mais il arrive à remonter le long de ses jambes frêles l’épais anneau de tissu roulé jusqu’en dessous des genoux. Le pantalon est propre ; des taches persistantes sont inscrites dans le textile ; Sylvia l’a lavé avec d’autres vêtements, comme à l’accoutumée, le samedi dernier. Paolo regarde dans la direction de la petite dune de sable qui émerge à sa gauche. Il s’y verrait bien allongé un jour de ciel voilé pour y faire une sieste. Ce n’est pas la première fois qu’il se le dit et pourtant il ne l’a jamais fait. Même les soirs de pleine lune quand l’eau huileuse aux reflets bleu métalliques se retire dans les canaux qui alimentent les rizières. Le sable doit y être si souple. S’y allonger. Regarder le ciel, immobile, pour voir les oiseaux migrateurs passer, une dernière fois, avant le grand départ.

      Sylvia, les deux poings sur les hanches, l’appelle avec une petite voix gaie et volontaire. Elle sait qu’il va faire chaud cette après-midi. Elle a tranché des rondelles de pancetta et réchauffé le risotto de la veille qu’elle a arrosé d’un peu de citron. C’est un repas fastueux. Des oignons frémissent dans la poêle. Un verre de vin rouge est posé sur la table. Il se retourne. Non. Sylvia n’est pas là. Comme dans un mauvais rêve, il lui arrive parfois d’avoir envie d’être pincé pour retourner de l’autre côté. Mais rien n’y fait. Un verre où stagne un fond couleur sang traine sûrement encore sur la table. Et d’autres verres aussi avec des dépôts qui craquèlent. Sylvia est encerclée de terre fraiche. La mantille de dentelle qui couvrait sa chevelure dans l’église sent sûrement encore la lavande. Les songes d’une vie éloignée de ses propres songes ont dû circuler dans sa tête ces derniers jours. Sans doute lui a-t-elle trouvé moins de défauts depuis qu’elle était affaiblie. Mais il est difficile de savoir ce qu’il se passait dans la tête de Sylvia. Encore plus difficile la veille de sa mort, tandis que le masque de la vie s’effaçait. Désormais, Dieu veille sur elle. Dieu et Sainte Marie dans la petite église de Madonna di Luzzara, la petite église en pierre dans laquelle ils se sont mariés. C’est une toute petite église qui a juste assez de place pour les villageois. Une promiscuité à la vie à la mort. Sous la porte principale, Saint Christophe portant l’enfant Jésus.

      Tout est allé si vite. En moins de quarante-huit heures, elle a reçu l'extrême onction. Une messe a été célébrée à l’église, puis elle a été enterrée dans le petit cimetière à côté. Il a fait si chaud. Le curé a loué son caractère travailleur malgré sa petite santé. Elle avait entre ses mains jointes la croix en bois qu’elle avait reçue pour son baptême. Elle était accrochée sur le mur au-dessus du lit conjugal. Paolo l’a décrochée pendant la veillée la nuit dernière et l’a posée sur son buste.

      Personne ne sait si cette église date de l’époque médiévale ou si elle a des origines antérieures. Elle a des origines mystérieuses même si beaucoup de familles sont installées ici depuis des générations. Personne ne sait. Aucune église n’occupe le cœur de Paolo avec la même ferveur que celle-ci. Ce n’est pas juste lié aux évènements qu’il y a célébrés, c’est aussi parce qu’il y recueille des oracles quand il y va seul pour savoir quelle direction prendre dans les moments de doute.

      Paolo est content d’avoir décroché cette croix que Sylvia tient entre ses doigts raides. Il avait hésité. Il reste au mur de la maison une trace en forme de croix au-dessus du lit conjugal. Juste au-dessus du visage de Marie, sur une fresque de l’église, il y a une auréole d’un jaune d’or. Tout autour, cette auréole irradie une lumière du même jaune que celui qu’a laissé la croix sur le mur. Cette coïncidence est la preuve qu’il a pris la bonne décision en décrochant cette croix. Une toute petite étincelle vient de s’allumer. Il est trop abattu pour l’accueillir. Plus tard, cette petite étincelle crépitera quand il sera loin des autres.

      Sur la fresque centrale du chœur, seul ce jaune et le jaune d’or ont survécu, les autres couleurs se sont affadies. Quelques couleurs ont même disparu, mettant à nu des pans entiers de mur où l’humidité persistante dessine des auréoles de couleur brune. Paulo a sorti ses belles chaussures, il les a portées dans un sac. Il a emprunté la route de Gozzano en sandales ; puis, arrivé devant l’église, il s’est assis sur un banc en pierre à côté duquel un merle sautillait. Il a suivi des yeux le merle puis a enfilé ses chaussures et est rentré dans l’église où tout le monde l’attendait. Personne ne comprenait pourquoi il avait disparu juste après la procession funéraire. Il est allé chercher ses chaussures a dit Léda, sa belle-sœur, la sœur de Sylvia. Il les regarde à présent assis devant l’autel. Il trouve incongru de porter de belles chaussures, un jour comme aujourd’hui.


