mardi 28 mai 2019

Votre assistant Google


Ce matin, j’ai vécu une histoire amusante. Quoique… J’ai accompagné mes filles à l’école, puis ai fait un crochet dans une supérette. J’ai appuyé sur un bouton qui m’a délivré un jus d’orange frais, suis passée à la caisse. Un vrai monsieur à qui j’ai dit « Bonjour Monsieur » a encaissé. « Merci Monsieur – Bonne journée Madame » ; je suis remontée m’installer sur mon bureau avec la bouteille et mon téléphone coincé entre le pouce et la bouteille. Une voix féminine m’a dit « Bonjour Rita, je suis votre ASSISTANT Google et je suis là pour vous aider tout au long de la journée. » Stupeur ! J’ai ça dans mon téléphone ? Alors évidemment mon imagination s’est emballée. Rien de surprenant. J’ai imaginé mon téléphone dans dix ans. « Bonjour Rita, je suis votre assistantE en publication (oui ils ont corrigé le bug, il y a le directeur et l’assistante), j’ai parcouru votre tapuscrit cette nuit et j’ai trouvé 19 occurrences du mot « thym ». Or le mot « thym » apparaît avec 2.9 M d’occurrences sur Google et le mot « menthe », 38.7 M d’occurrences. J’ai donc remplacé le mot « thym » par le mot « menthe ». Pouvez-vous valider ce changement ? » Je réponds à ma chère assistante que certes elle m’est d’un grand secours puisqu’elle m’a trouvé l’imprimeur le moins cher au Bangladesh, que le réseau de distribution par drone et le traducteur Google font bien leur travail ; que la masse critique suit son cours au prix d’un livre offert, un livre commenté, un arbre planté ; mais que dans mon imaginaire l’amour et le thym sont indissociables. C’est étrange mais c’est comme ça : j’ai une mémoire olfactive et ma mémoire et les émotions qu’elle engendre sont – un peu – le moteur. L’assistante Google a repéré le mot « émotion », s’est arrêtée sur cet unique mot, et m’a dit « Pour l’assistante Google, l’émotion ne fait pas partie du contrat, veuillez vous adresser à une assistante physique. Voulez-vous que je vous indique les assistantes physiques les mieux notées sur GoogleMaps ? »

      J’acquiesce évidemment, j’en trouve une qui me dit : oui, oui, je comprends mais mon directeur (encore Lui) est très soucieux des résultats et il n’acceptera la version avec le mot thym qu’à une condition : c’est que vous exposiez votre chair. Un truc à raconter. Vous avez subi un viol collectif ? Vous avez vécu une scène traumatisante ? Une maladie terrible ? Une perte douloureuse ? Non, pas dans votre livre, je parle de vous évidemment. Vous Rita. Sinon si vous êtes orientale et vous avez des scènes de culs bien crues, ça aussi, il adore ; et alors vous pourrez garder le mot « thym ».

      Je réfléchis encore mais je crois que je vais remplacer le mot « thym » par le mot « menthe » et garder l’assistante Google.

mardi 14 mai 2019

Carson McCullers, un coeur de jeune fille de Josyane Savigneau (Editions Stock)

Dans cet essai, Josyane Savigneau se lance sur les traces de Carson McCullers, cette étonnante fille, écrivaine précoce, qui a écrit un chef d’œuvre Reflets dans un œil d’or à 24 ans. Les biographies ou autobiographies ne m’intéressent en général pas – je crois l’avoir déjà dit dans ce site – et je préfère lire l’homme à travers l’œuvre que l’inverse. Et ce sont les écueils que je redoute, la surinterprétation, la projection de sa propre sensibilité, de ses propres mécanismes de réflexions que Josyane Savigneau tente d’éviter dans cet essai. L’être humain est souvent enclin à adopter les raisonnements qui ne le mettent pas mal à l’aise ; et Carson McCullers est certainement une écrivaine qui a beaucoup dérangé, d’abord parce qu’elle a eu du succès très tôt. Et également parce que les personnages de ses romans sont à la fois étranges et attachants. Elle sait creuser ses thèmes avec profondeur sans reculer devant leurs complexités, en mettant l’emphase sur des personnages où la symbolique et la puissance nerveuse et corporelle priment, ce qui lui permet d’écrire avec une certaine concision.

