dimanche 22 juillet 2018

La fête anglaise (chapitre 1 : Lisse comme une coquille)

Madame Bliss soupira d’aisance en traversant d’un pas souverain l’entrée du salon. Il y avait une odeur fraîche de résine sucrée, le parquet venait d’être traité, une souris habituée des lieux y aurait perdu son agilité. 
      « Quel parfum ! » s'exclama madame Bliss avec un regard anxieux qui zigzaguait comme parcouru par un éclair de folie. Même la commode chargée de linge flottait d'un air ventru, repue de tant de brillance. Chacun des meubles – jusqu'au plus insignifiant – avait été écarté et occupait désormais un coin cardinal, un pan de mur ; on eut dit qu'ils avaient été emportés vers le rivage par une vague invisible. Mais quelle est cette étrange vitalité qui se répand depuis les cinq fenêtres ? Et toutes ces sellettes encombrées de coquillages qu'il faut habituellement contourner – mais quel soulagement ! Ils étaient là, impavides, tous ces meubles, commodes, canapés, fauteuils de velours à oreilles larges, boîtes en marqueterie, vases, alors que madame Bliss imaginait toute l'agitation qui remplirait le salon. Toutes ces robes, robes longues, ces froissements d'ailes qui vous échappent comme des papillons de nuit. Mais par quoi allait-elle commencer ? Et les tourtes ? Est-ce que toutes les tourtes sont prêtes ? « Oui Madame. »
     Les narines palpitantes – le parfum des tourtes, à peine perceptible – , madame Bliss tournait autour du grand lustre central dont les prismes en cristal pommelaient le parquet de reflets fuyants : « Et dire que j'avais pensé que nous ne serions jamais prêts ! ». Elle paraissait tellement agitée, tournoyant autour des taches de lumière, levant la tête vers le plafond, puis virevoltant sur les pointes de ses pieds comme si elle était entraînée dans une danse ; Betty en eut froid dans le dos. 
     Parfois elle avait l'impression que sa maîtresse était en proie à une agitation incompréhensible et elle avait subitement envie de la rassurer – les tourtes sont moelleuses, mais si, mais si elle en était convaincue, oui les tourtes sont moelleuses, mais aujourd'hui - quoique même les autres jours elle la craignait - mais aujourd'hui elle était terrifiée à l'idée de lui déplaire. Tétanisée à l'idée de subir ses humeurs si changeantes. 
      Maintenant, madame Bliss faisait le tour de la salle de réception. Avec calme. Les doigts solidement entrelacés derrière le dos. Comme un prisonnier dans une cour.  Elle scrutait d'un air soucieux. Que scrutait-elle ? Tout, et tous les meubles avaient été dépoussiérés, frottés avec un gant de peau couleur huile de noix ; les produits et gants encore frémissants étaient rangés dans un seau métallique à l'entrée du salon : ils attendaient l'accord de madame Bliss pour retourner dans la remise. Un lys rouge au-dessus du manteau de la cheminée menaçait d’asphyxier l’atmosphère. Sa tige n’avait pas encore atteint ce vert dense qu’elle a juste avant l’éclosion ; l’unique fleur gonflée dont les sépales verts suintaient une sève rouge sang fixait le miroir, prête à l'éclabousser. Le lys était long, d'une glorieuse robustesse ; de tous les coins de la salle, malgré sa petite tête fermée, il était impossible de ne pas le remarquer.
                    ***
     Betty ouvrit une fenêtre après avoir déposé une nouvelle pile de nappes et de serviettes en lin naturel. 
       La dernière.
       Elle avait fini tard. Peu dormi.
      Avec application, elle les avait déposées une à une et madame Bliss la réveilla alors qu’elle regardait d’un air absent par la fenêtre, chaque main sur une pile, songeant peut-être au sable fin de Hengistbury Head, ou alors à la fatigue qui la gagnait. Ou encore au vent salubre qui fouettait son visage quand elle longeait la côte : un air frais qui pique les narines et qui pourtant lui procurait une sensation de plaisir.
      Madame Bliss brandit une eau de violette et aspergea les piles. Betty jeta un regard triste et abattu sur ses piles. Le linge répandit tout autour un nuage lourd et capiteux ; on eut dit qu'il avait volé, s'était déplié, et s'agitait suspendu au bras de Madame Bliss. Les yeux baissés, Betty esquissa un sourire. Une prémonition.
      La pièce de réception comptait cinq fenêtres d’où bombait l’arrondi des buis fraichement taillées pour l’occasion. La veille, Betty avait commencé à déposer les piles de linge ; les quatre piles aux arêtes parfaitement calées sur le bord de la plaque de marbre en dessous de la fenêtre à l’angle étaient alignées avec rigueur. Installées côte à côte sur la commode. « Madame, faudra-t-il changer les nappes avant le dessert ?
      –Non... s'il vous plaît, non mon dieu… il y a suffisamment à faire !
      –Ah…
    –Et puis… de toute façon… qui remarquera ? Qui se souciera du changement de nappes si nous disposons des fleurs sur la table », ajouta-t-elle d'un air soucieux en se parlant à elle-même pendant que ses doigts longs et nerveux parcouraient précipitamment les piles comme pour vérifier qu'aucune épingle ne dépassait.
