samedi 24 mars 2018

Trente ans d'amour fou de Dominique Rolin (Editions Gallimard)




« Mon plaisir est tout entier ramassé au niveau de mon poignet droit, on dirait un bracelet d’or, et la ville vient s’y fondre. Dans la chambre aux trois fenêtres, Jim collabore sans le savoir au phénomène. Un fluide que nous connaissons bien permet ce genre de dissolution concentrée. Il écrit. J’écris. Il est lui. Je suis moi. » Que penser de toutes ces immersions dans le quotidien de ce couple d’écrivains DR et Jim qui vit dans une symbiose créatrice parfaite et s’isole régulièrement à Venise pour en extraire la moelle ?

      J’avoue, j’ai cru que je m’en lasserais. Est-ce d’inspiration autobiographique ? Les autobiographies n’ont jamais été ma tasse de thé ; les romans introspectifs, s’ils s’ouvrent dès les premières pages sur le monde m'intéressent. L’autobiographie amoureuse ou les témoignages de tragédie familiale me lassent. Et pourtant ici le propos est universel. L’histoire est universelle. Tout d’un coup, après une première impression ambiguë, faite d’une succession de réticences et d’attractions, on se prend à s’immiscer dans une histoire intime et on est immanquablement entraîné dans une rêverie mélancolique sur sa propre existence. Ainsi en va-t-il de l’écriture de Dominique Rolin qui possède à la fois une beauté descriptive même pour décrire « les libellules aux petits groins de monstre », une puissance métaphorique quand elle « accepte la douleur du clou et la frayeur du mot » et une extraordinaire capacité à décrire le sentiment le plus aérien, avec un Dieu omniprésent aux visages multiples. Le tout est servi par un sens de l’analyse et une façon quasi psychanalytique de dérouler son histoire en reliant les effets-causes sans trop en dire. Elle interroge en permanence l’inconscient. On se prend même à faire des lapsus de lecteur, preuve que l’on est bel et bien embarqué. Comme par exemple : Un bras de mer qui devient un bras de fer, parce que la vie est un bras de fer et quelque-soit l’histoire de chacun, il est un jour, tôt ou (souvent) tard où il faut affronter ses propres démons. DR a environ 75 ans quand elle entreprend l’écriture de ce livre. Elle est donc une femme vieillissante, qui retient le temps avec ses moyens d’écrivaine et qui affronte les démons de son enfance (les jours qualifiés de dessous) tout en savourant avec une profonde satisfaction les moments jouissifs de la vie (les jours dessus). Le livre se déroule toujours avec le même rythme coulant au rythme de « day in day out » chanté par Billie Holiday.

      Les ultra rétifs à l’introspection qui ne sont pas convaincus par mon argumentaire peuvent passer au livre suivant. Ceux qui aiment ce genre littéraire et qui ont sûrement lu dans la littérature contemporaine quantité d’autobiographies doivent absolument rester. Ici, on ne vous expose pas du sang et des pleurs pour vous entrainer dans un exercice de vulgaire voyeurisme. Ici on vous aide à sonder chaque particule de vie qui vous entoure pour y trouver une signification et rejoindre l’universelle condition humaine.

      Le rideau s’ouvre sur la chambre à deux fenêtres. Vous avez lu deux fenêtres ? Non, trois, il y a bien trois fenêtres. Revenons au titre : Trente ans d’amour. Il aurait pu tout aussi bien s’appeler trente ans d’écriture ou quarante-cinq ans de dispersion. Ou la naissance de Jim. La naissance d’une œuvre littéraire, derrière ces trois fenêtres au-dessus d’un canal à Venise. Ce livre est d’abord un roman sur les moteurs de la création littéraire. D’autres thèmes viennent s’y greffer mais s’il fallait dégager un thème, je crois, ce serait le thème central de ce livre ; et ce n’est pas un hasard s’il se situe à Venise en compagnie de Jim, l’amour de trente ans de Dominique Rolin. Toutes les conditions y sont réunies pour qu’émerge le flux de pensées de Dominique Rolin, flux et plongée rythmés par les apparitions et disparitions de Jim au tournant d’une page ; il y a les jours « dessus » à Venise où « Chaque séjour, léger et moelleux, se range dans ma mémoire en états superposés toujours semblables et jamais pareils. » Et les jours « dessous » où Dominique Rolin dissèque son parcours chaotique parmi les siens.

      Dominique Rolin nous raconte dans ce livre l’histoire de cette naissance littéraire. Son chemin amoureux et littéraire évoluent en parallèle, se cherchent, voire se confondent. La naissance d’une œuvre ou du moins son explosion est aussi le fruit d’une explosion intérieure « mais l’authentique évènement dans l’histoire, c’était la découverte de mon pouvoir tout neuf, exaltant, et même suave, de dédoublement. »

      Dominique Rolin a un sérieux problème avec la maternité, celle qui donne naissance à une chair, un « steak bleu ». Elle exècre les carcans familiaux et elle sait que les enfants non désirés produisent des enfants non désirés, elle sait que personne n’échappe à son histoire familiale et c’est ce qu’elle réussit brillamment à nous expliquer ici, car il en faut de tours et détours pour arriver à cette conclusion pourtant bien simple. Elle sait également que dans un couple il y a le dominant et le dominé et elle sait que l’équilibre est difficile à obtenir. Dr DR est lucide.

      DR saisit chaque molécule de vie pour la retransmettre dans son travail d’écriture. Elle a à ce point affuté son regard sur l’humeur du monde qu’elle la transcrit immanquablement quand le matin est doux, qu’elle se sent légère, que les mots se précipitent. Elle raconte ces mouvements infinitésimaux qui se succèdent avec une justesse rare, comme un oiseau qui déploie ses ailes en fonction de la pression atmosphérique, de la visibilité, de la consistance de la brume, de l’épaisseur des trottoirs ; elle déploie ses ailes et vole au milieu des humeurs de la rue pour en saisir l’essence ; elle s’en abreuve, s’en imprègne, extrait la quintessence de chaque atome pour faire vibrer son corps d’un sang riche, oxygéné, vitaminé. Et c’est à chaque fois ce sang régénéré, neuf, qui la propulse au cœur de l’action. Même si c’est dur et c’est souvent dur même après tant d’années d’écriture : elle décrit l’inspiration en somme ! Ce qui parait infaisable. Mais elle le fait, même quand elle dort « Je continue d’écrire sans stylo ni papier. L’exercice de mes sens peut s’y maintenir, aigu, régulier, maniaque, tendre, cruel. Je m’écoute entendre, flairer, goûter, voir, toucher à l’envers, de mon souffle de dormeuse. Les batteries de ma raison s’y rechargeront d’elles-mêmes. Ecriture et sensualité, en cercles clos, raflent la vie par effleurement répétitifs. »

      Virginia Woolf dans un de ses essais a écrit que «… les romanciers ont ceci de différent qu’ils ne cessent jamais de s’intéresser à la personnalité humaine, quand bien même ils auraient appris assez pour faire face à la vie de tous les jours. Ils vont plus loin ; ils sentent qu’il y a quelque chose de durablement intéressant, en tant que tel, dans le caractère humain… L’étude du caractère humain devient une activité fascinante ; en rendre compte une obsession. » Dominique Rolin s’adonne à cette occupation fort passionnante avec une acuité rare, un journal intime concentré. Et elle règle des comptes. Chez DR la bouche est maléfique, le nez est apaisant (Vous voyez à quoi ressemble le nez de Jim ?). Elle assassine, filtre, réarrange, ressuscite. Elle affronte tout ce monde avec ses propres moyens : la fiction. « Il s’agit de modeler les fantômes d’une mémoire jusqu’ici censurée. » A travers cette multitude de plongées dans ses souvenirs, elle prend conscience de l’universalité de ce processus de reproduction immuable qui depuis des millénaires permet à notre humanité d’exister dans un tout uniforme, avec ses drames et ses motifs répétitifs, dont chacun de nous a ou en fera l’expérience.