Josyane Savigneau, à travers des témoignages écrits, journaux, et surtout en mettant en valeur la grande cohérence de l’œuvre de Carson McCullers, dresse le portrait d’une écrivaine à la fois fragile et opiniâtre. Elle s’attarde sur sa vie affective, notamment dans sa relation avec Reeves, son mari, qui avait également des velléités d’écrivain mais qui était très fragile sur le plan psychologique. Elle dresse également son portrait à travers ses relations amicales et amoureuses plus ou moins tourmentées. Notamment avec Anne-Marie Schwarzenbach, Tennessee Williams qui lui restera fidèle jusqu’au bout, Marie Tucker son professeur de piano, Truman Capote avec qui elle entretiendra une relation conflictuelle, Otto Franck père d’Anne Franck ; et l’ami de toujours Edwin Peacock. Elle revient sur le parcours de Reeves qui a rarement eu dans sa vie l’occasion de percer dans un domaine quelconque et qui restera toujours dans l’ombre des réussites flamboyantes de Carson et finira par se suicider.

Un parcours chaotique donc, le parcours de cette écrivaine à la santé fragile que l’on suit dans les différentes étapes de sa vie de jeune prodige. Indéniablement, Carson McCullers n’a pas été surmédiatisée puisque l’on est nombreux aujourd’hui à penser que ses écrits sont de très grande qualité. Cette étonnante fille avait un sens de l’analyse et une acuité, une vision de la littérature totalement intuitive, d’une grande sensibilité, comme le démontre de nombreux extraits dans cet essai. Elle était d’une très grande rigueur. A la lecture de cet essai, on comprend qu’elle a tout donné à l’écriture même quand son corps était à moitié paralysé ; et ce, dès l’âge de 30 ans à la suite d’une maladie non diagnostiquée pendant son enfance. Sa connaissance musicale (Carson McCullers était pianiste) est très apparente dans son œuvre. Son sens du tissage des thèmes, avec une mélodie de fond, des motifs implicites et explicites qui reviennent témoignent de sa grande sensibilité musicale ; et un certain nombre de passages dans ce livre qui abonde en citations et extraits (dont des extraits précieux d’une partie non disponible au public) en témoignent.

Une partie très intéressante est relatée dans le chapitre « une épouse de guerre », quand Reeves rejoint l’Europe pendant la seconde guerre en tant qu’officier. Ce chapitre est dédié à la période de la vie de Carson McCullers où sa souffrance morale et ses rapports avec Reeves semblent apaisés. On découvre qu’elle a lu Clausewitz (la théorie du « fog and friction » est certainement un concept très intéressant pour tout écrivain). On découvre que pendant cette période elle a du mal à écrire ; elle s’éloigne de sa blessure purulente – le sentiment de solitude. Probablement la période où le sentiment d’appartenance à un groupe pour chacun d’eux est le plus important. Reeves, pour la première fois, se sent utile et s’épanouit dans son travail. Un échange de lettres témoigne de la grande « normalité » de leur relation à cette période, de leur affection réciproque. Jacques Tournier fait une analyse complètement rocambolesque de cette période qui est relatée dans ce chapitre.

Une très juste analyse sur la réception d’une œuvre et les biais des lecteurs et des critiques nous est livrée dans le chapitre dédié au périple de Carson en Europe « considérer Frankie Addams comme « le chef d’œuvre des chefs-d’œuvre » et le meilleur roman de Carson McCullers, loin devant les autres, est peut-être une dérive de lecteurs plus soucieux du biographique qu’ils ne veulent l’avouer. Ce texte est, certes, le plus clairement autobiographique… ». Josyane Savigneau nous explique que les critiques ont reçu cette œuvre de façon beaucoup plus favorable que Reflets dans un œil d’or (qui est à mes yeux un chef d’œuvre). Un biais des plus classiques.

Une partie du livre est dévolue aux problèmes de santé de Carson McCullers. Des problèmes très graves puisqu’elle est à moitié paralysée dès 1947, c’est-à-dire à l’âge de 30 ans. Il lui restera 20 ans à vivre avec ce handicap. Plusieurs passages du livre décrivent l’évolution de son état de santé, son extrême maigreur, son teint, son irascibilité et sa grande fatigue nerveuse, sa main gauche maintenue par une planche. A la douleur physique, psychologique après des séjours en hôpital dans des services de neurologie, voilà que s’installe la terreur de devenir définitivement dépendante (un problème qui d’après les témoignages la hantait).