      Il ne lève pas les yeux. Il fixe son attention sur ses pieds et il repense à cette croix. Il a des idées encore plus incongrues qui le travaillent. Il pense à la digue sur la rivière qui retient l’eau. Elle va bientôt céder. Désormais, il sait qu’il a pris la bonne décision en décrochant la croix. Et dans son élan, il pense qu’il a aussi raison de quitter la maison, parce qu’il va bientôt quitter cette maison. Est-ce que si la digue cède, tout le village serait emporté ? Il en a presque envie. Personne n’a quitté le village avant lui. Si la digue cède, il aurait une bonne raison de quitter le village.

      E poi l’eternita gloria , In paradisio

      Le curé l’a rejoint dans ses pensées pendant que Paolo fixait le sol. Paolo lève son regard humble et brillant en direction de l’autel. Le curé continue son sermon en redoublant de ferveur. Les autres villageois plongent dans leurs mains jointes, les yeux fermés pour ne pas revoir tous les moments où ils ont perdu leur sang-froid, tous les moments où ils ont attaqué Paolo. Ce jour où ils ont brûlé son fenil. Un enfant à sa droite a le front appuyé sur le banc d’en face. Paolo se remémore son jeune âge, quand par les journées de forte chaleur pendant la messe du dimanche, il échappait à la vigilance de sa mère pour aller coller son front sur un mur de la nef de l’église. Il retient dans son souvenir cette fraicheur qui le calmait davantage que le sermon du curé.

      Sylvia est présente dans son esprit, encore plus que quand elle était là. C’est comme ça, il a entendu ses aïeux parler de ces apparitions. Les morts ne disparaissent jamais. Ici, la géographie rend chaque deuil infiniment supportable. Les saisons passent, et le Pô charrie avec lui les limons fertiles des hauteurs des Alpes, puis dépose ses résidus dans les canaux creusés pour irriguer les rizières.

      Paolo repense à la digue.
      Et si la digue cédait ?

      Le curé a fait un sermon où il prônait la paix, la prospérité et le bon usage de chaque effort pour faire accoucher cette terre même si le travail est dur. Comme Sylvia jadis. Il faut prendre Sylvia, cette Sainte, comme exemple. Le curé a appris à ramollir son sermon quand les tensions montent et à les durcir quand ses intérêts sont grignotés. Souvent les tensions montent en même temps que l’eau qui coule dans la plaine.

      Paolo a préparé sa petite valise. Paolo est le cinquième d’une fratrie de huit. Sa mère a eu une de ces médailles de Mussolini à la gloire de la maternité. Sylvia n’a jamais eu d’enfants. Ils n’ont jamais réussi à en avoir. La digue qu’ils ont creusée, la terre qu’ils ont semée, exploitée, désherbée, où d’autres familles se sont terrées, les unes après les autres, a été féconde. Assez pour les nourrir et quelques fois il a même fallu recruter des journaliers. Quelques-uns sont venus dans des trains affrétés à l’occasion depuis un village de Sicile, d’autres de villages voisins. Tous étaient pauvres. Tous ont espéré trouver ici de quoi vivre. Paolo a réussi à se nourrir dignement, Sylvia aussi. Et cette digue qui maintint l’eau est comme une barrière qui menace de céder si un jour… Il faut régler son compte à Léda avant de partir. Et si la digue cédait ? Il faut régler son compte à Carlo qui a brûlé son fenil pour se venger de cette terre qui prospérait plus que la sienne. Paolo a refusé de prêter son char à bœuf. Il faisait chaud, les bêtes étaient épuisées. Pas question de les anéantir sur une terre peu féconde, Paolo avait le sens du partage, pas le sens du gâchis. C’est ce qu’il avait répondu. Le lendemain, Carlo a brûlé son fenil. Il a nié bien sûr. Mais il l’a brulé, c’est sûr. Qui d’autre aurait pu ? Avec l’aide des autres, les suiveurs. Il faut être plusieurs pour nuire. La foule est redoutable.

      Devant l’autel, sa belle-mère se tient droite et sombre, toute de noir vêtue. Elle a jeté un voile noir sur la porte de la maison comme le veut la tradition. Paolo devine sa bouche plus sévère que d’habitude. Derrière son voile de dentelle noire, elle marmonne des paroles incompréhensibles. Les autres femmes du village ont le regard ancré dans le sol. Deux femmes au premier rang étouffent des rires nerveux. Ce n’est pas Carla, mais sa sœur, la plus jeune qui a commencé. Carla lui donne un coup de coude pour la sommer d’arrêter mais son buste hoquète également. Les hommes sont graves. Tenue de circonstance.

