samedi 1 décembre 2018

Le train bleu (chapitres 1&2)



A Sa Majesté Reine des fées bleues

A la vitesse des trains bleus



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A Bleu


Ch 1 L'entrée en gare



Quand le train bleu est entré en gare, Mathilde et moi regardions par la fenêtre du wagon. Elle avait le regard fiévreux, nous savions qu'une grande histoire nous attendait.

Le jour même, nous devions nous rendre à l’école de dessin de la Grande-Chaumière. Nous avons contemplé l’unique photo de l'atelier en notre possession pendant tout le trajet. Elle brillait d’une peau lisse de tirage soigné mais les murs décrépis que le glaçage couvrait, sentaient les colères licites et robes soulevées.

Mathilde avait des grandes boucles flamboyantes qui sortaient de son chapeau de tyrolienne. La peau tavelée, les oreilles rouges et le teint pâle : un déficit de soleil après son année à Tours. Elle y avait logé dans un foyer de jeunes filles dans une chambre bleu ciel dont le seul attribut de luxe était une salle d’eau privative avec lavabo et bidet. 

Moi j’habitais dans un studio rue Néricault Destouches et j’avais droit à une visite par semaine, à la seule condition de rester dans la salle aux deux chaises de l’entrée qui sentait le choux froid et le pâté à cause des paupiettes du dimanche midi, le pire repas selon Mathilde.

J’ai connu Mathilde la première année de mon arrivée à Tours. Elle avait le corps généreux et la gorge grasse. J’aimais creuser sa taille en enfonçant mes deux mains méthodiquement. Elle se laissait secouer avec la docilité d’une poupée de chiffons ; ses yeux roulaient, se carapataient vers le ciel, comme si elle avait honte de son plaisir. Une fois repue, elle reposait ses mains sur mes bras et laissait tomber son visage contre mon épaule. Sa tête lourde sous ses torsades rousses me donnait envie de l’étrangler.

Je crois que l’endroit dans lequel nous apaisions notre soif, la remise où pendait la réserve de jambons, donnait une impulsion à son plaisir. Et une fois qu’elle a quitté ce foyer, elle s’est installée avec moi rue Néricault Destouches pendant les mois de juillet et août, mais plus rien n’a été comme avant.

Nous étions le 5 septembre quand le train est entré en gare de Montparnasse. Le ciel avait une teinte de ciel parisien. Enfin selon l’idée que l’on s’en faisait, Mathilde et moi. Elle avait souri quand je lui avais dit : « C’est un ciel tourangeau avec une teinte moins jaune. » J’ai vu ses dents blanches se dessiner sur son visage marbré de plaques rouges.

Nous avons marché jusqu’à la rue de la Grande-Chaumière depuis la gare en traînant nos grosses valises. La sienne était noire, une ceinture pour la sangler. Les murs des immeubles cossus me paraissaient moins tristes que les murs tourangeaux, peut-être à cause de la prestance des femmes que j’y voyais s’engouffrer, peut-être à cause de l’idée que je me faisais de l’empressement des parisiennes à s’offrir des fins d’après-midi voluptueuses. Partout en face des portes cochères, flottait une poudre de corps pressés et de bras qui étreignent. 

L’après-midi, à notre arrivée, nous nous sommes rendus au cours du plus éminent des professeurs de dessin. 

Tête ovale, chevelure frisée, barbe longue. Son regard noir aussi vif que la nuit exerçait une telle fascination sur chacun de nous, que tout le monde le regardait avec la bouche entrouverte comme à travers un viseur d’appareil photographique. Il avait toujours le regard soucieux avec un sourcil plus bas que l’autre, et il portait sa cigarette à la bouche, toujours à la commissure droite, du côté du sourcil le plus haut.

Mathilde est allée voir un psychanalyste à partir de notre première semaine à Paris. Elle en avait le désir depuis longtemps mais pas les moyens financiers. Je ne sais comment elle s'est procuré cet argent mais elle a insisté sur la nécessité de trouver un psychanalyste, un homme et non une femme. Son aisance corporelle après la première consultation a jeté des doutes dans mon esprit. Une relation s'est nouée entre elle et son lui. Elle n'a pas même cherché à la dissimuler quand je l’interrogeais. 

Un samedi soir, on est allé au bord de la Seine à l’Ile Saint Louis, Mathilde, sa colocataire Justine et moi. J’avais apporté une bouteille de vin. Les pattes des mouettes froissaient la surface métallique de l’eau, des cris stridents. Au loin le grondement des voitures. Des vagues claquaient contre le béton sous nos pieds. Seule Mathilde avait pris un carnet de dessin. Elle a dessiné de tête les bords de Loire et les reflets d’un clocher d’église, nets sur une eau calme et dormante comme un ciel inversé. 

Il s'est passé deux mois comme ça jusqu’au mois de décembre où les soirées à la Bastille ont commencé à faire partie de notre quotidien. Presque tous les soirs de la semaine, nous nous retrouvions dans un bar avec ce qui était devenu notre bande. Parfois nous dînions ensemble, mais la plupart du temps, c’était pour prendre un verre, surtout quand la fin du mois approchait, et que notre santé financière s’amenuisait.

On est devenu alors presque frère et sœur. Une solide amitié a supplanté notre relation, une relation agréable puisqu’elle est devenue ma confidente. Quelque chose dans ses gestes paraissait être motivé ou dicté par son psychanalyste. Ce quelque chose la rendait désirable. Elle s’étendait d’un air rêveur le long d’une chaise avec une passivité désarmante. Elle se montrait tellement confiante quand elle s’adressait à moi et tellement arrogante avec les autres que j’ai accepté son amitié.

