mardi 19 février 2019

Sur les épaules du fleuve de Marco Carbocci (Editions du Héron)




Voici un récit initiatique, un de ceux qu’engendre un écrivain en début de parcours pour voir de quelle couleur est l’encre de sa plume, pour tracer sur le sable, vite, avant que la mer ne monte, le socle stable, immuable de son terrain en friche. Alors pour le comprendre, pour l’approcher, il faut faire l’effort de s’isoler. C’est un livre de retraite qui se lit comme on lirait « Walden ou la vie dans les bois ». Un de ces livres qui se lisent quand on a trop bu de boissons enivrantes et que la vie paraît insaisissable, quand on a traversé une période étrange et que l’on a besoin de faire un « dépôt de bilan. »

Le narrateur s’isole dans le maquis, en Toscane. Dès les premières pages, Il dialogue avec son oncle qui lui parle des vipères, nombreuses dans le coin. On devine la tentative forte d’un au-delà de cet adolescent en quête de sens et de remède contre sa mélancolie. « J’attendais n’importe quoi, les mains sur les genoux, en fixant le grand tourbillon des étoiles et les lucioles qui voltigeaient dans le ciel et se mêlaient aux étoiles. La lune paraissait épaisse et chaude et pleine de fièvre. Et certains moments d’accablement morbide et d’ennui et de rage, il m’arrivait de songer que je n’aurais qu’à tendre la main pour toucher le bout du monde. »

De son écriture fluide qui lisse les tiraillements, les déchirements, la peur du monde extérieur, la torpeur de l’exil dont il tente de s’arracher puis la ligne suivante de se rapprocher et de revenir à la solitude dans les collines, Marco Carbocci puise sa matière, assemble, écoute, effectue un va-et-vient continue entre immersion et désertion. Puis le tourment, les cris des animaux sauvages, le rappellent, le poussent vers les autres ; mais aussitôt, des autres, il n’est plus question, et du chien-loup, il se rapproche. Une certaine connivence avec le chien-loup, pourvu que la race humaine soit loin. Très loin.

Au début du récit, il y a Valeria, « le genre de fille que l’on aime avoir à ses côtés dans les moments d’insouciance. Une fille de la Toscane des palmeraies et des plages, des pelotages nocturnes à l’arrière d’une bécane et des défilés polychromes de Luciano Benetton. Avec, en option subsidiaire, quelque chose d’humide et de frais dans les moues du visage ». Elle disparaît assez vite dans la nature. Quand le narrateur s’isole dans le maquis, on est loin de l’insouciance des plages et des scènes de films italiens avec vespa et cheveux au vent. « Je » est un jeune homme qui se cache dans les collines ; il a environ dix-huit ans et est déserteur de l’armée italienne. Il sort de l’adolescence et il a compris l’inconscience cruelle de cet âge. Souvent, il est sujet à une humeur mélancolique. « Alors, le temps qui filait, les gens, l’avenir, le reste du monde n’avaient plus aucune espèce d’importance. C’était comme une sorte de rêve, une convalescence un peu folle et joyeuse que je faisais debout, les dents serrées. Et ça ne pouvait pas durer. »

Son oncle met à sa disposition une cabane dans laquelle il s’isole dans le maquis toscan. « J’écrasais rapidement ma cigarette, ramenais ma tignasse en torche sur ma nuque et tâchais de regagner l’enclos de ma cabane avant l’obscurité. Une fois barricadé, peinard, je retrouvais des raisons de me moquer de moi-même. Je revenais me loger sur le seuil et je recommençais tout doucement à me convaincre que j’étais seul au monde. » Notez que l’on pourrait remplacer « ma cabane » par « mon imagination ».

Un peu plus loin, la source où il est « agréable de se poser là un petit moment, d’écouter le gazouillis du mince filet d’eau claire qui courait dans la rocaille et d’y tremper les deux mains, les avant-bras… Alors il semblait que le bois se peuplait subitement de milliers de vies et de couleurs et de rumeurs nouvelles. Mais l’instant d’après, j’étais convaincu de percevoir au loin l’approche d’un de ces êtres formidables et secrets qui n’appartiennent qu’aux maquis et aux légendes des vieux. C’était un bruissement léger : un serpent géant, une araignée monstrueuse qui me guettaient dans les buissons. Puis, c’était irréel et ça ne ressemblait plus à rien. Une ombre. Un mythe. Une chose d’au-delà de la vie. Puis, c’était les accents très graves et angoissants d’un violoncelle qui résonnaient tout proches et qui gonflaient et qui venaient à moi pour me maîtriser à travers la futaie. » Ai-je besoin d’insister sur la fluidité, la très belle prose de Marco Carbocci après vous avoir cité ce passage ? Cette connivence entre la nature dans laquelle il s’immerge et ses tourments, son rapport au monde, est en perpétuel déploiement. Une conversation entre lui et le maquis, comme un accordéon, déploie sa musique, reprend son souffle, traverse les collines et les futaies, puis revient sur les sombres présages, avec des sons rauques qui l’assaillent, se maintiennent discrètement étouffés derrière le bruissement du maquis. « Le murmure du maquis continuait à me poursuivre dans mon lit. Comme une grande chose confuse et improbable, qui était là, derrière la cloison de bois, et que je ne parvenais jamais à saisir. »

