jeudi 27 décembre 2018

Martin Eden de Jack London traduit par Francis Kerline (Editions Libretto)




Aussitôt ce livre refermé, j’ai voulu écrire un billet, vous informer de son contenu ; et j’ai vu d’immenses étendues de mer, de grands navires et leurs intérieurs boisés, des bras vigoureux qui plaquent une carte, décident d’une nouvelle trajectoire, leurs discussions houleuses, instruments de cuivre et d’acier, utiles, ou inutiles – mais n’est-ce pas grâce à son bon sens que Martin Eden, la tête bien faite, mène son bateau ? ; un parfum de vent de mer. Et surtout un immense sentiment de liberté.

Mais en réalité l’essentiel de ce livre, l’essentiel des scènes de ce livre tient dans un salon. Bourgeois. Ou alors dans une pièce miteuse qu’occupe notre protagoniste chez sa sœur. Quelques rares fois sur un carré d’herbe où Martin Eden converse avec La Femme, celle qui lui donne envie de s’élever.

D’où vient alors cette impression ? Il y a bien quelques voyages en mer évoqués. Mais ce n’est pas là l’essentiel du propos. Et c’est précisément en refermant ce livre que l’on comprend que l’écriture est un rapport à la vie (et que l’on s’interroge accessoirement sur l’utilité, autre que purement financière dans le but de tirer profit des futures plumes plumées, d’assister à des ateliers d’écriture).

Vous l’avez compris, ce livre n’éveille pas une envie de liberté qui s’éteint aussitôt le livre fermé, de celles que l’on nous sert habituellement. Ici la liberté est inhérente à la rage de vivre du protagoniste, Martin Eden, et elle se déploie farouchement dans tous les actes de sa vie, qu’il s’agisse de liberté d’agir, d’aimer, de penser, de travailler… et d’écrire. Elle a le goût de l’accomplissement, de l’effort poussé jusqu’à son paroxysme ; comme si l’on escaladait une montagne ardue avec la conviction intraitable qu’un vaste horizon cerclé d’une eau bleue scintillante surgira une fois l’effort accompli.

Jack London nous conte dans ce livre le cheminement de Martin Eden vers l’écriture. Le moteur est l’amour d’une femme, dont on pressent dès les premières phrases qu’elle ne fera pas l’affaire ; et c’est le roman d’apprentissage le plus puissant que j’aie jamais lu ces dernières années.

Cet
homme d’une vingtaine d’année, donc, essaye de s’extirper de son existence éreintante et humiliante et veut vivre de sa plume. Evidemment, de même que les immeubles, les champs, les terrains, les usines sont chasses gardées, le patrimoine éditorial est chasse gardée ; et la caste intellectuelle qui définit le bon goût, c’est cette bourgeoisie de salon dont fait partie la femme dont il tombe amoureux (licenciée ès lettres). De magnifiques pages composent une diatribe remarquablement actuelle sur la confrontation entre la culture de salon (Vous avez lu le dernier Goncourt ?) et la culture quand elle est perçue comme étant vitale, quand elle est la seule voie vers une vie possible. Ce livre nous parle de l’éternelle distorsion du monde littéraire qui se présente dans l’imaginaire de chacun comme étant le champ de tous les possibles et qui paradoxalement restreint le champ des possibles en définissant ce qu’est le bon goût, ce qu’il faut lire. Ce qui se vend. Jack London met admirablement en scène l’aristocratie littéraire qu’il a sûrement eu le loisir de scruter à travers son parcours d’autodidacte.

Un magnifique passage sur la boxe de rue met en scène Martin Eden tandis qu’il s’interroge sur sa persévérance nécessaire pour être édité après plusieurs refus de manuscrits ; une anthologie de la lutte d’un écrivain sans relation pour se faire une place. Il y a de très belles pages également sur l’alcoolisme dans le milieu ouvrier, quand à l’horizon ne pointe aucune lueur d’espoir, et l'on comprend ce que veut dire se réfugier dans l’alcool. Jack London nous décrit également avec une remarquable justesse la perplexité de son protagoniste devant la majorité des livres pâlots publiés. C’est ce qui contribue également à donner une teinte très contemporaine à ce récit. Eternelle même. On tient là une critique qui n’a pas pris une ride de l’aristocratie pensante, des lettrés ; et on pense évidemment à nos chers jurys littéraires et à nos journalistes, influenceurs sur réseaux, et critiques littéraires, qui se jettent tous sur les mêmes livres à chaque rentrée littéraire, pour nous convaincre - que dis-je nous formater au goût des « experts », lissage, uniformisation, best-sellers, tous derrière les mêmes livres - avec une feinte propension à nous jeter de temps à autre à la figure un livre scandaleux, dont le scandale tient essentiellement à l’absence de point-virgule. Enfin voilà donc un livre réjouissant à lire avant la rentrée littéraire de janvier.

Notre protagoniste qui lutte pour se faire publier a de la vigueur, donc, mais pas la forme. Tel serait le thème dominant de ce livre. Il y a plusieurs autres thèmes abordés, mais c'est le thème qui se dégage clairement, dès le début : Qu’est-ce que la forme sans la vigueur ? Aussi bien pour une histoire d’amour que pour le rapport à l’écriture, d’ailleurs. Tout se tient.

Et de la vigueur, Martin Eden en a, autant quand il est amoureux que quand son amour est bafoué. Du début à la fin de ce livre, le processus créatif est mis en scène : l’écriture quand la vie bouillonne dans ses veines ou l’écriture pour accepter la mort quand la vie se retire. Ces deux pans antagonistes de l’écriture sont mis en scène.