Dans le chapitre dédié à la relation de Carson McCullers et de Tennessee Williams, il y a une description très fine et sensible de Sagan qui les a rencontrés tous les deux. Elle nous apprend que Carson qui avait alors quarante ans avait « des yeux bleus comme des flaques, un air égaré, une main fixée sur des planchettes de bois […] Mais que ce soit l’homme blond aux yeux bleus et à la moustache blonde, hâlé, qui hissait Carson McCullers dans ses bras jusqu’à sa chambre, qui l’installait comme une enfant sur son double oreiller, qui s’asseyait au pied de son lit et lui tenait la main jusqu’à ce qu’elle s’endorme, à cause de ses cauchemars ;… La vie de ces deux génies, deux solitaires, … cette vie de rejetés… », cette vie est décrite avec beaucoup de détails.

On imagine fort bien la tourmente engendrée par la paralysie de son corps puisqu’en plus de la priver de la possibilité d’écrire, ce handicap la prive également de la pratique du piano qu’elle affectionnait tant. Une partie du livre est dédiée à son apprentissage musical et à sa sensibilité musicale ; et l’on apprend qu’elle affectionnait Bach – ce qui est assez cohérent avec son écriture qui manie l'enchevêtrement des thèmes autour du thème central avec dextérité. Ce sont des aspects de son travail qu’elle soigne particulièrement ; et elle relève avec satisfaction pendant son travail de mise en scène de Frankie Addams  que quand elle travaille avec Harold Clurman, elle « aime ses intuitions de metteur en scène. Il a tout de suite mis à nu le thème principal – cette recherche d’une identité, et cette volonté de faire partie de quelque chose -, et il a parfaitement dessiné le contrepoint des voix autour de ce thème... » Les retombées financières de la pièce qui aura du succès seront importantes par ailleurs pour le couple Carson-Reeves.

Cette paralysie physique a nécessairement eu un impact sur son humeur puisqu’en plus de la souffrance physique, elle a dû affronter l’incapacité de se nettoyer le cerveau, de s’apaiser, de sortir de sa solitude avec la pratique de cet instrument. Et la suite de son parcours se révèle assez sombre.

A la fin de sa vie néanmoins, Carson McCullers rencontre une psychothérapeute qui lui sera d’une grande aide, Dr Mary Mercer. Cette dernière détient encore des bandes d’enregistrement des séances que Carson McCullers a effectuées chez elle. Des passages de deux des bandes sont cités. Josyane Savigneau l'a rencontrée et celle-ci lui a livré ses derniers souvenirs : « Elle n’avait pas d’âge, Carson, seulement un désir fou de rester en vie. Vivre et écrire. Vivre pour écrire. C’est cela que je voudrais qu’on sente, qu’on conserve d’elle : cette immense et fondamentale volonté de vivre. Je voudrais qu’on retienne son sens de l’humour, son sens du jeu, de la farce. Non seulement la volonté de vivre, mais aussi la joie de vivre. Au plus fort de la détresse, elle gardait le goût des facéties, elle gardait le bouclier de son rire. »

On se réjouit d’apprendre qu’il y a eu un dernier sursaut de bonheur en 1967, année de son décès. Malgré l’accumulation impressionnante de problèmes de santé, alors qu’elle est alitée depuis trois ans et attend une place à l’hôpital pour se faire amputer d’une jambe, elle se rend en Irlande grâce à l’invitation de John Huston, le producteur de l’adaptation cinématographique de Reflet dans un œil d’or. Elle arrive chez lui en ambulance et sa chambre est inondée de fleurs de la part de tous ses admirateurs. Ce voyage, elle le décrira comme « l’un des moments les plus heureux de ma vie ». Une photo par ici donne un aperçu de l’état de santé de Carson McCullers et de la joie intense que lui a procuré ce voyage.

