vendredi 22 février 2019

Mes vingt ans, le début de l’âge d’or (Chapitre 9 : La tête ou les hanches)


Paris, hiver 1955-56

« L’événement crée une vie », répète Priscilla tout haut. Le seul événement tangible, c’est cet hiver exceptionnellement rude. Les pics de glace entre les rideaux toujours aussi pétrifiés passent du gris au blanc.
      A ses pieds, contre le mur, une serviette grise frangée collée contre une grosse moisissure menace d’infiltrer ses racines dans le mur tel un rhizome. L’édredon roulé à ses pieds a glissé au sol comme un serpent. Une bouffée de chaleur, ça sent l’ongle brûlé. C’est comme si les piques venimeuses d’Angela la veille l’avaient brûlée vive, à moins que ce ne soit la poubelle en flammes en face de la librairie à la fin de la manifestation. Elle sort un bras et maintient de l’autre les couvertures, l’allonge, appuie sur l’interrupteur, puis agrippe le livre au-dessus de la pile qui part du sol au lit. La pile s’étale.
      En passant, Brad a donné un coup sur sa porte suivi d’un « Wake up little Prisci ! » De longues cordes gluantes la retenaient au sol. « Ça sent l’ongle brulé, a-t-il dit en passant sa tête. Quoi ? Toujours au lit ? » Avait-elle vraiment senti cette chaleur qui avançait et menaçait d’embraser sa chevelure, ou était-ce Brad qui avait parlé de flammes ? Il a claqué la porte de sa chambre – que les bruits cessent ! Elle passe son nez sous les couvertures : deux brocs d’eau au minimum. Un chien dans une cour lointaine aboie en allongeant des ouuuuh plaintifs. Priscilla bondit du lit, furieuse – mais quelle soirée ! Cette insinuation quand Brad et Angela lui ont demandé si elle allait retarder encore sa recherche de boulot. « Mais la photographie ne te fait pas vivre ! »
      Qu’ils aillent au diable ! De toute façon elle a trouvé... et puis, il y a Lawrence… mais ça elle ne l’avoue à personne, pas même à sa mère ; ce petit savon à la rose de Grasse que Brad lui a offert pour son anniversaire lui rend le sourire. Elle le polit d’une main. Rond comme un galet. Brad avec sa mâchoire carrée, ses pommettes hautes d’indien aguerri, avait posé sur la table la boîte de savons à la rose. « Je n’ai pas eu d’idée originale, désolé. », puis il s’était jeté dans une discussion enflammée avec Angela et un rédacteur de journal David qu’elle exécrait. Quelle horreur ce David… comment s’était-il trouvé là ? Grâce à Angela, évidemment. Comme à chaque fois qu'elle pense à Brad, elle voit ses pommettes hautes et sa raie sur le côté, la sagesse et la hardiesse, ou alors la soumission et la désinvolture, ou alors l'audace et la vanité, ou alors… Elle caresse le savon à la rose, rond et lisse, tellement lisse qu’elle le lècherait s’il n’avait ce goût de pâte d’amande avariée. 
*

Libre comme Lawrence… Lawrence… Peut-être le seul homme avec qui elle pourrait… Qu’en penserait sa mère ? Lawrence c’est le fruit que défend sa mère. Ou le fruit défendu. Hors d’état de nuire, Angela ne lui avait plus parlé après l’histoire de l’araignée hier soir. Angela aime les bijoux en forme d’araignée et c’est avec une araignée –  une vraie cette fois-cique Priscilla l’a miraculeusement neutralisée.
      La veille, après la soirée au Passe-droit, Priscilla est revenue sous une pluie battante ; elle s’est calfeutrée dans des halls d’immeuble quand la pluie était trop forte, mais le regard noir d’un chat ou d’une gardienne, parfois les deux, l’ont expulsée sur le trottoir. Elle a parcouru des kilomètres de rues vides après la fin de la manifestation avant de rejoindre les autres au Passe-droit. Elle est arrivée la dernière, après que tout le monde se soit gargarisé de ses exploits, avec des « j’y étais, précisément quand… ». Des voitures avaient été saccagées. Quelques véhicules de police barraient encore les rues, les lignes de bus avaient été arrêtées ; deux policiers à cheval lui ont barré la route ; ils étaient couverts de poussière, on eut dit des statues animées échappées d’un rond-point.
      Les quelques meneurs qu’elle a croisés rue du Faubourg Poissonnière ont scandé des slogans quand ils l’ont vue arriver, « Thorez au poteau, le PC hors la loi ! » comme s’il était inscrit sur son front qu’elle était photographe professionnelle. Les groupes se dispersaient rapidement à mesure que les températures plongeaient. Un des manifestants qui s’entretenait avec un camarade en dansant d’un pied sur l’autre pour ne pas se transformer en statue de glace avait rapidement filé le long de l’avenue après avoir enlacé et entraîné dans son mouvement une fille. Priscilla s'est rapidement écartée, a appuyé sur le déclencheur ; le corps de la fille s’est envolé par-dessus un morceau de plâtre aux angles tranchants. Le couple lié par la main l’a regardée ; même sourire ; des déchets de toutes sortes sous leurs pieds.
      Elle a longé le Boulevard Poissonnière, ramassé des plombs d’imprimerie comme des trophées – quatre lettres « W-I-N-E » – puis s’est écartée de la grosse artère – pourvu qu'elle n'ait pas raté le cadrage. Quand tous les couples ont dansé en fin de soirée dans le bar aux appliques allongées, le divan rouge sang sur lequel elle était assise l’a avalée ; toute l’agitation alentour s’est dissoute et l’image du couple qui vole au-dessus des décombres a surgi par enchantement. Une sensation extraordinaire, une fulgurance, comme si la photo avait été montée de toutes pièces pour la délivrer d’une soirée maudite. 

