Le professeur Oreille de Suie




En ce mois de mai, boulevard Saint-Germain, il y avait un livre près d’un arbre dont les racines soulevaient les dalles du boulevard.

      Sur ces dalles, les pas claquaient, le sol vibrait, le livre baillait.

      Il était dix-huit heures, les gens passaient, les voitures criaient, personne ne s’arrêtait.

      Le livre était gris. Gris de pas, gris de bus, d’une épaisseur floue que la poussière gonflait. Il était collé au sol, retenu par un mystérieux ancrage que seul lui voyait.

      Je passai mon chemin, m’acheminai vers mon appartement qui se situe Boulevard Saint Germain au numéro 31 au dernier étage. Poussai la porte. Une chambre de bonne tapissée de livres, de vêtements, de tout. Souvent j’y dormais, parfois j’y prenais mes repas, quelques fois j’y travaillais. L’hiver, il y faisait froid, et l’été passait à la vitesse molle d’un toit brûlant. J’étais étudiant en littérature le soir et employé de la RATP le jour. C’était une chambre de bonne mais elle avait des murs très espacés, et quand il y faisait bon, de loin en loin, je pouvais regarder par la fenêtre les ailes des pigeons froufrouter et les conduits de cheminée tousser.

      Le lendemain matin, j’ai d’abord dépassé le livre. Il n’a pas bougé. Je l’ai fixé, il a soulevé un coin de couverture. Je l’ai touché du bout du pied et il m'a cligné de la page, la page de garde.

      Il était sept heures, une boulangerie au coin du Boulevard. Les parfums du pain chaud et ce livre doré par la lumière naissante adhéraient au sol. Je suis allé chez le boulanger et lui ai emprunté une pelle pour le décoller. Le boulanger, un homme très aimable, m’a offert un croissant. « Pour un travailleur du matin. » Il m’a pris pour un homme vert. C’est vrai que j’avais la tenue : pantalon vert et pull parcouru de bandes jaunes phosphorescentes.

      Je lui ai donné un coup de pelle de boulanger, il s’est accroché. Un deuxième coup de pelle. Il a bondi. Il était désormais debout, le titre effacé et la quatrième de couverture collée au sol ; ne restait plus que le contenu pour savoir ce que le livre recelait.

      J’ai grignoté mon croissant d’une main, tenu le livre de l’autre. Puis, je l’ai essuyé avec le papier brun de mon croissant. La poussière s’y est définitivement installée. J’ai froissé le papier puis l’ai glissé dans ma poche.

      J’ai ouvert le livre. Une phrase était enroulée, écrite comme se loge un escargot. La phrase était illisible, écrite en pattes de mouche.

      J’ai emporté le livre au poste du guichet de la station Saint Michel dans laquelle je travaillais. C’était une journée travaillée, comme il en existe tant à la RATP. Je me suis assis à mon poste et je l’ai posé sur mes cuisses tandis que d’un regard distrait je répondais aux questions des usagers avec une langue, puis une autre. Des mots. J’ai haussé les sourcils devant les invectives, les suppositions, les colères, et autres plaintes diverses et vraies. J’ai pensé à la phrase enroulée. Je dois m’y plier. Et j’ai pensé. « En ce mois de mai, boulevard Saint Germain, il y avait un livre par terre qui voulait bien m’écouter » J’ai ouvert le livre et je l’ai écrit, en enroulant la phrase comme se loge un escargot. Et d’un coup mes messages ont été entendus. Certains usagers ont été courtois, d’autres m’ont remercié. Une petite fille habillée d’une robe jaune poussin coiffée de deux couettes nouées sur le sommet de sa tête m’a tendu son sac de bonbons pendant que sa mère me parlait. J’ai pris un caramel tendre enrobé de chocolat, un « cho-ko-mi », et j’ai pensé : là je tiens un livre en or ! Comment a-t-il pu arriver là, collé au sol ! A qui appartient ce livre en or ? J’ai regardé les autres pages, il y avait d’autres phrases enroulées, en escargot, illisibles. J’ai regardé la première page. Il y était inscrit :

      Monsieur Oreille de Suie,

      Professeur de médecine,

      Membre honorable de la chaire Honoris Auris.


      Comment trouver ce monsieur ? J’ai regardé sur les pages jaunes, le gros cahier devant la loge de la gardienne. Je l’ai feuilleté et j’ai trouvé Caroline Oreille de Suie qui habitait rue Victor Cousin.

      Je l’ai appelée. Elle avait une voix très aiguë. Elle m’a donné l’adresse du Docteur Oreille de Suie, « un professeur qui travaille beaucoup ». Je devais essayer de l’appeler avant de passer. « C’est pour quoi ? m’a-t-elle demandé. Que lui voulez-vous ? » Je lui ai parlé du livre et elle m’a dit : « Ah oui, il fait un élevage d’insectes à l’ouïe très fine, les chiroptéra-néo-quelque-chose, une espèce d’insectes qui a un ressort au fond du conduit auditif. Peut-être que ce livre lui appartient.
      - Vous savez où je peux le trouver ?
      -Oui essayez au Muséum national d’histoire naturelle au département des sciences vibratoires, rue Buffon. C’est là qu’il travaille. Demandez à sa secrétaire de vous arranger un rendez-vous. Elle est très gentille et très serviable »

