vendredi 14 juin 2019

En coulisses d'Evguéni Zamiatine traduit du russe par Sophie Benech (Editions Interférences)



Voici un petit traité qui porte très bien son nom et vous mène visiter les coulisses du cerveau de l’écrivain, ou disons d’un écrivain, Evguéni Zamiatine, avec certainement une bonne dose de bon sens ; mais aussi de précautions et de remarques indispensables pour se lancer dans cette aventure fort passionnante. Car quand on écrit, c’est « Comme dans les rêves, il suffit de se dire que l’on est en train de rêver, il suffit d’enclencher sa conscience, pour que le rêve disparaisse. »
Ecrire s’apparente à un acte d’amour, je ne vous apprendrai rien. Et il faut bien des précautions pour ne pas profaner une relation d‘amour. Zamiatine de poursuivre lors d’une conférence retranscrite page 43 « Si je vous promettais sérieusement que je vais vous apprendre à écrire des romans et des nouvelles, ce serait aussi aberrant que si je vous promettais de vous enseigner l’art d’aimer, de tomber amoureux car cela aussi, c’est un art, et pour cela aussi il faut avoir du talent. Ce n’est pas un hasard si j’ai pris cette comparaison : pour un artiste, créer un personnage quel qu’il soit c’est en être amoureux. »  
Ne nous attardons pas sur les nombreuses références au lien affectif qu'entretient l’écrivain avec ses personnages. Ce qui est intéressant, c’est que quand Zamiatine parle de création, il parle de cette lumière qui s’allume quand l’esprit se détache suffisamment  pour que le cerveau ne réponde plus à la conscience, sans pour autant que le cerveau soit endormi. Il est alors guidé par une lumière bleue – jolie métaphore – et poursuit son chemin avec une suite d’associations. Libère ainsi une histoire hors du corps conscient. Naît alors une histoire qui s’anime en dehors du corps conscient.
Alors comme cette histoire prend vie dans un monde qui n’est pas le monde habituel, le déclenchement de cette histoire est inattendu, les sources du déclenchement sont diverses. Ce dernier peut se matérialiser après que l’on se soit attardé sur une image marquante ou alors un évènement incongru. L’image peut être enterrée et revenir. Comme l’idée que l’on poursuit. Il se fixe souvent un point de chute, quitte à s’en détourner. J’écris également souvent la dernière phrase de mes textes le même jour que la première phrase sans savoir quel chemin je vais emprunter, et je me suis longtemps demandé si c’était courant.  Me voilà presque rassurée.
De nombreux écrivains parlent de ce champ onirique qu’ils tentent d’explorer. Milan Kundera dans "L’art du roman" paru chez Gallimard écrit page 105 :
« La narration onirique ; disons plutôt : l’imagination qui, libère du contrôle de la raison, du souci de la vraisemblance, entre dans des paysages inaccessibles à la réflexion rationnelle. Le rêve n’est que le modèle de cette sorte d’imagination que je considère comme la plus grande conquête de l’art moderne… Mais comme Kafka (et comme Novalis) j’éprouve ce désir de faire entrer le rêve, l’imagination propre au rêve, dans le roman. Ma façon de le faire n’est pas une "fusion du rêve et du réel" mais une confrontation polyphonique. Le récit "onirique " est l’une des lignes du contrepoint. »
Pour ceux qui ont peur de s’égarer, de se perdre, pour ceux que cette aventure du cerveau effraye, citons l’onirique Dominique Rolin, qui mettait son réveil tous les jours à 5h30 et se réveillait à 6h30, puis transcrivait ses rêves avec beaucoup de précision, mais oubliait ce qu’elle avait écrit dans un précédent roman. Dans le livre "Plaisirs, entretiens avec Patricia Boyer de Latour" paru  chez Gallimard dans la collection l’Infini, sont rappelées ces phrases qu’elle avait écrites en 1964 dans un texte intitulé "Comment on devient romancier" :
« Si l’élaboration d’un roman réclame à l’auteur ses meilleurs forces, celles de l’inconscient qui ont partie liée avec la physiologie du corps et système nerveux, une fois qu’il est terminé, c’est-à-dire détaché de soi, tranché, offert à ce qui n’est plus soi-même, il cesse d’exister. Il change de matière. » (Extrait du chapitre "Les rêves" )
Précisons que Zamiatine a une formation scientifique et aime bien les analogies avec des concepts scientifiques aussi bien mathématiques que physiques, et il  éclaire très bien les aspects qui sont importants une fois le premier jet lancé avec ces analogies-là.
J’y rajouterai en ce qui me concerne que la poésie m’est indispensable. Il en parle et souligne l’importance de la rythmique dans la prose autant que pour les vers. Se laisser transporter par des vers est toujours exaltant.  Parfois hypnotisant. La musique des mots. L’éblouissement qui provient des couleurs et des associations, les fulgurances. « Dans les mots, il y a des couleurs et des sons : après la peinture et la musique vont de pair. » précise-t-il page 27. Aujourd’hui, je m’aperçois que pour moi la poésie a également une fonction détricotante. Elle m’est très utile. Elle permet de pulvériser (oui, j’aime beaucoup René Char) les phrases toutes faites qui, qu’on le veuille ou non, finissent par peser sur notre cerveau et finissent en phrases mortes qui entravent certainement l’éclosion des phrases vivantes. Même s’il est vrai qu’en phase de création quand l’intensité de la résonnance avec les personnages est élevée, on s’éloigne de cette mer de branches mortes.  A contrario, on peut penser que défaire les phrases permet d’atteindre plus facilement cet état de résonnance, puisque le champ conscient est délivré d’un poids d’associations rendues automatiques, et donc inutiles. On en revient à cette lumière bleue qu’il faut atteindre, et finalement même si aucune technique    naturelle dois-je le préciser ? n’existe pour l’atteindre, on peut néanmoins créer des conditions idéales. Toute la difficulté, comme le précise l’auteur est que l’hypnotiseur et l’hypnotisé en phase de création sont une et une unique personne.
Citons ce passage de Josep Pla qui parle également – avec son sens de l’humour caractéristique – dans « Le Cahier gris » (Editions Jacqueline Chambon, traduction de Pascal Bardoulaud, page 325) des « phrases d’aucune utilité » :
Phrases. Il y a des phrases trop dépouillées : par exemple le silence irréprochable, la béatitude gastronomique; le printemps qui tranquillise... Souvent on peut lire dans les journaux des phrases grosses de sens. L'existence de phrases grosses de sens est passé du roman et du drame intraitable à la littérature journalistique. De toute façon il est certain que cette classe de phrases existe. "Demain est un autre jour" m'a parfois fait trembler.
Faire des phrases est relativement facile. Mais les défaire après, voilà qui est préoccupant. Il y a des phrases d'aucune utilité, dont on ne peut rien faire, des phrases fausses que l'on transporte comme un poids mort pendant des années.
Enfin le dernier paragraphe du deuxième texte aborde un point essentiel : l’agencement et la transmission des idées, d’un message dans un récit. Le rêve de tout écrivain, j’imagine, est d’écrire un livre audible pour le plus grand nombre. Compréhensible par le plus grand nombre. Un texte qui véhicule un faisceau d’idées autour d’un thème central en plongeant le lecteur dans une expérience particulière. Un texte avec différentes couches de lecture. « Cette faculté de penser par associations, si on la possède, on peut et on doit la développer au moyen d’exercices…, parmi les procédés artistiques, l’un des plus subtils, et de ceux qui atteignent le plus sûrement leur but, ce sont les calculs destinés à transmettre une idée. » (page 55)
Signalons qu’Evguéni Zamiatine ne s’attarde pas sur l’importance de la musique et on peut le regretter. En ce qui me concerne, elle m’aide à nettoyer mon cerveau et à installer un état primitif, un peu comme quand l’on passe d’une rue bruyante à une grotte. Cela revient à débruiter son cerveau, à enlever les images parasites, à atteindre plus vite une résonnance avec les personnages que je retrouve. Dans "Ce jardin qu’on aimait" paru aux Editions Grasset, Pascal Quignard écrit page 63 