*

Priscilla a dû marcher un long moment pour rentrer. L’ambiance vespérale des fenêtres a absorbé le peu d’énergie qui lui restait ; son humeur maussade s’est concentrée sous les gouttelettes de pluie, puis les cordes d’eau ont allongé sa silhouette.
      Elle a fait d’autres photos avant que ça ne dégénère, et aussi une photo structurée quand la foule s'est retirée, avec un silence apparent qui lui plait. Elle observe une carte d’un martyre catholique accrochée au mur dont les couleurs sont éclatantes de lumières ; à côté, son miroir posé au-dessus de la cheminée. Ses cheveux forment un nid de nœuds noirs. Emprisonnée par la pluie battante qui filait droit sur sa tête, son foulard en plastique percé, son regard de photographe s'est converti en regard de bête traquée avec dans son ventre l’appareil, abrité, comme une louve protègerait ses enfants. Elle marchait à toute allure quand elle est arrivée devant son impasse ; à la vue de la boule lumineuse du lampadaire à l’angle qui pleurait des larmes jaunes, elle a pleuré aussi. Elle s’est aussitôt endormie. Une bien mauvaise soirée dans ce Passe-droit.
      Un à un, elle dénude méthodiquement ses membres, fait sa toilette. Samedi, elle ira au traditionnel bain des Patriarches de Mouffetard. La dernière fois qu’elle y a été, seule sans Angela, elle a été surprise de voir qu’il existait une cabine numéro 13 ; puis après ce bain, la chance lui a souri : un job à la bibliothèque américaine.

*

Ce travail à la bibliothèque est arrivé alors qu’elle ne s’y attendait pas du tout, en cherchant un livre d’Anaïs Nin. Le plus amusant c’est qu’elle a fait dire à Anaïs Nin ce qu’elle aurait voulu dire, le plus innocemment du monde, et elle a été recrutée. Sans rien demander. Et donc, alors que le programme s’annonçait plutôt lugubre, c’est fini : dès lundi, elle ne récupérera plus sa liasse de journaux à vendre. Non, cette pile au Herald Tribune, c’est derrière ; et, surtout, elle n’y croisera plus Angela au bras d’un journaliste fat, grisonnant, bedonnant, avec cet air qu’elle affectionne quand elle est en pleine autopromotion, à la fois arrogant et mielleux, balançant ses hanches, à droite, une flatterie, à gauche une affirmation, à droite, une œillade, à gauche une injonction, à droite, une… zut, Priscilla se cogne en tirant les rideaux ; le ciel n’est que glissement de nuages qui s’allongent et disparaissent dans l’horizon comme s’ils défilaient au-dessus d’une vaste plaine.
      Les taches de soleil sur l’allée de l’avenue des Champs-Elysées où se trouvent les locaux du Herald Tribune tombent à travers les arbres ; une grande avenue, les arbres montent, dressent leurs bras. L’allée, elle l’escaladera le pas sûr, avec ce souffle porteur que les nouvelles directions insufflent. Et Brad à son bras. Non, Lawrence, évidemment ; Lawrence et son ample manteau qui vient lui caresser un flanc à chaque déhanchement.
     