Martin Eden à la fin du livre invoque Nietzsche et déclare son caractère individualiste dans un dialogue à bâtons rompus avec les représentants de la bourgeoisie dans laquelle baigne sa promise. Il élève au rang de vérité l’esprit libre, l’esprit fort, qui n’attend rien de la société, individualiste ; qui s’extrait de l’esclavage ; le surhomme et la noblesse d’esprit de Nietzsche. On croise également un reporter à sensation qui écrit un article mensonger à son sujet après un meeting politique et se prend une belle fessée, une très belle fessée avec des « larmes d’adolescent colérique ». Que de réjouissances ! Que de réjouissances ! Précipitez-vous sur ce livre si comme moi vous ne l’avez pas encore lu.

Un immense livre donc que je m’empresse de ranger parmi mes livres cultes, adossé « Au cœur des ténèbres » de Conrad, dans ce rayon qui active mes synapses de façon spectaculaire à chaque phrase, entre chaque mot.

Remarquons également que les éditions Libretto en ont fait un très bel objet avec une reliure solide, une couverture à relief, une impression nette sur du papier de très bonne qualité, un signet rouge et enfin une tranche aux bords arrondis. Tout ça sous couvert de livre de poche. Une belle collection, cette édition limitée qui fête leurs 20 ans d’existence.




Martin Eden ; Jack London ; Traduit de l'anglais par Francis Kerline ; Editions Libretto.



PS: Qu’est-ce que la forme sans la vigueur ? 



mardi 11 décembre 2018

Tous des oiseaux, texte et mise en scène de Wajdi Mouawad, théâtre La Colline.

Eitan est un scientifique juif allemand. Il ne croit pas au hasard. Il compte les probabilités d’occurrence de chaque évènement, le nombre de fois où un livre est consulté, le nombre de livres qui restent sur la table. Et Le Livre, qu’il a vu, vu et revu sur une table, durant deux ans de présence à la bibliothèque.
Le livre prophétique.
Gigantesque mur couvert de milliers de livres, table en bois robuste, lampe en laiton, abat-jour vert-bibliothèque, une femme vêtue de rouge, très belle. Le visage fermé, Wahida planche sur sa thèse. Le livre prophétique est grand ouvert ; elle tourne les pages avec frénésie, se nourrit de la vie de Hassan El-Wazzan, capturé par des pirates siciliens et offert au pape Léon X, qui le convertit au christianisme. Les deux, Léon X et Léon l’Africain, se sont mutuellement respectés.
Eitan et Wahida tombent amoureux. La machine à fantasmes se met en marche.
Vite rattrapée par la machine à broyer. 
« Malgré l’amour dont j’ai été entouré, malgré les soins et les attentions de parents d’autant plus merveilleux que rien ne les préparait à affronter la tempête qui a dévasté leur existence, je dois dire que j’ai grandi dans la detestation… Or ce sentiment de la détestation est en étroite relation avec l’écriture. » nous écrit Wajid Mouawad, le metteur en scène et directeur du théâtre « La Colline » dans le fascicule de présentation.
Et c’est avec une intensité qui frise le démembrement – du spectateur bien entendu – que l’histoire d’amour entre Eitan et Wahida, une histoire entre un juif et une arabe, se fait, se défait, se refait entre New-York et Israël avec une explosion de mots, de grandes tirades qui nous hissent au sommet de nos idéaux.
Wajid Mouawad fait bouillir la marmite des histoires intimes et universelles, nos guerres intimes et universelles, nos luttes intimes et universelles. Tous les sangs qui coulent dans nos veines, musulman, juif, chrétien, nos histoires, les secrets de familles,  tout ce qui  entretient les non-dits est ratissé, la terre est retournée, binée, les morts déterrés.
Nos histoires et nos origines. Tout explose.
Mais n'allez pas croire que l’explosion jaillit d’un unique foyer ; Wajid Mouawad orchestre sa mise en scène en multipliant les points de vue, les luttes intergénérationnelles. Tous les personnages, Souheila Yacoub (Wahida), Jérémie Galiana (Eitan), Jalal Altawil (Wazzan), Leora Rivlin (Leah), Judith Rosmair (Norah), Raphael Weinstock (David), Rafael Tabor (Etgar), Darya Sheuzaf (Eden, l’infirmière)  ont un rôle qui en impose. Chacun ses mots. A chaque fois d’une intensité foudroyante ; et c’est réellement exténuée que j’ai quitté la salle avec l’impression d’avoir vécu une vie à la vitesse d’un drame.
              La pièce orchestrée avec un rythme vertigineux alterne drame humain, attentat, drame familial ; et on rit. On rit notamment quand un artiste, patient de la mère psy, créateur de tableaux à base de son sperme (et hop, une petite diatribe contre les œuvres contemporaines egocentriques et vides) nous livre une de ses angoisses. On rit également quand la grand-mère, l’un des plus beaux rôles, lance une remarque sarcastique. La même grand-mère détachée et acariâtre au début de la scène finit par faire tomber son armure. Très touchante Leah.  