Cette mise au point sur les difficultés énormes qu’a dû traverser Carson McCullers et la cohérence et l’extrême rigueur avec lesquelles elle a déployé ses talents d’écrivaine surdouée, est certainement un travail indispensable pour réhabiliter Carson McCullers. A la lecture des passages que cite Josyane Savigneau, on découvre que beaucoup de choses ont été écrites ; et elles ont eu pour effet de jeter un doute sur les réelles capacités de ce jeune prodige. Certains sont allés jusqu’à soupçonner que Reflets dans un œil d’or a été écrit grâce à la proximité de Reeves, son mari, ce qui est un soupçon qui témoigne d’une très mauvaise lecture, au vu de l’extrême fluidité et de la cohérence de ce récit. La première page est magistrale. Et cette impulsion à elle seule suffit à donner une idée de la qualité de ce qui va suivre*. On apprend d’ailleurs au début de cet essai qu’elle l’écrit en deux mois « Pour la première - et l’unique fois- de sa vie, elle a le sentiment que tout est facile, que le travail se fait tout seul : « J’étais très fatiguée, mais je ne pouvais pas m’arrêter, racontera-t-elle à Tennessee Williams, alors j’ai écrit Post Army d’une traite. J’écrivais comme on mange des bonbons. Soudainement, tous les personnages m’apparaissaient clairement… » Plus loin Josyane Savigneau nous explique que malgré la multitude de témoignages qui corroborent le fait que ce roman a surgi avec facilité, c’est le roman qui « lui sera le plus contesté : sans doute pense-t-on qu’il faut un regard et un imaginaire d’homme pour parler d’une garnison. » Enfin, Kafka n’a jamais mis les pieds en Amérique, et on n’a jamais contesté le fait qu’il a écrit l’Amérique. J’oserai même donner mon humble avis qui est qu’un écrivain s’exprime mieux quand il sort de lui-même ; et que donc quand le récit se situe dans des lieux qu’il connaît mal, dans la peau de personnages qui lui sont extérieurs, il peut plus facilement libérer son inconscient (qui n’est pas bloqué par des situations vécues). Dans une de ses notes sur l’écriture Carson McCullers écrit « Le jaillissement prend toujours sa source dans le subconscient, et il est incontrôlable » (chapitre II)

Carson McCuller a donc été parcourue par un moment de grâce à l’écriture de Reflets dans un œil d’or. Elle a vécu un de ces rares moments où la conjoncture est parfaite, où les thèmes se déploient et se tissent avec exactement la bonne résonance. Le thème principal, la ligne mélodique qui ne faiblit pas pendant tout le récit. Il me semble qu’il y a souvent dans l’architecture d’une œuvre un livre qui est l’ultime achèvement, celui qui a coulé sans encombre, qui est apparu facilement. Parce que les efforts effectués précédemment éclosent au bon moment et parce que l’écrivain se fie à ses intuitions et se libère.

Une partie particulièrement intéressante retrace l’ambiance à Brooklyn Heights dans une maison que plusieurs artistes se partageaient. Cette partie retrace le parcours de Carson McCullers dans l’atmosphère intellectuelle et les courants de pensées de la période de l’avant-guerre. Les critiques auxquelles elle a dû faire face. L’animosité qu’a déclenchée son succès immédiat à un âge très jeune.

Voici donc un essai qui rend à Carson McCullers toutes ses lettres de noblesse après qu’elle ait été dénigrée, voire coiffée de tous les chapeaux grotesques de l’enfant terrible, détestée, égoïste, etc. Josyane Savigneau a mené ce travail de recherche en ne tombant pas dans la facilité, cette fâcheuse tendance qu’ont les journalistes et critiques de vouloir expliquer une œuvre en fonction de la distance qu’il y a entre cette œuvre et leur propre vie.

Les auteurs qui ont influencés Carson McCullers sont régulièrement cités dans cet essai avec des extraits très intéressants quand elle parle des points communs entre la littérature russe et la littérature du Sud. Dostoïevski lui a « ouvert les portes d’un domaine immense et inconnu ». Elle revient souvent sur son admiration pour Faulkner et en particulier pour le bruit et la fureur, « probablement le plus grand roman américain », ainsi que son admiration pour Madame Bovary. « Pour la première fois l’écrivain était en accord avec sa vérité. » 



Pas besoin d’avoir tout lu de Carson McCullers pour être happé par cet essai. Je n’ai lu pour ma part que L’horloge sans aiguille  et Reflets dans un œil d’or. Cet essai peut se lire d’un trait. J’ai aimé le lire "en étoile", soit en lisant ou relisant des références que j’avais déjà, soit en les achetant ou empruntant à la réserve de la bibliothèque centrale pour les éditions épuisées pour le simple plaisir de m’approcher un peu plus de la vie de cette extraordinaire écrivaine opiniâtre et précoce.




Carson Mc Cullers un Coeur de jeune fille ; Josyane Savigneau ; Editions Stock ; 1995.


PS : Un très utile lexique permet de repérer les auteurs et titres cités dans cet essai.