Et puis, il y a la rencontre avec la vieille Afrosina. « Avec un sourire digne, et, dans les yeux, la trace d’une très ancienne malice. » Une femme étonnante, de légende, qui s’intéresse à lui, lui taille les cheveux, déclare que c’est dommage qu’elle ne soit pas plus jeune. « Et son vieux visage chiffonné, à ce moment-là, racontait une histoire très ancienne et secrète. »

Il y en a qui disent « voir Naples et mourir ». Expression légère, presque, tellement elle est galvaudée et tellement elle est associée à la beauté de Naples, de cette baie illuminée, multicolore, grouillante de vies, de gens qui chahutent. Et il y a « cette vie dans les collines. L’histoire de la terre rouge de Toscane et de la poussière et du vent et des orages. Et il me semblait que tout s’achevait là. Qu’il n’y avait pas d’autre existence, d’autre fuite et d’autre conclusion que celles-ci. » Il faut de cette vie-là au narrateur pour éprouver l’instant présent, extraire de sa mélancolie le plus sombre de ses jus. Un paysage de maquis, de bêtes sauvages. Même celles qui piquent et qui sont mortelles. Et, il en fait l’expérience, comme annoncé au début du récit quand il discute avec son oncle.

Après la lecture de ce très beau texte, de cet ouvrage de jeunesse, je suis bien entendu curieuse de lire les autres récits de Marco Carbocci, certainement empreints de cette expérience unique qu’il a vécu dans le maquis toscan, après avoir parcouru un chemin difficile, « un chemin aussi droit et long et beau et difficile », au milieu d’un paysage de collines. 







Sur les épaules du fleuve ; Marco Carbocci ; Editions du Héron ; 2006. 

jeudi 7 février 2019

Le fusil de chasse de Yasushi Inoué traduit par Sadami Yokoö, Sanford Goldstein et Gisèle Bernier (Editions Stock)


Voici un petit bijou de concision, d’une fluidité et d’une douceur indescriptible qui exalte les abîmes sombres de l’âme. Un texte qui par sa forme est une fabuleuse démonstration de la puissance du couple douleur et plaisir sur le plan sensoriel. C’est un livre dont j’ai envie de vous parler depuis un bon moment, un monument littéraire au Japon et peut-être injustement méconnu en France.

Le sujet traité est relativement banal, un sujet souvent exploré en littérature, puisqu’il s’agit d’adultère ; mais ici, il est traité de façon magistrale, peut-être même parfaite. « Le fusil de chasse » retrace l’histoire des liaisons amoureuses d’un chasseur solitaire qui reçoit trois lettres : une lettre de son épouse, une de son amante écrite juste avant son suicide, une de la fille de cette dernière qui découvre la liaison de sa mère en lisant son journal intime.

La lettre la plus violente est celle de l’épouse mal aimée. Elle raconte avec un calme stupéfiant, un calme criant de rage, d’une violence inouïe ; elle crie la douleur de n’avoir jamais été aimée par son mari comme elle l’a aimé. Elle a toute sa vie espéré un coup de feu qui n’est jamais arrivé, toujours contemplée par son mari telle une coupe de porcelaine. « Toi qui était capable de tuer un faisan ou une tourterelle avec ton fusil de chasse, que ne pouvais-tu me tuer avec une décharge en plein cœur ? Si tu me trompais aussi manifestement, que ne me trompais-tu de façon plus cruelle, totale ? » Un jour, pourtant, un jour elle espère, elle le surprend occupé de son fusil, elle l’aperçoit pointé sur son dos par le reflet de la vitre ; mais aussitôt qu’elle tourne la tête et le fixe, il détourne le canon.

Chargé de symboliques, ce livre se déploie autour du fusil de chasse, métaphore du sentiment amoureux. Le serpent également y est représenté, c’est le démon que chaque corps abrite, qui est en nous, le démon selon la symbolique chrétienne – Yasushi Inoué fait référence à la traduction anglaise en 1900 du « voyage en Orient » fait par le moine franciscain Guillaume de Rubrouck dans un recueil de nouvelles « La mort, l’amour et les vagues » – s’agite quand le besoin d’être aimé est plus fort que tout. La lettre aussi, peut également être assimilée à un coup de feu ; elle apporte un soulagement à celui qui l’expédie, à l’épouse trompée pendant treize ans. La lettre de l’amante qui a tant aimé et tant été aimée, qui finit par mourir, en est aussi l’illustration : sa lettre se déploie telle une lettre incandescente, qui flambe et vit au-delà de la mort. Yasushi Inoué nous raconte également la perversion qui entretient le sentiment amoureux. L’amante écrit : « Je pensais que, si Midori-San venait à apprendre notre amour, je devrais payer mon péché de ma mort. Mais mon bonheur y gagnait en profondeur. » Le coup fatal, comme nous laisse entendre l’amante à la fin de sa lettre ne viendra en effet pas de la révélation de la trahison qu’elle inflige à l’épouse, son amie par ailleurs, mais de la réouverture d’une blessure qu’elle s’est vu infliger des années auparavant.