Elle a commencé par m’ébouriffer les cheveux d’un air contrit quand je lui disais que nos escapades dans la remise froide me manquaient. Elle me traitait exactement comme ma tante Amandine me traitait quand j’étais enfant. Une fois elle a osé me pincer une joue, vexation ultime qui m'a fait rougir de haine.


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Ch 2 La panne






Après nous être évités pendant quelques semaines, j’ai insisté un soir pour raccompagner Mathilde.

Nous avons sauté dans un bus au moment où les portes se refermaient.

Je l’ai questionnée sur la nature de sa relation avec le psy dont elle refusait même de prononcer le nom. Elle m’a dit : « Toi et moi c’était une fausse rencontre ».

Je l’ai prise par le bras alors que l’on était en train de traverser le pont Alexandre III ; nous avions marché depuis la Bastille pendant en moins une heure. Elle a fait semblant de se jeter à travers le pont en riant. J’ai reculé, ne l’ai pas empêchée de sauter tellement j’étais surpris. Puis elle m’a pris la main avec un geste nonchalant, en a caressé le dos, l’a posé sur la rambarde et m’a dit :

« Je ne comprends pas, je ne t’intéressais pas tant que ça avant. » Elle a souri. Ses dents éclairées par les réverbères ont sailli tandis que l’obscurité tannait son visage.

J’ai nié.

Mais au fond elle avait raison.

Alors j’ai répondu que j’étais peu démonstratif et elle a éclaté de rire.

Puis elle a dit avec une moue dubitative en caressant son cou d’oie qu’elle avait compris en faisant un portrait cette semaine que c’était surtout ses impulsions qu’elle devait apprendre à contrôler. Hors de moi, j’ai répliqué que je ne l’ai jamais trouvée impulsive ! Et elle m’a regardé avec une mine surprise. Réellement surprise. Elle a déclaré avec assurance : « Ce n’est pas ce que pense le Docteur Friedman ». Puis elle a refait le geste comme si elle allait se jeter par-dessus la rambarde, mais cette fois-ci je l’ai retenue, et elle a ri en me scrutant d’un œil métallique.

J’ai vu son cou se gonfler quand elle a déployé ses bras. Je l’ai vu se transformer en une oie sauvage. Et je l’ai rattrapée par le col blanc de son manteau, j’ai arraché des plumes blanches. Quand mon regard s’est attardé sur la poignée de plumes que je tenais, elle a tapé sur ma main et les plumes ont volé lui arrachant un éclat de rire caquetant comme si on venait d’achever une bataille de coussins.

A ce moment-là un clochard muni d’un gros sac s’est inséré dans le creux de la rambarde dans laquelle nous nous trouvions. Il nous a chassés d’un geste de la main puis a installé une couverture au sol après avoir aligné deux bouteilles de vin devant lui.

Quand je suis arrivé chez moi, Mathilde m’a demandé si elle pouvait monter et j’ai évidemment acquiescé. Mais je n’ai pas pu. Ma première panne. La plus honteuse. Je n’ai jamais raconté cette histoire à personne. C’est peut-être cette panne qui m’a décidé à prendre ma plume et à raconter cette histoire.

Elle m’a ébouriffé les cheveux, a souri, et s’est retournée en me disant d’une voix douce : « Ce n’est pas grave, ne t’inquiète pas » ; puis elle a plongé dans un sommeil de juste avec un demi sourire d’ange.

Moi je n’ai pas fermé l’œil de la nuit.

Le lendemain matin, tandis qu’elle regardait par la fenêtre, j’ai mis de l’eau à chauffer puis j’ai raclé le fond de mon stock de café. Le café était transparent ; elle l’a avalé par petites goulées en me répétant qu’au fond, elle avait toujours su que notre amitié durerait toute la vie.

Je lui ai beurré une biscotte et elle a été surprise par mon geste. Je crois qu’elle ne s’attendait pas à une telle coopération de ma part. J’ai acquiescé et lui ai demandé si elle avait déjà pris un petit déjeuner avec son psy. « Quel est son prénom déjà ?
- Docteur Friedman, a-t-elle répondu d’un air sentencieux. Je le vouvoie.
- Ah oui ? Et le vouvoiement au petit déjeuner, ça donne quoi ?
- Cela n’empêche pas de se passer la corbeille de croissants », a-t-elle répondu pendant que les miettes de biscotte tombaient au sol.

J’ai rapproché l’assiette de sa bouche mais elle a reculé à nouveau, s’est installée au fond de sa chaise puis m’a dit qu’au fond ce séjour à Paris avait en moins l’avantage de libérer sa personnalité. « Et toi ? m’a-t-elle demandé. »

J’ai fermé la barquette de beurre et l’ai rangée au bord de la fenêtre. Un froid glacial a rempli la pièce et elle a remis ses collants, sa jupe en laine grise, a lissé des deux mains son manteau à plumes blanches, puis m’a quitté après m’avoir embrassé sur le front.

L’après-midi quand nous nous sommes retrouvés en cours, Mathilde avait un regard impénétrable comme si la nuit lui avait laissé un souvenir désagréable. Elle m’a froidement salué, puis a rangé ses affaires à la fin de la séance de dessin et s’est éclipsée sans même me dire quel était le point de ralliement du soir.


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Ch 3 Le coup bref

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