* Roman dédié à Anne-Marie Schwarzenbach. Ce livre dès la première page (on apprend en effet dans cet essai qu’elle passait beaucoup de temps sur ces premières pages) annonce le thème principal, la solitude, avec une écriture très maîtrisée. La progression du récit est également parfaitement maîtrisée, avec au milieu, une phrase pivot : « Et ayant renoncé à la vie, le capitaine soudain commença à vivre ». Il y a une scène marquante autour d’un cheval qui subit la rage du capitaine. La topologie des lieux dès la première page est remarquable : lignes rigides par contraste aux érables frissonnants et délicats. Le motif de l’ombre qui est fraîche puis revient très souvent aussi bien de façon explicite qu’implicite est très bien travaillé tout le long du récit et annoncé dès la première page. La dilatation du temps aussi. La corrélation entre les évènements à l’allure inoffensive et l’intensité dramatique : « temps de paix… toujours semblable…..excès de loisir…drame…meurtre » Tout ça en une page tout de même. Et à l’âge de 24 ans. C’est, je trouve, absolument impressionnant. Un livre qu’il faut avoir lu.








Carson Mccullers et Tennessee Williams côte à côte. Et Samuel Goldwyn Jr. (Source : "Mémoires" de Tennessee Williams chez Robert Laffont)


dimanche 12 mai 2019

68, mon père et les clous


Avez-vous déjà été chez Brico Monge rue Monge ? Moi oui, quand j’étais étudiante et que je vivais dans le quartier. A l’époque j’achetais de temps en temps des bricoles chez Brico Monge. J’achetais aussi de la vaisselle à la Porcelaine Blanche, qui par ailleurs existe toujours. A la Porcelaine Blanche, ils avaient de grandes tasses de café aussi fines que de la coquille d’œuf. Je ne les ai jamais retrouvées depuis. Quand la dernière s’est cassée, un bout de ma vie a étrangement disparu. Je viens de me rendre compte d’ailleurs que je suis à la recherche de la tasse de café idéale où que j’aille.

C’était une époque où j’aimais toucher avant d’acheter. Je dois avouer qu’avec l’arrivée de la vente sur internet, c’est quelque chose que je fais moins aujourd’hui quoique les brocantes et vide greniers soient toujours des endroits où j’aime bien aller pour dénicher quelques objets et surtout… pour laisser traîner mes oreilles. Voire tailler un brin de causette.

Et c’est bien de cela que parle ce documentaire. De l’écoute. De la discussion à caractère idiosyncratique. De la singularité. De ce que seule la recherche d’un objet particulier délivré dans une condition particulière peut faire naître comme histoire. Ce documentaire est le récit de nos histoires, celles qui forgent notre identité et qui nous construisent, nous maintiennent sur un socle stable même en situation de désordre intense.

Le défilé de personnes qui entre à Brico Monge est à l’image de ce quartier presque (je dis presque parce qu’il l’a été davantage il y a vingt ans) populaire.

Une jeune fille au regard hagard, qui semble perdue, entre dans le magasin. Elle cherche un aimant pour son meuble de salle de bain. « Mais lequel ? Celui qui est sur le meuble ou celui qui est sur la porte du miroir ? - Heu, je ne sais pas, celui qui est sur la porte » Ses yeux grands ouverts errent ; elle n’est pas sûre. « Enfin donnez-moi les deux, je ne sais pas. L’essentiel c’est que ça tienne. » Vous avez déjà eu un miroir de meuble de salle de bain qui s’ouvre dès que vous le fermez et renvoie votre reflet contre le mur comme une gifle ? Et bien c’est une belle allégorie. C’est exactement à ça, à ce sentiment de perdre son reflet, que Brico Monge essayait de remédier.

Une galerie de personnages attachants se succède chez Brico Monge. Comme par exemple le capitaine Dreyfus. Vient également le copain d’enfance du Lycée Charlemagne. Jean, le propriétaire de Brico Monge et lui ont fréquenté le lycée en 1962-63. Il se marre, ce copain. Mais vraiment « Jean était militant de la gauche prolétarienne. Moi j’étais plutôt Guy Debord, voyez ! » s’exclame-t-il. Ce dernier se souvient d’une soirée mémorable où ils avaient une montagne d’assiettes entassées dans l’évier et Jean les avait lavées une à une et jetées chacune par la fenêtre au-dessus de l’évier. « Un coup de folie pour rigoler », commente-t-il le plus naturellement du monde. Bon, il y a eu les amendes aussi le lendemain, parce que les assiettes ont aussi cassé une verrière en dessous.

Enfin, il est encore perplexe aujourd’hui ce copain du lycée Charlemagne. Parce que Jean, le révolutionnaire « il a fait des études, il a fait des films engagés, de la politique… Alors le retrouver derrière un comptoir… déguisé en épicier… personne ne peut deviner que c’est un dangereux subversif ! » Il se gausse, avec un visage soudain d’une jeunesse éclatante.