« Il est possible que l'audition humaine perçoive des airs derrière la succession de sons de la même façon que l'âme humaine perçoit des narrations au fond des rêves les plus chaotiques »
Notons pour finir cette remarque judicieuse page 49 : « Plus j’acquiers d’expérience dans mon art et plus cet art devient pour moi un supplice : l’imagination reste stationnaire et le goût grandit. Voilà le malheur. » Je ne sais pas si l’imagination reste stationnaire, mais une chose est sûre, le goût grandit et c’est un supplice, car en effet, plus le goût grandit, plus on est exigeant avec soi-même. Je ne suis pas étonnée de voir de grands écrivains avec un long historique de lecture-écriture lire un seul ou une poignée de monuments de la littérature.
Ce petit ouvrage offre en outre un tour d’horizon de l’œuvre de Zamiatine que je vais donc explorer. Le troisième texte, une courte nouvelle illustre son propos et nous donne une idée de l’étendue de son imagination et des messages qu’il tente de véhiculer dans ses récits.
Enfin je tiens à préciser, même si vous l’avez déjà lu ici que l’objet, le livre est très beau. Le travail de cette maison d’édition est remarquable. Deux livres par an, et toujours de jolies trouvailles. Du papier au toucher agréable, et des feuilles reliés par un fil.  



mercredi 5 juin 2019

Ennui



Je me penche,
un va et vient sonore,
les autres sont là,
dans la petite ruelle abritée par le soleil que je projette depuis ma fenêtre.
Qui ne descend que depuis ma fenêtre.

J’éclaire la ruelle de mon ennui,
qui je sais parle de désirs de souvenirs enfuis.

Et je le vois étendu
ici, vois les dalles et les interstices s'y dessiner.

J’allume l’ennui dans la ruelle où sonne un bruit de casserole.
Quelques éclats me parviennent,
comme une étincelle de fer sur un bitume mal oxygéné.

J'attends, les autres sont là,
ils avancent,
de leurs pas d’ennui calme et martelé
et je combats à grands coups de bras la nervosité de l’ennui écrasé,
qui tiraille, s’approche,
bondit à ma fenêtre.

Se roule partout puis atteint le sommet d'une montagne le soir.
Là-bas, il sera nuage, orage,
ou rien.

Parfois il se convertit en une tuerie misérable.
J’y songe vraiment,
à cette tuerie misérable de l’ennui mal éclairé.

Cet ennui, peut-être devrais-je le saisir avant qu’il ne s’abatte sur nous autres.

Mais je rêve aussi d’un ennui qui comme une gamme répétée depuis l’enfance, renvoie aux douces heures des songes effilés,

à cette langueur de l’été et sa rosée bleue,
à cette parfaite sauvagerie de la mer blanche qui pétrit le corps,
l’imprègne d’un ennui vigoureux, 
que le ciel du soir pare d’un ennui de plumes mauves.

Sauvages.

Au fleurs d’hiver, inlassablement froid.

Et aussi à l’écrasante paresse des arbres d’automne qui se dénudent.
L’ennui qui va, vient, il n’y a que l’ennui qui peut se parer de va vient, le reste des mots s’en accommode mal.

