mardi 19 décembre 2017

Le buveur de lune de Goran Tunström traduit par Marc de Gouvenain et Lena Grumbach (Editions Actes Sud)


Voici un livre que j’ai récupéré sur les étagères de mon futur appartement et je me dis donc qu’il va nécessairement m’apporter beaucoup.
Après avoir avalé toutes les lunes poétiques de la terre, l’auteur Goran Tunström déverse dans ce livre à nos pieds des idées scintillantes, des notes de musique, des grondements, de grands débats philosophiques menés avec humour, des rayons de soleil sur une terre râpée comme une lune, des parfums enivrants et beaucoup de repas proustiens : soupes de mûres et poulet piri piri, chèvres frits à la sauce au basilic (à tester sans plus attendre à cette saison avec une vinaigrette au basilic).
Ce livre retrace l’histoire d’une relation entre un père fantasque et son fils. L’univers créé par Goran Tunström est émaillé de débats philosophiques très drôles sur la musique échangés à bâtons rompus, de situations diplomatiques rocambolesques (une histoire sur la présence du raifort au Nigeria m’a beaucoup fait rire), de pensées philosophiques sur le sens de la vie si vraies et si amusantes. Il faut bien vivre dans une contrée où l’hiver est rude pour accoucher d’un livre pareil ! A n’en pas douter, la littérature nordique est un excellent antidote à l’hiver !
Dans une deuxième partie du livre, l’humeur de l’auteur se déploie sur un autre registre quand c’est le père qui prend la parole. L’histoire de cette relation père-fils est menée avec moins de drôlerie. Le narrateur, le fils, est confronté à la personnalité exubérante de ce père. Il n’y a personne pour contrebalancer le poids de ce père certes très attachant au début du livre, mais dont l’égocentrisme croissant finit par  porter ombrage à son fils. Le flux de paroles que déverse ce père cache bien des secrets, bien des non-dits. Il n’y a pas de mère, juste une mère fantasmée, mais en fin de compte comme « tout ce que nous vivons n’est que divagation de l’esprit », c’est une flamme qui porte le fils, faible et vacillante. Ce père si exubérant mis au placard dans son travail et par son fils perd le goût de la vie et on le voit sombrer dans  une mort lente. Après avoir été décrit comme étant un grand jouisseur, un grand dévoreur, on ne comprend pas très bien cette évolution mais petit à petit, on comprend pourquoi ce père déploie tant de mouvements, pourquoi le dialogue entre lui et son fils tourne à un impossible dialogue.  
Le thème qui sous-tend ce livre et hante l’auteur est certainement résumé dans la phrase « On peut vivre ensemble pendant des années, pour s’apercevoir un jour qu’il ne s’agit pas de nous, mais de quelques qualités rassemblées au hasard et fourrées dans le même sac, simplement parce que la route sur laquelle on s’est rencontrés était étroite et bordée de profonds précipices. On croit qu’on aime, quand on aime… »
Ce livre est une vraie source d’énergie vitale pleine de poésie et pleine d’humour. L’auteur a une imagination décomplexée et explosive qui sait transcender tous les excès dont la nature nous a dotés. Comme chez Gabriel Garcia Marquez, le désir et la nostalgie sont joyeusement servis par un récit teinté de notes magiques. 
Il y a un passage qui se déroule à Paris dans la librairie anglophone d’Odile, rue Princesse qui a fermé depuis.

Quelques extraits :

"Certains étaient grands et bruyants, d'autres petits et scintillants de couleurs ; il y avaient ceux qui se prétendaient toujours de retour direct d'une guerre et ceux qui avaient dégotté leurs informations dans les bouteilles de whisky des bars d'hôtels. Il y avait celle qui ressemblait à une monitrice d'institution religieuse et qui, en trois langues, avait aimé des chefs guérilleros, et la concubine d'un président, toujours détentrice d'informations de première main issues directement de la première chambre à coucher du pays, il y avait celui qui prenait de préférence une année sabbatique sous une pluie de balles, suivant la devise de Nietzsche : "Si tu n'as pas de goût pour la vie, mets-la en jeu et tu retrouveras le goût de vivre.""

"Mais je le devine : tous ces repas étaient des tests. Il goûtait, répétait, se préparait au Grand Repas, le jour où elle, celle dont je ne connais pas le nom serait assise en face de lui et prononcerait la réplique que j'allais moi-même entendre un soir : "What is the name of this wonderful fish ?" Car, comme le dit un jour papa : Il y a longtemps, dans un rêve peut-être, on m'a promis une rencontre avec le Toi Absolu : une femme de grande beauté, sage et en appétit sexuel, et chaque fois qu'une femme est devenue humide contre moi, j'ai pensé que cette fois, cette fois la vie allait enfin me révéler son sens profond, son but absolu."

"On peut dire beaucoup sur la poésie de ses différentes manières d’être exprimée dans le cadre d’un poème- ce masque affrontant le vide, cette preuve merveilleuse de la surabondance de grandeur dans toute œuvre humaine. La poésie crée le monde, car le monde ne devient visible qu’après avoir été nommé. C’est par l’intermédiaire de la langue qu’il se met à bouger, qu’il devient un processus auquel nous prenons part. La véritable poésie donne de nouvelles dimensions au monde. Elle est invitation au voyage, tout comme elle nous invite à contempler calmement le continent mystérieux de ce qui est en nous, elle est avant tout –j’ai lu ça quelque part- une œuvre d’amour. "

" La certitude est une impression étrange. Elle remplit toutes les cavités du corps d’une énergie nouvelle et précise les objets qui vous entourent, donne à leur contour une netteté étonnante. Le corps réclame de l’action, comme s’il lui fallait sortir de lui-même, l’hésitation n’a plus de place, les sens récupèrent tout ce que durant longtemps ils ont laissé en friche. Des idées nouvelles peuvent être fragiles, mais elles embrasent le corps."

"Non, ses mots n’étaient pas de grands personnages. Ils rimaient bien ensemble, et pourquoi n’aurait-on pas le droit de présenter en vers sa vie onirique, ses labeurs amoureux avortés ? Une rime est comme un comprimé d’aspirine : quand la métrique fonctionne, qu’une rancœur peut s’accorder à un cœur, et une tête à une fête, alors bien des tensions se relâchent. Au-delà, que la méthode poétique de mon père fût l’éclectisme n’était pas un secret, même pour lui."



Le buveur de lune ; Göran Tunström ; Editions Actes Sud ; 1999.



dimanche 17 décembre 2017

L'invasion du désert d'Eric Marty, à partir de photographies de Jean-Jacques Gonzales (Editions Manucius)



Quand j’ai commencé ce livre j’ai eu l’impression de retomber en enfance, quand mon grand-père me disait : « Attention, je vais te raconter une histoire », sauf qu’à cette époque, son jardin recelant de plantes et de lutins tenait lieu de décor. Ici, on contemple par la fenêtre un paysage sec lunaire, que des cailloux séculaires peuplent sans que le moindre souffle de vent vienne instiller un changement. Rien ne bouge. Dans la pièce, depuis la fenêtre, le paysage morcelé dévoile des formes difficiles à circonscrire. Un couple observe cette scène derrière une fenêtre et Eric Marty nous livre leur conversation. Ce couple réveille des scènes sous nos yeux pendant que l’eau d’une marmite, d’où surgit tantôt un oignon tantôt une patte de poulet, bouillonne dans l’âtre. 

       Voici pour le début de l’histoire.

     Ce récit est mené de façon très originale. Les sensations brillent par leur intensité, vous emportent ; puis un arrêt, une impression photo, le temps de reprendre son souffle. Une image ponctue un univers de sensations floues qui prend subitement forme, un peu comme une danseuse vêtue de voiles transparents fait des arabesques, puis s’arrête le temps d’une figure, et reprend sa danse en tournoyant. Le mystère qui entoure une photo prend une forme définissable, tout en restant mystérieusement enchanteur.


      L’écriture d'Eric Marty, malgré l’âpreté et le morcellement du paysage, est sensuelle, dense. Elle est menée avec une économie de dialogues et pourtant tant de choses se passent. On imagine des gestes lents. On imagine une histoire entre deux êtres sensibles qui se passe de fioritures. On imagine une histoire avec au loin une civilisation qui existe, qui s’évanouit dans l’horizon, et tout près, des cratères sur la face sud de la maison, qui pourraient accueillir des tombes. On ne sait pas si ce sont les arrivants ou les résidents de cette maison qui y seront ensevelis. Peu importe, seule la photo restera.