Oui, c’est cela, c’est exactement comme cela qu’elle s’imagine ; au bras de Lawrence, elle dodelinera de la tête, à droite à gauche, saluant un passant, puis un autre. Et tous ces regards admiratifs devant ce couple si parfait les scruteront d’un air envieux. Oui, avec Lawrence à son bras, comme elle a vu sa mère faire en tournant au coin de la rue à Brooklyn, « For a little walk, baby, we'll be back soon », avec cette impression étonnante qu'un évènement peut s'écouler avec douceur au coin de la rue, quelque part, hors de la vue, et disparaître tout en laissant derrière lui une traînée de souvenirs à la fois réjouissants et inquiétants.


mardi 19 février 2019

Sur les épaules du fleuve de Marco Carbocci (Editions du Héron)




Voici un récit initiatique, un de ceux qu’engendre un écrivain en début de parcours pour voir de quelle couleur est l’encre de sa plume, pour tracer sur le sable, vite, avant que la mer ne monte, le socle stable, immuable de son terrain en friche. 


Alors pour le comprendre, pour l’approcher, il faut faire l’effort de s’isoler. C’est un livre de retraite qui se lit comme on lirait « Walden ou la vie dans les bois ». Un de ces livres qui se lisent quand on a trop bu de boissons enivrantes et que la vie paraît insaisissable, quand on a traversé une période étrange et que l’on a besoin de faire un « dépôt de bilan. »

Le narrateur s’isole dans le maquis, en Toscane. Dès les premières pages, Il dialogue avec son oncle qui lui parle des vipères, nombreuses dans le coin. On devine la tentative forte d’un au-delà de cet adolescent en quête de sens et de remède contre sa mélancolie. « J’attendais n’importe quoi, les mains sur les genoux, en fixant le grand tourbillon des étoiles et les lucioles qui voltigeaient dans le ciel et se mêlaient aux étoiles. La lune paraissait épaisse et chaude et pleine de fièvre. Et certains moments d’accablement morbide et d’ennui et de rage, il m’arrivait de songer que je n’aurais qu’à tendre la main pour toucher le bout du monde. »

De son écriture fluide qui lisse les tiraillements, les déchirements, l’exil dont il tente de s’arracher puis la ligne suivante de se rapprocher, pour revenir à la solitude dans les collines, Marco Carbocci puise sa matière, assemble, écoute, effectue un va-et-vient continue entre immersion et désertion. Puis le tourment, les cris d'animaux sauvages le poussent vers les autres ; mais aussitôt, des autres, il n’est plus question, et du chien-loup il se rapproche. Une certaine connivence avec le chien-loup, pourvu que la race humaine soit loin. Très loin.

Au début du récit, il y a Valeria, « le genre de fille que l’on aime avoir à ses côtés dans les moments d’insouciance. Une fille de la Toscane des palmeraies et des plages, des pelotages nocturnes à l’arrière d’une bécane et des défilés polychromes de Luciano Benetton. Avec, en option subsidiaire, quelque chose d’humide et de frais dans les moues du visage ». Elle disparaît assez vite dans la nature. Quand le narrateur s’isole dans le maquis, on est loin de l’insouciance des plages et des scènes de films italiens avec vespa et cheveux au vent. « Je » est un jeune homme qui se cache dans les collines ; il a environ dix-huit ans et est déserteur de l’armée italienne. Il sort de l’adolescence et il a compris l’inconscience cruelle de cet âge. Souvent, il est sujet à une humeur mélancolique. « Alors, le temps qui filait, les gens, l’avenir, le reste du monde n’avaient plus aucune espèce d’importance. C’était comme une sorte de rêve, une convalescence un peu folle et joyeuse que je faisais debout, les dents serrées. Et ça ne pouvait pas durer. »

Son oncle met à sa disposition une cabane dans laquelle il s’isole dans le maquis toscan. « J’écrasais rapidement ma cigarette, ramenais ma tignasse en torche sur ma nuque et tâchais de regagner l’enclos de ma cabane avant l’obscurité. Une fois barricadé, peinard, je retrouvais des raisons de me moquer de moi-même. Je revenais me loger sur le seuil et je recommençais tout doucement à me convaincre que j’étais seul au monde. » Notez que l’on pourrait remplacer « ma cabane » par « mon imagination ».