      Le roman de la vie de DR est aussi le roman d’une aventure amoureuse. Qu’est-ce une histoire d’amour, si ce n’est une longue histoire avec ses doutes, ses détours, ses mensonges cordiaux (la cordialité et le mensonge sont deux antonymes qui cohabitent très bien quand il s’agit d’amour) ? Quel lien entretient Dominique Rolin entre sa relation d’amour et son propre passé ? « Raconter en alternance mon autrefois et mon aujourd’hui me permettra de rester au bord de la stupeur, de l’indignation, du plaisir. Je serai claire, puis sombre. Je serai vraie, puis fausse. Je cèderai au sommeil de brute de la mémoire ainsi qu’aux suggestions de l’inventeur. Je jouirai en toute équité de mes révélations et de mes reniements. » Ce livre tente de répondre à ces questions. Pour ce faire, DR se lance dans un long monologue sous forme introspective, fait de glissements et de va et vient entre Jim et l’écriture : « La chambre est claire qui sent l’eau de Cologne. Sans interrompre son travail, Jim dit à voix basse : « Il n’y a plus d’amour ? » Je vais lui poser sur la nuque le baiser rituel. J’aimerais confier à son dos l’énormité de mon angoisse au sujet de mon livre : il est à peine entamé, mais il s’arrange déjà pour maintenir entre nous la distance. Il me juge indésirable, indiscrète. Il peut se passer de moi, pense-t-il, sa juridiction refuse la mienne. Je souffre, tout en sachant qu’il a raison puisqu’il est en mesure de m’injecter ses drogues : mépris, cruauté, folies et douceurs de la fiction, morsures de la réalité. Son adresse est diabolique. Il a le don de pervertir la mécanique naturelle de mon histoire. J’ai beau faire, mon livre est là et je suis ici. Je l’épie en train de m’épier… » (Notez que l’on pourrait remplacer le mot « livre » par le mot « amour » : le sens n’en serait pas affaibli.)

      Vous pensez que ces va et vient, ces glissements, vous entraineront dans une histoire trop compliquée, trop personnelle ? Il n’en est rien. Il y a un rythme dans ce glissement. Tout glissement suit sa propre courbe d’ascension. Le glissement se fait même imperceptible parfois. Jim est très présent au début et à la fin du récit mais elle sombre presque seule au milieu. L’ombre de Jim est silencieuse. DR visite ses fantômes seule ; elle est une femme mûre, qui sait qu’elle a plus de chance d’être séduisante en riant à gorge déployée qu’en dévoilant ses démons ; mais Jim palpe, saisit, dit par d’imperceptibles ombres qui couvrent ses paupières parfois chaudes ce qu’il ressent. Ces deux-là s’aiment suffisamment pour que le silence parle. Jim est là pour amortir la descente et pour recueillir ses halètements entre chaque descente, pour emboîter son corps dans le sien, pour qu'elle puisse reprendre son souffle ; et également pour accueillir son apaisement après la délivrance, parce qu’il a fallu quand même accoucher d’un livre pareil.

      DR est une mystique, elle se prête des dons de voyante. Elle veut à tout prix combattre le temps qui passe. Elle interprète chaque évènement comme une manifestation de la volonté du destin ou de sa propre volonté. C’est sûrement un trait de caractère propre aux diaristes puisqu’elle a tenu un journal plus jeune et que tout diariste a fait cette expérience qu’il amadoue ses ennemies à ce point dans son journal qu’il finit par avoir la sensation d’avoir droit de vie et de mort sur eux. « La signification m’en paraissait évidente : tout meurtre n’est pas un coup instantané, même avec préméditation, il est une aventure à longue échéance coupée de détours et de retour sur soi. En somme il se construit comme un vrai roman dont il faut retoucher chaque épisode avec obstination avant de mériter le mot « fin ». »

      Revenons à l’écriture de DR : elle a une façon particulière d’écrire. C’est absolument fascinant comme écriture. Ses métaphores sont glissantes comme dans un rêve. Son flux de pensées transpose une métaphore d’un objet à l’autre et cela donne une énergie envoutante à ses textes. Elle communique très vite ce pouvoir évocateur qu’elle a quand elle plonge dans ses souvenirs, et immanquablement nos propres souvenirs teintés d’une nouvelle vision émergent.

      La famille est un sujet qui travaille l’écrivaine. Qui n’a pas connu un foyer, une autre maison de voisins qui l’a attiré par sa simple mise en scène harmonieuse, ou amusante, ou détendue mais qui l’a néanmoins inquiété ? Pour la narratrice, c’est la famille Delarive qui remplit cette fonction et Marie-Pearl, se marie très vite (et meurt très vite après avoir enfanté 5 fois) « Très vite Marie-Pearl a été enceinte pour la seconde fois. Harold engraissait d’une façon spectaculaire, ce qui rendait assez choquant son air de spiritualité hautaine. » C’est la maitresse du mari, une cantatrice à la bouche qui mastique avec de grands mouvements, qui lui inspirera son premier texte publié « la bouche ».

      Ce livre raconte également le passage de l’enfance à l’âge adulte. Il y a aussi cette idée de mouvement, que l’on retrouve chez d’autres écrivains, du corps qui trace un chemin, qui parcourt un chemin, qui témoigne du temps qui passe (parfois mal : quand le corps familial engloutit tout dans son passage). Pour DR, ce sont les parquets foulés qui évoquent le chemin parcouru ; elle les observe avec attention. Enfin, elle observe ici les reflets, les coloris ; n’imaginez pas que des corps tombent et s’enlacent à même le sol. Le sol gémit, mais les pas sont lointains. Ce sont des mouvements que l’on laisse filer, les atermoiements de mise en récit qui finissent par nous échapper, les secondes non circonscrites, toujours désirées, jamais écrites. « Et c’est ainsi qu’on perd sans recours leur sang de création ». Personnellement, ce sont les petits carreaux de mosaïque qui me fascinent et que je scrute où que j’aille, je ne sais pas quelle signification leur donner…

      Pour conclure parce qu’il faut conclure mais tant de choses restent à dire, l’impression générale qui se dégage des textes de DR est assez fascinante. On est submergé par un flot d’images au contour flou, mouvantes, qui nous enveloppe, un peu comme un nuage, mais pas forcément doux et vaporeux, plutôt lourd, capiteux et même envahissant. C’est parfois à la limite du machiavélique tellement elle insiste sur le malheur qui la suit. Il est donc nécessaire de s’en extraire, mais elle vous capture à nouveau dans son écriture aux effets presque mystiques ; et alors, comme tout cela vous fait flotter dans une brume, vous capture dans un envoûtement dont vous avez du mal à sortir, vous luttez contre le sommeil.