L’ennui va, vient.
Je va, viens.
Là, dans la ruelle, une rose fermée dont les pétales accrochés, ne se défont.
Elle se souvient d’une nervure,
s’est pris un seau de peinture couleur pluie.

La tête s’est affaissée comme une douleur de fin de fête.

Elle a ignoré l’ennui 
et maintenant elle le regrette.

Ce n’est pas la saison. Plus la saison.

Alors il est là,
cet ennui,
et il pend comme un bouton de robe qui se détache.
Il ne se défait, ne s’arrache, 
il pend. Tout simplement.

Un œil aveugle.
Un cyclope myope.
L’ennui de la rose à l’angle est tourné vers le conduit d’eau de pluie.
Le mur s’écarte, Le bitume se craquèle.

C’est cette odeur cramoisie d’ennui enterré comme un fruit oublié
qui me signale que l’ennui ne s’attelle. 

Il est là au bout d’une bride que l’on tient,

un cheval transparent,

le cheval se muscle, se dresse, secoue une tête nerveuse,

il est plein, il avance,
il se cabre.

Seule la bride et les anneaux métalliques sont restés.


Il s’échappe, s’attelle aux autres,
aux ennuis vigoureux,
qui galopent,
s’enivrent des ennuis
mal exploités.

Ils les écrasent d’un trot vigoureux,


les projettent sur le bord de la route.
Tous ces brouillons de vie,
tous sont morts d’avoir attendu,
que demain soit meilleur,


tout mort vivant.

mardi 28 mai 2019

Votre assistant Google


Ce matin, j’ai vécu une histoire amusante. Quoique… J’ai accompagné mes filles à l’école, puis ai fait un crochet dans une supérette. J’ai appuyé sur un bouton qui m’a délivré un jus d’orange frais, suis passée à la caisse. Un vrai monsieur à qui j’ai dit « Bonjour Monsieur » a encaissé. « Merci Monsieur – Bonne journée Madame » ; je suis remontée m’installer sur mon bureau avec la bouteille et mon téléphone coincé entre le pouce et la bouteille. Une voix féminine m’a dit « Bonjour Rita, je suis votre ASSISTANT Google et je suis là pour vous aider tout au long de la journée. » Stupeur ! J’ai ça dans mon téléphone ? Alors évidemment mon imagination s’est emballée. Rien de surprenant. J’ai imaginé mon téléphone dans dix ans. « Bonjour Rita, je suis votre assistantE en publication (oui ils ont corrigé le bug, il y a le directeur et l’assistante), j’ai parcouru votre tapuscrit cette nuit et j’ai trouvé 19 occurrences du mot « thym ». Or le mot « thym » apparaît avec 2.9 M d’occurrences sur Google et le mot « menthe », 38.7 M d’occurrences. J’ai donc remplacé le mot « thym » par le mot « menthe ». Pouvez-vous valider ce changement ? » Je réponds à ma chère assistante que certes elle m’est d’un grand secours puisqu’elle m’a trouvé l’imprimeur le moins cher au Bangladesh, que le réseau de distribution par drone et le traducteur Google font bien leur travail ; que la masse critique suit son cours au prix d’un livre offert, un livre commenté, un arbre planté ; mais que dans mon imaginaire l’amour et le thym sont indissociables. C’est étrange mais c’est comme ça : j’ai une mémoire olfactive et ma mémoire et les émotions qu’elle engendre sont – un peu – le moteur. L’assistante Google a repéré le mot « émotion », s’est arrêtée sur cet unique mot, et m’a dit « Pour l’assistante Google, l’émotion ne fait pas partie du contrat, veuillez vous adresser à une assistante physique. Voulez-vous que je vous indique les assistantes physiques les mieux notées sur GoogleMaps ? »

      J’acquiesce évidemment, j’en trouve une qui me dit : oui, oui, je comprends mais mon directeur (encore Lui) est très soucieux des résultats et il n’acceptera la version avec le mot thym qu’à une condition : c’est que vous exposiez votre chair. Un truc à raconter. Vous avez subi un viol collectif ? Vous avez vécu une scène traumatisante ? Une maladie terrible ? Une perte douloureuse ? Non, pas dans votre livre, je parle de vous évidemment. Vous Rita. Sinon si vous êtes orientale et vous avez des scènes de culs bien crues, ça aussi, il adore ; et alors vous pourrez garder le mot « thym ».

      Je réfléchis encore mais je crois que je vais remplacer le mot « thym » par le mot « menthe » et garder l’assistante Google.

mardi 14 mai 2019

Carson McCullers, un coeur de jeune fille de Josyane Savigneau (Editions Stock)

Dans cet essai, Josyane Savigneau se lance sur les traces de Carson McCullers, cette étonnante fille, écrivaine précoce, qui a écrit un chef d’œuvre Reflets dans un œil d’or à 24 ans. Les biographies ou autobiographies ne m’intéressent en général pas – je crois l’avoir déjà dit dans ce site – et je préfère lire l’homme à travers l’œuvre que l’inverse. Et ce sont les écueils que je redoute, la surinterprétation, la projection de sa propre sensibilité, de ses propres mécanismes de réflexions que Josyane Savigneau tente d’éviter dans cet essai. L’être humain est souvent enclin à adopter les raisonnements qui ne le mettent pas mal à l’aise ; et Carson McCullers est certainement une écrivaine qui a beaucoup dérangé, d’abord parce qu’elle a eu du succès très tôt. Et également parce que les personnages de ses romans sont à la fois étranges et attachants. Elle sait creuser ses thèmes avec profondeur sans reculer devant leurs complexités, en mettant l’emphase sur des personnages où la symbolique et la puissance nerveuse et corporelle priment, ce qui lui permet d’écrire avec une certaine concision.