Un peu plus loin, la source où il est « agréable de se poser là un petit moment, d’écouter le gazouillis du mince filet d’eau claire qui courait dans la rocaille et d’y tremper les deux mains, les avant-bras… Alors il semblait que le bois se peuplait subitement de milliers de vies et de couleurs et de rumeurs nouvelles. Mais l’instant d’après, j’étais convaincu de percevoir au loin l’approche d’un de ces êtres formidables et secrets qui n’appartiennent qu’aux maquis et aux légendes des vieux. C’était un bruissement léger : un serpent géant, une araignée monstrueuse qui me guettaient dans les buissons. Puis, c’était irréel et ça ne ressemblait plus à rien. Une ombre. Un mythe. Une chose d’au-delà de la vie. Puis, c’était les accents très graves et angoissants d’un violoncelle qui résonnaient tout proches et qui gonflaient et qui venaient à moi pour me maîtriser à travers la futaie. » Ai-je besoin d’insister sur la fluidité, la très belle prose de Marco Carbocci après vous avoir cité ce passage ? Cette connivence entre la nature dans laquelle il s’immerge et ses tourments, son rapport au monde, est en perpétuel déploiement. Une conversation entre lui et le maquis, comme un accordéon, déploie sa musique, reprend son souffle, traverse les collines et les futaies, puis revient sur les sombres présages, avec des sons rauques qui l’assaillent, se maintiennent discrètement étouffés derrière le bruissement du maquis. « Le murmure du maquis continuait à me poursuivre dans mon lit. Comme une grande chose confuse et improbable, qui était là, derrière la cloison de bois, et que je ne parvenais jamais à saisir. »

Et puis, il y a la rencontre avec la vieille Afrosina. « Avec un sourire digne, et, dans les yeux, la trace d’une très ancienne malice. » Une femme étonnante, de légende, qui s’intéresse à lui, lui taille les cheveux, déclare que c’est dommage qu’elle ne soit pas plus jeune. « Et son vieux visage chiffonné, à ce moment-là, racontait une histoire très ancienne et secrète. »

Il y en a qui disent « voir Naples et mourir ». Expression légère, presque, tellement elle est galvaudée et tellement elle est associée à la beauté de Naples, de cette baie illuminée, multicolore, grouillante de vies, de gens qui chahutent. Et il y a « cette vie dans les collines. L’histoire de la terre rouge de Toscane et de la poussière et du vent et des orages. Et il me semblait que tout s’achevait là. Qu’il n’y avait pas d’autre existence, d’autre fuite et d’autre conclusion que celles-ci. » Il faut de cette vie-là au narrateur pour éprouver l’instant présent, extraire de sa mélancolie le plus sombre de ses jus. Un paysage de maquis, de bêtes sauvages. Même celles qui piquent et qui sont mortelles. Et, il en fait l’expérience, comme annoncé au début du récit quand il discute avec son oncle.

Après la lecture de ce très beau texte, de cet ouvrage de jeunesse, je suis bien entendu curieuse de lire les autres récits de Marco Carbocci, certainement empreints de cette expérience unique qu’il a vécu dans le maquis toscan, après avoir parcouru un chemin difficile, « un chemin aussi droit et long et beau et difficile », au milieu d’un paysage de collines. 







Sur les épaules du fleuve ; Marco Carbocci ; Editions du Héron ; 2006. 

jeudi 7 février 2019

Le fusil de chasse de Yasushi Inoué traduit par Sadami Yokoö, Sanford Goldstein et Gisèle Bernier (Editions Stock)


Voici un petit bijou de concision, d’une fluidité et d’une douceur indescriptible qui exalte les abîmes sombres de l’âme. Ce texte est une fabuleuse démonstration de la puissance sensorielle du couple douleur et plaisir. C’est un livre dont j’ai envie de vous parler depuis un bon moment, un monument littéraire au Japon et peut-être injustement méconnu en France.

Le sujet traité est relativement banal, un sujet souvent exploré en littérature, puisqu’il s’agit d’adultère ; mais ici, il est traité de façon magistrale, peut-être même parfaite. « Le fusil de chasse » retrace l’histoire des liaisons amoureuses d’un chasseur solitaire qui reçoit trois lettres : une lettre de son épouse, une de son amante écrite juste avant son suicide, une de la fille de cette dernière qui découvre la liaison de sa mère en lisant son journal intime.