Avec un art consommé de la mise en scène épurée, Yasushi Inoué est un auteur qui utilise les symboliques propres à l’imaginaire commun avec une économie de moyens extraordinaire. La fille de l’amante compare l’amour de sa mère à un presse-papier qu’elle possède « des pétales comme raidies par le gel,… que ce fût le printemps ou l’automne, des pétales plongées dans la mort ». Chaque scène est ciselée, dépouillée, lavée des sentiments qui sont habituellement l’apanage de la blessure amoureuse, de toutes les blessures narcissiques, tel un idéogramme, une représentation symbolique de la vie.

C’est que le désordre moral, dans un pays où la frugalité est de mise, le désordre donc se règle avec un simple coup de fusil, une missive, ou la mort. Point d’atermoiement, de prise d’anxiolytique. Ni de séances interminables chez le psy. C’est vivifiant ! Freud (que je vénère, nulle envie de l’effacer du spectre de la littérature occidentale) eut été malheureux si Vienne avait été une enclave japonaise.

J’ai longtemps aimé ce texte sans savoir pourquoi je l’aimais tant ; et ce n’est que tardivement après plusieurs lectures de livres traduits du japonais, après Kawabata, Kenzaburô Ôé, Tanizaki, que peut-être, nourries de tous les thèmes qui hantent la littérature japonaise, la honte, le secret de famille, les non-dits, j’ai pu comprendre pourquoi ce texte m’envoûtait et pourquoi il se démarquait.

Je ne saurais trop recommander la lecture de cette nouvelle d’un trait. Elle se lit une fois, deux fois, plusieurs fois et à chaque fois la magie opère parce que le texte, très court, fourmille de symboles qui nous remplissent d’année en année et se révèlent et se correspondent, se tissent l’un à l’autre, s’accordent pour émerger sous une nouvelle forme. Je crois que ce récit est une essence, comme obtenue après un processus de distillation, et donc les notes primaires, les accords, les notes de fond, les notes les plus volatiles, se révèlent à chaque lecture avec un plaisir renouvelé.

Sous la douceur de la plume de Yasushi Inoué, surgit, implosant de contrastes, l’implacable douleur, l’effroyable férocité de l’homme en proie au sentiment amoureux.

Le fusil en bandoulière, l’homme est un chasseur solitaire.

dimanche 27 janvier 2019

Main



Maints gestes que j'épie,
mais de quelle main êtes-vous vieux ?
La main douce épaisse énonce un son,
un son fuyant et crispant comme une attente contrariée
.

Qu’une main frileuse et une main mobile se rencontrent, et l’étincelle redoutée épanche la braise.
Mais de quel âge est cette main ?
La plus traitre,
la plus agile,
somptueuse agape que nul n’impose.


Et c’est tant mieux, car j’ai la main qui déborde,
tant et tant que je dois la vêtir.
Les yeux railleurs, la bouche fumeuse, pour attiédir le bavardage de mes mains,
mains qui volent comme une éclipse de lune,

comme un pouce sur une peau de prune.


Non et non, les mains n’aiment pas que la soie, les deux mains sur le glaive.
La tôle, la limaille, les débris de verre, 
moi je touche, tout, les livres, les peaux, les plaies ouvertes,
une veine,
et le ciel quand s’élève une trille.


Mais pourquoi tant de mouvements ?

Tiens, là, une main a déplacé une chaise, les tasses ont rebondi, mon cœur s’est empli.
De la chaise me parvient la main d’un jeune homme en face, 
avalée par sa lecture,
un coude vissé à la table.

Main tient ses cheveux, soulève sa fièvre.
Ses cheveux ondulent, dessinent un nouveau profil.
Le nez est plus bas, la bouche enfle, les yeux forent.
Il lit, protégé par sa
main, mais sa main souffre.

Elle souffre alors que les chaises autour paissent la vie des autres.
Les chaises sont calmes, bruissantes de fer, mais calmes.
Sa
main souffre alors que dans l’immense ballet des chaises, se croisent des pieds, deux à deux.
Les pieds, ce sont des chaises qui se déplacent.


Maintenant sa tête bascule sur sa main.


Sa joue tournée vers le ciel s’empourpre comme si le soleil était tombé du plafond.
Sa bouche s’est entrouverte.
Son livre parle d’amour,
il se cache mais son livre parle d’amour.


Tout livre parle d’amour, c’est trop facile, me direz-vous.
Mais là cet amour le rend si mélancolique que sa main saigne.
Elle a quitté l’entre-deux cuisses,
elle coule maintenant vers le sol.

Main enserrée s’est défaite du corps.
Et moi, je serre mon crayon juste pour voir couler sa
main,
et tout le sang de mes amours bohèmes,
de ceux d’un autre âge qui me regardaient dans les yeux tandis que mes
mains s’étiraient.

C’était d’un temps où je rangeais mes sentiments qui un jour éclateraient.
Amours bohêmes que je vous aime de nourrir,
amours bohêmes gonflent mes veines, durcissent ta
main, rebondissent lentement,
amours bohêmes gonflent ma
main, durcissent tes veines, rebondissent lentement.