Wajdi Mouawad, chrétien maronite libanais, travaille son sujet, riche de sa propre quête d’identité, depuis le Liban où il est né, qu’il a précipitamment quitté quand il avait huit ans. Les thèmes de l’exil, de la haine héritée, des secrets de familles, du masque social, des amours contrariés, si chers en littérature, remueront même les plus blasés, tous que nous sommes plongés dans une actualité qui charrie tellement de drames et d’images que notre sensibilité en est anesthésiée. Nous en ressortons vivifiés, revigorés, pleins de nos idéaux de jeunesse, prompts à combattre à nouveau les idées reçues qui tels des ressorts, bien ancrés dans notre éducation rebondissent à la moindre difficulté, même quand on les a vigoureusement enfoncés.
Cette pièce de théâtre, c’est quatre heures de spectacle, et l’on ne voit pas le temps passer, à l’exception de quelques longueurs dans la deuxième partie, assez vite oubliées puisqu’il faut bien respirer. Au milieu de cette explosion de drames humains, les éclats de rage des gardiens de nos traditions, père, mère, cette sphère intime qui nous fige et nous aliène est au cœur de tout, semble nous dire cette pièce ; et c’est là que pointe l’espoir, car espoir il y a puisque les amours contrariés sont la plus belle alchimie génétique qui puisse exister.
Dans ce chaos, très peu de pauses. Autour de la table s’alternent repas mouvementés, convalescence et incessantes disputes. Mais il y a beaucoup de poésie notamment grâce à El-Wazzan. Ce rôle est joué par l’envoûtant Jalal Altawil, un acteur syrien d’une très grande sensibilité, d’une très grande beauté, le visage et le port de tête nobles. Sa langue arabe est  poétique, lancinante. Il nous raconte l’histoire de l'oiseau amphibie
Une mention spéciale au sujet du mythe, peu développé en général, de la femme arabe. Etonnante performance venant de la part d’un homme, Wajid Mouawad. La beauté arabe telle que véhiculée dans l’imaginaire par les orientalistes ou pendant la période de colonisation dans les nombreuses cartes postales qui circulaient à l’époque, c’est une femme que l’on embrasse de force, qui offre un physique avec une bouche pulpeuse, des formes avantageuses. Un exotisme prêt à l’emploi. Pour s’extraire du démon de la haine, l’espace d’un égarement. La tirade que nous livre Souheila Yacoub dans la deuxième partie avec les traits creusés, une voix vibrante, le corps tremblant, est absolument sublime. Aux âmes sensibles, quelques mouchoirs seront nécessaires, ce qui, il faut l’avouer est plutôt rare au théâtre.

Remarque : Le théâtre affiche complet mais j’ai réussi à acheter un billet à un revendeur quinze minutes avant la représentation dimanche dernier.

mardi 4 décembre 2018

L’écriture, la musique, le son juste



La question de l’écriture juste est une question qui me taraude. Je me pose sans cesse la question suivante : comment arriver à un texte qui sonne juste.

Au moment de l’écriture, il y a un transfert qui se met en place d’un monde où l’on est à la fois à l’écoute de ses sensations et réceptif aux sensations des autres, à un monde où l’on écoute exclusivement ses propres sensations. Le monde habituel disparait et un nouveau monde se met en place. Cet autre monde est constitué de figures imaginées, fantasmatiques, de personnages reconstitués, de personnes disparues qui nous ont marqués.

Cet autre monde peuplé de personnages entre alors en résonance avec son propre état, sa propre humeur. Cette résonance engendre un état émotionnel, comme une suite d’accords harmoniques en musique, un état de joie, de transe, d’émotions vives que produit une musique. Douce, dissonante, tourmentée, coulante, effrontée. Il me semble que ce cheminement donne naissance à une musique, et que la vérité du texte est là. C’est à partir de là que l’écriture produit un texte qui sonne juste. Et je le vois dans le résultat de mon écriture. Je discerne l’écriture la plus juste de l’écriture plus distante en fonction de l'intensité de la résonance.

Si cette résonance, cette musique n’est pas là, cela s’entend. C’est d’ailleurs ce qui explique que beaucoup d’autobiographies sonnent juste puisque justement pour arriver à cet état, le chemin est direct. C’est aussi ce qui explique que quand un récit utilise trop d’effets de manches, le récit ne m’emporte pas.

Je crois que la justesse d’un propos est un thème qui me préoccupe particulièrement puisque je ne cesse de traquer ce qui sonne juste et ce qui sonne faux. Sachant que Mrs Dalloway de V. Woolf est un roman qui m’a beaucoup marquée, il y a finalement une certaine cohérence dans mon propos puisque ce livre raconte (entre autres…) ce décalage permanent qui existe entre nos actes et nos pensées.

Il est indispensable, il me semble, que l’écriture naisse de cette résonance. Pour autant, l’émotion ne doit pas tourner en rond dans un vase clos, ne doit pas être le résultat d’une rumination d’échecs, de blessures narcissiques ou d’obsessions. L’importance de l’air extérieur, de l’expérience à l’extérieur, des mouvements du corps qui se frotte à l’extérieur est ici primordiale pour ne pas sombrer dans un récit nombriliste. (Le risque à être enfermé avec son personnage, c’est aussi de l’étouffer, de le maintenir dans un univers clos où il tourne en rond et finit par lasser le lecteur.)