      La photo dans ce récit revêt plusieurs rôles. Elle semble avoir une vie plus longue qu’une vie humaine ; elle est dotée d’un pouvoir presque supérieur. Elle établit la distance adéquate pour comprendre. La photo est purificatrice. Vidée à sa surface de tout être humain. Elle ne contient même pas d’arbre dans son cadrage et quand elle cadre un arbre, elle le centre jusqu’à ce qu’il devienne flou. Tout ce qui est périssable disparaît. Selon que l’on voit de très près ou de très loin.

      A ces photos lunaires crépusculaires qui pourraient remonter à l’origine du monde dans un cadrage naturel sans équivoque, le narrateur oppose des photos d’actualité au cadrage précis où le regard est poussé à conceptualiser une réalité plus nette, plus cruelle. Les cratères qui épousent la forme d’une tombe des pages précédentes, le paysage crépusculaire, continuent à hanter nos esprits. On voit des hommes, le visage écrasé, des hommes qui se battent pour des histoires d’accès au territoire, et on ne peut pas s’empêcher de revoir ces photos lunaires dont notre esprit est bien imprégné prendre le dessus et nous signifier l’absurdité du monde dans lequel nous vivons.

      Encore une jolie pépite que j’ai découverte cette semaine, pendant laquelle j’ai eu la main plutôt heureuse dans mes choix de lecture !



Quelques extraits:

« Je suis à côté de l’âtre.
Les herbes aromatiques tournaient en multiples tourbillons jusqu’à creuser la surface de l’eau et la rendre épaisse, profonde, et presque noire. J’ai plongé précautionneusement, et une à une, les cinq pattes de poulet dans la marmite. Elles ont aussitôt disparu tandis que par compensation un bel oignon blanc a lentement émergé, puis après avoir dansé quelques instants sous mes yeux, s’est évanoui à son tour. » (p11)

« J’ai pris mon Leica. Je l’avais placé tout contre le verre presque translucide, maintenant que j’avais pris soin de décrasser la vitre avec un mouchoir humide. L’objectif était vraiment collé au carreau. Je visais l’arbre, au loin. Sur l’écran tactile derrière le boîtier, on voyait l’image bouger, grossir, s’étendre, se faire soudain fixe ou floue. Avec le pouce et l’index, je l’étirais, zoomant sur un détail, un relief, une ombre, puis je la rétrécissais comme on relâche une proie insignifiante ». (p20)

« Là, il faut prendre la plus petite des routes. Ni à gauche, ni à droite, ni en face, mais en oblique, passée une petite dépression, et vous n’êtes plus très loin alors du marché dont vous devinez l’existence sans même y penser. » (p30)
« Je la regardais par le viseur, puis sur l’écran au dos du Leica. Son corps construisait le cadre. Je jouais avec la distance, l’obscurité, la clarté. Je la voyais imperceptiblement moduler son corps sur des spirales, des cercles, des cubes. » (p60)

« Elle avait perdu, comme ses semblables, le sens de son cours, s’écartant de son propre flux, de l’influx premier, de sa dynamique vitale, attirée par une planète – la Terre – dont la puissance magnétique l’avait aimantée, captivée, et qu’elle avait rejointe pour y mourir, pour oublier, maintenant qu’elle était sur un sol et partiellement enfouie en lui, jusqu’à l’idée qu’elle avait été jadis en mouvement, et à une vitesse si vertigineuse qu’elle se situait d’une certaine manière hors du temps. » (p65)

L'invasion du désert, récit d'Eric Marty, à partir de photographies de Jean-Jacques Gonzales ; éditions Manucius ; 2017.

mercredi 13 décembre 2017

Je fus homme autrefois de Sarah Taupin (Editions Lunatique)



Cinq nouvelles qui pourraient être des contes, des légendes… une vision du monde. Au choix. Dans des huis clos intimistes, on plonge dès les premières phrases dans un univers violent ou étrange et douillet où la cruauté guette, pas si loin, parfois à portée de main, parfois surgie d’une main qui pétrit le pain.

      Ce livre contient cinq nouvelles aux dénouements à la fois violents et doux comme si la fin tragique était en soi une fin heureuse dans un monde tragique. Ces nouvelles fourmillent d’une imagination à la fois fertile et exotique et d’une écriture poétique et relevée menée par une habile conteuse.

      Dans la première nouvelle, celle que j’ai préférée, une victime meurt dans un élan éblouissant de vie. Dans l’avant-dernière nouvelle, c’est la prise de conscience du temps qui fuit qui cause la mort d’un homme au moment où il achève la reconstruction d’une vieille ruine.

      Voici donc un petit crochet intéressant en cette fin d’année, une jolie découverte, une invitation à s’embarquer dans des histoires où surgissent des scintillements, des éblouissements dans un monde si cruel et si injuste, dans un état d’esprit… résigné ? Non, juste lucide, combatif et armé.

       Quelques extraits :

"J'ai possédé des filles magnifiques, enlacé des corps somptueux, malaxé des cuisses et des seins sans pareils. Mais, aujourd'hui, je suis fatigué de ces éternelles prunelles myosotis, des jambes fuselées et des sourires-soleil que chapeautent des œillades assurées. Ils ne me subjuguent plus - pire : ils me lassent-, et me voici comme un enfant exalté qui, après avoir vu la mer pour la première fois revient blasé de ses premiers bains."

"Je suis peut-être amer et bilieux, mais crois-moi, Haïtsiou, ce n'est pas moi, le bouc de bois, qui cette nuit perdis la raison et tombai en disgrâce. Je connais depuis des siècles les folies et les miracles de ta race ; ce sont les premières qui lestent vos balances, et vos bonnes actions, quoique délicates et douces comme les plumes d'un oiseau-mouche, ne pèsent pas plus lourd que ce qui est permis par ce nom."

"Sa belle Ophélie, heureuse, blanche comme les lys, courant sur la chaussée en hochant sa tête minuscule... Puis l'enchaînement fatal : Ophélie qui échappe à sa surveillance et, innocente, traverse la route sans regarder à gauche. L'impact. Le bruit sec des os concassés. Et sans un cri, son corps de lait projeté sur le trottoir suivant l'orbe d'un élégant arc de cercle."

"Etienne tapait sur les clous de petits coups réguliers qui dans l'air faisaient claquer des bruits ambigus : d'une part le tintement de clochette de l'étain frappé, et d'autre part un timbre plus grave, celui du bois sur lequel dérapait parfois le marteau ; ces deux sons amplifiés par la rotondité de la tour s'entrechoquaient tel un claquement de dents."






Je fus homme ; Sarah Taupin ; Editions Lunatique ; 2017.

dimanche 10 décembre 2017

Mes vingt ans, le début de l'âge d'or (chapitre X). Le parfum qui irrite



Paris. Hiver 1955-56.


Priscilla tient un répertoire de vocabulaire depuis qu'elle a pris des cours de français à New-York. Parfois elle se surprend à parler seule tout haut en français dans sa chambre, et elle commence à en connaître suffisamment pour lire un journal sans avoir à se munir du petit dictionnaire Lilliput que Lawrence lui a cédé. Au début, elle comparait sans cesse les deux villes. Plus maintenant. Elle se promène dans les rues de Paris munie d'un plan. Parfois, elle dessine une façade d'immeuble, un coin de trottoir. L'autre jour, une charrette de fruits et de légumes s'ébranlait sur les pavés mal fagotés. Un enfant qui trainait à côté, une main dans la poche, a glissé l’autre main sous la charrette. La seconde d'après, Le vendeur hélait l’enfant qui courait en dévalant la pente de la rue. Elle le suivit des yeux jusqu'au tournant et saisie par la fraicheur de la scène, s’arrêta, acheta une pomme, la lustra, puis s'assit dans un café pour la dessiner.
      A Paris, elle entend les pulsations sous la peau des immeubles ventrus. A chaque coin de rue, dans chaque quartier, un immeuble croulant ou une illustre réalisation du siècle dernier. Et quand le regard se lève vers le ciel, scrute l’horizon dans les petites ruelles aux bâtiments exiguës, le corps est enserré de dents de muraille de part et d’autre, une bouche ouverte qui expulse les odeurs de poubelles, de bois carbonisé, de volaille fraichement dépecée. Une âcre odeur de sang coagulé. Un souffle de souffre s'échappe d'une fabrique de meubles avec un bruit crissant qui contracte les épaules. Une senteur musquée sensuelle dénude une passante. D
'un envahissant parfum poudreux surgit une femme opulente à la poitrine accueillante. Ici, des effluves de vétiver se frayent un passage depuis le blaireau d’un barbier tandis qu'un parfum nauséeux de choux suspend l'appétit du mangeur aguerri. Un pigeon déplumé ayant trouvé là de quoi se sustenter, un coin où se réchauffer, s'échappe d'un vol trop ample, brisé par la proximité des murs et des obstacles. Priscilla se dit que les frontières physiques comme les événements sont mouvants à Paris, comme des membranes flottantes, et pourtant tout est si stable avec le poids des années. 
      Il y a moins de brèches dans les rues de New York, tout est tranché à la hache comme si les frontières étaient immuables. Quand elle passe de Brooklyn Heights – où habitent ses parents – à Manhattan, les ombres des bâtiments l'ensevelissent, la rapetissent, la transforment en souris qui tremble jusqu’à assombrir tout l’horizon. Elle se voit fuir, elle se rêve en souris libre.