Fourmillent de mille yeux qui un jour éclabousseront
mes lèvres
          vidées

tandis que mes mains se remplissent.




jeudi 17 janvier 2019

Né d'aucune femme de Frank Bouysse (Editions La manufacture de livres)


Oui, la littérature, c’est d’abord une langue, une langue propre, une voix. C’est aussi une alchimie : l’ambiance, le cadre, les personnages, l’histoire, les thèmes abordés. Et enfin le tout est une histoire de sensation, tout est dans les sensations ; on peut définir la littérature d’une manière ou d’une autre, reste ce que le corps comprend. Reste ce que nos sens nous disent, et qui, heureusement pour beaucoup d’entre nous, ne mentent pas. Profitons-en donc, tant que c’est possible. Tant que l’on ne nous a pas ôté ce droit. (N’avez-vous pas remarqué que cette rentrée littéraire est particulièrement frustrante de ce point de vue puisque l’on nous annonce que tel auteur nous comprend, nous aime, ce qui n’est pas sans me rappeler le « nous le valons bien » poussif de L’Oréal…)
 



Alors partant de cette constatation, somme toute simple : lisons-nous souvent des livres qui nous remuent ? Il me semble que non. Et, je peux affirmer sans prendre trop de risques que Franck Bouysse est un extraordinaire alchimiste, conteur de sensations – même dans des situations particulièrement éprouvantes – aiguiseur d'odorat, gratteur de peau. On pourrait parler de métaphores organoleptiques qui enserrent le corps avec une intensité savamment travaillée à mesure que la tension monte. Une avalanche d'émotions.

Et les émotions sont exacerbées même quand l’univers est aussi noir que noir. Franck Bouysse a un don particulier pour insuffler une myriade de sensations à chaque page, quand un protagoniste prend la parole : Rose, Edmond, Onésime - le père qui vend sa fille Rose. Et « Elle » la Mère, la seule qui ne parle pas à la première personne. La Mère c’est l’universelle grandeur. Sans nom, c’est La Mère – grand rôle. Rose, également, rejette l’enfant qu’elle porte, puis s’éprend de son bébé quand elle le met au monde. Une mère, c’est un animal, qui quoiqu’il arrive peut tout supporter, sauf qu’on lui arrache son enfant. Mère je suis et mère je resterai quoiqu’il arrive. Chapitre après chapitre, les protagonistes prennent la parole ; et ils décrivent à tour de rôle leurs sentiments, chacun avec sa foi, sa langue. Une langue puissante.

De celles qui remuent le corps.

Etonnamment,  quand j’ai commencé ce livre, j’ai soupçonné Franck Bouysse d’écrire à même le sol, ou l’oreille collée à un terrier. Je l'ai imaginé écrire d'une main tandis que l'autre saisit les vibrations terrestres comme si les pulsations de la terre et les pulsations des êtres ne faisaient qu’un. Puis j’ai lu qu’il enseignait la biologie et l’horticulture, particularité intéressante. Tout le long de ce livre, les images sont fumées. Après chaque chapitre, subsiste une odeur de forêt et sous-bois comme si un chamane avait brûlé de l’encens pour donner corps à la scène, qui soyez-en sûrs vous marquera d’un sceau de ferronnier. Lire Franck Bouysse revient en réalité à être assis en rond autour d’un feu avec un conteur qui à chaque scène jette une poudre magique sous nos yeux pour marquer nos esprits, enfoncer dans notre chair les tourments de ses protagonistes, emplir l’air vicié d’une multitude de symboliques, tout en maintenant un cadre ascétique, où seuls quelques instruments ou une poupée (très intéressante scène qui parle de l’ambivalence du sentiment amoureux, et qui introduit par la suite une poupée aux grands yeux faits de boutons dépareillés) imprègnent notre inconscient. Et donc les pages s’enchaînent, se tournent sans interruption, à la manière de bulles qui jaillissent d’une marmite.

Alors c’est vrai que j’ai un appétit prononcé pour les auteurs de l’expérience. Ceux qui créent une ambiance, des personnages. Qui les trempent dans une substance particulière. Qui nous offrent une expérience. Celle-ci, l’expérience que nous offre Franck Bouysse, nous laisse un goût amer, intense, terreux, gras dans la bouche ; des images qui collent ; les scènes nous enjoignent aussi bien à rejoindre les berges d’une rivière qu’à s’enfoncer dans la terre.

Et de la terre, de l’odeur de la terre il est question. Avec Rose, qui ne sent pas la mousse, mais la terre. Détail très important, qui marque, vous en conviendrez. Il y a Edmond aux épaules envoûtantes et à la lâcheté flagrante. Il y a Elle. La Mère de Rose. Et enfin les démons, le maître et sa mère « une vieille femme maigre comme un coucou ». Les personnages ont tous une présence puissante, des traits accusés. On imagine assez vite chacun des protagonistes. Je leur ai donné un visage, une allure ; je pourrais presque les dessiner tellement ils sont vivants. Ils ont chacun très peu de points communs les uns avec les autres ; chacun suit son chemin, isolé dans sa tour, de cruauté ou de souffrance, d'indécision, de lâcheté, de résipiscence. Seul le cordon de la mère semble tisser des liens entre tous ces personnages aux personnalités disjointes ; chacun roule, comme un rocher sans que jamais sa frontière ne se déforme.

Quant aux descriptions de paysages, les cadres, les pièces de vie, dépeints avec sobriété, ce sont des endroits silencieux ; le château empli de tristesse, froid. Une table, un pichet, une écumoire ; le mobilier est bruyant, les rares objets sont loquaces. L’auteur bombe le récit de contours inquiétants insufflant à un décor ascétique de granit et de terre retournée, une inquiétante épaisseur. Une atmosphère riche, grouillante de malheur, de sombres présages. Plus loin, derrière les enceintes hautes et infranchissables de ces lieux, chateau, asile, un cours d'eau. Un rayon de soleil qui fait scintiller cette eau.