      Et si la digue cédait ? Paolo aimerait bien que la plaine soit envahie d’eau. L’eau surgit doucement dans son esprit ; puis follement comme dans une vision de la bible.

      Juste une brèche avec une hache. Un coup.

      La première hache s’enfonce mais ne ressort pas. Il en a apportées deux. Il donne un coup plus haut, juste au contact avec l’eau. Cette fois ci l’eau commence à s’infiltrer. Elle s’infiltre avec le bon débit. Il peut s’assoir et voir l’eau monter, progressivement. Tout d’un coup, une planche cède. Puis une autre. Il resterait bien là un moment mais le temps presse. Il entend le sifflement du troisième train. Celui qui annonce le dernier. Il a le temps de remonter le long du rail et rejoindre la gare en se hissant sur une charrette. 


      Il chemine le long de la voie ferrée. Il se retourne de temps en temps comme s’il observait un village brûlé. Il est triste de voir sa plaine partir en fumée. Il imagine de grandes flammes ravageuses qui bientôt seront envahies par cette flambée d’eau. Il repense à son fenil brûlé. Il est heureux.



vendredi 20 octobre 2017

Le Garçon de Marcus Malte (Editions Zulma)


J’ai une certaine fascination pour la première page. C’est un peu comme quand on est invité chez quelqu’un et que l’on évalue en arrivant dans le salon si l’accueil sera chaleureux, sincère, froid, apprêté ou singulier ; si l’on sera embarqué dans une aventure intime ou étrange, fantastique, dans des contrées lointaines, si l’on sera guidé dans l’aventure ou lâché au milieu d’une jungle, si la musique sera claire, douce, entraînante ou dissonante…

      Avec « Le Garçon » de Marcus Malte, j'ai été comblée. Il y a là dès les premiers mots une aventure que l’on a envie de découvrir ; aucune direction n’est claire ; seuls les cinq sens sont en éveil et pour cause : Le Garçon est l’histoire d’un enfant sauvage muet. Il a vécu jusqu’à la mort de sa mère au milieu des arbres dans le sud de la France. Alors qu'elle rend son dernier souffle, il emporte son corps au bord de ce qu’il croit, ce qu’elle croyait être la mer, mais qui n’est qu’un étang.

      « Mais ce n’était pas la mer. Juste un échantillon, un ersatz, juste une reproduction miniature. On a les rêves qu’on peut. Quel que fût celui de la femme il n’avait pas l’envergure qu’elle imaginait. Elle est partie en emportant avec elle cette illusion. Mystifiée de bout en bout. Qu’importe, souvent compte davantage l’idée qu’on se fait des choses que les choses elles-mêmes. » (p26)

      Elle reste là au seuil de ce qu'elle croyait être la mer et lui s'embarque pour la vie. On est ensuite entraîné dans un récit initiatique époustouflant d’un garçon innocent qui doit apprendre à vivre dans un monde dont il ne connaît rien à part le goût instinctif de la vie. Il trouvera un père spirituel en Brabek, un lutteur de foire. Il découvrira l’amour aux côtés d’une pianiste Emma. Il sera jeté dans l’horreur de la grande guerre.

      Ce livre est à la fois un récit initiatique et une grande fresque très ambitieuse du début du vingtième siècle. Ce récit nous fait voir à travers le regard vierge du Garçon toutes les absurdités et toutes les horreurs du monde civilisé. Dans ce livre, il y a absolument tous les ingrédients pour faire un bon livre. On y trouve une belle écriture, très poétique tout en étant sobre. L’écriture évolue au cours du livre. On est entraîné par un rythme soutenu ; on y ressent des émotions fortes qui fluctuent entre ravissement et horreur ; on y rencontre des personnages attachants ; on y apprend des choses dans beaucoup de domaines. Il y a aussi un ton dans la narration qui n'est pas le même tout le long du livre et qui nous surprend. Il y a également des pages érotiques d'une grande beauté. J’ai découvert un très grand écrivain que je ne connaissais pas.

      Je me trompe peut-être, mais il est possible que Marcus Malte parle page 26 de ce que l’écriture représente pour lui : une mère adoptive, la mer, la vraie.
« La femme ignorait ce détail. Lorsqu’elle venait s’asseoir ici sur la grève elle croyait faire face à l’infini. Mer : c’est ainsi qu’elle l’a toujours nommée de son vivant. Et dans sa tête sans doute embarquait-elle sur la grande, la vraie. Celle qu’on prend sans esprit de retour. Celle qui ouvre sur le champ des possibles, qui nous transporte en des contrées vierges où l’on peut commencer, recommencer, effacer tout ce qui a été si mal écrit et se mettre enfin à écrire ce qui aurait dû l’être. Et alors à chaque fois se reproduisait le miracle de la petite lueur embrasant ses yeux et son âme. »

      C'est un livre à lire, à garder et à relire. Il est amusant de voir que ce livre n'a même pas figuré dans la liste Galligrasseuil du Goncourt 2016...