      Elle n’est pas la seule à être attirée par la ville et par y trouver une source d’inspiration puissante. Tous les jours, elle découvre d’autres américains qui traversent l’Atlantique pour s’installer à Paris et Brad tire des bénéfices plutôt confortables en aidant tout ce petit monde. Miles Davis aussi est venu ; il a même eu une histoire amoureuse avec une blanche, Juliette Greco ! Ce n’est pas à New York que ça aurait pu arriver ! En Alabama, en décembre, une prénommée Rosa Parks a fait des vagues. Elle a refusé de céder sa place de bus à un blanc sous l’invective du chauffeur. Elle a été emprisonnée pour cette désobéissance civique. A New York, personne n’en revient que Miles Davis a eu une histoire d’amour avec une blanche ! Avec Juliette Greco ! En plus, il était marié… Ça se trouve, à Paris être marié est un plus, se dit Priscilla. Peut-être que cette transgression donne du panache à cette histoire !

      Brad et Priscilla sortent de leur immeuble, se dirigent vers le flux de voitures de l’avenue Raymond Poincaré. Une vague sourde submerge l’impasse mais ne parvient pas à mettre un terme à la conversation entamée dans la chambre de Priscilla : « C’est moi qui doit obtenir mon contrat à la bibliothèque, pas toi Brad, détends-toi !
      – Je suis submergé de travail ces derniers temps, les demandes affluent. » A un tel point qu’il commence à ressembler à son père, complète Priscilla. Il a les épaules contractées, loin de cet air jovial qu’il avait encore hier soir ; il ressemble à un de ces new-yorkais qui sillonnent les avenues avec leur attaché-case et leur air sérieux. Devrait-elle le lui dire ? Non, elle a appris maintenant qu’elle le côtoie presque tous les jours que Brad parfois se comporte comme un coquillage accroché à un rocher. Il se décroche d’une surface stable par grands coups secs et quand il retrouve un rocher stable il s’y accroche à nouveau. Elle le regarde. Il a les traits plus fins que son père malgré la mâchoire carrée paternelle dont il a hérité, une allure plus svelte. Elle l’a déjà observé quand ils conversaient ensemble à New York. Elle a remarqué cet air craintif qu’il a comme s’il redoutait que son père réduise la distance qu’il s’efforçait de maintenir en sa présence, mais invariablement son père lui donnait une tape amicale sur le dos. « Tu ne me souhaites pas bon courage ? lui demande-t-elle en l’embrassant sur la joue pour tenter de dissiper son air sérieux.
      – Ah oui, j’oubliais, bon courage pour ton nouveau job. Tu ne perds pas de temps ! Tu signes ! lui recommande-t-il d’un air détaché.
      – J’y compte bien ! L’argent, l’argent… Faut bien en gagner pour espérer être libre un jour.
      – Tu as tout compris ! répond-il en tournant les talons et en agitant sa main en signe d’au revoir.»

      Brad se retourne, s'éloigne et la hèle avec un regard inquiet. « Prisci, tu as emporté ton carnet de travail de photos ?
      – Oui, pourquoi ?
      – Ne le perds pas, la photo des flamants roses est extraordinaire. Ce serait bête de la perdre.
      – Et les miennes alors, ce ne serait pas bête ? demande-t-elle, vexée.
      – Si, mais tu as les négatifs, ce n’est pas la même chose.»

      Priscilla acquiesce, rassurée par cette réponse qu’elle n’avait pas même envisagée tellement son amour propre avait été bafoué ces derniers temps. 

      « Tu vois Angela aujourd’hui ? lui demande-t-il.
      –  Non, pourquoi, elle te manque déjà ?
     – Non… peu importe, répond-il visiblement rassuré. Allez, à ce soir, je passe te chercher vers 19h30 si tu veux venir avec moi au Capoulade, je te présenterai Norbert. »
      Dans le fond, ce qui compte pour elle dans ce carnet ce sont ses notes plus que les photos mais Brad n’a jamais lu les annotations.


      Brad s’éloigne avec son air déterminé. Brad est le seul de la bande qui réussisse à vivre de ses fonctions. Il ne produit rien mais il a du flair et il étend son réseau social avec tact et agilité. Priscilla reconnaît qu’il a même beaucoup de dextérité dans ce domaine contrairement à elle. Sa désinvolture légendaire à New York est un lointain souvenir, se dit-elle. Ou alors est-ce son regard à elle qui n’est pas le même ici. Elle a déjà remarqué que la géographie changeait sa perception des caractères. Serait-ce un défaut lié à son métier ? Est-elle condamnée à coucher un homme sur un papier en noir et blanc et à l’encadrer pour pouvoir le cerner ? Elle en rit. Elle en rit parce qu’un Brad encadré serait un Brad enragé. 
      Priscilla remonte le long de l’avenue Raymond Poincaré jusqu’au café Carette au Trocadéro. Elle contourne un employé qui lave les minuscules carreaux de mosaïque au sol, beiges et ocres comme dans une basilique romaine. Une fresque avec des arabesques dorées encadre le sol. La fresque enserre une succession de pieds de tables massifs et de chaussures, une quinzaine peut-être. Non, vingt-deux. Elle les compte, elle les encadre. Vingt-deux pieds lascifs, légers, trainants, énergiques, rappellent à son souvenir un bal à Pigalle où elle a fait la connaissance d’un photographe suédois qui prend des photos de prostituées et de transsexuels. Toutes ces conversations échangées qui se croisent, s’émoussent, ces rires comme les rires au-dessus des épaules des danseurs ivres du bal, remplissent l’air d’un brouhaha qui plonge Priscilla dans une bienveillante humeur sociable. A ce moment précis, elle se dit qu’elle peut s’immiscer dans la vie de chacun sans avoir l’impression de voler quoique ce soit. Elle ne sait pas pourquoi elle ressent cette culpabilité croissante quand elle prend une photo à la dérobée, qui la travaille, la poursuit au point de la handicaper de façon brutale. Brad agit de façon plus coulante sans se poser de questions. Peut-être obtient-il tout plus facilement grâce à ce trait de caractère, se dit-elle.
      Elle s’installe devant une table avec un plateau en marbre près de la fenêtre où un poêle gigantesque concentre une poignée de clients alors qu’un paris-brest vient de passer sous son nez. Elle commande un café crème en s’appliquant à prononcer le « r », comme si elle avait de la crème dans la gorge. Des effluves de caramel se faufilent de nez à nez ; elle s'installe confortablement, dénoue son écharpe.