      Mais le sommeil toujours vaincra. Attention, dormir avec des images racontées par Dominique Rolin est dangereux ! Je comprends pourquoi elle est appelée « onirique Dominique », la rime est parfaitement bien choisie.

      Pour résumer par un adage rolien : écrire c’est aimer et aimer c’est écrire. Non, ce n’est pas exactement ça : écrire c’est aimer, écrire c’est être aimé : Tout transite par l’écriture. L’ordre des mots a toute son importance. Je suis sûre de ne plus mélanger les deux formules après la lecture de ce livre.

      Bon un raccourci voudrait que Jim, le Jim fils de Marie, c’est un peu l’amant de sa mère, le père fantasmé. Les livres c’est un peu l’enfant du péché. Mais bon, l’histoire est plus complexe, il me semble. Il y a beaucoup d’autres choses à dire sur ce livre et je ne résiste pas à un résumé lapidaire mais finalement assez explicatif du récit psychologique de la narratrice : Ceci est l’histoire d’une femme F qui remarque tôt que le couple formé par ses parents présente des singularités et qui lorgne sur la vie « heureuse » des voisins. Elle s’y immerge, s’y complaît. La fille docile, heureuse conclut un mariage social. Le frère aîné de F lui apprend qu’elle est fille illégitime. Elle se jette dans les bras de Youri, alcoolique paumé. 1ier enfant qu’elle abandonne à ses parents qui l’élèvent. La bouche de sa mère débite des paroles sans intérêt ou des insultes. La bouche de la maitresse du mari de la voisine heureuse la subjugue. Elle écrit son premier roman publié « la bouche ». Elle quitte Youri puis se cherche un père. Un peintre raté l’accueille. Le 5ième enfant de la fille heureuse arrive. Il s’appelle Jim. Il est différent des autres. F le prend dans les bras : un fluide chaud. (Il deviendra un écrivain reconnu). Voilà pour le résumé lapidaire.

      C’est long comme avis, je vous le concède, mais je trouve que c’est une écrivaine injustement oubliée et je suis étonnée que de nombreuses autobiographies ou romans introspectifs souvent inintéressants inondent le marché et que celle-ci soit ignorée. Ses livres, même en format de poche, sont difficiles à trouver en librairie. 

      Les dernières pages sont particulièrement jouissives. DR profite de l’instant présent comme après une longue maladie. Elle s’attable, commande une cuisse de poulet, dévisage un homme qu’elle a vu vieillir dans son quartier, qui a mal vieilli. Elle conclut après quelques réflexions par un « ce que j’ai mangé était bon. »

      La structure de ce livre composée de jours dessus et dessous qui s’alternent est particulièrement intéressante dans le cadre de ce récit, DR étant une adepte de temps infini, du creusement de la seconde, infinie source de jouissance, comme tout écrivain j’imagine qui a quelques années d’écriture derrière lui. Avec cette structure de texte judicieuse, elle a pu ainsi fragmenter ses pensées de manière intelligible pour ne pas plonger dans un infini indéchiffrable qui aurait pu laisser bien des lecteurs sur le trottoir. Elle a segmenté sa fresque du temps qui passe, tout en permettant de faire plonger le passé dans le présent et vice versa et elle a inscrit son histoire dans l’histoire universelle de l’humanité entière dans sa chaine infinie de dessus, dessous. Il me semble qu’au vu de son âge quand elle a écrit ce livre, et de son rapport à l’écriture, cette fragmentation était nécessaire pour rendre l’ensemble lisible par un plus grand nombre. Un excellent texte donc que je recommande.

      « Il s’agit de modeler les fantômes d’une mémoire jusqu’ici censurée. » Voilà une phrase de DR de ce livre pour clôturer mon récit et pour conclure l’histoire que je viens d’inventer de toutes pièces. Je vous laisse vous faire votre opinion en lisant ce livre à posséder dans sa bibliothèque.

      « La nuit s’est levée d’un coup, étale et scintillante.»


lundi 19 mars 2018

Excessive violette



C’est en passant derrière cette femme très fardée de la cinquième avenue à New York dans les années quatre-vingt, cette femme avec une coupe de cheveux à la Sue Ellen, que j’ai détesté le parfum de la violette. J’étais enfant mais je m’en souviens très bien. C’était un parfum poudré, âpre, qui s’accroche à la gorge comme autant de petits grains de poudre de riz, comme si je l’avais inhalé. C’était juste une impression car je ne pense pas que sa poudre se détachait. Elle était même terriblement fixe, comme sortie d’un moule de sculpteur.
      La brise automnale me fit suffoquer,
et pourtant la lumière orange au parc n’était pas agressive ce jour-là. Je devais avoir dix ans, et je devais soit revenir de l’école soit aller au parc avec ma mère et mon frère. Peut-être était-ce après la traditionnelle promenade du déjeuner de l’école, mais je ne crois pas, car dans ce cas l’air brassé par les écoliers eut été plus léger, et la poudre au parfum de violette m'aurait très certainement contournée.
      Je revois cette lumière tamisée autour de moi, ces cônes de lumière que filtraient les branches à moitié nues ; et je me rappelle de cette lueur mourante de fin de jour à l’horizon quand mon regard avait croisé cette femme au parfum de violette. Je me souviens des feuilles qui s’émiettaient sous mes pas, et je me rappelle de cette âpreté qui m’agrippa la gorge. Je ne sais pas si c’était son regard, son attitude, ou si c’est la poudre qui m’a empêchée de parler, mais j’ai le souvenir d’une agression d’origine mystérieuse, inexprimée. Une agression vaguement identifiée.