Quelques extraits que j'ai aimés même s'il est difficile d'être exhaustif pour ce livre foisonnant :

Du vin, du vin, de haut en bas, dans chaque strate de la société. Nul n’y échappe. C’est l’esprit commun. L’union sacrée. S’il y a une chose qui fait le liant dans la recette de la nation, c’est bien le pinard. Car en plus de tout soigner, de tout guérir, le vin est un breuvage patriotique. On méprise les Germains buveurs de bière. On se défie des buveurs d’eau d’où qu’ils sortent. Le vin seul, seul le vin. Exquise humeur de notre terre prodigue, sel et sang de notre beau et grand pays. Le vin, monsieur, c’est la France. Lever le coude, c’est saluer le drapeau. Dès lors vous conviendrez qu’il n’est plus question ici de mœurs ou de goût, mais simplement de devoir ! (p186)

En tout cas, à le côtoyer elle se rend compte qu’elle ne l’attendait plus, l’espoir elle ne l’entretenait plus, l’avait abandonné, sans adieux, sans éclats, l’avait laissé s’éteindre à petit feu, sans même y songer : un de ces nombreux et discrets renoncements dont la vie se charge à notre insu – sans quoi elle serait invivable. Mais à présent elle s’en souvient. Elle redécouvre son existence. Tout est là : dans les yeux noirs du garçon, dans son regard neuf, dans son cœur béant, dans son innocence, dans son absolue sincérité. Elle aime, elle adore lire pour lui. (p221)

Qu’importe que l’on croie au ciel ou pas, c’est l’amour qui est éternel. L’amour. Rien ni personne ne pourra plus les séparer. Sa voix, jusque-là exaltée, s’étale lentement comme vague mourante. Regarde, dit-elle. Elle désigne la tombe, mais c’est vers elle, vers son visage à elle que se tournent les yeux du garçon. Puis se froncent. Qu’est-ce ? La chaleur ? Une simple perle de sueur, ou bien… Sans réfléchir davantage il tend le bras et cueille du bout des doigts la résine claire, transparente, qui coule sur la joue de la jeune femme. (p242)

Ils courent. Il court. Mitrailleuse à droite ! Courbé, dos rond. Les bras encombrés du fusil, une main serrée sur la culasse, une main sur la crosse. Il ne tire pas. Il court. Sur place ou presque. Comme dans les nuits de fièvre. Tant d’efforts, coûtent chaque pas. La terre grasse qui veut le retenir, qui s’accroche, qui l’aspire, lui suce les semelles. Il faut s’arracher. Un kilo sous le pied, deux kilos. Chaque foulée vaut son pesant de glaise. Il glisse. Il chute. Il se relève. Il court. Il ignore vers quoi. Cent mètres au-delà ce n’est que fumée, et des cerveaux de feu et des gerbes de cette glèbe sale qui jaillissent et s’élèvent et leur pleuvent en grumeaux sur le dos. (p345)

Enfin elle s’assoit, s’adosse à l’émail avec un de ces soupirs qu’arrachent les souffrances délicieuses. Elle ne bouge plus. L’onde un instant agitée, se calme. Le clapotis meurt au long des berges incurvées, et sous la surface claire, étale, le corps de la jeune femme transparaît comme sous le verre d’une gigantesque loupe. Vois : le fond des océans, où débuta l’humaine odyssée, n’est-il pas fait sur le même modèle ? Il y a tout : un banc de sable blanc, un fouillis d’algues brunes au creux duquel se dissimule le rouge corail d’une coquille, et les flancs larges, évasés, l’arche abyssale, et la côte douce qui monte vers les cimes, celles-ci déjà à demi émergées, les dômes fertiles, les îles jumelles, rondes, pleines, nourricières, crevant la poche aqueuse de leurs pointes érectiles pour indiquer le ciel, l’air, …(p486)


Le Garçon, Marcus Malte, Editions Zulma, 2016.







jeudi 19 octobre 2017

Chemin faisant


Cahin-caha, il transportait son gros sac, son baluchon. Non ? Son caddie ? Lui aussi ? Saisi par cette folie, consomme ? Consume ses bras courts qui pourtant se recroquevillent ?

Oui, lui aussi. Rien de futile. 
Rien d’inutile.

Une tête de poupée qui se souvient de la prospérité jadis quand sœurs et frères jouaient tandis qu’il trottait. 
Une montre cassée qui lui rappelle que le temps est court. Qu’il fixe son heure.
Un couteau mal limé cédé par le coutelier qui pouvait subsister.
Une poignée de porte qui atteste que plus de portes que de poignées ; portes closes suffisent à faire le monde.

Un crayon sans mine.

Mais, il suffit.