Ce roman est noir et parfois les scènes sont particulièrement éprouvantes, mais même quand les scènes sont dures, l’issue de secours se situe toujours dans l’imaginaire. C’est cet effet gigogne du livre dans le livre, c’est cette expérience d’écrivain finalement que Franck Bouysse nous fait vivre. Il nous démontre que pour échapper aux actes barbares dont la vie n’est pas avare, seule l’imagination sauve. Il illustre ainsi son propos avec Artemis, un cheval que Rose monte une fois hissée par Edmond. Il parle de cette image unique, l’unique image que chacun peut choisir de porter pour affronter les situations difficiles ; cette unique image qui telle un talisman, par la force de l’imagination, peut sauver du gouffre, quand on s’en approche.

Je ne dévoilerai pas la fin magistrale mais je signalerai juste que le début démarre avec la description de l’odeur que dégage Rose telle que décrite par Edmond, son amoureux : « Elle sent pas la mousse. Elle sent la terre juste retournée. Ça lui va bien… ». Cette phrase m’a beaucoup marquée et accompagnée pendant tout le récit. Et la mousse réapparaît à la fin avec un très beau passage quand Rose évoque des initiales gravées sur « un rocher que des gens regarderont des fois en passant, en se demandant qui étaient les gens derrière les initiales. Et peut-être même qu’ils les verront pas, parce que la mousse les aura recouvertes... C'est terrible de me dire qu'il y a rien qui me rappelle dehors, à part ces initiales dans la pierre... Il n'y a que ce qu'on partage qui existe vraiment… » (page 267). Ces initiales, tels des embryons de mots, des mots laissés pour morts au bord d’une route. Mots ressuscités. Et c’est Rose qui nous en parle. Des mots, de leur musique, de leur insuffisance. Rose qui s’est emparée d’un crayon et d’un cahier pour nous raconter son histoire. L’auteur nous livre ici peut-être son rapport à l'écriture. Il nous parle de l’enfantement des mots, de ce qui les rend vivants. De ce qui reste de nous après l’acte d’écriture « ils sont de la nourriture pour ce qui s’envolera de mon corps » sont les mots prononcés par Rose à qui on a arraché un bébé. Rose, démembrée affectivement se saisit des mots. Par la suite, Rose parle des mots qui offrent un nouveau chemin « Ces mots je voudrais les emmener jusqu’au bout, gravés dans les feuilles de mon cahier, bien mieux que des initiales sur un rocher… » S’ensuit le résultat qui n’est qu’illusion tant l’attente après le tourbillon libérateur est énorme : « …il n’y a rien à faire, ces mots me servent à rien. ». Mais reste, incontestablement, l’énergie déployée pour rester en vie, la métaphysique des mots. Rose dit au sujet de son père mort qui tenait un cahier de compte « C’était pas un violent mon père… Aujourd’hui je regrette qu’il ait pas eu plus de violence en lui. Peut-être qu’alors il aurait pu davantage résister au maître ». (page 269)

A lire donc absolument. Je dois avouer, que trois scènes dures, particulièrement bien racontées, m’ont émue au point que j’ai dû lire un peu en diagonal, 3 ou 4 pages. Bon, ça m’arrive de temps en temps avec Pascal Quignard également. C’est le problème avec les bons auteurs qui abordent la frange douloureuse de l’existence humaine… 


Dernière remarque amusante. Cette Rose s’est mêlée dans mon esprit à la Rose héroïque d’Agnès Desarthe d’« un cœur changeant ». Beau prénom d’héroïne malheureuse pour un conte initiatique ! Et comme dans le livre de Desarthe, il y a de très beaux passages qui décrivent le nouveau-né, personnage souvent oublié en littérature, et c’est bien dommage.


J'ai lu ce livre grâce à Christophe Claro, que je tiens à remercier pour cette excellente découverte. Je découvre là un très bel auteur, un livre dont j'ai corné beaucoup de pages. Un livre que je range à côté de mes Marcus Malte.

Quelques beaux passages même s’il est difficile d’être exhaustif :

« La lune brillait comme un soleil sur fond noir, un soleil femelle qui aurait accouché de petits éclats brillants éparpillés un peu partout autour de lui, comme un immense troupeau d’enfants veillé par une mère immobile incapable d’amour. »

« De toute son existence, il n’avait jamais vu un oiseau reculer. Seuls les animaux terrestres s’y résolvaient en maintes occasions, à croire que le contact avec la terre posait déjà la question de savoir s’il était vain ou non de s’en arracher entre deux pas. »

« Nos bouches réunies pour la première fois, c'est comme le premier vol d'oies sauvages au printemps avant que le ciel se remplisse d'oiseaux qui s'en vont là où ils doivent aller depuis toujours, là où il y a du soleil. »

« C'est tout le problème des bonnes gens, ils savent pas quoi faire du malheur des autres. S'ils pouvaient en prendre un bout en douce, ils le feraient, mais ça fonctionne pas comme ça, personne peut attraper le malheur de quelqu'un, même pas un bout, juste imaginer le mal à sa propre mesure, c'est tout. »