      J’ai fixé cette image, puis je l’ai oubliée. Puis elle est revenue, par hasard, en me promenant dans les allées d’un grand magasin. Un grand parfumeur. Perlin Pinpin, Toutin ou Sabotin, je ne sais plus. Le papier gaufré sous le nez. Une senteur de violette. Repoussante. Et les nez retroussés. Pleins de nez autour de moi qui semblaient survoler la vie en apesanteur. Une petite fille qui accompagnait un des nez m’a bousculée. Elle courait entre les jambes des nez en l’air et les nez la regardaient avec furie. Elle les cognait une à une, malgré les allées pour circuler, malgré les poissons colorés dans un aquarium derrière le comptoir, la petite fille, entre les jambes, cognait. Une, puis deux, puis trois. Toutes les femmes se faisaient bousculer. Les nez la fixaient puis retournaient au plafond tandis que la petite fille rampait au sol, se roulait, cherchait sous les planches de présentoirs, quoi ? Une souris peut-être ? Un jouet, une balle ? Personne ne savait et personne ne s’en souciait. Plus elle bousculait, plus les nez pointaient vers le plafond, plus la fureur les tirait vers le sol, plus les regards se cabraient.
      Maintenant la petite fille tournait, courait. Elle cognait de sa tête les bustes, faisait virevolter les femmes. Elle semait une panique qui rappela à ma mémoire cette femme poudrée dont les traits tirés, la peau étouffée, respirait l’intranquillité. La petite fille semblait incommodée par le parfum car bien que ses poings aient été serrés, je ne l’avais pas vu agripper quoi que ce soit qui gisait au sol. Je ne voulais pas lui demander la raison de sa quête. J’avais peur d’attiser ses inquiétudes. Je ne connaissais pas grand choses aux enfants mais je savais que les enfants peuvent pleurer à chaudes larmes
sans que l’on comprenne grand-chose de ce qui les inquiète. Comment aurais-je pu la consoler ?
      Puis la petite fille a saisi un flacon orange, un flacon lumineux, couleur soleil d’automne. Une grosse goutte, comme une larme de soleil. Je me suis accroupie, j’ai senti les notes de parfum qui s’étaient accrochées autour du bouchon. Je lui ai tendu le bouchon, elle a souri. Puis j’ai pulvérisé quelques gouttes directement sous mon poignet sans passer par la languette de papier, convaincue de faire le bon choix. Je lui ai tendu mon poignet. La rose aérienne, de Grasse, note de cœur. Ronde, enveloppante. La petite fille m’a tendu sa main. De petits ongles ronds roses, si souples. Une peau si transparente que je n’ai pas voulu la noyer, même si son visage brillant telle une lune juché sur un corps frêle soudain immobile le réclamait à corps et à cris. J’ai repensé à cette petite serviette que je parfumais avant de dormir qui m’a accompagnée toutes les nuits quand j’avais son âge ; puis j’ai survolé les nez avec mon butin soulevé des deux mains, me suis dirigée vers la caisse. La petite fille m’a donné un grand coup de pied. Le flacon est tombé. Le parfum m’a entouré d’un épais brouillard de stupéfaction. La scène s’est figée, le brouillard s’est dissipé. Des bouches arrondies m’ont scrutée.

      La petite fille a jeté son écharpe au sol. Je l’ai précipitamment soulevée pour que ne s’agrippent les morceaux de verre. J’ai secoué l’écharpe. Je l’ai portée à mon nez. Elle était douce, elle sentait la rose de Grasse. Sa mère a saisi la fille par la main pour l’éloigner de ce champ de bataille. Vite, elle m’a glissé un brin de fleur dans la poche sans que personne ne la voit et elle m’a chuchoté « je l’ai pris là » en me désignant un vase sur une tablette chargée de parfums. J’ai touché le brin frais sans savoir de quoi il s’agissait et elle a récupéré son écharpe ; puis elle s’est retournée et m’a adressé un au revoir de sa petite main transparente pendant que sa mère la tirait en direction de la sortie. J'ai vu grandir son corps, avec sa tête de lune, ses cheveux longs. J'ai regardé s'éloigner la grande main transparente qui s'agitait. Son corps a poussé. Un long bras aux gestes arrondis, d'un galbe apaisant, parfumé à la chair de rose écrasée m'a salué.
      Etourdie par l’agitation du service de nettoyage qui virevoltait autour des débris de verre, je me suis écartée à mon tour et j’ai sorti le petit brin de fleur : un brin de violette. Je suis ressortie du magasin, et sur le trajet de retour, j’ai repensé à l’onctuosité du parfum de la violette, à l’onctuosité de la vie chez mon grand-père, petite touffe concentrée, cachée sous un robinier, ou au coin d’une haie. Appesantie par des gouttes.

      De pluie, de brume.
      De rien.
     La violette secoue ses frêles tiges, ancrée au sol. Une saison, puis l’autre. Elle disparaît, fleurie, s’affaisse, ressurgit. Petite corolle violette secoue vivement la tête : la vie est si courte, la vie est si courte... L
a vie est si courte. La vie est...

dimanche 18 mars 2018

Epître à Madame ma main gauche de Iouri Bouïda traduit par Sophie Benech (Editions Interférences)




Il n y a rien d’innocent chez Bouïda. Jugez vous-même : « à la vue de la putain nue aux cheveux défaits et aux longues jambes noueuses qui est soudain sortie par la porte du mausolée en bâillant paresseusement et s’est dirigée d’un pas décidé, tout en se grattant, vers le passage qui descend vers le quai…Nous l’avons suivi des yeux jusqu’à ce qu’elle soit hors de vue ». Et ce n’est qu’un exemple parmi d’autres. Chaque phrase suggère une multitude de pensées. Iouri Bouïda vous prend par les pensées et non par la main, et ensuite vient la question : comment en suis-je arrivé à cette conclusion, et irrémédiablement, nos propres conclusions appellent nos propres agissements. Dans ces récits, Iouri Bouida ne vous aide pas à rentrer dans la peau de ses personnages et ne fait rien d’artificiel pour les rendre attachants, animés d’un sentiment mystérieux, attirants, répugnants. Il décrit des situations en construisant peu à peu un personnage qui pourrait être vous. « Dis-moi ce que tu lis et je te dirais qui tu es » est une notion bien, très bien assimilée par Iouri Bouïda.

      La première nouvelle s’adresse à la main gauche, les pianistes y trouveront à redire, mais il s’agit là de la main gauche, selon la symbolique biblique : c’est le péché de la chair, c’est la femme, c’est le siège des émotions comme au piano mais c’est la main qui fait exécuter ce qui est difficile à exécuter ; elle exécute ce qui est répréhensible. La fin de cette nouvelle suggère que l’existence du mal et du bien est infinie car jamais nous ne nous satisfaisons du vide. Dans cette histoire courte, nous est contée l’histoire de notre civilisation, de l’humanité toute entière.

      Dans la troisième nouvelle, c’est un fils qui voit le trouble que suscite une gravure sur ses parents de façon distinctive ; l’un ou l’autre, jamais les deux en même temps. « D’ailleurs, j’éprouvais la même chose quand ton père jouait du Tchaïkovski, m’a avoué ma mère, et la pudeur m’empêchait de lever les yeux sur les voisins. » Une idée a germé. La gravure évoque une femme qui fuit, qui laisse derrière elle du trouble, un corps vibrant sans visage, des pantoufles chaudes. Une ombre près de la fenêtre. L’idée s’installe tandis que dans la gravure, « là-bas, de l’autre côté de cette porte, une lumière qui vient d’en haut, pure et innocente, ruisselle sur la nuque de la femme ». Seul le lecteur peut arriver à la conclusion en interprétant le trouble qu’il a ressenti. Ces textes sont absolument extraordinaires parce que l’histoire nait de l’émoi qu’elle suscite et renvoie tout de suite à un face à face avec soi-même parce qu’aucun comportement n’est le résultat des agissements d’un personnage mais de l’agissement que l’on a bien voulu lui allouer en faisant ses propres déductions.