      Je me suis rendu au département des sciences vibratoires du laboratoire d’entomologie. Je suis arrivé devant le comptoir de la secrétaire : un écran gris, d’où dépassait un chignon gris rond comme un buisson. La secrétaire, une femme très petite est sortie sur le côté. Je me suis retourné d’un quart de tour. J’ai vu une main couverte de veines bleues s’avancer vers moi et elle a murmuré « Que puis-je pour vous ?
      - Pardon ?
      - Que puis-je pour vous ? a-t-elle répété en faisant un effort d’articulation mais toujours avec une voix à peine audible.
      - Je voudrais parler avec le professeur Oreille de Buis, de Suie…pardon. »

      Comme elle me regardait d’un air de souris prise au piège, j’ai précipitamment sorti le livre de mon sac à bandoulière pour lui expliquer pourquoi j’étais là. Elle a fait un mouvement brusque en arrière, s’est bouchée les oreilles et a hurlé : « Je crois qu’on les a trouvés ! »

      Elle m’a sommé de m’éloigner et m’a indiqué un couloir à suivre pour trouver le bureau du professeur Oreille de Suie. J’ai traversé un long couloir le long duquel de hautes fenêtres opaques cachaient des squelettes aux formes biscornues et de grands bocaux au contenu mystérieux.

      Je suis arrivé devant la porte du professeur après avoir dépassé la salle d’archivage des coléoptères. Sous son nom, une plaque en cuivre avec la mention « Prière de se couvrir les oreilles. » A la droite de la poignée de la porte, un bac avec des sacs contenant des paires de boules de protection pour les oreilles de couleur orange, de toutes les tailles. J’ai opté pour le plus gros calibre, par précaution. J’ai pris un sac que j’ai ouvert, puis j’ai enfoncé les protections dans mes oreilles, bien au fond. J’ai tapé. Un monsieur m’a ouvert. Il avait un collier de barbe moutonneux qui remontait sur ses tempes, jusqu’aux oreilles. Les poils de ses oreilles touffues reliaient sa barbe à sa couronne de cheveux blancs. Sur le sommet de sa tête couleur galet mouillé se baladaient des insectes de toute sorte, de minuscules vers phosphorescents, et même des fourmis volantes. Une joyeuse colonie qui ne semblait pas le déranger.

      Il a précipitamment fermé la porte de son laboratoire comme s’il avait peur que sa colonie ne s’échappe. Il m’a salué d’un mouvement en se courbant, m’a demandé si je n’avais pas peur des insectes. J’entendais bien malgré les protections aux oreilles. Enfin, j’entendais une vibration, chaque phrase comme soulevée d’une vague qui venait du fond d’une caverne, mais les phrases étaient audibles. Je me suis tenu droit, loin des bocaux, loin de lui, et je l’ai questionné. Il a sauté quand je lui ai montré le livre. Les insectes sur son crâne ont glissé. Certains se sont agrippés aux poils de sa barbe, d’autres se sont rassemblés en colonies sur les frisettes de ses oreilles. Il les a sommés de descendre et a secoué sa tête sur un grand récipient en verre plein de coton et de petites graines vertes. Puis pour se débarrasser des récalcitrants, il a donné un grand coup sur sa nuque.

      « Ah le voilà ! C’est mon livre d’expérience ! J’insère mes chiroptéra-néoptères dans des conduits auditifs humains avec un schéma précis. » Il s’est arrêté. Il s’arrêtait entre chaque phrase comme s’il fallait laisser le temps à la phrase de déferler. Il a repris : « Ensuite je colle une page de ce livre contre l’oreille pour prendre son empreinte une fois l’expérience finie, un mois après l’insertion. » Il a refait une pause. « Ensuite, reste cette empreinte d’insectes écrasés. » Pause. « Il s’est produit un étrange phénomène inexpliqué : d’abord, tout s’est bien passé, les patients ont retrouvé l’ouïe grâce à ces insectes qui sont de très bons conducteurs vibratoires. Les insectes se nourrissaient de cire humaine, s’y plaisaient, ne se lassaient pas de se promener dans le conduit.
      - Et après ?
      - Un jour, ça a été l’explosion. Un collègue, un musicien. L’expérience a été catastrophique. En même temps, il n’avait pas de problème d’audition particulier, mais il voulait essayer. Je crois même qu’il avait une ouïe fine. Le tympan d’une oreille a explosé et les insectes se sont échappés. Ils étaient affolés. Tous les chiroptéra-néoptères du laboratoire se sont précipités se réfugier dans le livre. J’ai vu le livre courir, courir tellement vite mû par la force de millions chiroptéra-néoptères en action.

      - Et alors comment le livre s’est retrouvé dans la rue ?
     - Ah mon ami, c’est malheureux ! A chaque fois que l’on fait une découverte intéressante, il y a toujours quelqu’un de mal attentionné pour s’en emparer !
      - Il était collé au sol. J’ai eu du mal à le décoller. Il n’y avait personne qui s’en souciait !
      - Alors les insectes ont été écrasés ! Oui c’est vrai que ces choses-là n’intéressent plus personne ! Entendre, Entendre… Qui se soucie d’entendre ? Les insectes ont été écrasés… Ce n’est pas malheureux ? »

      J’ai réfléchi. J’ai mis mes mains dans la poche. Un bout de papier froissé, celui du croissant. Je l’ai sorti de ma poche pour le jeter et là j’ai vu qu’il était semblable à une passoire. Je l’ai défroissé. Il y avait de curieux petits trous partout sur le papier comme si de minuscules bêtes l’avaient grignoté.


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