      Le serveur dépose sur sa table un café fumant, du lait et du sucre dans une élégante porcelaine blanche bordée de bleuets qui ressemble beaucoup à celle que sa mère sort le dimanche quand Lawrence vient prendre le café à la maison. Lawrence a une vie décousue mais le dimanche il prend son café dans des tasses en porcelaine à fleurs bleues. Encore un de ces souvenirs de Lawrence qui ressurgissent alors qu’elle ne l’a pas vu depuis longtemps. Priscilla a fait une multitude de portraits de ses amis, de sa famille et de Lawrence en particulier – sa première grande série de photos était essentiellement constituée de portraits. Lawrence revient souvent dans sa mémoire, plus souvent que son père. Elle se dit qu'elle aimerait l’avoir connu en dehors du cercle familial. Lawrence sans le carcan des obligations familiales doit être plus intéressant à connaître.  Il y a dans tout le mystère qui entoure cette vie décousue une commisération qui lui paraît feinte. Quelque chose qui pourrait être de l'envie se lit dans les yeux de sa mère quand elle en parle.
      Le garçon de café la sort de ses pensées et lui demande si elle veut manger quelque chose. Elle commande un paris-brest qu’il lui sert avec un « Voilà Mademoiselle », comme à la quinquagénaire devant elle. Elle sait depuis qu’elle est à Paris, d’où Lawrence tient son allure ni complètement new yorkaise ni complètement française. Elle sait maintenant d’où lui viennent cette décontraction et cette attention particulière aux femmes, pas guindée, avec cette distance bien maitrisée entre l’intérêt et le détachement. Quand sa mère lui explique que la vie de Lawrence est si compliquée qu’elle est difficile à comprendre pour une fille de son âge, Priscilla se dit que ça se trouve il n’y a rien d’extraordinaire, mais qu’avec son conservatisme sa mère amplifie tout, parce qu’à première vue il n’a pas l’air si traumatisé par son expérience.
      Priscilla observe la patronne du café, Madame Carette, carrure respectable, lunettes rondes, la main enserrant un gros trousseau de clefs posée sur le comptoir de la caisse. Elle est assise comme une poire bien mûre tombée d’une branche avec un sourire affable ; elle scrute d’un œil ferme ses filles qui font le service tandis qu’un habitué assis à la table la plus proche de la patronne lève les yeux de son journal à chaque fois qu’elle donne un ordre, à chaque fois que quelqu’un entre. Priscilla feuillette un journal avec des photos de Gerda Taro mais elle n’arrive pas à fixer son regard et toute son attention est concentrée sur les passants.
      Un manteau écossais rouge et vert en laine aux fibres lustrées, puis un manteau gris aux poils ébouriffés ceinturé tellement serré que la poitrine submerge du col, un veston court à col de fourrure sur une jupe fourreau. Une cape digne de Sherlock Holmes avec le col rabattu sur les oreilles confère à son propriétaire un air de conspirateur. Il est suivi par un ivrogne au chapeau melon. Le chapeau cuirasse d’une belle dame au visage gras semble visser son corps dans une démarche lourde. Son air imbu, son nez qui survole les passants de toutes tailles, font espérer à Priscilla que l’ivrogne va la bousculer mais même lui l’a contournée, dégrisé par ce physique agressif. Et à chaque fois la cigarette coincée entre les lèvres, mode importée d’Amérique lui semble-t-il : au milieu de la bouche, les lèvres avancées, l’air soucieux et distingué à la Clark Gable pour le parisien chic ou au coin des lèvres comme un Bad Boy avec l’autre coin qui bougonne, comme les coursiers et conducteurs de taxi qui grinchent, insultent, sortent le bras et tambourinent sur la portière pour exprimer leur mécontentement. Le bal des parisiens la réjouit.

      Priscilla sent ses cheveux. Ils sentent toujours le plastique brûlé depuis hier soir. Elle ne les a pas lavés ce matin, elle les a aspergés d’un parfum qu’elle aime beaucoup. Elle l’a acheté à New York, mais à l’instant son parfum ressemble à un vulgaire parfum bas de gamme de chez Woolworth. Elle était bien allée à celui de la 72ème avant de prendre le bateau pour acheter quelques articles essentiels comme des rouleaux de cheveux, des foulards, des filets – toujours ces maudits cheveux indisciplinés – mais elle n’avait pas acheté de parfum. Elle a déniché ce parfum chez Macy’s avec Angela au cours des dernières fêtes de fin d’année. Une sortie fabuleuse ce jour-là ! Lawrence les avait accompagnées et il lui avait offert ce flacon. Les magasins étaient décorés de sapins monumentaux qui rivalisaient de hauteur. Du houx et des boules rouges ceignaient les portes ; du gui, des clochettes et des anges en bois jetaient mille sorts. Un bain de chants et de lumières. Le bruit de la circulation que l’on ne percevait que quand on traversait une rue pour passer d’un chant de Noël à un autre était également d’une joyeuse composition comme entraîné dans la danse. La frénésie habituelle, l’énervement des livreurs, les mouvements saccadés des travailleurs fatigués s’étaient évanouis derrière les pièces qui résonnaient dans les tirelires agitées pour les œuvres de charité en face de Macy’s et devant les magasins luxueux de la cinquième. Tout New York semblait tenir dans une boule de neige en verre en parfaite harmonie : riches, pauvres, enfants maltraités, familles privilégiées. Une brisure dans la glace et tout se serait effondré... mais nul ne pensait ce jour à briser le verre. La magie de Noël a quelque chose de surréaliste à New York, pense Priscilla. Il lui semble que nulle autre ville n’est capable de donner une image aussi belle d’une misère cachée. Elle est persuadée qu'elle ne l'aurait pas perçu si elle n'était pas venue à Paris.
      Angela portait une fourrure blanche qu’elle venait d'emprunter à sa mère, un veston court bouffant se resserrant à la taille comme une grosse boule de poils. Elle avait accroché une broche en forme d’araignée en strass rose et bleue à l’embouchure du col. Elle avait l’air tellement chic avec ce petit détail ! Enfin, de loin elle ressemblait plutôt à un pissenlit ambulant avec ses jambes frêles, mais de près, Priscilla lui trouvait beaucoup d’allure. Angela est la reine du raffinement ; elle travaillait chez Vogue à New York avant de venir à Paris. Elle faisait de petites piges, elle aidait à corriger des articles, elle courait d’un couloir à l’autre et remplissait différentes tâches toutes aussi ingrates les unes que les autres. On avait l’impression qu’elle était une de ses dactylos écervelées de série américaine qui subit sans broncher toutes les brimades, sourire aux lèvres, mais c’est faux. Angela note, répertorie, prend des idées, regroupe des informations ; elle a tant compris qu’elle a pu mentir sur le contenu de son poste chez Vogue et ça a marché. Elle a réussi à obtenir un poste de reporter dans le New York Herald Tribune dans le bureau parisien sans aucune expérience de reporter. Elle y travaille de dix-huit heures à vingt-trois heures trente.
      Angela a un sens du détail inouï. Angela a des araignées de toute sorte : en strass, perlées, en argent, en toile. A chaque tenue, elle en sort une. Elle a même fait graver de petites araignées par un ami plasticien sur les bords d’une paire de lunettes de soleil dont les coins extérieurs s’étirent vers le haut. Sur quiconque, la paire de lunettes paraitrait ridicule mais sur Angela, le détail est chic. Il donne une image de sophistication, de confiance, de parfaite maitrise de style. Mais hier elle lui avait fait cette remarque, comme si Priscilla devait tout lui céder ! Comme si une belle performance devait toujours lui être attribuée ! Priscilla est agacée. C’est quand même elle qui a eu l’idée de faire cette photo de cerveau lobotomisé. Angela a laissé planer le doute. Tout le monde a pensé que c’était elle l’initiatrice de cette idée. Mais, elle a posé, c’est tout ! « L’idée, c’était moi, pense Priscilla. Et puis quand je lui ai dit que la photo a été refusée, elle n’a plus insisté. C’est qu’elle pense vraiment que les meilleures idées viennent toujours d'elle ! » Priscilla sait qu’Angela a des périodes comme ça, où elle devient insupportable mais elle l’aime bien quand même.
De toute façon, elle n’a pas tellement d’autres copines à Paris. De plus, Angela peut être tellement désarmante avec son regard rond quand elle propose son aide !
      Hier soir, en allant dans la salle de bain dans le bar après la manifestation qui a mal fini, Angela a trouvé une araignée dans son sac. Tout le bar l’a entendu hurler ! Elle aime bien les araignées décoratives mais elle est terrifiée par les vraies, surtout les grosses. C’est curieux quand même. Elle a ouvert la porte des WC, livide de peur, des yeux de bille, et a supplié qu'on l’en débarrasse. Priscilla a beaucoup ri. C’est elle qui l’a glissée après qu’Angela ait laissé croire que la photo du cerveau lobotomisé avait germé dans son esprit. « Comment s’y est-elle prise déjà ? se demande Priscilla. Ah, oui, comme d’habitude. Elle a grossi ses prétentions en rassemblant des bribes de connaissances acquises chez Vogue et à la fin tout le monde lui posait des questions à elle. Sur la prise, l’angle, le cadrage, et tout le monde m’ignorait. » Priscilla avait trouvé cette araignée dans un angle de sa chambre dans la journée. Elle descendait du plafond et quand elle a voulu l’attraper, elle est remontée à une vitesse fulgurante et Priscilla a coupé le fil pour la capturer. Initialement elle voulait la lui montrer pour plaisanter, une fois la soirée avancée, une fois le vin bu, mais la soirée a mal tourné, alors Priscilla a glissé l’araignée dans sa trousse de maquillage quand elle est allée chercher des cigarettes dans son sac.
      Lawrence aussi a le sens du détail. Il est chic avec son chapeau et son gilet en tweed ou en velours paré d’une pochette en soie. Toujours barré par une chaine de montre à gousset. Il était très enthousiaste à l’idée que Priscilla aille à Paris. Donc à Macy’s, ce merveilleux jour de fête, avec Angela, son veston boule, son araignée en strass, Lawrence et leurs bonnes humeurs, Priscilla avait déniché ce parfum qu’elle adore. C’est une fragrance fleurie d’un parfumeur anglais qui lui donne l’impression d’adoucir son caractère. Elle aime beaucoup l’idée qu’un artifice de mode puisse créer une illusion. L’idée qu’elle peut jouer sur de petits détails comme un parfum, une fleur accrochée aux cheveux, un foulard noué en lavallière sur son cou. Une araignée comme Angela. Priscilla se demande si hier elle n’a pas eu envie de se venger des remarques d’Angela après cette sortie avec Lawrence à Macy’s. A chaque vaporisation, elle y repense et ça l’irrite ; elle aime ce parfum et pourtant il l’irrite. Angela avait ouvertement critiqué Lawrence une fois qu’il avait tourné le dos. Elle ne s’expliquait pas pourquoi cela l’avait tellement énervée parce qu’il arrivait souvent qu’Angela et elle fassent des remarques désobligeantes vis-à-vis de personnes plus âgées. Angela l’avait trouvé snob, prétentieux, précieux. Oui, c’est vrai qu’il est un peu précieux, mais qu’est ce qui expliquait qu’elle avait été tellement irritée ? Priscilla pense avoir la réponse : peut-être était-il le seul à croire en elle. C’était peut-être ça la raison. Combien de fois avait-elle assisté à des disputes entre Lawrence et sa mère sur tel ou tel sujet où Lawrence se faisait traiter de conservateur ? De combien d’autres qualificatifs peu valorisants l’avait-elle vu affublé par sa mère ? De la part d’Angela, ce dénigrement sur le degré de sophistication de Lawrence l’irritait au plus haut point !
      Ce sont ces araignées d’Angela qui ont fait comprendre à Priscilla l’utilité du détail qui transforme. Priscilla soulève son buste, réarrange ses cheveux, les secoue en sommant les bestioles pestilentielles de sauter à terre et repense à la tache de moisissure froide sur le mur de sa chambre qui sent l’algue pourrie. Elle l’asperge aussi avec ce parfum de temps en temps. Parfois avec cette odeur de moisi sur le mur, Priscilla a l’impression de dormir dans un tunnel du métro londonien et elle se dit qu’un vulgaire manteau rapiécé siérait davantage à sa tenue. Le détail qui transforme ne peut pas non plus tout cacher. Mais trêves de pensées barbantes, aujourd’hui le programme de la journée est réjouissant : un petit boulot et une rencontre intéressante ce soir.
      Paris est une ville réjouissante.
     Paris est aussi une ville violente. Elle a assisté hier à une manifestation comme elle n’en avait jamais vue avant et encore elle ne l’a pas approchée de trop près. Elle a eu peur de se prendre un projectile, elle a rejoint ses amis dans un bar avant d'avoir fini sa pellicule.