        Tant d’objets qui rappellent que plus le monde croît, plus les gens ploient.










mardi 17 octobre 2017

Ce cœur changeant d'Agnès Desarthe (Editions de l'Olivier)



Ce roman commence par une merveilleuse première page où le ton est donné : Tout n'est que beauté, la vie est un combat.

Prenez une fille sans amour ou si peu, et faites-lui traverser toutes les turbulences du début du vingtième siècle : l’affaire Dreyfus, la première guerre, la misère, les bas-fonds ; puis faites-lui vivre toutes les étapes d’une vie : la découverte de l’amour, des ruptures, des deuils. Vous aurez alors un récit d'apprentissage très original servi par une très belle écriture piquante et rythmée. Le choix de mots est surprenant et judicieux. Dans ce roman, on est loin des métaphores faciles et des associations de mots vues et revues. Vous serez tour à tour cajolé et brutalisé exactement comme l’héroïne Rose.

"Sa chevelure, libérée, se déploie, hirsute, volcanique et, un instant, elle a l'air idiot d'un diablotin. Sous le poids des boucles auburn, la crinière ploie et plonge enfin dans l'eau. René observe, il réfléchit. Le lac gèlera bientôt. La surface se crispera dès le crépuscule, une soie qui se gaufre." (p10)

Il y a de très belles pages qui décrivent un bébé à la fin du livre :

"L'enfant, comme un bélier, a frappé son crâne contre l'huis de ma poitrine. son crâne n'était pas fragile. Il n'avait rien d'une boîte. Il était opaque et dense comme du bois flotté, saturé de mucus et de rage. Chaud comme une brique mise au feu pour sécher l'humidité des draps" (p269)

Et comme tout est beauté dans ce livre, même le désespoir est beau :

"Vous n'attendez rien de personne. A force, c'est comme si vous n'étiez plus tout à fait humain. Vous persistez comme une branche persiste au bout d'une autre branche. Votre existence ne dépend pas de la satisfaction. Vous êtes sans appétit et, en cela, vous possédez une qualité quasi végétale." (p157)

Je l'ai lu il y a deux ans à sa sortie. J'ai corné pas mal de pages et j'y reviens souvent. Il a été édité depuis en livre de poche.



Ce Coeur changeant, Agnès Desarthe, Editions de l'Olivier, 2015. 


lundi 16 octobre 2017

Le site de rencontres


Tout au plus un doigt. Une courbe, une allure, une lecture, une sculpture. Fragment de soi, d’où naît un émoi.
C'était au mois d'août, il faisait chaud. Les températures avaient grimpé et mon corps déliquescent glissa de mon lit jusqu'au bureau avec une lenteur aquatique.
Il était six heures du matin. Trop tôt pour aller au travail, trop tard pour se rendormir.

Le contenu de ce site de rencontres me laissa perplexe. J'ai repensé à ces photos de magazine de ventes immobilières ou de plaquettes d'hôtel où un fragment de porte ou un coin de table sont mis en valeur. Méfiance. La ruse du pêcheur. Le cadavre de la mouche que l'on croyait tendre, juteuse et croquante. Sèche et craquante. Vide. Une coquille vide. Ou pire, un simulacre.
J'ai rapidement lu la présentation du site de rencontres. Je me suis levée, me suis préparée pour me rendre à mon travail. Et j'y ai évidemment pensé toute la journée, l'inactivité du mois d'août aidant.
A chaque personne que j'ai croisée au bureau, je me suis mise à imaginer quel fragment, quelle partie de son corps elle exhiberait.  Je me suis amusée à isoler chaque membre pour voir si celui-ci était indispensable pour définir la personnalité de chacun. J'ai imaginé Marlène et son décolleté plongeant prenant une photo de la naissance de ses seins. Munie de ma personnalité, Marlène aurait affiché un bout de joue, avec ses petites taches de rousseurs qui s'allument quand elle rougit. J'ai croisé Franck, le gouailleur qui raconte toujours des histoires debout avec un pied sur une chaise. Difficile de concevoir qu’il puisse prendre une photo autre que celle d’une photo en pied. À sa place, j'aurais pris une photo de cette mèche de cheveux rebelle qui retombe sur son front quand il s'agite. J'ai essayé d'imaginer Astrid. Non, là, rien à imaginer. Elle ne pourrait pas s'inscrire sur ce genre de site. J'ai passé la journée à projeter ma personnalité sur le physique des autres et j'ai fini par trouver le concept intéressant.
De retour à la maison je me suis créé un compte sur Discours Amoureux.