Josyane Savigneau, à travers des témoignages écrits, journaux, et surtout en mettant en valeur la grande cohérence de l’œuvre de Carson McCullers, dresse le portrait d’une écrivaine à la fois fragile et opiniâtre. Elle s’attarde sur sa vie affective, notamment dans sa relation avec Reeves, son mari, qui avait également des velléités d’écrivain mais qui était très fragile sur le plan psychologique. Elle dresse également son portrait à travers ses relations amicales et amoureuses plus ou moins tourmentées. Notamment avec Anne-Marie Schwarzenbach, Tennessee Williams qui lui restera fidèle jusqu’au bout, Marie Tucker son professeur de piano, Truman Capote avec qui elle entretiendra une relation conflictuelle, Otto Franck père d’Anne Franck ; et l’ami de toujours Edwin Peacock. Elle revient sur le parcours de Reeves qui a rarement eu dans sa vie l’occasion de percer dans un domaine quelconque et qui restera toujours dans l’ombre des réussites flamboyantes de Carson et finira par se suicider.

Un parcours chaotique donc, le parcours de cette écrivaine à la santé fragile que l’on suit dans les différentes étapes de sa vie de jeune prodige. Indéniablement, Carson McCullers n’a pas été surmédiatisée puisque l’on est nombreux aujourd’hui à penser que ses écrits sont de très grande qualité. Cette étonnante fille avait un sens de l’analyse et une acuité, une vision de la littérature totalement intuitive, d’une grande sensibilité, comme le démontre de nombreux extraits dans cet essai. Elle était d’une très grande rigueur. A la lecture de cet essai, on comprend qu’elle a tout donné à l’écriture même quand son corps était à moitié paralysé ; et ce, dès l’âge de 30 ans à la suite d’une maladie non diagnostiquée pendant son enfance. Sa connaissance musicale (Carson McCullers était pianiste) est très apparente dans son œuvre. Son sens du tissage des thèmes, avec une mélodie de fond, des motifs implicites et explicites qui reviennent témoignent de sa grande sensibilité musicale ; et un certain nombre de passages dans ce livre qui abonde en citations et extraits (dont des extraits précieux d’une partie non disponible au public) en témoignent.

Une partie très intéressante est relatée dans le chapitre « une épouse de guerre », quand Reeves rejoint l’Europe pendant la seconde guerre en tant qu’officier. Ce chapitre est dédié à la période de la vie de Carson McCullers où sa souffrance morale et ses rapports avec Reeves semblent apaisés. On découvre qu’elle a lu Clausewitz (la théorie du « fog and friction » est certainement un concept très intéressant pour tout écrivain). On découvre que pendant cette période elle a du mal à écrire ; elle s’éloigne de sa blessure purulente – le sentiment de solitude. Probablement la période où le sentiment d’appartenance à un groupe pour chacun d’eux est le plus important. Reeves, pour la première fois, se sent utile et s’épanouit dans son travail. Un échange de lettres témoigne de la grande « normalité » de leur relation à cette période, de leur affection réciproque. Jacques Tournier fait une analyse complètement rocambolesque de cette période qui est relatée dans ce chapitre.

Une très juste analyse sur la réception d’une œuvre et les biais des lecteurs et des critiques nous est livrée dans le chapitre dédié au périple de Carson en Europe « considérer Frankie Addams comme « le chef d’œuvre des chefs-d’œuvre » et le meilleur roman de Carson McCullers, loin devant les autres, est peut-être une dérive de lecteurs plus soucieux du biographique qu’ils ne veulent l’avouer. Ce texte est, certes, le plus clairement autobiographique… ». Josyane Savigneau nous explique que les critiques ont reçu cette œuvre de façon beaucoup plus favorable que Reflets dans un œil d’or (qui est à mes yeux un chef d’œuvre). Un biais des plus classiques.

Une partie du livre est dévolue aux problèmes de santé de Carson McCullers. Des problèmes très graves puisqu’elle est à moitié paralysée dès 1947, c’est-à-dire à l’âge de 30 ans. Il lui restera 20 ans à vivre avec ce handicap. Plusieurs passages du livre décrivent l’évolution de son état de santé, son extrême maigreur, son teint, son irascibilité et sa grande fatigue nerveuse, sa main gauche maintenue par une planche. A la douleur physique, psychologique après des séjours en hôpital dans des services de neurologie, voilà que s’installe la terreur de devenir définitivement dépendante (un problème qui d’après les témoignages la hantait).

Dans le chapitre dédié à la relation de Carson McCullers et de Tennessee Williams, il y a une description très fine et sensible de Sagan qui les a rencontrés tous les deux. Elle nous apprend que Carson qui avait alors quarante ans avait « des yeux bleus comme des flaques, un air égaré, une main fixée sur des planchettes de bois […] Mais que ce soit l’homme blond aux yeux bleus et à la moustache blonde, hâlé, qui hissait Carson McCullers dans ses bras jusqu’à sa chambre, qui l’installait comme une enfant sur son double oreiller, qui s’asseyait au pied de son lit et lui tenait la main jusqu’à ce qu’elle s’endorme, à cause de ses cauchemars ;… La vie de ces deux génies, deux solitaires, … cette vie de rejetés… », cette vie est décrite avec beaucoup de détails.