La lettre la plus violente est celle de l’épouse mal aimée. Elle raconte avec un calme stupéfiant, un calme criant de rage, d’une violence inouïe ; elle crie la douleur de n’avoir jamais été aimée par son mari comme elle l’a aimé. Elle a toute sa vie espéré un coup de feu qui n’est jamais arrivé, toujours contemplée par son mari telle une coupe de porcelaine. « Toi qui était capable de tuer un faisan ou une tourterelle avec ton fusil de chasse, que ne pouvais-tu me tuer avec une décharge en plein cœur ? Si tu me trompais aussi manifestement, que ne me trompais-tu de façon plus cruelle, totale ? » Un jour, pourtant, un jour elle espère, elle le surprend occupé de son fusil, elle l’aperçoit pointé sur son dos par le reflet de la vitre ; mais aussitôt qu’elle tourne la tête et le fixe, il détourne le canon.

Chargé de symboliques, ce livre se déploie autour du fusil de chasse, métaphore du sentiment amoureux. Le serpent également y est représenté, c’est le démon que chaque corps abrite, qui est en nous, le démon selon la symbolique chrétienne – Yasushi Inoué fait référence à la traduction anglaise en 1900 du « voyage en Orient » fait par le moine franciscain Guillaume de Rubrouck dans un recueil de nouvelles « La mort, l’amour et les vagues » – s’agite quand le besoin d’être aimé est plus fort que tout. La lettre aussi, peut également être assimilée à un coup de feu ; elle apporte un soulagement à celui qui l’expédie, à l’épouse trompée pendant treize ans. La lettre de l’amante qui a tant aimé et tant été aimée, qui finit par mourir, en est aussi l’illustration : sa lettre se déploie telle une lettre incandescente, qui flambe et vit au-delà de la mort. Yasushi Inoué nous raconte également la perversion qui entretient le sentiment amoureux. L’amante écrit : « Je pensais que, si Midori-San venait à apprendre notre amour, je devrais payer mon péché de ma mort. Mais mon bonheur y gagnait en profondeur. » Le coup fatal, comme nous laisse entendre l’amante à la fin de sa lettre ne viendra en effet pas de la révélation de la trahison qu’elle inflige à l’épouse, son amie par ailleurs, mais de la réouverture d’une blessure qu’elle s’est vu infliger des années auparavant.

Avec un art consommé de la mise en scène épurée, Yasushi Inoué est un auteur qui utilise les symboliques propres à l’imaginaire commun avec une économie de moyens extraordinaire. La fille de l’amante compare l’amour de sa mère à un presse-papier qu’elle possède « des pétales comme raidies par le gel,… que ce fût le printemps ou l’automne, des pétales plongées dans la mort ». Chaque scène est ciselée, dépouillée, lavée des sentiments qui sont habituellement l’apanage de la blessure amoureuse, de toutes les blessures narcissiques, tel un idéogramme, une représentation symbolique de la vie.

C’est que le désordre moral, dans un pays où la frugalité est de mise, le désordre donc se règle avec un simple coup de fusil, une missive, ou la mort. Point d’atermoiement, de prise d’anxiolytique. Ni de séances interminables chez le psy. C’est vivifiant ! Freud (que je vénère, nulle envie de l’effacer du spectre de la littérature occidentale) eut été malheureux si Vienne avait été une enclave japonaise.

J’ai longtemps aimé ce texte sans savoir pourquoi je l’aimais tant ; et ce n’est que tardivement après plusieurs lectures de livres traduits du japonais, après Kawabata, Kenzaburô Ôé, Tanizaki, que peut-être, nourries de tous les thèmes qui hantent la littérature japonaise, la honte, le secret de famille, les non-dits, j’ai pu comprendre pourquoi ce texte m’envoûtait et pourquoi il se démarquait.

Je ne saurais trop recommander la lecture de cette nouvelle d’un trait. Elle se lit une fois, deux fois, plusieurs fois et à chaque fois la magie opère parce que le texte, très court, fourmille de symboles qui nous remplissent d’année en année et se révèlent et se correspondent, se tissent l’un à l’autre, s’accordent pour émerger sous une nouvelle forme. Je crois que ce récit est une essence, comme obtenue après un processus de distillation, et donc les notes primaires, les accords, les notes de fond, les notes les plus volatiles, se révèlent à chaque lecture avec un plaisir renouvelé.

Sous la douceur de la plume de Yasushi Inoué, surgit, implosant de contrastes, l’implacable douleur, l’effroyable férocité de l’homme en proie au sentiment amoureux.

Le fusil en bandoulière, l’homme est un chasseur solitaire.