     Betty fut surprise par la réponse mais l'accueillit avec soulagement ; elle rétracta ses membres, avala sa bouche. Une chouette. Regarda avec une expression d'effroi sa maîtresse, pencha son buste sur les piles. Peut-être avait-elle remarqué quelque chose. L’arrière des piles présentait une façade peu régulière, certaines serviettes s’étaient rétractées, quelques-unes paraissaient plus délavées que d’autres ; la lumière nacrée matinale – car il était encore très tôt, même pas huit heures – jetait un voile uniforme sur les piles, de sorte qu’il fallait vraiment s’en approcher pour comprendre qu’une fête de cette envergure était rare.
                 ***
      Alors que sa mère la poursuivait, une brosse à cheveux à la main, Sophie surgit, une moitié de chevelure tressée, l'autre ondulant telle une queue de cheval de course. Elle tenait dans sa main le miroir en ivoire de madame Bliss, et son balancement perpétuel pendant que sa mère maniait la brosse précieuse donnait des palpitations à Betty : ce miroir qu'elle aurait tant aimé posséder, au manche galbé, – oh comme elle aimait le caresser, lui parler. Ce miroir allait bientôt finir en un tas de débris, comme tant d'autres objets précieux. Sophie avait une natte faite, tandis que l’autre moitié de cheveux, une longue chevelure ondulée rousse aux pointes aussi agiles que des plumes d’oiseau, flottait derrière son visage à chaque fois qu'elle échappait à sa mère. Ses yeux à l’affût de nouvelles découvertes, d’expériences douteuses, arboraient une pétulance rusée qu’elle ne cherchait même pas à dissimuler tellement les adultes étaient affairés pour la fête de ce soir.
      En ce jour, elle était sortie de son lit encore plus tôt que d’habitude, avait à peine entamé son bol de porridge, puis avait aidé Aline – sa nounou – à lustrer ses chaussures rose chair avec de la graisse d’oie. On ne lui avait pas dit qu’il s’agissait du gras qui avait jadis rembourré les flancs de l’oie White Mellow, celle qu’elle aimait tant, qu’elle taquinait en enfonçant son doigt dans sa graisse molle et fuyante. Celle qui lui avait pincé le doigt tellement fort qu’il avait fallu appeler le médecin du hameau voisin.
      Dr Henry Worthless avait beaucoup ri après avoir franchi le portail de la demeure des Bliss en s’imaginant le portrait que sa femme allait brosser de la petite Sophie au doigt pincé jusqu’au sang. Il avait empoigné le volant de sa jolie voiture avec satisfaction, comme après chaque visite qui lui fournissait un sujet d’une remarquable efficacité pour éprouver la solidité de son couple. Il était dans cet état de grâce que l’on éprouve à son âge quand de menus plaisirs ont la bonne idée d’atteindre leur apogée en même temps. Il caressait le volant de sa voiture qui ronronnait comme un petit tigre rassasié. Madame Bliss avait fait preuve d’une chaleur étonnante en lui déclarant « Quelle chance nous avons d’avoir un médecin qualifié si disponible ! »
                  ***
      La bien portante Betty suivit Madame, en tenant des deux mains son tablier retroussé, mimique qu’elle gardait même quand elle ne traversait pas le sente encombré de houx qui la menait à sa chambre dans la longère derrière la maison. La mine confite, elle écoutait les nouvelles instructions.
      Elle avait subi une grosse rebuffade la veille à cause du parquet mal ciré. Elle en avait les yeux rougis et le parquet désormais luisant lui renvoyait des ombres humides au plus près et une mer d’huile où flottaient d’étranges silhouettes ondoyantes, plus loin, du côté des fenêtres. Elle voyait les ancêtres de monsieur Charles Bliss, dont les portraits ornaient la bibliothèque, ramper sur le sol, avec une ardeur d’ombre vivante. Elle les fixait avec stupeur tellement cette position humiliante lui paraissait absurde. Indigne de leur rang.
      Les meubles qui longeaient le mur aux cinq fenêtres de la pièce de réception – une commode sous chaque fenêtre aux extrémités du mur et de grands vases chinois entre chacune des fenêtres centrales – rassuraient par leur aplomb sur leurs pieds de patte féline. Il ne faut jamais se débarrasser de ces meubles de famille, avait insisté Lady Katherine. Une des commodes avait un tiroir bloqué, la clef avait été perdue. Betty qui scrutait le sol avec inquiétude était persuadée d’avoir vue les ombres du parquet s’y faufiler. « Betty, la gronda madame Bliss, pour le parquet, vous n’avez plus à vous inquiéter ! Concentrez-vous sur la suite ! ». Mais maintenant que Madame Bliss lui parlait du linge, posait sa main longue et dure sur une pile, écrasait la pile pour signifier que le travail devait être parfaitement exécuté, les ombres avait été avalées par la commode. Surgiraient-elles quand elle agitera les nappes ? Soudain, son regard se remplit d’effroi. « Mais non, la rassura madame Bliss avec un petit sourire où la pitié combattait l’arrogance de son rang, vous avez encore tout l’après-midi, et le frère de John vous aidera ! »
      Le frère de John et sa face lugubre apparut comme un ange libérateur.
      Et Betty retrouva le sourire.