On imagine fort bien la tourmente engendrée par la paralysie de son corps puisqu’en plus de la priver de la possibilité d’écrire, ce handicap la prive également de la pratique du piano qu’elle affectionnait tant. Une partie du livre est dédiée à son apprentissage musical et à sa sensibilité musicale ; et l’on apprend qu’elle affectionnait Bach – ce qui est assez cohérent avec son écriture qui manie l'enchevêtrement des thèmes autour du thème central avec dextérité. Ce sont des aspects de son travail qu’elle soigne particulièrement ; et elle relève avec satisfaction pendant son travail de mise en scène de Frankie Addams  que quand elle travaille avec Harold Clurman, elle « aime ses intuitions de metteur en scène. Il a tout de suite mis à nu le thème principal – cette recherche d’une identité, et cette volonté de faire partie de quelque chose -, et il a parfaitement dessiné le contrepoint des voix autour de ce thème... » Les retombées financières de la pièce qui aura du succès seront importantes par ailleurs pour le couple Carson-Reeves.

Cette paralysie physique a nécessairement eu un impact sur son humeur puisqu’en plus de la souffrance physique, elle a dû affronter l’incapacité de se nettoyer le cerveau, de s’apaiser, de sortir de sa solitude avec la pratique de cet instrument. Et la suite de son parcours se révèle assez sombre.

A la fin de sa vie néanmoins, Carson McCullers rencontre une psychothérapeute qui lui sera d’une grande aide, Dr Mary Mercer. Cette dernière détient encore des bandes d’enregistrement des séances que Carson McCullers a effectuées chez elle. Des passages de deux des bandes sont cités. Josyane Savigneau l'a rencontrée et celle-ci lui a livré ses derniers souvenirs : « Elle n’avait pas d’âge, Carson, seulement un désir fou de rester en vie. Vivre et écrire. Vivre pour écrire. C’est cela que je voudrais qu’on sente, qu’on conserve d’elle : cette immense et fondamentale volonté de vivre. Je voudrais qu’on retienne son sens de l’humour, son sens du jeu, de la farce. Non seulement la volonté de vivre, mais aussi la joie de vivre. Au plus fort de la détresse, elle gardait le goût des facéties, elle gardait le bouclier de son rire. »

On se réjouit d’apprendre qu’il y a eu un dernier sursaut de bonheur en 1967, année de son décès. Malgré l’accumulation impressionnante de problèmes de santé, alors qu’elle est alitée depuis trois ans et attend une place à l’hôpital pour se faire amputer d’une jambe, elle se rend en Irlande grâce à l’invitation de John Huston, le producteur de l’adaptation cinématographique de Reflet dans un œil d’or. Elle arrive chez lui en ambulance et sa chambre est inondée de fleurs de la part de tous ses admirateurs. Ce voyage, elle le décrira comme « l’un des moments les plus heureux de ma vie ». Une photo par ici donne un aperçu de l’état de santé de Carson McCullers et de la joie intense que lui a procuré ce voyage.

Cette mise au point sur les difficultés énormes qu’a dû traverser Carson McCullers et la cohérence et l’extrême rigueur avec lesquelles elle a déployé ses talents d’écrivaine surdouée, est certainement un travail indispensable pour réhabiliter Carson McCullers. A la lecture des passages que cite Josyane Savigneau, on découvre que beaucoup de choses ont été écrites ; et elles ont eu pour effet de jeter un doute sur les réelles capacités de ce jeune prodige. Certains sont allés jusqu’à soupçonner que Reflets dans un œil d’or a été écrit grâce à la proximité de Reeves, son mari, ce qui est un soupçon qui témoigne d’une très mauvaise lecture, au vu de l’extrême fluidité et de la cohérence de ce récit. La première page est magistrale. Et cette impulsion à elle seule suffit à donner une idée de la qualité de ce qui va suivre*. On apprend d’ailleurs au début de cet essai qu’elle l’écrit en deux mois « Pour la première - et l’unique fois- de sa vie, elle a le sentiment que tout est facile, que le travail se fait tout seul : « J’étais très fatiguée, mais je ne pouvais pas m’arrêter, racontera-t-elle à Tennessee Williams, alors j’ai écrit Post Army d’une traite. J’écrivais comme on mange des bonbons. Soudainement, tous les personnages m’apparaissaient clairement… » Plus loin Josyane Savigneau nous explique que malgré la multitude de témoignages qui corroborent le fait que ce roman a surgi avec facilité, c’est le roman qui « lui sera le plus contesté : sans doute pense-t-on qu’il faut un regard et un imaginaire d’homme pour parler d’une garnison. » Enfin, Kafka n’a jamais mis les pieds en Amérique, et on n’a jamais contesté le fait qu’il a écrit l’Amérique. J’oserai même donner mon humble avis qui est qu’un écrivain s’exprime mieux quand il sort de lui-même ; et que donc quand le récit se situe dans des lieux qu’il connaît mal, dans la peau de personnages qui lui sont extérieurs, il peut plus facilement libérer son inconscient (qui n’est pas bloqué par des situations vécues). Dans une de ses notes sur l’écriture Carson McCullers écrit « Le jaillissement prend toujours sa source dans le subconscient, et il est incontrôlable » (chapitre II)

Carson McCuller a donc été parcourue par un moment de grâce à l’écriture de Reflets dans un œil d’or. Elle a vécu un de ces rares moments où la conjoncture est parfaite, où les thèmes se déploient et se tissent avec exactement la bonne résonance. Le thème principal, la ligne mélodique qui ne faiblit pas pendant tout le récit. Il me semble qu’il y a souvent dans l’architecture d’une œuvre un livre qui est l’ultime achèvement, celui qui a coulé sans encombre, qui est apparu facilement. Parce que les efforts effectués précédemment éclosent au bon moment et parce que l’écrivain se fie à ses intuitions et se libère.