Prendre ce chemin pour atteindre cette résonance, pour produire cette musique, explique que l’écriture est un travail de longue haleine qui isole. Quand on est arrivé à cet état, on essaye d’y rester sans couper son souffle, le plus longtemps possible. Une coupure est en général longue et difficile à rattraper. L’humeur de chacun change, et si cette humeur change, alors il y a une coupure dans le texte. On voit parfois des textes qui à un moment donné changent complètement de ton sans raison valable. On voit également des textes où, quand on passe d’une personne qui s’exprime à une autre, le ton n’a pas changé, et on est gêné par cette nouvelle voix qui ne semble pas naturelle. La résonance, l’accord harmonique entre l’écrivain et cette voix n’a pas eu lieu. Il est parfois préférable de ne pas suivre le fil narratif que l’on souhaitait dérouler mais rester sur un personnage et revenir sur un autre à un autre moment. Une façon simple de rester dans cet état de résonance avec plusieurs personnages est d’effectuer un dédoublement, de choisir deux personnages qui ont chacun un côté de notre personnalité, d’exprimer ces deux caractères opposés qui nous composent dans nos tiraillements habituels (beaucoup d’écrivains pratiquent cette méthode, Elena Ferrante par exemple). D’ailleurs l’attachement à un personnage est sûrement relié à cet état de résonance, de grâce, qui dure d’autant plus que l’on se sent proche de façon fantasmatique d’un personnage.

Parlons de la vraie musique, la musique composée, enregistrée ou jouée, celle que l’on écoute tous les jours, la musique chantée, la berceuse, celle qui nous émeut depuis la nuit des temps. Je n’écris JAMAIS avec de la musique de fond. Je me sers de la musique pour insuffler de la vie dans mon corps quand il est engourdi en jouant du piano. Je joue systématiquement du piano avant de dormir pour donner un grand coup de balai, passer la poussière dans mon esprit. C’est comme si un état émotionnel primitif se mettait en place. Comme si un nettoyage des émotions parasites issues des diverses contrariétés de la journée ou des différentes angoisses ou inquiétudes longues de plusieurs décennies s’éteignaient.


Mais je ne peux pas écrire dans le silence le plus total. J’ai besoin de mouvement, de vie. Soit des bruits d’oiseaux, soit un va et vient dans un café, soit des va et vient dans une rue peu passante. J’ai besoin de ne pas me sentir seule pour faire voyager mes personnages. Peut-être que le partage de mes émotions passe par ce partage. C’est comme si une part de l'émotion alentour me parvenait. 



samedi 1 décembre 2018

Le train bleu (chapitres 1&2)



A Sa Majesté Reine des fées bleues

A la vitesse des trains bleus



.

                                                                                              

A Bleu


Ch 1 L'entrée en gare








Quand le train est entré en gare, Mathilde et moi regardions par la fenêtre du wagon. Elle avait le regard fiévreux, nous savions qu'une grande histoire nous attendait.

Le jour même, nous devions nous rendre à l’école de dessin de la Grande-Chaumière. Nous avons contemplé l’unique photo de l'atelier en notre possession pendant tout le trajet. Elle brillait d’une peau lisse de tirage soigné mais les murs décrépits que le glaçage couvrait, sentaient les histoires tumultueuses, les passions coléreuses. Les rages exploitées.

Mathilde avait des grandes boucles flamboyantes qui sortaient de son chapeau de tyrolienne. La peau tavelée, rousse. Le teint pâle. Un déficit de soleil après son année à Tour. Elle y avait logé dans un foyer de jeunes filles dans une chambre bleu ciel dont le seul attribut de luxe était une salle d’eau privative avec lavabo et bidet.

Moi j’habitais dans un studio rue Néricault Destouches et j’avais le droit de lui rendre visite une fois par semaine, à la seule condition de rester dans la salle de réfectoire qui sentait le choux froid et le saumure, à cause des cornichons et du pâté du dimanche midi. Le pire repas selon Mathilde.

J’ai connu Mathilde la première année de mon arrivée à Tour. Elle avait le corps généreux, de petits seins fournis et la gorge grasse, les hanches larges. Elle avait la taille tellement fine que j’aimais creuser son sillon en enfonçant mes deux mains méthodiquement quand je la portais à bout de bras. Elle se propulsait en l’air et se laissait retomber avec la grâce d’un poulpe qui saisit sa proie. Ses yeux roulaient, se carapataient vers le ciel, comme si elle avait honte de son plaisir, puis elle reposait ses mains sur mes avant-bras une fois repue et cachait son visage dans mon cou.

Je crois que l’endroit dans lequel nous apaisions notre soif qui se trouvait à l’arrière du réfectoire du foyer de jeunes filles donnait une impulsion à son plaisir. Et une fois qu’elle a quitté ce foyer, elle s’est installée avec moi rue Néricault Destouches pendant les mois de juillet et août, mais plus rien n’a été comme avant.

Nous étions le 5 septembre quand le train est entré en gare de Montparnasse. Le ciel avait une teinte de ciel parisien. En tout cas selon l’idée que l’on s’en faisait, Mathilde et moi. Elle avait souri quand je lui avais dit : « C’est un ciel tourangeau avec une teinte moins jaune. » J’ai vu ses dents blanches se dessiner sur son visage marbré de plaques rouges comme à chaque fois qu’elle avait une poussée d’émotions.

Nous avons marché jusqu’à la rue de la Grande-Chaumière depuis la gare en traînant nos grosses valises. La sienne était noire, une ceinture pour la sangler. Les murs des immeubles cossus me paraissaient moins tristes que les murs tourangeaux, peut-être à cause de la prestance des femmes que j’y voyais s’engouffrer, peut-être à cause de l’idée que je me faisais de l’empressement des parisiennes à s’offrir des fins d’après-midi voluptueuses ; il flottait une poudre de corps pressés et de bras qui s’enroulent en face des immeubles cossus.