      « Lumière d’automne », résume assez bien l’écriture de Iouri Bouïda. Il nous raconte comment il a été saisi d’une fulgurante prise de conscience de son hypersensibilité à l’âme humaine à travers une vision, des couleurs qui l’ont ébloui ; il nous éclaire sur le rôle quasi prophétique dont il s’est vu doté depuis l’âge de 17 ans et on comprend son écriture, quasi-biblique, fantastico-réaliste, très poétique, dont les interprétations multiples peuvent nous éclairer sur les tréfonds de l’âme humaine tout en nous obligeant à réfléchir sur nos propres agissements.

      « Solitude avec vue sur une chambre… » nous éclaire sur l’histoire de la Russie, sur les murs et les bruits de voisinage de la vie communautaire russe qui façonnent la personnalité de chacun, même si auparavant, on a compris que Iouri Bouïda ne vit pas dans un mas provençal. « Le dernier » est une petite histoire de la religion et de son influence sur le monde.

      Dans les quatre dernières histoires, l’auteur évoque son rapport à l’écriture, à la lecture, au monde, aux émotions communiquées à travers l’œil de l’écrivain, à la finitude. Et tout devient presque clair, cet édifice littéraire, ces pages blanches noircies, semblent trouver leur sens à la fin de ce recueil d’histoires. Il y a une vraie progression dans les textes ; ils ne sont pas mis bout à bout dans le désordre ; on chemine depuis l’enfance, les symboles bibliques, le pécher de chair, les incertitudes de la condition d’écrivain, le regard de l’enfant devenu adulte sur ses parents, la découverte de la misère du monde, les désillusions, l’extrême solitude humaine ; et puis l’écriture, la lecture au milieu de cette déchèterie, seul moyen de transcender la vie, de devenir Dieu, finalement.

      Ne cherchez pas un brin de soleil, il n’y en a pas dans les contrées de Iouri Bouïda. Il y a un « pâle soleil d’automne », « un crépuscule de début d’automne », « des nuages mauves flottant dans du cuivre en fusion », sauf vers la fin : « le soleil venait de se lever ». Mais tout est très poétique. Par contre, il s’ensuit que chaque rayon de soleil qui pénètre dans la pièce est une bénédiction que l’on saisit rapidement !

      Ce week-end, point de soleil. Je l’ai lu en un jour mais ce n’est pas un livre à lire d’un trait à moins d’avoir un moral d’acier. Il est constellé de questions philosophiques et dévoile à chaque fois l’absurdité du monde et les sombres tréfonds de l’âme humaine. Iouri Bouïda peut en deux pages vous plonger dans une grande mélancolie et comme son écriture est poétique, l’état mélancolique, une saignée lente et profonde, à cause – ou grâce – à la poésie descriptive, dure quelques heures après la lecture du livre. La plaie devient assez vite purulente et ne se referme pas de sitôt. (Je souhaite bon courage à celui ou celle qui entreprendrait de mener une thèse de fin de cycle sur cet auteur…)

      Je découvre un immense écrivain. Une excellente découverte comme on en fait rarement dans une vie de lecteur, un peu comme un lecteur découvrirait pour la première fois Kafka. C’est aussi une très belle traduction par Sophie Benech, qui en a exhalé toutes les saveurs. Je n’ai aucune connaissance dans ce domaine, mais il me semble que le travail est particulièrement méritant dans le cas de cet auteur qui fait émerger une histoire à partir des émotions suscitées par les mots et non l’inverse. Chaque phrase est reliée à la précédente avec fluidité ; tous les mots sont soigneusement réfléchis pour faire émerger la sensation qui va confirmer un peu plus la précédente, de façon itérative. Je ne sais pas quelle est la définition d’une bonne traduction, mais pour moi, ces textes ont été à la fois surprenants, émouvants, dépaysants tout en étant intelligibles. L'objet, le livre, est très beau également.

Epître à Madame ma main gauche ; Iouri Bouïda ; traduit par Sophie Benech ; Editions Interférence (2010).

mardi 13 mars 2018

Prodigieuses créatures de Tracy Chevalier traduit par Anouk Neuhoff (Editions La table ronde)


Voici un très bon livre qui va vous soulever grâce à un immense souffle romanesque même si, comme moi, les fossiles ne vous ont jamais intéressés.

      L’histoire se situe sur la côte sud de l’Angleterre, dans le Dorset à Lyme Regis. Le paysage est constitué de falaises menaçantes qui recèlent des strates et des strates de vies ensevelies. Les terres calcaires, tantôt solides tantôt argileuses, érodées par les vagues et les pluies fréquentes, dévoilent des trésors cachés, des fossiles, des curios, de petites pierres au relief circulaire, et aussi d’énormes structures avec des colonnes vertébrales longues, de grandes nageoires, des espèces aux formes intrigantes non répertoriées dans les manuels scientifiques

      Ces vies ensevelies passionnent deux filles : Elisabeth Philpot de milieu bourgeois et sans beauté, « une charpente anguleuse et des traits accusés », sans grande fortune, mais à l’esprit vif, pas comme les « femmes mariées figées comme des flans dans un moule ». Elle se voit, l’âge avançant, peu à peu ensevelie dans un vie morne de vieille fille. Retirée de la vie londonienne, elle s’installe à Lyme avec ses deux autres sœurs. L’autre fille, Mary Anning, autodidacte, de milieu modeste, sans éducation, douée d’un instinct extraordinaire, « un sens des marées », connaissant toujours l’état de la mer, « savait si c’était le flot ou le jusant, les mortes-eaux ou bien les grandes marées ». Elle est la fille d’un charpentier et d’une mère lessiveuse, et elle croule sous les dettes de son père mort prématurément. C’est la vie de ces deux femmes, issues de milieux qui ne les prédestinaient pas à une vie passionnante, que l’on va suivre.


      Ce roman puise son inspiration historique dans la vie de Mary Anning, découvreuse de fossiles, qui en autodidacte a aidé à faire évoluer les connaissances scientifiques grâces à ses découvertes de squelettes entiers d’espèces disparues. A l’époque, il était inimaginable d’avancer devant les représentants ecclésiastiques que le Dieu créateur avait créé des espèces qui avaient disparu depuis. Elle a aidé à faire évoluer la science avec ses trouvailles de structures entières d’espèces à long cous. Mary Anning a longtemps cherché des fossiles, et pour subvenir aux besoins de sa famille, elle les a revendus. Elisabeth Philpot, quant à elle, dès son arrivée à Lyme Regis s’est prise de passion pour la recherche de fossiles pour sa propre collection, surtout les fossiles marins, passion commune qui a scellé leur amitié.