      La quinquagénaire à la table d’à côté se lève et laisse un journal sur la table que Priscilla fait glisser vers elle toujours surprise par la sobriété parfaite
des journaux français. Elle le feuillette et tombe sur un article d’un journaliste qui cite Camus dénonçant les noces barbares entre la France et l’Algérie. L’article finit par une citation de « Noces » de Camus. « Mais Alger, et avec elle certains milieux privilégiés comme les villes sur la mer, s’ouvre dans le ciel comme une bouche ou une blessure » Quelle force cette langue française ! se dit Priscilla, contente de pouvoir enfin lire et savourer la langue comme Brad. Mais est-on en mesure d’apprécier la beauté d’une poésie, d’une photo, d’un dessin si on n’est jamais confronté à la laideur ?
      A Paris aussi la beauté et la laideur se côtoient. Parfois elle prend en photo les briques mises à nu, une couche de plâtre un peu plus haut, puis une couche de peinture qui prolonge le mur et s’étire laborieusement jusqu’à se fissurer. En surplomb du mur lézardé, un balcon en fer forgé majestueux soutenu par des consoles sculptées. Ni la beauté ni la laideur ne peuvent être dissociés à Paris. A New York la laideur se dissimule, elle occupe ses quartiers ; elle se terre au sous-sol ; elle se cache derrière de grands panneaux en bois. Est-on obligé de fermer les yeux sur toutes les horreurs de ce monde pour apprécier la beauté ? Non, Priscilla ne le pense pas. Depuis qu'elle est à Paris, elle ne le pense pas du tout. La plus belle illustration à ses yeux est cette photo des flamants roses.
      Elle sort son carnet de photos pour rajouter des annotations. Son crayon cogne contre les bords du carnet ; elle tourne la page. Elle observe à nouveau la photo, les becs tournés vers le ciel. L'extrémité de son crayon décrit des arabesques, elle regarde vers la fenêtre, le flux des passants. Son crayon glisse comme sur de la glace. Les corps des flamants roses semblent alanguis, ils sont figés dans une position gracieuse, humaine. Il faut du temps pour comprendre qu’ils sont morts, pour que l’esprit saisisse que la position n’est pas naturelle pour un flamant rose tellement ils paraissent reposer paisiblement sur une eau miroitante. Les flamants roses lui paraissent étonnement sereins, comme si de mourir ensemble dans la glace avait mis fin à une souffrance intolérable. Comme si la paix les avait tous submergés sans s’annoncer, un geste brutal d’une volupté indescriptible.

      Elle a tout d’un coup une idée lumineuse pour la photo du cerveau lobotomisé qui a été refusée : Elle va figer la tête d’Angela bien maquillée avec des glaçons autour de la tête maintenus dans un filet pour cheveux; l’effet sera moins rebutant, le contraste saisissant.
      Elle déteste cette idée. Elle déteste l’idée d’édulcorer son travail pour plaire.
     Une carte glisse dans sa main droite quand elle referme son carnet. Le papier est luxueux et elle reconnaît l’écriture de style dactylographique de Brad. C’est une demande de mariage : « Eh bien, dis donc, il écrit tout type de lettre ! pense-t-elle en souriant ». La demande est écrite en français. Y-a-t-il besoin d’un traducteur pour une lettre si brève ? Elle la retourne. Les initiales de Brad en grandes lettres gothiques sont inscrites sur l’envers de la carte. Elle la relit. Elle refuse de voir son nom qui pourtant apparaît clairement dès la première ligne. Le « Dear Priscilla » se détache du reste de la lettre avec une écriture ronde, avec un "P" d’une ampleur moindre par rapport au "D" mais le tout est écrit avec des lettres suffisamment grosses pour que le doute s’envole. Combien de Priscilla dans leur entourage immédiat ? Cette soudaine demande ressemble à une provocation. « Would you marry me ? Pourquoi me déstabiliser juste avant mon dernier rendez-vous à la bibliothèque américaine, juste avant l'obtention de mon boulot de bibliothécaire ? se demande-t-elle ahurie. »
      Un cortège de chariots branlants se faufile entre les tables pour transbahuter des caisses. Le sol tremble et Priscilla se demande si c’est le métro qui passe en dessous ou si ce sont les chariots. Cette demande en mariage est insensée. Priscilla imaginait une demande de mariage comme étant quelque chose de plus théâtral, de plus grandiose. Quelque chose de verbal, de bruyant. Pas une petite carte somme toute assez muette tellement elle lui parait être un canular. Elle sort la carte de son carnet de travail. « Cette carte est une intrusion ! se dit-elle.
Personne n’a le droit d’écrire, même sur une carte détachée, dans ce carnet. » Elle la sort et la range dans son sac dans un endroit où elle occupe une place moins solennelle, plus sourde.

      Elle se précipite vers la sortie, s'apercevant que l'heure de son rendez-vous à la bibliothèque approche, se souvient qu’elle n’a pas payé, rebrousse chemin, et demande à Madame Carette ce qu’étaient ces chariots bruyants qui se sont dirigés vers la sortie. « C’est une pièce montée pour un mariage, lui répond-elle, avec un visage soudain clair et joyeux. »



samedi 2 décembre 2017

Mes vingt ans, le début de l'âge d'or (chapitre IX). Priscilla et les flamants roses



Paris. Hiver 1955-56.

Avant de venir à Paris, Priscilla avait imaginé la ville exactement comme elle l’a trouvée à quelques détails près. Elle s’était abreuvée de photos, de récits de voyages et des récits de Lawrence qui y avait séjourné plusieurs fois.