L’après-midi, à notre arrivée donc, nous nous sommes rendus au cours du plus éminent des professeurs de dessin. 

Tête ovale, chevelure frisée, barbe longue. Le regard noir aussi vif que la nuit exerçait une telle fascination sur chacun de nous, que tout le monde le regardait avec la bouche entrouverte comme à travers un viseur d’appareil photographique. Il avait toujours le regard soucieux avec un sourcil plus bas que l’autre, et il portait sa cigarette à la bouche, toujours à la commissure droite, du côté du sourcil le plus haut.

Mathilde est allée voir un psychanalyste à partir de notre première semaine à Paris. Elle en avait le désir depuis longtemps mais pas les moyens financiers. Je ne sais pas comment elle s'est procuré cet argent mais elle a insisté sur la nécessité de trouver un psychanalyste. Un homme et non une femme. Son aisance corporelle après la première consultation a jeté des doutes dans mon esprit. Une relation s'est nouée entre elle et son psychanalyste. Elle n'a pas même cherché à la dissimuler quand je l’interrogeais.

Un samedi soir, on est allé au bord de la Seine à l’Ile Saint Louis, Mathilde, sa colocataire Justine, et moi. J’avais apporté une bouteille de vin. Les pattes des mouettes froissaient la surface métallique et grise de l’eau. Des cris stridents. Au loin le grondement des voitures. Des vagues claquaient contre le béton sous nos pieds. Seule Mathilde avait pris un carnet de dessin. Elle a dessiné de tête les bords de Loire et les reflets d’un clocher d’église nets sur une eau calme comme un ciel inversé.

Il s'est passé deux mois comme ça jusqu’au mois de décembre où les soirées dans les bars du quartier latin et de la Bastille ont commencé à faire partie de notre quotidien. Presque tous les soirs de la semaine, nous nous retrouvions dans un bar avec ce qui était devenu notre bande. Parfois nous dînions ensemble, mais la plupart du temps, c’était pour prendre un verre, surtout quand la fin du mois approchait, et que notre santé financière s’amenuisait.

On est devenu alors presque frère et sœur. Une solide amitié a supplanté notre relation, une relation agréable puisqu’elle est devenue ma confidente. Quelque chose dans ses gestes paraissait être motivé ou dicté par son psychanalyste. Ce quelque chose la rendait désirable. Elle s’étendait d’un air rêveur le long d’une chaise avec une passivité désarmante. Elle se montrait tellement confiante quand elle s’adressait à moi et tellement arrogante avec les autres que j’ai accepté son amitié.