« Je crois pas qu'elle m'écoutera sans preuve. Elle a l'air futée, mais en même temps trop fière pour que ça lui serve à quelque chose. »

« J'ai repensé à Edmond toute la nuit, à ses épaules, à ses yeux quand ils s'étaient promenés sur moi, comme s'ils cherchaient quelque chose, et que justement ça l'amusait de ne pas le trouver facilement. Il m'est venu en mémoire ce moment où j'avais machinalement resserré d'une main le haut de mon calicot, et que ma poitrine était remontée. C'était pas de la gêne ; plutôt un moyen comme un autre de lui montrer ce que je pouvais devenir pour lui sans le savoir moi-même. »





Né d'aucune femme ; Franck Bouysse, Editions La manufacture de livres ; Janvier 2019.


jeudi 3 janvier 2019

Le voyage d'Eden




Deux fourmis sur une barque de noix écopaient de leurs pattes avant l’eau qui avait empli leur coque. Elles s’étaient jetées d’un navire ; et devant, la mer, longue, si longue, s’étirait vers le rivage, les engloutissait, s’étirait ; la rive se rapprochait.

      Elles s’étaient embarquées dans le sac de Martin, puis avaient sauté à l’eau une fois l’embarcadère à proximité de l’île de Croquenbrut que Martin avait annoncée d’un air résigné en reposant ses jumelles – triste destination, puisque nulle part ne s’achevait son voyage. A bord, les deux fourmis, leur baluchon, une fiole de whisky, et leurs douze pattes perpétuellement en mouvement, s’acheminaient vers l’île où se trouvaient leurs cousins pour y passer l’été.

      Chacune munie de quatre brindilles plates, elles ramaient d’un rythme soutenu. Le courant marin dont avait parlé Martin quand elles avaient pris la décision de se jeter à la mer les poussaient dans le bon sens, mais elles ramaient, ramaient, Sylphide y tenait.

      « Jette-toi à l’eau, allez, vas-y ! Annonce notre arrivée ! » L’œil rivé dans la longue vue taillée dans une pousse de crocus fermée par une larme de caméléon, Sylphide sommait Rabougrie de se jeter à l’eau. Au loin, elle voyait le copain de son cousin, Fesses-De-Brut, agiter un pétale ; était-ce un pétale de rose ? « Mais non ce n’est sûrement pas le genre de fleur que l’on peut trouver à Croquenbrut. Vas-y, jette-toi ! »

      Rabougrie peinant à se décider, Sylphide lui tendit sa fiole de whisky pour lui donner du courage. Une goulée ; puis une deuxième. Et voilà Rabougrie qui se jette à l’eau, et qui, plus légère que la coque se retrouve projetée de vague en vague, de bulle en bulle, de roulade en roulade, de frange d’écume en écume frangée, devant Fesses-De-Brut, un grain de sable dans la bouche, qu’elle crache aussitôt avant de coller sa tête contre la sienne. Un coup de langue, langue contre langue : c’est la coutume à l’île de Croquenbrut, et c’est ce qui explique le long règne dans cette partie du monde de cette colonie de fourmis qui a chassé l’homme depuis des millénaires.

      Elle se laisse entraîner à l’intérieur de l’île par Fesses-De-Brut sans se soucier de Sylphide.

      Rabougrie qui de tout temps aimait la musique ne se rend pas compte de l’absence de Sylphide qui aurait dû accoster ; elle festoie, un bâtonnet de canne à sucre dans la bouche, une jupe en fibre de coco autour de la taille ; elle se dandine au son d’un ukulélé dont la coque en peau de cédrat émet un son langoureux et poignant qui lui rappelle la sensualité des danses africaines de son enfance.

      Fesses-De-Brut l’observe tandis que fume son cigare, les jambes croisées, une odeur de cassis brûlé, ou alors est-ce un grain de café grillé ? Elle le goûte et tombe en pamoison devant lui : c’est que cette odeur est tellement virile, un chamboulement hormonal comme elle n’en a jamais eu. Alors voilà que Fesses-De-Brut lui caresse la tête, en lui tenant la taille ; elle plie une jambe, tend l’autre comme si elle accomplissait une figure de Tango pour ne pas avoir l’air trop empotée ; se ressaisit, lui tend la bouche en cul de puce, et accueille son baiser. Les lèvres de Fesses-De-Brut rendues charnues par le cigare lui soufflent dans la bouche un parfum de braise avec des notes de cèdre, de café torréfié, de cassis, de marrons grillés, de poil de noix de coco. Le tourbillon hormonal la reprend à nouveau et elle s’affale, se souvenant soudain de Sylphide.

       Mais qu’est devenue Sylphide ?

      « Où est Sylphide demande-t-elle ?

      - Qui est Sylphide ? demande Fesses-De-Brut.

     - Ma demi-sœur, la belle Sylphide qui a navigué jusqu’ici, mais n’est-elle pas arrivée après moi ? Cette grande nageuse ne peut pas s’être noyée ! »

      Fesse-de-Brut qui sait distinguer les belles aventureuses, qui fond pour les bonnes nageuses regarde Rabougrie dans les yeux : « Mais ce n’est que maintenant que tu me le dis ? » Il empoigne sa patinette et file par un chemin que seul lui connait, direction le bord de mer. Il aperçoit alors un navire, le Mariposa, un homme robuste à son bord, la fourmi Sylphide sur son épaule. Est-ce bien Sylphide ? Il sort sa longue vue. Une fourmi longiligne, les cils épais, le corps gracile, le cou long – il adore les cous longs – , oui c’est bien elle, elle a bien un corps à s’appeler Sylphide.