Sa période maoïste ? Quand Jean est interrogé, il a une réponse poétique. Eh bien c’était la période de « l’horizon imaginaire … le désir, la politique » Oui, oui, ce Monsieur a parlé de désir. Maintenant ni honte ni regret. Il faut se situer à l’époque.

Puis il y a la croate qui rentre. Une dame très élégante, la croate. Elle a fui le communisme. Elle s’offusque, fait trembler sa canne d’un air menaçant : « Comment ça ? Jean communiste ? C’est à cause de vous que j’ai dû fuir ! » Puis, elle se ravise : « Ah oui, Marchais, Georges Marchais, oui, d’accord alors ça va, je l’aime bien ce communisme. »

Il y a également l’étonnant gréco-russe qui a fait partie de l’armée rouge. Tireur d’élite. Il ne fait pas du tout son âge. C’est qu’il a aspiré l’âme des autres. Deux ans en Afghanistan, ça en fait des histoires à raconter. Et aussi une histoire à bricoler.

Puis Zohra, une des employés, s’énerve car son patron passe le balai et « un homme, ça ne passe pas le balai ! ». La même Zohra inaugure le documentaire en arrivant le matin avec les bras chargés de boîtes de makrouds et elle s’assure que son patron n’en mangera pas trop « Non deux pas jour – Alors ça va… » Il y a l’indien également, autre employé depuis quelques décennies, qui est touchant. Il sort son mouchoir quand il évoque la suite. Parce que « Jean a fait mes papiers, c’est lui qui a signé, je n’oublierai jamais. Ça je n’oublierai jamais. »

Et enfin José, 30 ans de service dans l’atelier au fond du magasin, car il y avait aussi un atelier qui faisait du sur-mesure au Brico Monge. L’accolade de fin, je l’avoue, m’a fait verser une larme. José repart avec son établi le dernier jour car il l’a depuis 30 ans. C’est l’empreinte de 30 ans de travail.

Il est drôle ce Jean car il vous répond tout en s’activant : « Je ne peux répondre à aucune question de fond » ; puis poursuit qu’il aime être anonyme, ne se satisfait pas que d’un travail intellectuel. Qu’il a besoin de faire des choses manuelles concrètes. Enfin avec l’air de s’excuser, il se sent à l’abri ici. Pas de patron au-dessus de lui.

Alors vient la partie où Jean nous explique qu’il était activiste de gauche. Ça se passe dans le sous-sol du magasin. On s’isole pour exhumer le passé. D’abord il fait les quatre cent pas, rechigne à répondre. « Enfin, oui tu vois… j’ai fait partie d’une organisation d’extrême gauche » Mais quoi exactement ? « Oui enfin tu vois des actions. » Mais encore ? « Ben des actions quoi. On organisait des actions clandestines, violentes… C’est très prenant, on s’investissait beaucoup. Il faut organiser. Tout ça… »

Puis, il lève les bras en signe de défaite devant l’insistance de son fils, le caméraman : « Des actions … enfin ce qu’on appelle des actions terroristes aujourd’hui ». Puis après une courte pause, il se reprend : « Mais on n’a pas fait couler de sang ». Il est embêté parce qu’il a quand même été plus qu’actif. « Bon il y a bien eu le kidnapping du troisième de Renault » concède-t-il. « On l’a mis dans un appartement… enfin un studio… enfin un appartement normal quoi ! » Parmi ces gens d’extrême gauche, il y en a qui ont mal fini. « Comme dans les romans de Balzac » précise-t-il avec une mine dramatique, conscient de l’importance de cette période charnière dans sa vie, avec l’air de réaliser qu’il aurait pu se perdre lui aussi.

A mesure que le film avance, on comprend que Jean était surtout un sacré champion des relations humaines plus que le champion du rendement. Parce qu’on découvre qu’il a une camionnette depuis 10 ans en location qu’il paye 500 euros le mois. Oui, c’est cher payé… Il garde également ses employés auxquels il est très attaché jusqu’au bout, jusqu’à la fermeture, alors qu’il commence à verser de sa poche ce qu’il faut pour faire tourner la boutique. 


Vous trouverez par ici une interview sur Diacritik du réalisateur et caméraman, le fils de Jean, Samuel Bigiaoui. C’est l’un des héritiers donc de Brico Monge qui a immortalisé l’esprit de Brico Monge. Un joli cadeau pour son père. 

68, mon père et les clous, de Samuel Bigiaoui, mai 2019.