Elle a commencé par m’ébouriffer les cheveux d’un air contrit quand je lui disais que nos escapades à l’arrière du réfectoire me manquaient. Elle me traitait exactement comme ma tante Amandine me traitait quand j’étais enfant. Une fois elle a osé même me pincer une joue, vexation ultime qui m'a fait rougir de haine.

~~~~



Ch 2 La panne








Après nous être évités pendant quelques semaines, j’ai insisté un soir pour raccompagner Mathilde.

Nous avons sauté dans un bus au moment où les portes se refermaient.

Je l’ai questionnée sur la nature de sa relation avec le psy dont elle refusait même de prononcer le nom. Elle m’a dit : « Toi et moi c’était une fausse rencontre ».

Je l’ai prise par le bras alors que l’on était en train de traverser le pont Alexandre III ; nous avions marché depuis la Bastille pendant en moins une heure. Elle a fait semblant de se jeter à travers le pont en riant. J’ai reculé, je ne l’ai pas empêchée de sauter tellement j’étais surpris. Puis elle m’a pris la main avec un geste nonchalant, en a caressé le dos, l’a posé sur la rambarde et m’a dit :

« Je ne comprends pas, je ne t’intéressais pas tant que ça avant. » Elle a souri. Ses dents éclairées par les réverbères ont sailli tandis que l’obscurité tannait son visage.

J’ai nié.

Mais au fond elle avait raison.

Alors j’ai répondu que j’étais peu démonstratif et elle a éclaté de rire.

Puis elle a dit avec une moue dubitative en caressant son cou d’oie qu’elle avait compris en faisant un portrait cette semaine que c’était surtout ses impulsions qu’elle devait apprendre à contrôler. Hors de moi, j’ai répliqué : « Je ne t’ai jamais trouvée impulsive ! », et elle m’a regardé, surprise. Réellement surprise. Elle a déclaré avec assurance : « Ce n’est pas ce que pense le Docteur Friedman ». Puis elle a refait le geste comme si elle allait se jeter par-dessus la rambarde, mais cette fois-ci je l’ai retenue, et elle a ri en me regardant avec un regard sadique.

J’ai vu son cou se gonfler quand elle a déployé ses bras. Je l’ai vu se transformer en une oie sauvage. Et je l’ai rattrapée par le col blanc de son manteau, j’ai arraché des plumes blanches. Quand mon regard s’est attardé sur la poignée de plumes que je tenais, elle a tapé sur ma main et les plumes ont volé lui arrachant un éclat de rire aigu comme si on venait d’achever une bataille de coussins.

A ce moment-là un clochard muni d’un gros sac s’est inséré dans le creux de la rambarde dans laquelle nous nous trouvions. Il nous a chassés d’un geste de la main puis a installé une couverture au sol après avoir aligné deux bouteilles de vin devant lui.

Quand je suis arrivé chez moi, Mathilde m’a demandé si elle pouvait monter et j’ai évidemment acquiescé. Mais je n’ai pas pu. Ma première panne. La plus honteuse. Je n’ai jamais raconté cette histoire à personne. C’est peut-être cette panne qui m’a décidé à prendre ma plume et à raconter cette histoire.

Elle m’a ébouriffé les cheveux, a souri, et s’est retournée en me disant d’une voix douce : « Ce n’est pas grave, ne t’inquiète pas » ; puis elle a plongé dans un sommeil de juste avec un demi sourire d’ange.

Moi je n’ai pas fermé l’œil de la nuit.

Le lendemain matin, tandis qu’elle regardait par la fenêtre, j’ai mis de l’eau à chauffer puis j’ai raclé le fond de mon stock de café. Le café était transparent ; elle l’a avalé par petites goulées en me répétant qu’au fond, elle avait toujours su que notre amitié durerait toute la vie.

Je lui ai beurré une biscotte et elle a été surprise par mon geste. Je crois qu’elle ne s’attendait pas à une telle coopération de ma part. J’ai acquiescé et lui ai demandé si elle avait déjà pris un petit déjeuner avec son psy. « Quel est son prénom déjà ?
- Docteur Friedman, a-t-elle répondu d’un air sentencieux. Je le vouvoie.
- Ah oui ? Et le vouvoiement au petit déjeuner, ça donne quoi ?
- Cela n’empêche pas de se passer la corbeille de croissants, a-t-elle répondu pendant que les miettes de biscotte tombaient au sol. »

J’ai rapproché l’assiette de sa bouche mais elle a reculé à nouveau, s’est installée au fond de sa chaise puis m’a dit qu’au fond ce séjour à Paris avait en moins l’avantage de libérer sa personnalité. « Et toi ? m’a-t-elle demandé. »

J’ai fermé la barquette de beurre et l’ai rangée au bord de la fenêtre. Un froid glacial a rempli la pièce et elle a remis ses collants, sa jupe en laine grise, a lissé son manteau à plumes blanches de la main, puis m’a quitté après m’avoir embrassé sur le front.

L’après-midi quand nous nous sommes retrouvés en cours, Mathilde avait un regard impénétrable comme si la nuit lui avait laissé un souvenir désagréable. Elle m’a froidement salué, puis a rangé ses affaires à la fin de la séance de dessin et s’est éclipsée sans même me dire quel était le point de ralliement du soir. 




dimanche 25 novembre 2018

Le Singe, l'Idiot et Autres Gens de W. C. Morrow (Editions Libretto)

Dans « le combat avec le démon », paru en France en 1928, Stefan Zweig écrivait dans son introduction que « Le démon, c’est le ferment qui met nos âmes en effervescence, qui nous invite aux expériences dangereuses, à tous les excès, à toutes les extases. Chez la plupart des individus, cependant, chez les natures moyennes, cette partie à la fois précieuse et dangereuse de l’âme ne tarde pas à se résorber et à disparaître ; ce n’est qu’en de rares moments, dans les crises de la puberté, dans les instants où l’amour ou le désir sexuel agitent le cosmos intérieur de l’homme, que cette volonté de sortir de soi, cette exaltation, ce manque de contrôle vont jusqu’à s’affirmer dans la banale existence bourgeoise. En temps ordinaire les hommes mesurés étouffent en eux cette poussée faustienne, le travail la calme, l’ordre la réfrène, la morale la chloroforme : le bourgeois est toujours l’ennemi juré du désordre, non seulement dans le monde, mais aussi en lui-même. Chez l’homme supérieur, surtout chez celui qui crée, l’inquiétude féconde persiste, elle exprime son insatisfaction des œuvres du jour, elle lui donne « ce cœur élevé qui se tourmente » dont parle Dostoïevski. »

