jeudi 7 mars 2019

Carlos et Budd, ovation et silence de Yves Revert (Editions Verdier)



Voici l’histoire d’un cinéaste Budd – ayant vécu dans une maison aux cornets de glace renversés – qui a déjà tourné plusieurs films à succès. Son fantasme le plus cher est de porter à l’écran la vraie vie du grand matador Carlos joué par ce même grand matador ; et il le traque tout le long du livre pour arriver à ses fins.

Ce dernier avoue un jour à Budd, après s’être retiré à la suite d’une longue carrière, alors qu’il pense remettre sa vie en jeu « j’avais perdu tous mes enchaînements, ça a duré trois ou quatre secondes et j’ai cru que je n’allais plus pouvoir rien rattraper. Il y a cet instant où quand il va plonger l’épée, le poids du corps sur les orteils et non sur les talons. Privé de presque tout contact avec le sol, il bascule en avant, tête haute, la charnière du buste dans le prolongement, il pourrait tout aussi bien prendre son envol et disparaître dans les airs. » (page 126)

Carlos ne se laisse pas facilement prendre dans la caméra par Budd, ne se laisse pas amadouer ou conquérir, ni ne se lie d’amitié avec Budd. Parfois il ose même donner son avis, l’accuse de « voler la vie des autres » ; mais quand il commence à douter de lui, quand l’ombre d’un doute apparaît, il s’offre à Budd pour finaliser le tournage et lui demande sans le regarder : « Et où veux-tu que je me mette pour mourir ? ».

Voici donc l’histoire d’un raconteur d’histoire qui traque un personnage réel qui a vraiment existé puisque ce livre est inspiré de la vie de Carlos Arruza, le célèbre torero mexicain, un homme au geste sûr, admiré de tous. Et ce récit nous est rapporté par un fabuleux raconteur-metteur en scène, Yves Revert, avec une verve exceptionnelle, le tout avec un regard subtil qui saisit la scène et l’ambiguïté de la scène, le langage du corps et ce que le corps cache. Le décor et l’envers du décor.

Du décor, des scènes, chemins empruntés, il est question, tout le long du livre. « J’ai vécu ces journées avec l’impression de déambuler dans ces labyrinthes de foire où à chaque tournant, vous attendent des miroirs déformants. Vous vous reconnaissez mais ce n’est pas vous, ou l’inverse. C’était ce que cherchait Budd, à bâtir un labyrinthe d’images pour prendre la vie au piège.» Puis il doute : restera-t-il toujours à la périphérie de cette vraie vie qu’il essaye de saisir ? « Peut-être l’erreur de sa vie avait été de ne pas persister à devenir matador. »

C’est cette histoire de prise de risque, ce passage de la vie à la mort, ce basculement de la bravoure à la faiblesse, ce balancement entre le désir et la confrontation au réel, cet attrait pour le silence du monde et pour l’ovation, qu’Yves Revert explore ici, avec une écriture au plus près de l’action, et une action qui enserre les corps. Les scènes décrites comme au cinéma en faisant parcourir son œil d’écrivain en diagonale, à l’horizontale, vers le haut, donnent une teinte particulière au récit de l'auteur. Très belle découverte donc, pour un premier roman qui a les qualités d’un grand roman-film. Un nouveau genre ? Ça nous change de la disparition annoncée de la fiction, répétée et fantasmée !

Pour finir, voici quelques extraits dans la dernière partie du livre qui décrit la prise de vue finale où s’alternent la vie du taureau, du matador dans l’arène, la prise de vue cinématographique et le zoom sur les personnages secondaires. Cette partie est extrêmement bien romancée. Le sentiment d’attente, d’action, de puissance, la dilatation des sentiments et l’introversion, l’œil qui voit dedans et l’œil qui voit dehors, se mêlent. Tous ces effets combinés en quelques pages donnent un texte dense, d’une grande beauté, d’une cohérence psychologique, d’une violence presque lancinante ; et on se prend à devenir taureau au milieu de l’arène du monde.

« L’animal va se prendre dans les plis de l’étoffe et s’y perdre. Il est là et il n’est plus là. La foule voit et elle ne voit pas. Elle voit ce qu’elle croit normal de voir, mais le secret reste caché derrière le pan d’étoffe. Elle attend la réapparition du taureau, qu’il resurgisse du tourbillon de tissu et déchaîne à nouveau sa fureur. La bête se précipite… Carlos, d’un seul mouvement, capte la force du taureau et lui impose sa vitesse. Le fauve passe la cape, tête baissée. L’instant d‘après, les images repartent en accéléré… Budd ne lève plus la tête du viseur comme s’il allait en surgir, à force de scruter à l’intérieur, une image cachée. Il lui semble entendre respirer l’animal. Le poids entier de la carcasse repose sur les piliers des cuisses. Les découpes des muscles creusent des crevasses. Elles gonflent et se dégonflent avec de brusques détentes… Ce qu’il cherche à surprendre en images, ce n’est pas la mort, non, c’est la seconde où la vie se contracte et ondule…» (pages 130-131)



"Carlos et Budd, ovation et silence" ; Yves Revert ; Editions Verdier ; 2017.

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