      Vous croiserez également dans cette histoire une multitude de personnages secondaires : Bessy une gouvernante, figure menaçante, gardienne de l’ordre social ; le colonel Birch, un profiteur au caractère ambigu, qui part avec la marchandise et qui se fait rappeler à l’ordre ; Molly, la mère de Mary qui se révèle très dégourdie quand il s’agit de tisser les liens commerciaux mais est beaucoup moins hardie quand l’amour entre en jeu ; Margaret, la rêveuse romantique, amoureuse déçue ; le capitaine Curio, grand paresseux qui vole le travail des autres et qui finit mal ! Toute cette galerie de personnages secondaires évolue dans cette petite ville et vient nous éclairer sur le caractère de chacune des deux protagonistes ; et comme souvent dans la littérature anglaise, les lieux, les maisons de chacun, leurs toits, leur cheminée, leur mobilier, sont à l’image de leurs habitants, ce qui crée une proximité et une intimité dans lesquelles on s’immerge sans jamais avoir envie d’en sortir. Tous ces personnages, chacun par sa fortune et son milieu social, ont des intérêts divergents ou convergents. Ils se rapprochent, se séparent, s’aiment, se jalousent, se trahissent ; et nous assistons à travers les introspections d’Elisabeth et de Mary à la naissance intellectuelle de deux femmes intelligentes qui naviguent entre raison, pulsion et sentiment.

      Voici donc un très bon livre qui nous plonge dans l’Angleterre confinée dans ses traditions ancestrales du début 19ième siècle, et qui nous montre qu’à toutes les époques, il a existé des femmes avec un sérieux handicap social qui ont su s’émanciper. Avec du tempérament et une bonne dose de volonté, elles ont su s’extraire de leur situation médiocre alors que toutes les conditions étaient réunies pour qu’elles soient d’éternelles victimes des archaïsmes de la société dans laquelle elles évoluaient. Un très bon livre que je recommande.



Prodigieuses créatures ; Tracy Chevalier ; Editions La table ronde (et en folio poche).

lundi 5 mars 2018

Centre de Philippe Sollers (Editions Gallimard)


Il y a des livres qui sont faciles à résumer : tout se tient.
      Voici donc un livre qui chemine entre la psychanalyse, l’histoire, la littérature, la poésie, pour servir un unique dessein : l’analyse et le constat de l’état de notre société. Alors, allongez-vous et écoutez. C’est bien plus efficace qu’une séance de divan pour endiguer ses petites névroses. C’est plus sombre mais plus fouillé qu’un Woody Allen.
      Si vous en avez assez de toutes les dérives sociétales et que vous vivez en bonne entente avec notre cher Sigmund Freud, ce livre agira comme un exutoire ; sinon, passez votre chemin. Je pense que c’est un auteur que l’on aime ou que l’on n’aime pas. Il n’y a pas de consensualité dans cette écriture.
      C’est un livre dense qu’il vaut mieux cependant lire d’un trait (ce que j’ai fait aujourd’hui) car les chapitres, sans lien apparent, sont en réalité reliés, et dans le rythme et dans les échos qui rebondissent d’un chapitre à l’autre. J’ai particulièrement aimé le chapitre sur l’inceste qui retrace l’histoire de la transmission de l’amour, des caresses à travers les siècles. Il écorche au passage quelques personnes médiatiques : Sollers a dû faire de l’escrime quand il était petit.
      Attention, à force de tout dynamiter, Sollers explose en vol. Mais ensuite il revient : à l’enfance, à la foi, à ses amours, aux caresses reçues ; et le tourbillon se tasse, et le cercle se réduit. Se referme.
      J’aurais aimé que le livre finisse p. 103 après le poème de Rimbaud : « Le mot le plus important, ici, précédé et suivi de points de suspension, est etc... Ça pourrait continuer indéfiniment comme ça. »
      Je conseillerais de lire Sollers après Pautrel (dont le dernier livre est sorti récemment) ou Pautrel après Sollers. L’un écrit par ondulations et l’autre par poussées fiévreuses. Deux écritures donc à alterner… Poussé à l’infini, Pautrel tend vers Sollers !
      Et pour finir,  p. 28 : « …il existe des intérêts privés qui m’interdisent formellement un travail de ce genre. Il me faudrait pour cela découvrir quelques-uns de mes sentiments intimes, qui m’ont été révélés par l’analyse, mais que je n’aime pas m’avouer à moi-même. Mieux vaut se taire. » (Freud)

Quelques extraits:
"Nora a une autre particularité. Elle était très bonne en mathématiques, mais sous l'influence de sa mère, elle n'a choisi la psychanalyse qu'assez tard... Je dois lui paraître algébrique et topologique, une sorte d'intégrale en mouvement. Comme je suis moi-même hypermnésique, ça marche."

" Exemple du dialogue entre Emilia et Desdémone, à propos d’un homme :
Emilia « Un très bel homme. »
Desdémone : « Il parle bien. »
Emilia : « Je connais une dame, à Venise, qui serait allée pieds nus en Palestine pour un attouchement de sa lèvre inférieur. »"

"Nora ne me parle pas de ces cas, sauf énormité significative, venant, la plupart du temps, de sa clientèle gay. Elle s’étonne qu’en tant qu’écrivain je n’aie aucun préjugé contre l’analyse, au contraire. Je pense qu’elle pourrait décourager le flot consternant des « rentrées littéraires » et les éloges dithyrambiques sur des pavés illisibles, décrétés « bouleversants », « stupéfiants », « miraculeux ». Cela dit, Nora aime bien la vraie littérature, surtout Kafka et Dostoïevski. Etrangement, pas de Bible à l’horizon. Mais Freud, toujours Freud. "

" Voilà l’art de Nora. Elle tisse, détisse, tient le fil d’une histoire, trame…
Le patient, ou la patiente, devient lecteur ou lectrice de soi-même. C’est pénible, émouvant, passionnant : longues pages d’ennui, souillures, flétrissures, détresse, revendications, déceptions, humiliations, frustrations, colère."

" Un enfant, où qu’il se trouve est spontanément religieux. Pour lui, tout est immédiat, chiffré, animé, magique. La nature est un temple où de vivants piliers lui parlent et l’observent avec des regards familiers. Les échos se confondent dans une profonde unité, les parfums, les couleurs et les sons se répondent. Il se souvient d’une vie antérieure, où il habitait sous de vastes portiques, que les soleils marins teignaient de mille feux…
C
et enfant sera impossible à intimider, à canaliser, à encadrer, à mater. "

" A propos de découverte, prenez le Polonais Nicolas Copernic…Poursuivez jusqu’à Newton, et vous allez déboucher sur Freud…Au passage, n’oubliez pas de saluer la mémoire du marquis de Condorcet, arrêté pendant la terreur comme Girondin,… Mais oui, avec Nora, malgré la dévastation générale, je crois plus que jamais aux progrès de l’esprit humain."