      La chambre de bonne qu’elle loue est au troisième et dernier étage, dans un petit immeuble au fond d’une impasse qui conduit à l'avenue Raymond Poincaré. L’imme
uble est à mi-chemin entre la maison bourgeoise et le cottage de campagne. Un chemin, bordé de filets de trottoirs de part et d’autre, mène à une façade de briques rouges ceintes de pierres blondes dorées par la lumière du jour. Les filets de trottoirs lui avaient semblé dessiner une allée somptueuse de palais impérial tellement elle voulait leurs conférer le signe d’un nouveau départ. Les fenêtres hautes aussi larges que les murets qui les relient l’avaient agréablement surprise comme si le grand Brad devait forcément choisir un habitat plus massif.
      Quand elle a aperçu cette façade pour la première fois au bout de l’impasse, quelques bacs fleuris au deuxième étage, d’où pendaient des branches de géraniums rouges, l’avaient confortée dans l’idée que l’endroit serait accueillant. Elle ne savait pas si elle allait aimer sa chambre mais chaque fenêtre offrait une vue sur l’impasse : centrale, ouverte sur l’avenue, ou oblique, comme un petit coin de paradis perdu. Elle avait posé sa valise à quelques mètres au pied de l’immeuble alors que Brad poussait de son épaule droite la porte en lui jetant un regard impatient, puis avait parcouru des yeux l’alignement des trois fenêtres éclairées du premier étage. A la vue de la lampe en forme de danseuse en bronze qui hissait une boule lumineuse, à la présence du vase de fleurs en porcelaine blanche dont le bouquet de chardons séchés sous le halo de lumière opaline semblait expulser des semences, elle avait pensé que les gens qui habitaient ici aimaient cet endroit. Un chat, soit inconscient soit maître des lieux, avait même pris le risque de la jauger du regard alors qu’il naviguait dangereusement au milieu de statuettes chinoises derrière la fenêtre la plus chargée. Brad avait posé la deuxième valise pour maintenir la porte ouverte puis l’avait scrutée du haut du perron, avec sa stature imposante, les deux mains sur les hanches, le regard confiant comme un châtelain qui détiendrait tout le bâtiment. Elle songea qu'il pouvait se montrer infiniment hautain dans certaines circonstances. Elle avait pensé qu’elle allait peut-être envoyer une photo de l’immeuble à ses parents pour leur montrer cette brique rouge si familière à Brooklyn mais au regard inquiet de Brad quand elle l’avait devancé dans les escaliers, elle avait changé d’avis. 
*
      Priscilla s’est installée dans cette chambre avec une délectation certaine après un mois de partage d’une chambre d’hôtel avec Angela. Avant cet épisode, elle avait également vécu trois ans avec elle dans une chambre qu’elles avaient partagée dans la 42ème à New York et rien ne prédisait alors que ce mois de cohabitation serait compliqué. Angela avec qui elle avait nourri des rêves d’émancipation, ne semblait plus lui porter le même intérêt comme si elle avait effacé tous les moments partagés auparavant. Seules les réunions collectives continuaient à les lier mais elles ne se rencontraient plus seule à seule. Priscilla avait l’impression d’être son faire valoir depuis quelque temps et Angela de son côté pensait que Priscilla se donnait des airs d’intellectuelle, qu’elle ne savait pas se débrouiller, n’avait pas de sens pratique. Dans ces moment-là, Priscilla cherchait dans sa mémoire quelque appui parental par habitude, un geste automatique irréfléchi, et elle ne rencontrait que d’autres regards réprobateurs.
      Son seul regret est l’accès à la baignoire, luxe suprême situé dans une salle de bain à l’étage inférieur de l'hôtel qu’elle avait pu utiliser moyennant un supplément à payer. Mais ce n’est qu’un futile agrément à ses yeux, la priorité n’est pas à la propreté. Elle aurait tout aussi pu se marier avec un gentil Monsieur qui travaille dans un cabinet d’avocat, avec des lunettes rondes, diplômé de Yale ou du MIT, peut-être un de ces jeunes hommes fraichement sortis d’école, avec leur cravate à rayure oblique, leur boutonnière d’école ; elle aurait pu passer son voyage de noces dans un plus bel hôtel. Elle se voyait chez ses parents, de retour de ce voyage, assise sur l’accoudoir du fauteuil vert bouteille alors que son mari à lunettes rondes fumait un cigare offert à l’occasion par son père assis dans le fauteuil en face, le plus usé. Elle se voyait assise à côté en retrait, déjà reléguée au rôle de femme d’apparat pendant que les hommes discutaient entre eux.

      Non, ce qui compte, ce n’est pas qu’elle soit propre et qu’elle se pouponne dans une salle de bain, ce qui compte c’est qu’elle a désormais sa chambre à elle seule et qu’elle peut aiguiser ses instruments sans interruption : dompter son regard, travailler son élasticité, le charger de soubresauts, l’entraîner à tracer des contours. Manier le langage des yeux sous toutes les formes, dans sa forme la plus primitive, dans sa forme la plus élaborée. Trouver l’image bouleversante. Tendre vers l’universel. Sans les remarques détournées d’Angela, voire ses paroles acerbes sur un sujet annexe mais oh combien connecté malgré l’énorme circonvolution que ses pensées venaient d’accomplir, elle pouvait avancer ; peut-être même que dans cet isolement, devant autant de résistance, elle avançait bien. Malgré le froid, le manque de confort, Priscilla supporte sa situation et espère ne plus jamais revenir à une colocation. 