Une partie particulièrement intéressante retrace l’ambiance à Brooklyn Heights dans une maison que plusieurs artistes se partageaient. Cette partie retrace le parcours de Carson McCullers dans l’atmosphère intellectuelle et les courants de pensées de la période de l’avant-guerre. Les critiques auxquelles elle a dû faire face. L’animosité qu’a déclenchée son succès immédiat à un âge très jeune.

Voici donc un essai qui rend à Carson McCullers toutes ses lettres de noblesse après qu’elle ait été dénigrée, voire coiffée de tous les chapeaux grotesques de l’enfant terrible, détestée, égoïste, etc. Josyane Savigneau a mené ce travail de recherche en ne tombant pas dans la facilité, cette fâcheuse tendance qu’ont les journalistes et critiques de vouloir expliquer une œuvre en fonction de la distance qu’il y a entre cette œuvre et leur propre vie.

Les auteurs qui ont influencés Carson McCullers sont régulièrement cités dans cet essai avec des extraits très intéressants quand elle parle des points communs entre la littérature russe et la littérature du Sud. Dostoïevski lui a « ouvert les portes d’un domaine immense et inconnu ». Elle revient souvent sur son admiration pour Faulkner et en particulier pour le bruit et la fureur, « probablement le plus grand roman américain », ainsi que son admiration pour Madame Bovary. « Pour la première fois l’écrivain était en accord avec sa vérité. » 



Pas besoin d’avoir tout lu de Carson McCullers pour être happé par cet essai. Je n’ai lu pour ma part que L’horloge sans aiguille  et Reflets dans un œil d’or. Cet essai peut se lire d’un trait. J’ai aimé le lire "en étoile", soit en lisant ou relisant des références que j’avais déjà, soit en les achetant ou empruntant à la réserve de la bibliothèque centrale pour les éditions épuisées pour le simple plaisir de m’approcher un peu plus de la vie de cette extraordinaire écrivaine opiniâtre et précoce.




Carson Mc Cullers un Coeur de jeune fille ; Josyane Savigneau ; Editions Stock ; 1995.


PS : Un très utile lexique permet de repérer les auteurs et titres cités dans cet essai.

* Roman dédié à Anne-Marie Schwarzenbach. Ce livre dès la première page (on apprend en effet dans cet essai qu’elle passait beaucoup de temps sur ces premières pages) annonce le thème principal, la solitude, avec une écriture très maîtrisée. La progression du récit est également parfaitement maîtrisée, avec au milieu, une phrase pivot : « Et ayant renoncé à la vie, le capitaine soudain commença à vivre ». Il y a une scène marquante autour d’un cheval qui subit la rage du capitaine. La topologie des lieux dès la première page est remarquable : lignes rigides par contraste aux érables frissonnants et délicats. Le motif de l’ombre qui est fraîche puis revient très souvent aussi bien de façon explicite qu’implicite est très bien travaillé tout le long du récit et annoncé dès la première page. La dilatation du temps aussi. La corrélation entre les évènements à l’allure inoffensive et l’intensité dramatique : « temps de paix… toujours semblable…..excès de loisir…drame…meurtre » Tout ça en une page tout de même. Et à l’âge de 24 ans. C’est, je trouve, absolument impressionnant. Un livre qu’il faut avoir lu.








Carson Mccullers et Tennessee Williams côte à côte. Et Samuel Goldwyn Jr. (Source : "Mémoires" de Tennessee Williams chez Robert Laffont)


dimanche 12 mai 2019

68, mon père et les clous


Avez-vous déjà été chez Brico Monge rue Monge ? Moi oui, quand j’étais étudiante et que je vivais dans le quartier. A l’époque j’achetais de temps en temps des bricoles chez Brico Monge. J’achetais aussi de la vaisselle à la Porcelaine Blanche, qui par ailleurs existe toujours. A la Porcelaine Blanche, ils avaient de grandes tasses de café aussi fines que de la coquille d’œuf. Je ne les ai jamais retrouvées depuis. Quand la dernière s’est cassée, un bout de ma vie a étrangement disparu. Je viens de me rendre compte d’ailleurs que je suis à la recherche de la tasse de café idéale où que j’aille.

C’était une époque où j’aimais toucher avant d’acheter. Je dois avouer qu’avec l’arrivée de la vente sur internet, c’est quelque chose que je fais moins aujourd’hui quoique les brocantes et vide greniers soient toujours des endroits où j’aime bien aller pour dénicher quelques objets et surtout… pour laisser traîner mes oreilles. Voire tailler un brin de causette.

Et c’est bien de cela que parle ce documentaire. De l’écoute. De la discussion à caractère idiosyncratique. De la singularité. De ce que seule la recherche d’un objet particulier délivré dans une condition particulière peut faire naître comme histoire. Ce documentaire est le récit de nos histoires, celles qui forgent notre identité et qui nous construisent, nous maintiennent sur un socle stable même en situation de désordre intense.

Le défilé de personnes qui entre à Brico Monge est à l’image de ce quartier presque (je dis presque parce qu’il l’a été davantage il y a vingt ans) populaire.

Une jeune fille au regard hagard, qui semble perdue, entre dans le magasin. Elle cherche un aimant pour son meuble de salle de bain. « Mais lequel ? Celui qui est sur le meuble ou celui qui est sur la porte du miroir ? - Heu, je ne sais pas, celui qui est sur la porte » Ses yeux grands ouverts errent ; elle n’est pas sûre. « Enfin donnez-moi les deux, je ne sais pas. L’essentiel c’est que ça tienne. » Vous avez déjà eu un miroir de meuble de salle de bain qui s’ouvre dès que vous le fermez et renvoie votre reflet contre le mur comme une gifle ? Et bien c’est une belle allégorie. C’est exactement à ça, à ce sentiment de perdre son reflet, que Brico Monge essayait de remédier.