      A la lecture de ce recueil de nouvelles, l’émotion qui domine est un sentiment de fièvre. Chaque nouvelle jette dès les premières phrases une tension, qui se mue en suspense, et ce suspense grandissant nous tenaille, nous comprime jusqu’à nous contraindre à prendre part au récit, à nous disjoindre, à nous convertir en une multitude de personnages d’une intensité remarquable. Cette tension est entretenue par notre curiosité, mais ce qui domine ce n'est par une quelconque envie de résoudre une énigme policière ou une intrigue amoureuse. Non, ce qui excite notre curiosité et entretient ce suspense ce sont les principes moraux qui guident notre monde depuis Adam et Eve, cette flamme qui brûle au fond de nous, même enfouie au fond du cœur le plus froid. Ce sont les principes de justice, du bien et du mal qui s’affrontent. C’est cet affrontement qui nous maintient dans une telle fièvre, cette lutte féroce que l’on mène chaque jour en interrogeant notre conscience. C’est la part de démon et la part d’ange qui s’affrontent. C’est l’épaule droite qui parle à l’épaule gauche. Dieu et Lucifer. Ce sont nos deux voix intérieures, dont parle si bien Stefan Zweig.

      En fait, je pourrais arrêter mon récit à cette ligne et vous dire que William Chambers Morrow est maître dans l’art de contraindre le lecteur à faire l’expérience de ses propres limites et vous inviter à faire cette expérience.

      Mais poursuivons, puisque peut-être que comme moi vous écrivez ou vous aspirez à écrire, et que vous avez envie d’essayer d’explorer les rouages de ce très beau recueil.

      William Chambers Morrow (Zweig fera la même chose peu d’années plus tard) allie l’art du suspense et l’art de la compréhension de l’humain, de la psychanalyse, alchimie absolument géniale pour pousser le lecteur à faire l’expérience de ses propres limites. Plus la tension monte, plus l’on élabore mentalement des hypothèses, des chemins possibles, plus on fait l’expérience de ses propres limites. Après la lecture de la première moitié, j’avoue, oui j’avoue, que j’en devinais quelque fois la fin, aussi surprenante soit-elle, et j’ai pensé que j’étais devenue démoniaque !

      Situons l’écriture de ce livre dans son contexte. William Morrow, quand il écrivit ce livre, baignait dans l’atmosphère idéale pour allier ces deux arts. Rappelons qu’à la fin du XIXème siècle, les avancées de la psychanalyse et de la chirurgie créent une véritable effervescence. Freud publie « Charcot » en 1893. L’anesthésie va révolutionner le monde chirurgical et la première laparotomie (il est question de laparotomie à la page 47) est réalisée par Ephraim McDowell en 1809 afin de pratiquer une ovariectomie. On imagine bien que ces révolutions et les publications qu’elles engendrent dans le domaine médical constituent une source d’inspiration qui excite l’imagination des écrivains et William Chambers Morrow s’en donne à cœur joie ! Il a une imagination fantastique et s’engouffre parfois dans des scénarii absolument géniaux en parcourant chaque artère du corps humain ; il prend un embranchement, puis un autre, bifurque, fait éclater une artère, déclare les viscères hors d’atteinte, poursuit sa course, pendant que, tenaillés par notre envie de savoir si la victime, si le bourreau, si le démon va l’emporter, nous le suivons attentivement du regard ; nous, nous approchons de la scène, le nez à un centimètre de la chair sanguinolente, aussi horrible soit-elle, l’odeur du sang qui nous révulse. Nous reculons ? Non, bien au contraire, elle aiguise notre appétit de vengeance et de justice ! On veut savoir qui va l’emporter. 

      Si je me retourne sur mes lectures passées, je n’ai pas souvenir d'avoir lu beaucoup de romans sombres, inquiétants, de romans sanguinolents, à part quelques grands monuments de la littérature, et la question que je me pose évidemment est : qui eut cru que je serais un jour embarquée dans ce genre de récit ? Moi en tout cas, non. Vraiment, des personnages aussi torturés, au visage ouvert, dont chaque pli sombre regorge d’une encre sanguine, et aspire à se creuser davantage, non, vraiment, je n’aurais jamais cru qu’ils me captiveraient ! Alors, les personnages, évidemment, comme dans tout bon récit, sont responsables de cet « attachement », et tout récit aussi inquiétant fut-il, aussi sanguinolent, ne prend chair, ne palpite, n’exerce son emprise envoûtante, n’entraîne le lecteur dans des sentiers, même les plus tortueux, que si les personnages sont d’une profondeur psychologique captivante. Et Morrow s’attache à nous les décrire avec tous les signes extérieurs qui décrivent la montée de la terreur, l’épouvante, avec la même dextérité que déploiera plus tard Zweig : « le ton glacial », « une émotion qui ressemblait fort à de la crainte » « ses yeux affamés et avides », « aux rides singulièrement profondes qui lacéraient son front », « ses joues blêmirent », etc. Tout le corps parle. Et le visage, quand il est encore attaché au tronc, est un livre ouvert. On croise un chirurgien « à cet âge plein de confiance où l'ambition permet de tout tenter », « Le président, homme nerveux, énergique, brusque, tranchant », « un vigoureux jeune écossais… n'était-il pas le plus généreux des hommes ? », une « senora... de la tristesse dans son regard...aussi une inflexible résolution », et bien d'autres personnages au caractère tranché.

      Dans ce recueil de nouvelles, donc, la description psychologique des protagonistes occupe une place centrale et participe à nous happer dans le récit. William Chambers Morrow met en scène des personnages en proie à de vives tensions, et il les plonge dans un bain particulier. L’ambiance, également, participe à créer une tension dramatique forte. Cela se passe souvent en huis clos, dans un bateau, entre les murs d’une prison (on pense à nouveau à Zweig). La table de jeux revient deux fois. Meilleur endroit
pour pousser la psychologie d’un être à s’exprimer le plus radicalement possible. Elle est même l’élément central de la nouvelle « Devant une bouteille d’absinthe » où un bourgeois dépossédé de ses biens lutte entre l’avidité du gain et sa faim. Dans l’excellente nouvelle "Le prisonnier", tout se passe dans l’enceinte d’une salle dans une prison. Un prisonnier qui subit toutes les tortures possibles est victime d’une erreur et persiste à clamer son innocence. Malgré toutes les atrocités qu’il a subies, il reste en vie. Et c’est une émotion forte qui signe la fin de sa vie. Plus tard Zweig écrira « On peut se sacrifier pour ses propres idées, mais pas pour la folie des autres. »