*
      Priscilla prend son carnet de photos sous son lit sur lequel elle épingle et commente ses photos préférées. Elle le trimbale partout pour rajouter des annotations, des explications, pour décortiquer une photo qui la submerge. Elle aimerait tendre vers une photo bouleversante. Elle veut saisir dans une photo une expression limpide et puissante un peu comme on tient dans le creux de ses mains une eau cristalline qui surgit d’une cascade. Pourquoi toujours ces images d’eau qui succèdent à des images d’eau ? Y aurait-il quelque chose d’insaisissable pour elle dans ces images d’eau ? L’eau a quelque chose de beau mais aussi de tragique. Elle a déjà vu des photos tragiques où l'eau occupe tout l'espace, comme cette photo des flamants roses emprisonnés dans la glace. Il lui semble que l'eau a l'immense avantage de pouvoir dépasser toutes les mises en scènes qu'elle aurait pu imaginer. Il lui semble que l'eau est magique.
      Priscilla arrive à la dernière page et contemple la photo de flamants roses emprisonnés dans un lac gelé. La photo lui a été envoyée de New York, l’expéditeur a oublié de glisser sa lettre dans l’enveloppe. Elle ne sait pas qui l’a envoyée, sûrement un agent qui a une commande à passer et lui renverra une lettre explicative. La photo a peut-être été prise en Camargue. Elle rajoute au crayon ses impressions. Elle a autant envie de pleurer devant ce spectacle de flamants roses condamnés à subir leur mort sans se débattre que de s’allonger à côté et de jouir du paisible paysage qui les entoure. Priscilla repose le carnet et se masse la nuque pour soulager la tension qui commence à la tenailler.
      Pendant qu’elle contemple ses photos, elle revoit la photo des chutes du Niagara qui figure au début de son carnet. C’est elle qui a pris cette photo. Elle revoit sa mère, Lawrence, son père et deux autres amis avec qui ils avaient visité les chutes il y a quelques années. Ils se tiennent debout contre un garde-fou avec les chutes à l’arrière. On y voit la tête du chien d’un des amis qui a été coupée du corps pour le besoin du cadrage.
Il se dégage une atmosphère curieuse de cette photo. Lawrence se tient à la balustrade avec un masque de peur et d'inquiétude sur l'extrémité gauche, tandis que des yeux de sa mère jaillit une étincelle de joie. Il se tient droit et est agrippé au garde-fou. A droite la tête du chien coupée jette un regard apeuré, peut-être causé par le bruit tonitruant des chutes. Les yeux craintifs du chien apparaissent en contrepoint de l’allure inquiète de Lawrence. Quant à son père, comme à l'accoutumée, il fixe la caméra d'un air concentré, avec un demi-sourire sur les lèvres, les pieds joints, les mains derrière le dos avec une rigidité d'homme de loi. Quand elle avait appuyé sur le déclencheur du Leica de Lawrence, sa mère avait dit : « Tu as pensé à prendre le chien ?
      - Je n'ai que sa tête, j’ai dû couper.
      - Pourquoi ?
      - Pour prendre la main de Lawrence sur la barrière. »
      Lawrence avait desserré sa main au moment où Priscilla avait répliqué. Il avait remué ses doigts figés, contractés. Après un moment de stupeur devant cette remarque pertinente venant d'une fillette de dix ans, il avait pensé qu’elle est une bonne photographe.
*
      Priscilla se lève ; le froid s’est infiltré toute la nuit, a rempli la pièce. Elle met des bûchettes dans le poêle, verse une goutte d’huile dans du papier – une page du Herald Tribune d’Angela qu’elle n’a même pas lu –, le glisse entre les bûchettes et frotte une allumette qu’elle jette dans le journal. Une épaisse fumée noire sort de la buse. Elle imagine Angela croisant ses longues jambes qui l'interviewe pour le Herald Tribune : « Comment faites-vous pour obtenir des photos d’une telle pureté ? Quelle technique utilisez- vous pour obtenir des contrastes d’une telle harmonie avec le sujet traité ? Quel rapport avez-vous avec l’eau qui revient sur chacune de vos photos ? » Elle feuillète rapidement le reste du journal de ses doigts tachés de noir, le déchire en plusieurs morceaux, ouvre la trappe du poêle et regarde les lambeaux imprimés se recroqueviller en de noirs copeaux qui s’évanouissent sur les bûches.
      Elle enfile son peignoir, ses chaussons fourrées, et rassemble ses affaires de toilette éparpillés dans la chambre : gant de toilette, serviettes, savon à la rose, boules de coton, eau de Cologne, trousse de maquillage. Elle sort remplir son broc d’eau, met de l’eau à chauffer, ouvre les rideaux d’un geste vif, puis regarde par la fenêtre les silhouettes braver le froid pour aller travailler. La pièce accueille le jour comme il est rentré en traversant l'impasse : un grand bain de lumière hivernale blanc vertical, un flux de lumière métallique. Il marque de belles teintes chaque arête de meuble, chaque bord de chaise. Le prie-Dieu en noyer qui prête un flanc à la fenêtre a la vivacité d'une chaise dans une toile de Van Gogh. « Dieu, que ce prie-Dieu est incongru, placé ici dans cette minuscule chambre où la survie cet hiver requiert une foi infinie en la chaleur humaine ! C’est à se demander si Brad ne m’a pas été envoyé par mes parents avec le prie-Dieu pour me remettre les idées en place, se dit Priscilla. » Ce prie-Dieu est l’assise préférée de Brad.
      A chaque fois qu’elle admire la perspective qu’elle a depuis sa fenêtre sur son impasse qui l’isole de l’ambiance frénétique de l’avenue Raymond Poincaré, du bruit des motos, de l’employé du camion d'ordures – qu’elle avait nommé l’autre jour "l’époubellier" ce qui a déclenché un rire sonore chez la gardienne – qui fait résonner le fruit de ses efforts avec fracas en lançant les poubelles en acier avec vigueur, elle a envie de se jeter elle aussi au milieu du flux incessant de voitures, de klaxons et de mouvements. Il faudra qu’elle redonne un billet à la gardienne pour qu’elle ne parle pas de sa présence ici.
      Bientôt ce seront les couples de personnes âgées qui se tiennent parfois par le bras, d’une démarche appliquée, satisfaits d’avoir bravé autant de tentations amoureuses ou de les avoir vécues sans ambages, qui ont peut-être perdu des enfants pendant la guerre ; étonnés d’être encore là, un bâton contre l’autre. Bientôt ce seront surtout les ménagères qui circuleront avec leur caddie à carreau écossais et leur petit chien. Ménagères qu’elle ne croisera plus dès demain. Demain, elle démarre son travail régulier dans la bibliothèque américaine dans le quartier des Champs Elysées, si tout se déroule comme prévu. Elle pourrait y aller à pied quand le temps le permet et elle se réjouit à l’idée qu’elle se fondra bientôt avec plus d’aisance dans ce mouvement dont les avenues et boulevards sont l’épicentre et les petites artères des siphons de décompression. A la jointure de ces artères, il y a ses multiples résidences secondaires : les cafés parisiens pour reprendre son souffle et réfléchir.
*

      Ces cafés sont la découverte la plus réjouissante de sa vie sociale parisienne. Où qu’elle s’installe, elle en éprouve un plaisir immense, nouveau, qu’elle n’avait jamais connu auparavant : sur la terrasse ou contre la vitre, elle peut prendre le pouls du quartier ; au fond de la salle, en comité réduit, elle peut tenir salon ; au comptoir, elle peut laisser venir la conversation des habitués, et pourquoi pas s’enraciner aussi pour quelques mois quand la greffe prend. Elle en rêve mais elle n’est pas encore prête pour franchir cette dernière étape, mais bientôt… Pour l’instant elle les essaye tous un à un, ambiance par ambiance. Elle a un petit faible pour le Dôme à Montparnasse. Quelque fois, il y a de grandes assemblées où s’échangent de mystérieux documents autour d’une discussion passionnée, comme si un débat était en train de s’enflammer. Elle ne saisit pas tout, mais il lui semble que le Dôme est une bibliothèque bruyante où les habitués reçoivent, dissertent, écrivent leur courrier et s’échangent des livres.

      Priscilla prend la température, pose un doigt sur la vitre qui reste presque collé en direction de l’avenue grouillante. Une couronne de buée fait le tour de la vitre. Elle l’ouvre, laisse une poche d’air rentrer puis la referme rapidement. A sa droite, une école qu’elle aurait bien aimé fréquenter tellement les cris qui lui parviennent ressemblent à des conversations échappées d’une volière. Elle entend le brouhaha des enfants pendant les récréations ; les enfants sont moins criards depuis que la vague de froid a sévi ; peut-être les récréations ont-elles été raccourcies. Quels souvenirs garderont-ils plus tard de cette vague de froid qu'ils observent derrière les vitres de leur école ? Une immense privation de liberté ou le début de nouvelles aventures, d’une imagination contrainte à produire de nouveaux jeux, tapis au chaud contre un poêle dans une pièce ? Auront-ils l’impression d’être un flamand rose se débattant dans un lac gelé ou seront-ils de joyeux lurons patinant sur un lac en criant de joie ? Un petit caniche s’enfuit vers l’avenue puis sous l’injonction de son maître sorti d’une maison à gauche s’arrête net et furète avec un air coupable autour d’une poubelle.

*

      Elle a fait sa toilette en dénudant ses membres un par un. Samedi prochain, elle ira au bain des Patriarches, rue Mouffetard. La dernière fois qu’elle y a été, elle a été surprise de voir qu’il existait une cabine numéro 13. Elle a hésité à la prendre mais comme la régisseuse avait déjà inscrit sur l’ardoise l’heure de départ qui lui était assignée, elle n'en a pas demander une autre. Encore une anecdote amusante à raconter. Ce n’est pas à New-York qu’il y a une cabine numéro 13. En tout cas, après ce bain, la chance lui a souri puisqu’elle a déniché ce job à la bibliothèque américaine le jour suivant. C’est indéniablement mieux que vendre des journaux à la criée en déambulant sur les avenues.
      Priscilla jette un regard circulaire dans la chambre. Elle devrait rajouter quelques affiches, quelque chose qui effacerait la vie des locataires précédents. Brad vient de claquer la porte de la chambre de bonne voisine à nouveau. C’est la troisième ou la quatrième fois ? Elle le croyait parti mais il est encore là. Il tape à sa porte. Il a dévalé les escaliers dans un sens puis dans l’autre en moins trois fois ce matin. « Avoir l’esprit de l’escalier » est une expression qu’elle vient d’apprendre. Elle en sourit puis ravale son sourire « Prisci, sors de là, le propriétaire arrive à midi ! », crie Brad à travers la porte. Le propriétaire ne veut plus louer cette chambre à une américaine depuis que les autres propriétaires se sont plaints des aller-retours incessants de l’ancienne locataire. Il ne veut plus louer la chambre à une fille. Les filles, ça va dans un foyer, les étudiantes américaines à Reid Hall, au foyer Sainte Marie, ou chez une famille d’accueil, pas dans une chambre de bonne, seule. La chambre n’est pas louée au nom de Priscilla. C’est Brad, son voisin, qui la loue pour elle. « Prisci, aujourd’hui, le propriétaire a dit qu’il passerait pour vérifier les poêles à bois dans l’après-midi. Il faut que tu t’en ailles. »
*