      Il revient, prend Rabougrie par la main, l’entraîne vers le rivage dans une course effrénée en patinette, lui tend sa longue vue, oui c’est bien elle : « C’est Sylphide ! »

      Sylphide est adossée au cou de Martin, le grand Martin, les épaules larges, la prend sur le bout du doigt ; lui parle. « Mais comment a-t-elle fait pour monter à bord ? demande Fesses-De-Brut.

       - Par l’échelle ?

      - Par la coque du bateau, elle a escaladé la coque, entre deux lames.

      - Un hublot ?

      - Elle est entrée par un hublot ? C’est qui ce Martin, tu l’as déjà vu ? Tu le connais ?

    - Oui, bien sûr ! Mais je ne comprends pas comment elle est remontée, descendre, c’est facile ; remonter, seule, c’est plus difficile.

      - C’est qui Martin ?

     - Un marin qui voit tout. C’est pour ça qu’on est monté avec lui : avec lui, on savait qu’on arriverait à bon port. »

      Sylphide vole accrochée à un cheveu de Martin ; elle remonte le long de sa barbe comme à chaque fois qu’elle veut lui parler, se pointe sur son nez. Il lui tend un doigt, la porte à son oreille, écoute ses paroles, elle lui a sauvé la vie ; il était désespéré, il voulait se noyer ; c’est pour cela qu’il s’était éloigné de l’île de Croquenbrut alors que le courant l’en approchait ; alors depuis, Sylphide jouit d’une aura extraordinaire, et Martin lui demande toujours son avis.

      Là par exemple, elle l’enjoint de construire une cabane à Croquenbrut et de lui accorder un abri en noix au-dessus de son toit. Dedans ce serait mieux ? Non, le bruit que fait sa plume, lui écorche les oreilles. Il a tellement gratté, avec une telle hargne tant de mots pendant la traversée, qu’il en a oublié qu’il a l’écriture dure, qui fait trembler le bois, qui fait grincer le mobilier. Non elle préfère un abri sur le toit ; les vibrations feront tanguer sa noix qu’elle tournera vers le ciel les jours de beau temps et qu’elle refermera, les jours de pluie.

      Peut-être même consentira-t-elle à se tenir près de son feu de cheminée les jours où il aura froid.

      Pas convaincu, Martin prend ses jumelles. Pas d’âme qui vive, dans les montagnes, loin derrière, des animaux par dizaines ; féroces, très féroces, des chacals, des loups, ours, de vrais ours, par centaines ; des affreux serpents. Mais rien d’autre.

      Rassuré, il pose Sylphide sur une brindille, extrait sa hache, sa scie, son marteau, choisit son emplacement, et s’attelle à la tache sur un sol caillouteux jouxtant une cascade. Heureuse perspective : un torrent en amont charriera ses mots.

      Tandis qu’il œuvre, les mots se bousculent, s’escriment, s’effacent. Mais quels mots auront suffisamment de force dans cette partie du monde ?

      Aucun, pas même celui qui avale : mer.

jeudi 27 décembre 2018

Martin Eden de Jack London traduit par Francis Kerline (Editions Libretto)




Aussitôt ce livre refermé, j’ai voulu écrire un billet, vous informer de son contenu ; et j’ai vu d’immenses étendues de mer, de grands navires et leurs intérieurs boisés, des bras vigoureux qui plaquent une carte, décident d’une nouvelle trajectoire, leurs discussions houleuses, instruments de cuivre et d’acier, utiles, ou inutiles – mais n’est-ce pas grâce à son bon sens que Martin Eden, la tête bien faite, mène son bateau ? ; un parfum de vent de mer. Et surtout un immense sentiment de liberté.

Mais en réalité l’essentiel de ce livre, l’essentiel des scènes de ce livre tient dans un salon. Bourgeois. Ou alors dans une pièce miteuse qu’occupe notre protagoniste chez sa sœur. Quelques rares fois sur un carré d’herbe où Martin Eden converse avec La Femme, celle qui lui donne envie de s’élever.

D’où vient alors cette impression ? Il y a bien quelques voyages en mer évoqués. Mais ce n’est pas là l’essentiel du propos. Et c’est précisément en refermant ce livre que l’on comprend que l’écriture est un rapport à la vie (et que l’on s’interroge accessoirement sur l’utilité, autre que purement financière dans le but de tirer profit des futures plumes plumées, d’assister à des ateliers d’écriture).

Vous l’avez compris, ce livre n’éveille pas une envie de liberté qui s’éteint aussitôt le livre fermé, de celles que l’on nous sert habituellement. Ici la liberté est inhérente à la rage de vivre du protagoniste, Martin Eden, et elle se déploie farouchement dans tous les actes de sa vie, qu’il s’agisse de liberté d’agir, d’aimer, de penser, de travailler… et d’écrire. Elle a le goût de l’accomplissement, de l’effort poussé jusqu’à son paroxysme ; comme si l’on escaladait une montagne ardue avec la conviction intraitable qu’un vaste horizon cerclé d’une eau bleue scintillante surgira une fois l’effort accompli.