-       Age : 35 – j'ai coupé un petit fragment –.
-       Sexe : F.
-       Région : IDF.
-       Musique : Une musique qui vous fait danser : Respect d’Aretha Franklin.
-       Musique : Une musique qui vous émeut : Piensa en mi d'Agustin Lara interprété par Luz Cazal.
-       Musique : Une musique qui vous fait pleurer : Siciliano de J.S. Bach.
-       Cinéma : Un film qui vous fait rire : The Big Lebowski des frères Cohen.
-       Cinéma : Un film qui vous émeut : Parfum de femme de Dino Risi.
-       Cinéma : Un film qui vous fait pleurer : Bambi.
-       Art : Une œuvre d’art ou un artiste qui vous émeut : Gustav Klimt.
-       Art : Une œuvre d’art ou un artiste qui vous fait fuir : Francis Bacon.           
-       Littérature : Un livre que vous aimez lire et relire : Le fusil de chasse de Yasushi Inoué.

J'ai sauvé puis je suis passé à la page suivante :

Choix de la photo : fragment qui vous définit.
Insérer une ou deux photos*.

L’astérisque renvoyait vers une note en bas de page contenant la liste des formats de photos reconnus par le site. J’ai parcouru les dernières photos de vacances avec Adèle et Hélène à Barcelone. J’ai enregistré un bout de photo où je lisse avec les doigts mes cheveux sur le coin gauche de ma tête, photo qu’Hélène avait prise de moi quand je lisais sur la plage. Le fragment que j’ai posté ne montre que mon front plutôt large et mes doigts qui lissent une mèche de cheveux sur fond de ciel bleu vif. On ne voit pas mes lunettes, objet qui me complexe depuis quelques décennies.
Page suivante : formule d'abonnement : Test pour un mois.
Puis, à la page suivante, j’ai donné mon adresse électronique, choisi un mot de passe, et enfin je suis passée au paiement. C’était gratuit pour les femmes. J’ai reçu alors un message  de confirmation avec un pseudo que l'on m'a attribué : F0000898IDF.
Est-ce que cela signifie qu’il n'y a que 898 abonnées en Île-de-France ? Bon, en même temps avec un procédé de recrutement tel, il y a de l'écrémage. Ça me plaît assez finalement, ce mode de sélection.
Premier message le lendemain matin dans ma messagerie électronique.

Vous avez reçu un message de H0000345IDF.
Veuillez vous connecter pour accéder au message.
L'équipe de Discours Amoureux, vous souhaite une bonne journée.