Centre, Philippe Sollers, Editions Gallimard, 2018. 


dimanche 4 mars 2018

Mes vingt ans, le début de l’âge d’or (chapitre III). Le serpent sinueux

Le cabinet était installé au rez-de-chaussée. De loin, si l’on tranchait tout l’immeuble de haut en bas comme une grande maison de poupée, on aurait pu voir le cabinet de notaires du premier étage où les têtes des employés courbés sous les abat-jour verts, battaient, tronquaient et assemblaient des bouts de phrases, des chiffres, avec une application de ferronniers. Au dernier étage, les quelques étudiants qui nourrissent des rêves de grandeur. Les employés de maison descendaient l'escalier plein d'entrain, le remontaient, songeant à un toit, un jour, un coin où ils seraient rois. 
      Derrière le comptoir, je voyais passer un ballet de personnes : les personnes âgées le matin, toujours en avance. Sourire et petits yeux plissés, les pommettes rehaussées. L'après-midi se précipitaient les urgences à régler, et le soir les visites de courtoisie étaient vite expédiées. L’hiver passait à une vitesse de vent froid ; l'été, le rayon de soleil de la lucarne au-dessus de ma tête perçait à ma gauche, s’attardait sur ma tête, emportait tout espoir de m'échapper vers quinze heures, puis s'éteignait à ma droite sur la porte de la salle d’attente. La fréquence des appels téléphoniques était parfois particulièrement soutenue aux alentours de 18h, une coincidence ou l'effet du mauvais temps sur l'humeur générale. Un jour, une lune parfaitement ronde s'est inscrite dans la lucarne rectangulaire. Peut-être était-ce en hiver. Une belle lune au contour parfaitement net, comme on en voit rarement à Paris. J'ai longtemps surveillé son retour sans succès.
      En face du trottoir, une agence de voyage : les vacances y sont programmées selon une vaste campagne promotionnelle qui déplace les masses toujours dans un sens au même moment. Je suivais le mouvement des yeux, une agitation suivie d'un silence. Dehors, la rue se repeuplait de pas. Puis, retour au rythme habituel : grondement de voitures et mouvement de bras énergiques qui s'évitent.

      La salle d’attente, souvent silencieuse le matin. Mon bureau blanc en mélaminé à l’entrée, un comptoir avec un rebord sur lequel les patients peuvent s’accouder. J'ai appris à scruter les coudes : le lourd, le rond, le pointu, le dansant, l'absent qui s'esquive et court s'enfoncer dans un fauteuil de la salle d'attente. Mon pot à crayon à ma gauche, les pointes vers l'extérieur. A droite le téléphone, le fax et sa bouche béante qui crache parfois sans relâche. Une configuration relativement classique. Une boîte d’allumettes qui ne sert à rien mais que j’aime garder est au centre ; elle est rouge ornée d’une tour Eiffel dorée encerclée de paillettes bleues. Dans un tiroir, une tablette de chocolat, voire deux, trois, parfois un morceau de nougat, et des photos que je ressors quand c’est possible. Beaucoup de photos qui se sont accumulées pendant mes quelques années au cabinet. Un livre, quelques revues de voyage. Derrière moi une enfilade de dossiers suspendus de toutes les couleurs.
      La petite lucarne rectangulaire au-dessus des dossiers est très difficile à ouvrir ; le soleil perce environ quatre mois dans l’année. En dessous, les barres métalliques qui retiennent les dossiers vibrent sans raison apparente. Toc, toc, quelqu’un entre ; j’ouvre la porte de l’immeuble en appuyant sur le bouton de l’interphone, la porte d’entrée du cabinet est entrouverte.
      Dans la salle d’attente, de temps en temps, une discussion timide. Une vaguelette.

     Seule Elise provoquait un rire général qui remuait même les plus fébriles. Elise était une des patientes. Elle avait soixante-dix-huit ans, je l’ai connu à partir de ma première année au cabinet. J’aimerais bien être comme elle un jour, avais-je dit à ma mère. Pourquoi elle ? C’est vrai qu’à vingt ans, c’est curieux, il n’empêche, les filles de mon âge ne me font pas rêver, un jour j’aimerais être comme Elise. Ma mère ne comprenait toujours pas, j’avais rapidement changé de sujet, Elise est devenue une bonne amie. Mathilde se demandait ce que je lui trouvais ; j’ai cru qu’il y avait là un peu de jalousie mais un doute avait subsisté, Mathilde a toujours eu plus d’amis que moi.

      « Tu ne choisirais pas tes amis comme tu choisis tes gâteaux, Mathilde ? Il faut qu’ils soient tous faciles à apprécier, des caractères doux, sucrés que l’on peut gober sans trop se poser de questions ? Elise est une femme intéressante… Je pense que tu te trompes à son sujet.
– Oui, c’est vrai que je choisis mes amis comme je choisis mes gâteaux, m’avait-elle rétorqué. Elise a un caractère trempé, un baba au rhum, et tu es trop imbibée de volutes pour t’en apercevoir. »

      Ce fut l’un des jours le plus joyeux de ma vie, le jour où cette femme est venue à ma rencontre après sa consultation. Elle m’a dit qu’elle habitait à coté et qu’elle avait préparé un baeckeofe, une spécialité alsacienne. Elle m’a demandé si je voulais y goûter pendant ma pause déjeuner. C’était en plein hiver et évidemment j’ai accepté. Je crois bien que de toutes les rencontres amicales que j’ai faites, seule celle-ci a marqué mon chemin d’une manière tout à fait particulière ; les autres rencontres n’ont été que conséquences de celle-ci.
      J’ai passé un moment délicieux en sa présence ce jour-là, le premier jour où je l’ai vue chez elle. J’ai vu des calligraphies qui séchaient le long d’une corde à l’entrée de sa cuisine très encombrée. Elle m’a dit que c’était elle qui les avait peintes, puis, sans transition, a parlé de la vie, de la beauté du monde, de la musique, de la fin.

      Lors de cette première rencontre, elle me parla de désir. Elle avait plus de soixante-dix ans, et elle me parla de désir… J’avoue que cela me troubla. Je croyais naïvement que cela avait tendance à s’estomper avec l’âge. Et puis, j’entendais parler de bonheur comme but ultime, pas de désir. A l’époque, tout le monde avait ce mot à la bouche, le bonheur. Mais personne ne parlait de désir. Je reliais le désir à des choses simples, comme désirer un gâteau, désirer voyager, désirer posséder. Désirer avoir un petit copain – Même si cette possibilité me paraissait compliquée mais néanmoins accessible. 
      Arrivée à la dernière fourchetée pleine que je m’apprêtais à avaler, j’avais assemblé tous les morceaux de pommes de terre enrobés de crème fraiche, puis j’avais tout laissé s’étaler à nouveau dans l’assiette tandis qu’elle avait levé ses bras au ciel puis s’était emportée avec un regard glaçant « Mais non, ce n’est pas ça le désir ! Ah non ! Ce n’est pas ça ! C’est la vie le désir !
      – Ah oui ?
      – Oui, la vie ! C’est ça le désir ! Sinon c’est la fin !
      – Quelle fin ?
      – La fin ! La mort ! Tu es encore jeune mais moi j’ai appris à la semer, la fin ! Par le désir, dans les méandres de l’amour, dans la dilatation de mes attentes, je la sème ! »