Jack London nous conte dans ce livre le cheminement de Martin Eden vers l’écriture. Le moteur est l’amour d’une femme, dont on pressent dès les premières phrases qu’elle ne fera pas l’affaire ; et c’est le roman d’apprentissage le plus puissant que j’aie jamais lu ces dernières années.

Cet
homme d’une vingtaine d’année, donc, essaye de s’extirper de son existence éreintante et humiliante et veut vivre de sa plume. Evidemment, de même que les immeubles, les champs, les terrains, les usines sont chasses gardées, le patrimoine éditorial est chasse gardée ; et la caste intellectuelle qui définit le bon goût, c’est cette bourgeoisie de salon dont fait partie la femme dont il tombe amoureux (licenciée ès lettres). De magnifiques pages composent une diatribe remarquablement actuelle sur la confrontation entre la culture de salon (Vous avez lu le dernier Goncourt ?) et la culture quand elle est perçue comme étant vitale, quand elle est la seule voie vers une vie possible. Ce livre nous parle de l’éternelle distorsion du monde littéraire qui se présente dans l’imaginaire de chacun comme étant le champ de tous les possibles et qui paradoxalement restreint le champ des possibles en définissant ce qu’est le bon goût, ce qu’il faut lire. Ce qui se vend. Jack London met admirablement en scène l’aristocratie littéraire qu’il a sûrement eu le loisir de scruter à travers son parcours d’autodidacte.

Un magnifique passage sur la boxe de rue met en scène Martin Eden tandis qu’il s’interroge sur sa persévérance nécessaire pour être édité après plusieurs refus de manuscrits ; une anthologie de la lutte d’un écrivain sans relation pour se faire une place. Il y a de très belles pages également sur l’alcoolisme dans le milieu ouvrier, quand à l’horizon ne pointe aucune lueur d’espoir, et l'on comprend ce que veut dire se réfugier dans l’alcool. Jack London nous décrit également avec une remarquable justesse la perplexité de son protagoniste devant la majorité des livres pâlots publiés. C’est ce qui contribue également à donner une teinte très contemporaine à ce récit. Eternelle même. On tient là une critique qui n’a pas pris une ride de l’aristocratie pensante, des lettrés ; et on pense évidemment à nos chers jurys littéraires et à nos journalistes, influenceurs sur réseaux, et critiques littéraires, qui se jettent tous sur les mêmes livres à chaque rentrée littéraire, pour nous convaincre - que dis-je nous formater au goût des « experts », lissage, uniformisation, best-sellers, tous derrière les mêmes livres - avec une feinte propension à nous jeter de temps à autre à la figure un livre scandaleux, dont le scandale tient essentiellement à l’absence de point-virgule. Enfin voilà donc un livre réjouissant à lire avant la rentrée littéraire de janvier.

Notre protagoniste qui lutte pour se faire publier a de la vigueur, donc, mais pas la forme. Tel serait le thème dominant de ce livre. Il y a plusieurs autres thèmes abordés, mais c'est le thème qui se dégage clairement, dès le début : Qu’est-ce que la forme sans la vigueur ? Aussi bien pour une histoire d’amour que pour le rapport à l’écriture, d’ailleurs. Tout se tient.

Et de la vigueur, Martin Eden en a, autant quand il est amoureux que quand son amour est bafoué. Du début à la fin de ce livre, le processus créatif est mis en scène : l’écriture quand la vie bouillonne dans ses veines ou l’écriture pour accepter la mort quand la vie se retire. Ces deux pans antagonistes de l’écriture sont mis en scène.

Martin Eden à la fin du livre invoque Nietzsche et déclare son caractère individualiste dans un dialogue à bâtons rompus avec les représentants de la bourgeoisie dans laquelle baigne sa promise. Il élève au rang de vérité l’esprit libre, l’esprit fort, qui n’attend rien de la société, individualiste ; qui s’extrait de l’esclavage ; le surhomme et la noblesse d’esprit de Nietzsche. On croise également un reporter à sensation qui écrit un article mensonger à son sujet après un meeting politique et se prend une belle fessée, une très belle fessée avec des « larmes d’adolescent colérique ». Que de réjouissances ! Que de réjouissances ! Précipitez-vous sur ce livre si comme moi vous ne l’avez pas encore lu.

Un immense livre donc que je m’empresse de ranger parmi mes livres cultes, adossé « Au cœur des ténèbres » de Conrad, dans ce rayon qui active mes synapses de façon spectaculaire à chaque phrase, entre chaque mot.

Remarquons également que les éditions Libretto en ont fait un très bel objet avec une reliure solide, une couverture à relief, une impression nette sur du papier de très bonne qualité, un signet rouge et enfin une tranche aux bords arrondis. Tout ça sous couvert de livre de poche. Une belle collection, cette édition limitée qui fête leurs 20 ans d’existence.




Martin Eden ; Jack London ; Traduit de l'anglais par Francis Kerline ; Editions Libretto.



PS: Qu’est-ce que la forme sans la vigueur ? 



Sur les épaules du fleuve de Marco Carbocci (Editions du Héron)

Voici un récit initiatique, un de ceux qu’engendre un écrivain en début de parcours pour voir de quelle couleur est l’encre de sa pl...