J’étais fébrile. Première fois que je m’adresse à un site. Cela fait des années que je me donne en amour en espérant à chaque fois trouver quelqu’un qui s’abandonne autant que moi. Et je n’ai jamais trouvé. Enfin si, mais ce n'était jamais le bon. Là, la formule me paraît intéressante. Ce ne sera plus des vannes ouvertes qui déversent de grands flots d’ivresse amoureuse. Je vais comptabiliser les bons points et offrir des gouttes avec une pipette de pharmacienne. Juste quelques gouttes. Si les gouttes sonnent creux, si la cavité de son cœur est vide, alors j’arrête.  Sinon je laisse couler un petit filet, peut-être même un débit franc avec un roucoulement d’eau velouté, voire une petite ébullition comme à travers ces tiges de bambous de fontaines japonaises.
Voilà. Je vais compter les bons points, scientifiquement. Finie l'attente de l'alchimie qui prend, du coup de foudre, du truc inexplicable. Et indéfinissable. Fini l'histoire des phéromones, et du regard qui plonge. Je vais au gré des trouvailles observer chaque fragment et classer méthodiquement, comme une comptable. Point de faux pas. Je me sens libérée tout d’un coup. Pour une fois que j’ai l’impression que la technologie moderne et ses segments de programmes informatiques me viennent en aide. Peut-être même qu’après ça j’y prendrais goût et je me créerais un compte Facebook. Car bien entendu, les romantiques, les tempéraments de feu, les tactiles, les authentiques dont je pense faire partie, n’ont pas de compte Facebook.
Je me sentais ragaillardie par cette trouvaille.
Evidemment je n’étais pas dupe. Mon contentement affiché était plus motivé par l’émergence d’une expérience humaine inespérée au mois d’août que par la certitude de dénicher une perle rare.
Je me suis connectée, j'ai vu son profil et la photo associée. Il semblait avoir pris la photo lui-même avec sa main droite. Curieux qu'il n'ait pas puisé dans son archive de photos comme moi.
 On y voyait une main – la gauche – posée sur une table peut-être en ébène, la paume tournée vers le bois. Un bois sombre très nervuré, en contraste avec la main posée dessus parfaitement lisse, robuste, aux doigts bien bâtis et que l'on devinait joliment galbés. Les doigts étaient arrondis, l'index était légèrement relevé et la  main trahissait une certaine assurance.
 L’index ne désignait rien de particulier, il n'avait pas cette raideur qu'ont les index accusateurs. Il avait plutôt un geste sûr, pointant la bonne direction, comme une aiguille de boussole qui sait retrouver le nord où qu'elle soit. La main semblait reposer depuis longtemps, et pourtant on devinait le sang qui refluait dans les veines à peine visibles. Toute la nuit, j'ai repensé à cette photo, et j'ai cru entendre les palpitations de son cœur. Dans le noir. Quand j'ai rallumé, j'ai entendu le voisin du dessus marcher sur le parquet.
Je l'ai vu s'avancer d'un air hésitant. Grand, très grand. Plus de deux mètres, je crois. Tellement grand, que les gens qu'il croisait osaient à peine le regarder comme on évite de dévisager, par bienséance, une personne au physique curieux.
Du haut de mon mètre cinquante-cinq, évidemment, j'étais habituée à d'autres échelles de grandeur.
Il était un peu voûté, une légère bosse de bison avait fait son apparition. Nous avons marché le long d'une allée boisée. J'ai senti qu'il contrôlait ses enjambées pour ne pas me voir galoper à ses côtés. Nous avons bavardé sur un banc le long de l'allée. D'abord timidement. Puis il a commencé à me contredire, puis à se dévoiler.
Il aimait beaucoup lire. Il était accordeur de pianos et pianiste amateur. Enfin accordeur de pianos, c'était avant. Maintenant il est accordeur de bibliothèques. Il  occupe cette fonction depuis quelques mois pour soulager son dos, et sa conscience. Parce qu'il avait passé beaucoup de temps dans les salons des clients chez qui il accordait les pianos. Et il avait senti un goût d'inachevé quand il quittait un appartement, une fois le travail accompli.
Au début il avait cru qu'il avait bâclé son travail. Puis il avait compris. Il avait remarqué que bien des bibliothèques étaient dissonantes. Elles causaient des souffrances physiques chez leurs propriétaires : maxillaires serrées, nuques raides.
Il leur fallait un accordeur de bibliothèques.
Et que fait un accordeur de bibliothèque ? Il leur apporte la diversité nécessaire pour que leurs lectures soient dans l'ensemble à la fois complémentaires, harmonieuses et concordantes.
Il gardait toujours chez lui quelques pièces indispensables qui souvent manquaient, puis complétait en fonction du goût de ses clients et de la disposition des livres. Il remettait devant, sur le premier plan, les livres à relire. Il classait, enlevait, rajoutait des livres pour harmoniser le tout. Il ventilait les piles de livres stagnantes – les plus difficiles à trier –, celles qui attendaient, penaudes, dans un coin de pièce depuis plusieurs mois. Il ne négligeait pas les détails esthétiques. Quand il avait un peu de temps, il repassait délicatement la première et quatrième de couverture. Il triait et fignolait en fonction de son degré d’attachement au client. Il laissait traîner un bloc de petites feuilles adhésives quand les livres contenaient trop de pages cornées. Parfois, il arrivait même à mettre ensemble un livre et une partition de piano, ce qui le plongeait dans une extase ineffable.
Il revenait une fois par an pour rétablir l'équilibre. Il s'était fait une réputation assez vite, et son expertise rare était recherchée dans l’univers des lecteurs avertis et des bibliophiles.

Nous nous sommes levés et il a marché normalement. Je lui ai attrapé le coude pour suivre son rythme. J'ai repensé à une toile de Chagall où la femme vole à côté de son amant. Il a commencé à pleuvoir un tout petit peu. Puis plus fort, alors nous avons couru chez lui. J’étais trempée. Il m’a tendu une serviette, a ouvert la fenêtre et a préparé du thé.  Puis il m’a demandé si un peu de musique me ferait plaisir au moment où mon regard s’est attardé sur son piano. Il a joué le prélude de la goutte d'eau de Chopin.
Je me suis assise près de la fenêtre. J’entendais les cordes d’eau qui se disloquaient au contact de la chaussée.
Il était assis sur une chaise basse comme Glenn Gould et il s'est emparé du piano avec avidité comme Glenn Gould. Un instant j'ai cru qu'il avait oublié que j'étais là. Il s'est retourné, est sorti de sa torpeur et m'a demandé si je pensais que l'on pouvait s'accorder. Je n'ai pas répondu. Tout cela me semblait tellement rapide que j'en avais le souffle coupé. 
J’ai refermé la fenêtre, parcouru du bout des doigts un rayon de sa bibliothèque.
Le mieux, c’est qu’il vienne voir ma bibliothèque.
Demain ?

dimanche 15 octobre 2017

L'art de Perdre d'Alice Zeniter (Editions Flammarion)