      Brad ouvre la porte, passe sa tête puis dit que ça sent le brûlé et sans attendre d’injonction de la part de Priscilla parce qu’elle est en train de se maquiller, il s’installe sur le prie-Dieu avec les genoux au niveau du menton. Brad est grand, visage massif, coiffure impeccable, regard aguerri. Il regarde la pile de livre étalée à côté du lit d’un air inquiet.
      « Non, ton livre n’est pas au sol. Lolita est sur mon lit. C’est en le prenant ce matin que la pile s’est écroulée ! Je comprends qu’il n’ait pas été édité en Amérique ! J’en prends soin ne t’inquiète pas. Comment va l’écureuil ? demande Priscilla la bouche ouverte, les cils qui papillonnent tandis qu’elle les rallonge avec une brosse de mascara.
      - L’écureuil va bien et il regrette que tu ne viennes pas le voir plus souvent. Tu devrais acheter un exemplaire de Lolita. Ce livre est une bombe et ce premier tirage aura de la valeur. »
      Brad a une magnifique affiche d’une publicité de la marque Lindt avec un écureuil qui mange du chocolat. L’écureuil ressemble aux écureuils de Central Park. Quiconque rentre dans sa chambre embrasse l’écureuil sur la bouche. C’est devenu un rituel. Brad est le ciment fédérateur de la communauté américaine. Il est inscrit à la Sorbonne. Il a une bourse du GI Bill mais il s’adonne à toutes sortes d’activités artistiques au lieu d’aller sur les bancs des cours de la Sorbonne.
      « Tu as encore raté un cours ce matin ?
      - Oui, le professeur de ce matin articule très mal. Même quand il parle d’un écrivain américain, je ne saisis le nom qu’après cinq minutes de réflexion ! Non… Non je n’y suis pas allé. Je préfère acheter les polycopiés.
      - Tu as toujours une justification solide. Ça m’énerve, lui dit Priscilla en retraçant ses sourcils. La prochaine fois que je vais voir mes parents, je t’embarque !
      - Je t’ai trouvé cette chambre. Je peux tout, tu le sais bien, dit-il avec beaucoup d’assurance.
      - Mmm... Attends je suis concentrée. »

*

      Priscilla est concentrée sur ses sourcils mais elle devine cet air imbu qu’elle lui connaît, cette supériorité oratoire qui fait de lui le porte-parole de toute une génération d’américains débarqués à Paris. Il est écrivain public pour tout type de lettres aussi bien personnelle qu’administrative, il accompagne certains à la préfecture ou à la mairie, il fait aussi bien des traductions pour faciliter la vie quotidienne de chacun qu’il organise des rencontres entre artistes américains en devenir et artistes français de toute sorte. Brad a un français d’école, impeccable et sans argot, sans déformation. « Trop pointus !
      - Quoi ?
      - Tes sourcils sont trop pointus ! Ne te donne pas ces airs méchants, tu ne trompes personne. Tes sourcils sont trop pointus avec tes coups de crayon. En vrai, ils sont arrondis. »
      Priscilla tire la langue sans bouger la tête, toujours concentrée sur ses sourcils. Brad se lève, fait quelques pas les mains croisées derrière le dos comme à chaque fois qu’il a des pulsions à réprimer :
      « Toujours rien sur la photo des cerveaux lobotomisés ? dit-il en s’asseyant à nouveau sur le prie-Dieu face à elle, sur les genoux cette fois-ci, les deux mains jointes.
       - Je l’ai envoyé à l’Art Review comme tu me l’as conseillé.
      - Ah voilà une bonne nouvelle ! Je vois un gars qui s’appelle Norbert et qui travaille aussi pour eux. Tu veux le rencontrer ?
      - Un concurrent potentiel ou un ingénieux esclavagiste qui va me demander de travailler gratuitement ?
      -Tu ne travailleras jamais gratuitement si je suis dans les parages Priscilla. Seul l’argent, seule la valeur marchande de ton travail lui donnera du crédit.
      - Tu crois ? Je ne peux pas en demander trop tant que je ne suis pas vraiment connue dans le milieu.
      - Mais non ! s’exclame-t-il avec conviction, les sourcils froncés. Tu as tort ! Il y a le bon goût, le mauvais goût, ce qui se vend, ce qui ne se vend pas, mais seul l’argent donne une valeur universellement reconnue. Seul l’argent donne de la visibilité. Tu dois demander plus de commission par photo, te montrer moins hésitante. Tu dois montrer que tu donnes de la valeur à ton travail si tu veux que les autres en donnent. »
      Priscilla ne répond pas. Il ne comprendrait pas qu’elle espérait presque que ses photos soit encore refusées. Elle redoute plus que tout d’avoir quelqu’un qui lui passe des commandes, qui lui dicte ce que son œil devait saisir. Elle se demande même si depuis quelque temps elle ne saboterait pas toute chance d’être reconnue. Dans le fond, elle préfèrerait travailler dans le secret, seule, sans s’exposer, mais elle sait que c’est ridicule de faire des photos pour soi. Elle ne dit rien. Elle est incapable d’expliquer à Brad pourquoi ce n’est que dans l’intimité de la chambre noire quand elle développe ses photos, quand elle voit, sous la faible lumière rouge, émerger l’image dans le révélateur, qu’elle jouit vraiment de son travail. La meilleure partie. Le cadrage qui exclut tout ce que son
oeil veut exclure, les solvants qui fixent tout ce qui se serait évaporé. Le latent qui devient permanent. L’achèvement. Et les doutes et la promesse d'un recommencement. A la limite, elle pourrait rester là, à contempler ses photographies, c’est tout. Elle ne saurait pas le lui expliquer mais c’est comme ça : Ce qu’elle aime c’est prendre des photos, les développer, les recadrer, retravailler les contrastes, faire un autre tirage. Encore et encore. Et les admirer, tapie dans un coin.
*
      Elle rassemble toutes ses affaires et laisse son matériel et ses livres sur la table et sur les étagères à gauche de la fenêtre. Brad a dit au propriétaire qu’il louait cette deuxième chambre pour y travailler ; il faut que la chambre ressemble à une chambre d'homme qui travaille ; c’est quand même elle qui loue la chambre et ça l’énerve quand d’un coup de genou, Brad referme un tiroir béant comme si le tout lui appartenait. Pour l’heure, Brad se tient bien, assis sur le prie-Dieu. Ils ont tous les deux le nez qui coule et ils en rient en cœur à chaque fois qu’ils se mouchent en même temps. Brad a le nez rouge depuis quelques jours mais il n’a pas perdu de sa verve et de son assurance. « Tu crois qu’un jour je serai une photographe reconnue ? » Brad sourit, ne répond pas. Brad peut se montrer tantôt confiant tantôt circonspect. Priscilla, quand il n’a pas de réponse, reprend confiance en elle et se dit que le colosse visionnaire est aussi fragile qu’elle est incertaine. A la tête qu’il fait à l’instant, elle déclencherait bien son appareil s’il avait été à portée de main. 
      Cet hiver est particulièrement rude. Les jours de paye, la plupart des gens se rendent chez le bougnat du quartier pour acheter du bois. Quand les français font la file, c’est à se tordre de rire. Elle raconte à Brad qui s’esclaffe, ayant lui-même déjà expérimenté les affres de la file grugée maintes fois. « Je n’ai jamais vu ça avant ! s’exclame Priscilla. Il y en a toujours un qui fait semblant de ne pas m’avoir vue et qui avance en prenant l’air le plus innocent possible comme Charlie Chaplin dans le kid. Je pensais que les files étaient finies depuis la fin des tickets de rationnement et voilà que les files sont longues devant les bougnats ! » Brad fait l’hypothèse que c’est à cause de la guerre que les gens ont appris à ruser dans les files. « Peut-être, répond Priscilla. En tout cas j’ai lu que des tonnes de charbon ont été envoyées d’Amérique cette année à cause de l’hiver exceptionnellement rude. Le froid glacial n’a rien d’exotique ! Je pensais l’avoir laissé derrière moi. »
*
      Elle repense à cette photo de flamants roses emprisonnés dans la glace en Camargue. Qui a bien pu l’envoyer ? L’image de ces longs cous capturés par la glace avec la tête tournée vers le ciel comme si les flamants roses essayaient de prendre un ultime souffle d’air lui revient instantanément à l’esprit quand elle se réveille la nuit. En fait, elle y pense même le jour, à longueur de journée. Elle la montre à Brad qui reste sans voix. « Cette photo est une bombe ! s'exclame-t-il après une hésitation. D’où la tiens-tu ?
- On me l’a envoyée de New-York mais l’expéditeur a oublié de me joindre une lettre explicative.
- Et sur l’enveloppe ? Rien non plus ?
- Non rien.
- Tu es sûre que c’est un oubli ? Pas un message ? C’est peut-être tes parents qui veulent te tordre le cou !
- Ha, Ha, Ha…très drôle !» Cette plaisanterie ne la fait pas rire du tout. Elle retire son carnet des mains de Brad surpris qui abandonne son air moqueur. Elle le range dans son sac.

Mes vingt ans, le début de l’âge d’or (Chapitre VI). Les escargots sont fiers

Quand j’étais petite et que j’empruntais des livres à la bibliothèque de l’école, je me constituais des rôles sur mesure, me déguisais et...