Une galerie de personnages attachants se succède chez Brico Monge. Comme par exemple le capitaine Dreyfus. Vient également le copain d’enfance du Lycée Charlemagne. Jean, le propriétaire de Brico Monge et lui ont fréquenté le lycée en 1962-63. Il se marre, ce copain. Mais vraiment « Jean était militant de la gauche prolétarienne. Moi j’étais plutôt Guy Debord, voyez ! » s’exclame-t-il. Ce dernier se souvient d’une soirée mémorable où ils avaient une montagne d’assiettes entassées dans l’évier et Jean les avait lavées une à une et jetées chacune par la fenêtre au-dessus de l’évier. « Un coup de folie pour rigoler », commente-t-il le plus naturellement du monde. Bon, il y a eu les amendes aussi le lendemain, parce que les assiettes ont aussi cassé une verrière en dessous.

Enfin, il est encore perplexe aujourd’hui ce copain du lycée Charlemagne. Parce que Jean, le révolutionnaire « il a fait des études, il a fait des films engagés, de la politique… Alors le retrouver derrière un comptoir… déguisé en épicier… personne ne peut deviner que c’est un dangereux subversif ! » Il se gausse, avec un visage soudain d’une jeunesse éclatante.

Sa période maoïste ? Quand Jean est interrogé, il a une réponse poétique. Eh bien c’était la période de « l’horizon imaginaire … le désir, la politique » Oui, oui, ce Monsieur a parlé de désir. Maintenant ni honte ni regret. Il faut se situer à l’époque.

Puis il y a la croate qui rentre. Une dame très élégante, la croate. Elle a fui le communisme. Elle s’offusque, fait trembler sa canne d’un air menaçant : « Comment ça ? Jean communiste ? C’est à cause de vous que j’ai dû fuir ! » Puis, elle se ravise : « Ah oui, Marchais, Georges Marchais, oui, d’accord alors ça va, je l’aime bien ce communisme. »

Il y a également l’étonnant gréco-russe qui a fait partie de l’armée rouge. Tireur d’élite. Il ne fait pas du tout son âge. C’est qu’il a aspiré l’âme des autres. Deux ans en Afghanistan, ça en fait des histoires à raconter. Et aussi une histoire à bricoler.

Puis Zohra, une des employés, s’énerve car son patron passe le balai et « un homme, ça ne passe pas le balai ! ». La même Zohra inaugure le documentaire en arrivant le matin avec les bras chargés de boîtes de makrouds et elle s’assure que son patron n’en mangera pas trop « Non deux pas jour – Alors ça va… » Il y a l’indien également, autre employé depuis quelques décennies, qui est touchant. Il sort son mouchoir quand il évoque la suite. Parce que « Jean a fait mes papiers, c’est lui qui a signé, je n’oublierai jamais. Ça je n’oublierai jamais. »

Et enfin José, 30 ans de service dans l’atelier au fond du magasin, car il y avait aussi un atelier qui faisait du sur-mesure au Brico Monge. L’accolade de fin, je l’avoue, m’a fait verser une larme. José repart avec son établi le dernier jour car il l’a depuis 30 ans. C’est l’empreinte de 30 ans de travail.

Il est drôle ce Jean car il vous répond tout en s’activant : « Je ne peux répondre à aucune question de fond » ; puis poursuit qu’il aime être anonyme, ne se satisfait pas que d’un travail intellectuel. Qu’il a besoin de faire des choses manuelles concrètes. Enfin avec l’air de s’excuser, il se sent à l’abri ici. Pas de patron au-dessus de lui.

Alors vient la partie où Jean nous explique qu’il était activiste de gauche. Ça se passe dans le sous-sol du magasin. On s’isole pour exhumer le passé. D’abord il fait les quatre cent pas, rechigne à répondre. « Enfin, oui tu vois… j’ai fait partie d’une organisation d’extrême gauche » Mais quoi exactement ? « Oui enfin tu vois des actions. » Mais encore ? « Ben des actions quoi. On organisait des actions clandestines, violentes… C’est très prenant, on s’investissait beaucoup. Il faut organiser. Tout ça… »

Puis, il lève les bras en signe de défaite devant l’insistance de son fils, le caméraman : « Des actions … enfin ce qu’on appelle des actions terroristes aujourd’hui ». Puis après une courte pause, il se reprend : « Mais on n’a pas fait couler de sang ». Il est embêté parce qu’il a quand même été plus qu’actif. « Bon il y a bien eu le kidnapping du troisième de Renault » concède-t-il. « On l’a mis dans un appartement… enfin un studio… enfin un appartement normal quoi ! » Parmi ces gens d’extrême gauche, il y en a qui ont mal fini. « Comme dans les romans de Balzac » précise-t-il avec une mine dramatique, conscient de l’importance de cette période charnière dans sa vie, avec l’air de réaliser qu’il aurait pu se perdre lui aussi.

A mesure que le film avance, on comprend que Jean était surtout un sacré champion des relations humaines plus que le champion du rendement. Parce qu’on découvre qu’il a une camionnette depuis 10 ans en location qu’il paye 500 euros le mois. Oui, c’est cher payé… Il garde également ses employés auxquels il est très attaché jusqu’au bout, jusqu’à la fermeture, alors qu’il commence à verser de sa poche ce qu’il faut pour faire tourner la boutique. 