Très chère Alice Zeniter,

    Je viens de finir votre livre « l’art de perdre ». Je vous avoue que j’avais peur d’acheter un énième livre écrit pour panser les blessures morales de notre pays, mais mes craintes se sont vite évanouies. 
    J’ai aimé votre livre parce qu’il a pris vie dès la lecture des premières pages. C’est tellement rare qu’il m’a paru important de vous le dire. Ne pas chercher à plaire. Ne pas se plier au regard des autres. Voilà une tâche bien difficile que d’écrire sans chercher à plaire quand on a atteint une maturité d’écriture comme la vôtre. Votre histoire est bien documentée mais ce n’est pas suffisant pour faire un bon livre. La documentation nombreuse dont nous sommes abreuvés pousse beaucoup d’auteurs à écrire des livres épais, plein de détails, dont aucun ne reste dans la mémoire une fois le livre refermé. Cette littérature sans émotion abonde sur les  étals des libraires. Le vôtre présente des personnages attachants, qui ont une chair. Quelle meilleure manière d’entrainer un lecteur dans une histoire que de le laisser cheminer avec un cœur qui gonfle de page en page ? (Voilà une belle définition d’un livre page turner : Un livre page turner est un livre où le cœur du lecteur gonfle de page en page.)


Très chers lecteurs,

    Vous l’avez compris, ce livre est un livre qui marquera cette année 2017 et probablement les suivantes. Oubliez les promesses de recherche d’identité, de grande histoire dans la petite histoire, ou alors est-ce l’inverse… Ici, on ne nous raconte pas d’histoires, on nous fait un récit humain qui nous touche tous. Le récit est déployé avec précaution ; chaque détail important est regardé à la loupe.  La seule conclusion que l’on peut tirer de ce livre, une fois refermé, c’est que l’important c’est d’écrire l’oublié ; il n’y a plus lieu de s’indigner, d’accuser, de se repentir. L’important c’est d’écrire.  C’est tout un art que « L’art de perdre ». 

L'art de perdre, Alice Zeniter, Editions Flammarion, 2017


samedi 14 octobre 2017

Les marrons grillés


Aujourd'hui, marrons grillés. Je leur tranche la lunule. Je les jette un à un sur le feu. Ils roulent d’un demi-tour puis se fixent sur leur partie charnue fraîchement taillée. Un parfum de terre chaude, sucrée et moelleuse embaume au-dessus de la poêle. Je m'en approche. J'attrape une pincée de gros sel et je parsème la poêle de ces petits grains magiques. La coque craque sous la chaleur. Les petits grains magiques sont propulsés ; ils crissent sous la pelle en bois. Les marrons frottent leur peau lisse contre les gros grains de sel aux angles aigus. Ils brillent.

       Pendant qu’ils grillent, je les surveille, pour que chaque face soit dorée. Ils ne sont pas bien dociles avec leur forme arrondie. Ils roulent pour se repositionner sur la face déjà bien chaude, brûlante. Que ne ferais-je pour leur apprendre à présenter au feu chaque ligne de leur corps, pour m’offrir un teint uniforme. Je continue à préparer l’assiette. Elle est de forme ronde, au contour irrégulier, légèrement creuse. Elle est en terre cuite avec des couleurs bleu azur comme le ciel quand il me réchauffe la peau. Je l’ai acheté en Provence. Je dépose au centre une coupelle avec du beurre. Encore une pincée de sel sur le beurre.

       La coque se décolle. Je vérifie. Sont-ils tous cuits ? Je commence par en prendre un, dans la poêle directement. Vite avant qu’ils ne noircissent. J’éteins le feu. Je jette le marron dans l’assiette et me hâte de l’ouvrir même si mes doigts brûlent. Le marron se sépare en deux. La première moitié tombe dans le beurre tandis que l’autre s’en va quêter des grains de sel dans l’assiette creuse. Le beurre fond. Le marron est à point. Je verse le contenu de la poêle dans l’assiette en terre cuite.

       J’allume la radio et je m’installe avec mon assiette sous le rayon de soleil qui inonde la table. A la radio, une émission culturelle. Un philosophe parle de Confucius. Citation de Lao Tse : Il faut être comme l’eau. Les marrons sont dans l’assiette en face de moi. Je récupère la deuxième moitié qui laisse des traces de beurre sur mes doigts. Je tâte les marrons, les retourne, les dispose pour vérifier qu’ils ont tous une belle couleur. Quelques-uns sont tachetés de traces de beurre. Ils luisent comme sur la surface lisse d’une eau nichée dans un sentier de montagne.

       Je mange tous les marrons.

      Quand je mange le dernier marron, je suis surprise de voir de la fumée s'élever entre les deux moitiés. J'observe la fumée comme sortie d'un songe.

       Les enfants rentrent par la porte de la cuisine.

       —Tu as mangé tous les marrons ?

       —Ouuuiiiii…

       D’un oui tellement langoureux, comme ils n’en ont jamais entendu.

       Je me sens bien.








La douce indifférence du monde de Peter Stamm traduit par Pierre Deshusses (Editions Christian Bourgois)

J’ai écouté sur le site de France Culture l’émission d’Arnaud Laporte qui parlait du dernier Peter Stamm. Son équipe se disputait sur l’h...