Prodigieuses créatures de Tracy Chevalier traduit par Anouk Neuhoff (Editions La table ronde)


Voici un très bon livre qui va vous soulever grâce à un immense souffle romanesque même si, comme moi, les fossiles ne vous ont jamais intéressés.

      L’histoire se situe sur la côte sud de l’Angleterre, dans le Dorset à Lyme Regis. Le paysage est constitué de falaises menaçantes qui recèlent des strates et des strates de vies ensevelies. Les terres calcaires, tantôt solides tantôt argileuses, érodées par les vagues et les pluies fréquentes, dévoilent des trésors cachés, des fossiles, des curios, de petites pierres au relief circulaire, et aussi d’énormes structures avec des colonnes vertébrales longues, de grandes nageoires, des espèces aux formes intrigantes non répertoriées dans les manuels scientifiques

      Ces vies ensevelies passionnent deux filles : Elisabeth Philpot de milieu bourgeois et sans beauté, « une charpente anguleuse et des traits accusés », sans grande fortune, mais à l’esprit vif, pas comme les « femmes mariées figées comme des flans dans un moule ». Elle se voit, l’âge avançant, peu à peu ensevelie dans un vie morne de vieille fille. Retirée de la vie londonienne, elle s’installe à Lyme avec ses deux autres sœurs. L’autre fille, Mary Anning, autodidacte, de milieu modeste, sans éducation, douée d’un instinct extraordinaire, « un sens des marées », connaissant toujours l’état de la mer, « savait si c’était le flot ou le jusant, les mortes-eaux ou bien les grandes marées ». Elle est la fille d’un charpentier et d’une mère lessiveuse, et elle croule sous les dettes de son père mort prématurément. C’est la vie de ces deux femmes, issues de milieux qui ne les prédestinaient pas à une vie passionnante, que l’on va suivre.


      Ce roman puise son inspiration historique dans la vie de Mary Anning, découvreuse de fossiles, qui en autodidacte a aidé à faire évoluer les connaissances scientifiques grâces à ses découvertes de squelettes entiers d’espèces disparues. A l’époque, il était inimaginable d’avancer devant les représentants ecclésiastiques que le Dieu créateur avait créé des espèces qui avaient disparu depuis. Elle a aidé à faire évoluer la science avec ses trouvailles de structures entières d’espèces à long cous. Mary Anning a longtemps cherché des fossiles, et pour subvenir aux besoins de sa famille, elle les a revendus. Elisabeth Philpot, quant à elle, dès son arrivée à Lyme Regis s’est prise de passion pour la recherche de fossiles pour sa propre collection, surtout les fossiles marins, passion commune qui a scellé leur amitié.

      Vous croiserez également dans cette histoire une multitude de personnages secondaires : Bessy une gouvernante, figure menaçante, gardienne de l’ordre social ; le colonel Birch, un profiteur au caractère ambigu, qui part avec la marchandise et qui se fait rappeler à l’ordre ; Molly, la mère de Mary qui se révèle très dégourdie quand il s’agit de tisser les liens commerciaux mais est beaucoup moins hardie quand l’amour entre en jeu ; Margaret, la rêveuse romantique, amoureuse déçue ; le capitaine Curio, grand paresseux qui vole le travail des autres et qui finit mal ! Toute cette galerie de personnages secondaires évolue dans cette petite ville et vient nous éclairer sur le caractère de chacune des deux protagonistes ; et comme souvent dans la littérature anglaise, les lieux, les maisons de chacun, leurs toits, leur cheminée, leur mobilier, sont à l’image de leurs habitants, ce qui crée une proximité et une intimité dans lesquelles on s’immerge sans jamais avoir envie d’en sortir. Tous ces personnages, chacun par sa fortune et son milieu social, ont des intérêts divergents ou convergents. Ils se rapprochent, se séparent, s’aiment, se jalousent, se trahissent ; et nous assistons à travers les introspections d’Elisabeth et de Mary à la naissance intellectuelle de deux femmes intelligentes qui naviguent entre raison, pulsion et sentiment.

      Voici donc un très bon livre qui nous plonge dans l’Angleterre confinée dans ses traditions ancestrales du début 19ième siècle, et qui nous montre qu’à toutes les époques, il a existé des femmes avec un sérieux handicap social qui ont su s’émanciper. Avec du tempérament et une bonne dose de volonté, elles ont su s’extraire de leur situation médiocre alors que toutes les conditions étaient réunies pour qu’elles soient d’éternelles victimes des archaïsmes de la société dans laquelle elles évoluaient. Un très bon livre que je recommande.



Prodigieuses créatures ; Tracy Chevalier ; Editions La table ronde (et en folio poche).

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