      Elle s’était levée puis s’était mise à arpenter en va-et-vient la pièce. A chaque fois qu'elle revenait, son corps s’étendait vers moi en brandissant des mains aux articulations raides qui s’agitaient au bout d’une tunique ample.
      « Elle ?
      Lui, elle, tantôt lui, tantôt elle ! Sous toutes les formes. Lui, le serpent sinueux, lui, le serpent qui tantôt glisse sans bruit, tantôt se dresse. Lui, je le sème, et il mue sous une nouvelle forme. Et je le sème encore ! »

      Je ne comprenais pas vraiment ce qu’elle voulait dire. Je voyais son ombre se soulever ; elle était désormais debout devant moi et vociférait pendant que je m’enfonçais dans ma chaise. Seule la table en bois nous séparait, une table rectangulaire vert pâle avec au milieu ce plat fumant qui toujours expulsait des volutes de thym et de parfums sauvages.
       « Et le désir et l’amour, c’est la même chose ?
      – Oui, presque… Enfin non. Enfin si. L’important finalement c’est de s’élever, peu importe comment, répondit-elle en retombant sur sa chaise, l’air abattue.
      – …
      – Enfin oui, avait-elle soupiré comme si je prenais trop de temps pour comprendre. »
      Puis, elle s’était affalée sur sa chaise, comme si mon ignorance la dépitait. A son âge… A mon air contrit, pas vexée, elle avait répondu par un geste. Elle était allée chercher son portefeuille et avait sorti la photo d’un homme. « L’histoire dure depuis deux ans. Elle est merveilleuse. Elle réchauffe mes articulations, avait-t-elle rajouté. Je n’ai plus mal nulle part quand je pense à lui. Nous nous aimons d’un amour tendre, que l’ivresse assoupit et la glace vivifie. Oui. Un petit air frais, et nous voilà à nouveau les yeux dans les yeux, l’instant d’après, nous souvenant de la chaleur qui nous transperce les os. Et nous voilà de nouveau prêts à nous aimer à nouveau. » Pendant qu’elle s’expliquait, elle plaquait la photo bombée sur la table avec un index et la glissait vers moi. J’avais poussé mon assiette. La photo prenait de l’ampleur, s’approchait ; l’homme avec un collier grisonnant de barbe, un sourire en coin, une tête carrée, ressemblait à Hemingway que je n’aimais pas d’ailleurs à l’époque, mais j’avais gardé bien entendu ce rapprochement pour moi. De toute façon, cet homme, je ne l’ai jamais rencontré et quand j’ai voulu saisir la photo pour le voir de près, elle l’a précipitamment rangée.

      Elle avait posé son portefeuille et sans transition, toujours debout, elle m’avait resservi du baeckeofe. Une goutte de sauce avait giclé sur son pull. Elle l’avait tendu, raclé avec un couteau, léché la tranche du couteau, puis était revenue une minute plus tard avec son pull auréolé d’eau plaqué entre ses seins. Elle s’était penchée à nouveau pour se servir et un médaillon en or au bout d’une longue chaine a scintillé sous le rayon de soleil qui éclairait la table. A chaque fois que je l’ai revue avec ce pull, j’ai trouvé qu’il sentait le thym. Le médaillon a disparu par la suite sous ses vêtements pour ne ressurgir qu’en été mais le baeckeofe est resté accroché à mon nez. Et depuis l’amour a un parfum de thym. De thym sauvage, un brin épicé, éternellement minéral, souvent capiteux. Toujours envahissant. Qui flambe sous un soleil trop intense. Devant les cimes des Alpilles, sous un pin parasol. L’amour sous toutes ses formes, de la vie, de la nature. De la musique. D’un homme dont les caresses hérissent la peau, comme le thym sauvage qui éclot au printemps. L’amour et le thym sont indissociables dans mon imaginaire depuis que j’ai rencontré cette femme. C’est étrange, mais c’est comme ça. J’ai une mémoire olfactive.
      J’avais été très impressionnée quand elle avait parlé de serpent sinueux. J’avais été parcourue de frissons sans vraiment savoir si c’était des frissons d’effroi ou de plaisir. Elise avait une façon bien à elle de raconter ses histoires. Elle y mettait une telle conviction, qu’à part la croire et réfléchir ultérieurement, il n’y avait pas d’autres alternatives. Cette histoire de serpent, de désir, de peur qui nous poursuit avait quand même hanté mon esprit. Et puis elle s’était dressée sur la table tel un cobra ; son regard vif avait pris des teintes presque jaunes irrigués de rouge quand elle m’avait parlé de ce serpent, de désir. J’avais même cru voir peu de temps après un serpent traverser une voie de métro mais tout le monde m’assura que les rats et les souris courent plus vite que leur ombre.

      Aujourd’hui je prends la métaphore du serpent pour ce qu’elle est, mais à l’époque de mes vingt ans, les idées se cabraient dans mon esprit trop faiblement pour que j’en saisisse l’élan. J’avais quitté son appartement avec l’impression d’avoir rencontré une personne hors normes ; et j’avais surtout, soudain l’impression d’être moins transparente derrière le bureau d’accueil de mon cabinet médical. L’impression d’exister. Et puis, je crois que j’avais soif de liberté mais je n’en connaissais pas le parfum, un peu comme un affamé se jetterait sur un festin, je n’ai pas choisi le menu. Il s’est imposé à moi, c’est tout. Je ne sais pas aujourd’hui si je ne serais pas sortie en courant de chez elle si je l’avais rencontrée à un autre moment de ma vie. Peut-être pas, elle aurait probablement trouvé un moyen de me retenir. 


      J’avais bien entendu déjà rencontré des gens qui m’avaient éblouie, mais aucune ne s’était intéressée à moi. J’avais même vécu une situation traumatisante en face d’une boite de nuit à dix-huit ans où j’avais été entrainée par un groupe de jeunes artistes déjantés, avec un visage d’une outrageuse beauté, maquillés comme des pharaons, coiffés de coupes aux cheveux dressés comme si leur tête avait explosé. Ils s’étaient tous mis sur leur trente et un pour l’occasion. Moi je revenais d’une journée de marche et je portais un jean, un tee-shirt des Guns’n Roses noir et des baskets aux pieds. Tout le monde était entré, sauf moi, au motif que j’étais trop jeune. J’avais l’air jeune, peut-être un brin naïve, mais j’avais dix-huit ans et tous les autres étaient rentrés. 

      Et puis un jour Elise est partie. Enfin la mort l’a rattrapée. Je n’emploierai pas de métaphore mensongère pour quelqu’un qui parlait de la mort avec autant de franchise. Elise est morte alors que je travaillais depuis sept ans au cabinet.

      Quand sa santé s’est détériorée au cours des derniers mois, je lui ai demandé à quoi servaient les comprimés qu’elle avalait. Son visage s’est assombri ; elle a longuement soupiré, a jeté un châle sur ses épaules d’un air las et m’a jeté un regard bref méprisant comme si j’étais inapte à comprendre les pensées ténébreuses qui s’amoncelaient sur elle.










Mes vingt ans, le début de l’âge d’or (Chapitre VI). Les escargots sont fiers

Quand j’étais petite et que j’empruntais des livres à la bibliothèque de l’école, je me constituais des rôles sur mesure, me déguisais et...