Vous trouverez par ici une interview sur Diacritik du réalisateur et caméraman, le fils de Jean, Samuel Bigiaoui. C’est l’un des héritiers donc de Brico Monge qui a immortalisé l’esprit de Brico Monge. Un joli cadeau pour son père. 

68, mon père et les clous, de Samuel Bigiaoui, mai 2019.


vendredi 19 avril 2019

Le retour de Gustav Flötberg, de Catherine Vigourt (Editions Gallimard)


Catherine Vigourt aurait pu se lancer dans une diatribe savante et documentée sur l’état de notre littérature, sur la fadeur, la fatuité de certains auteurs, le comique des situations. Les circonlocutions des uns et des autres pour attirer le chaland. Faire un inventaire de ce qui définit la vigueur – l’absence surtout – d’une plume. Le désir. Ah, la vigueur ! La vie-leurre…

Mais Catherine Vigourt aime s’amuser. Elle aime les situations cocasses. Si en plus elle peut le faire en jouant avec la langue, c’est encore mieux.

Alors, prenez un roman culte, que beaucoup d’entre nous ont lu plus d’une fois ; prenez donc par exemple Madame Bovary. Plongez ce cher Monsieur Flaubert dans notre époque moderne et flanquez-lui un agent, Nancy Erocratos, d’une servilité sans faille devant son génie moderne productif – comprenez le génie d’un écrivain à succès qui a écrit la trilogie : La femme qui voulait marcher dans le ciel avec des palmes. Quelle est la question qui s’impose ? La postérité bien sûr ! La postérité dans le cirque littéraire d’aujourd’hui. Mais aussi d’hier, car évidemment, il y avait aussi à cette époque une scène littéraire où la vanité et la bassesse étaient de mise.

Alors comment s’y prend-elle ? Avec humour, non sans oublier d’en faire un récit instructif. La plume de Catherine Vigourt est vive, enlevée, sarcastique. Et puisqu’il faut s’y atteler, autant démystifier ce grand Flaubert et voir quel homme se cache derrière le personnage. On y croise également Maxime Du Camp « toujours à son aise avec les dernières manifestations du temps, dans sa marotte indécrottable du progrès. Et lui, égaré du siècle dès la naissance, aspirant à l’antique, sceptique des nouveautés. Ils s’étaient bien engueulés au pied des pyramides. Du Camp acharné sur ses négatifs papier et ses kilos d’hyposulfite de soude raillant le pacha de Croisset pour qui aucune photographie ne valait chose vécue. Le pire, c’est que cette époque lui donne raison, ruminait Flaubert, les icônes sont partout. » (page 42)

Catherine Vigourt met également en scène l’amour de Flaubert pour les statues. On peut comprendre cette fascination dans la mesure où son père était chirurgien ; et à cette époque, les avancées en chirurgie étaient importantes notamment grâce à la dissection (on pense à son contemporain Charcot et l’effervescence que la dissection a généré dans l’imaginaire de certains écrivains plus tard ; pour vous en persuader, lisez ce livre de W. C. Morrow). On y apprend également que Flaubert a éconduit Louise Collet avec une phrase bien tournée : « Ne viens jamais ici, il nous serait topographiquement parlant impossible de nous réunir. » Superbe phrase, que je m’empresse de noter au cas où…

Dans une scène particulièrement bien vue, Catherine Vigourt résume en quelques lignes les romans « à névrose » de l’homme contemporain (ces nombreux livres que l’on ouvre à n’importe quelle page et que l’on repose instantanément dans les rayons de librairie). L’auteur plante son décor dans les jardins du Palais-Royal. « Des arcades dormantes, des magasins inabordables, des vendeurs de médailles. Des salons de thé et des ministères… Gustave n’aimait rien… Non, je veux juste rentrer chez moi. Je t’en prie, fais quelque chose, je veux rentrer chez moi. Elle lui prend la main :
      – Il faudra que tu la gardes pour le livre, cette scène, tu entends ? Travaille. Tu es chez toi où tu écris. » Un beau résumé, non ? Pour ma part, j’aime particulièrement ce trait de « plume » quand il se mêle à une histoire où l’auteur se met en scène en tant qu’artiste tourmenté et s’y vautre avec des phrases telles que : « ma vie m’échappe, mes yeux s’enflamment, je m’épuise, ce tourbillon de fièvre, etc… » J’aime beaucoup ; on atteint alors là une forme de parabole inconsistante du vide.

Ce livre montre comment Du Camp et Flaubert ont vécu chacun à leur manière la reconnaissance par le public. « Tu t’attaches trop à cette babiole de gloire. Même au pied des pyramides tu voulais des médailles… », dit Flaubert à Du Camp. Quelques pages plus loin, la sentence tombe quand Flaubert explique à Maxime Du Camp « Je vais t’expliquer pourquoi tu es tombé dans l’oubli,… Regarde-toi Max : tu te trouves épatant (une référence à un écrivain contemporain épatant connu ?). Tu es repu, tu n’as faim de rien, comment nourrirais-tu les autres ? »

Un autre passage très drôle, page 114 : « Du Camp exulte en posant sur la table, parmi les haricots du jour, trois tomes intitulés L’idiot de la famille.
      –   Deux mille cent trente-six pages, dix ans de travail. Ce Sartre est un binoclard assez connu qui a refusé le prix d’un fabricant de dynamite. »

Voilà donc une critique très amusante du monde littéraire contemporain. Du monde contemporain tout simplement. J’ai franchement ri de bon cœur dans des situations cocasses, non sans exulter bien entendu. Cette romancière a un regard espiègle et une plume réjouissante et cela fait beaucoup de bien !


Le retour de Gustav Flötberg ; Catherine Vigourt ; Editions Gallimard ; Janvier 2018.