     Ce qui est admirable dans ce recueil de nouvelles, c’est que l’ambiance est parfois étrange, fantastique, mais le récit ne perd jamais de sa crédibilité. Nous sommes aveuglés par la recherche de la vérité devant cette tension croissante où le bien et le mal s’affrontent, et, bien que l’on soit toujours entraîné dans des raisonnements logiques, dans la déduction, puisque les caractères et la disposition psychologique des protagonistes sont exposés avec force détails, on baigne parfois dans une atmosphère fantastique qui ne réduit en rien l’intensité logique et la tension qui nous chevillent. Il est fort probable que la puissance de ces textes vient du fait que l’on est, un peu comme dans un rêve où se superposent des scènes probables, logiques, et des scènes fantastiques, tenaillé par ses propres obsessions. Ce sont les obsessions qui font la loi. Comme dans un rêve.

      Venons-en à l’écriture à présent. Certaines nouvelles sont contées avec une prose délectable comme par exemple la première, "La resurrection de la petite Wang-Tai", ou alors quand des yeux d’un violet sombre et un nuage de poussière viennent semer le doute dans la nouvelle "Le perfide Velasco". J'ai été subjuguée par le très bel incipit de cette nouvelle : « Assise près de sa fenêtre ouverte, à l’étage supérieur de la ferme, dans le rancho San Gregorio, la sénora Violante Ovando de Mc Pherson suivait du regard, avec le plus profond intérêt, un nuage de poussière qui s’élevait du fond de la vallée dans l’air calme de mai, et, tout naturellement, la couleur de ses joues et l’éclat de ses yeux, d’un violet sombre, parlaient le langage de l’amour et du bonheur. » On a déjà une hypothèse qui se dessine. 

      Quant au dénouement de ces nouvelles, ce qui frappe d’emblée est que ce qui tue chez Marrow, ce n’est point le couteau, le révolver, ni le stylet qui pourtant font partie du récit et participent à l’escalade de terreur qui assaille chacun des protagonistes. Souvent, ce qui tue, c’est le cœur, c’est l’émotion. « La balle de l’arme lui eût-elle à cet instant traversé la cervelle, le choc n’eût point été plus grand que celui qui le secoua tout entier quand il vit le canon noir du pistolet, la petite main blanche mais ferme qui le visait à la tête et le beau visage pâle qui le dominait. »

      Ceci pourrait expliquer pourquoi cet auteur n’a pas beaucoup participé au grand jeu éditorial pour briller et se faire connaître. On devine chez lui une propension à être davantage concerné par l’émotion, par le cœur que par le geste. 

       Parlons maintenant des images et de la mise en scène. Toute une panoplie d’images symboliques est déployée dans ces nouvelles. Dans l’une des nouvelles, "le stylet", la symbolique est très belle. Le diable se niche partout. Le chirurgien est un jeune loup ambitieux qui est prêt à charcuter sous n’importe quelle condition pourvu que son expérience s’aiguise. Dans cette histoire, le cœur d’un homme est transpercé d’un stylet par la main d’une femme blessée. S’il est retiré, la victime « se viderait presque instantanément par la blessure aortique », et s’il reste, «l’épanchement du sang, bien que certain, sera relativement peu considérable ». Le chirurgien déploie tout un raisonnement pour nous expliquer que l’arme plantée est un stylet et non une lame à un ou deux tranchants « Le stylet est rond…il ne pénètre qu’en refoulant les tissus de tous les côtés. Vous saisissez l’importance du fait. » Le blessé accepte d’écouter les yeux ouverts toutes les explications techniques longues et interminables du chirurgien sur l’état de ses artères, l’impact des perforations, la capacité circulatoire de ses vaisseaux, l’anévrisme qui pourrait être fatal. Mais quand ce dernier évoque « la femme vigoureuse » qui a commis l’acte, cela lui est insupportable, et celui-ci l’interrompt promptement. Le blessé comprenant que le chirurgien est un diable essaye de retirer le stylet et il s’entend dire tout bas que s’il le fait, il se chargera d’informer les autorités de la culpabilité de la femme. Le dénouement final est stupéfiant.

      William Chambers Morrow a aussi un goût prononcé pour les atmosphères brumeuses, noires, comme dans « La chute de la maison Usher » d’Edgard Poe mais l’écriture est plus moderne dans le sens où au lieu de décrire la sensation d’effroi ou d’horreur en la nommant ou en installant l’histoire dans un paysage brumeux ou une maison inquiétante sur plusieurs pages, il nous fait éprouver cet effroi par l’expression des visages, il circonscrit davantage le cadre, le huis clos. Il y a une concision dans les éléments descriptifs du lieu où se situe l’histoire. Une fois que l’inquiétude est installée le suspense est grandissant, le bien et le mal s’affrontent. Ce qui est aussi très moderne dans ces nouvelles qui s’apparentent à des contes, c’est que souvent il en ressort que le pire, ce n’est pas la torture physique. Le pire, c’est la torture morale. A méditer quand on voit le poids de chacune de ces tortures dans notre société moderne.

       Voici donc pour conclure des textes très intéressants pour tous les écrivains en herbe. Des textes que j’ai cornés, marqués et que je range à côté de ma grande collection de Zweig et de mon maigre rayon de Poe que je compte étoffer.

       Dans la très instructive préface écrite par Eric Dussert, nous apprenons que Morrow est un contemporain de Bierce et que c’est un membre marginal du groupe littéraire animé par ce dernier. On apprend également que Morrow a créé une école d’écriture pour débutants (l’ancêtre des creative writing classes ?). C’est en réalité Alfred Jarry qui dans La Revue blanche en parlera avec des termes très élogieux en lui allouant une affiliation à Edgar Poe tout en lui reconnaissant une écriture singulière et novatrice dans le monde littéraire.

      Edité en 1897, puis dans La Revue Blanche en 1898, ce livre est réédité par les Editions Libretto avec sa traduction initiale de George Elwall légèrement revue. On peut imaginer qu’Edgar Allan Poe (1809-1849) a influencé Morrow (1854-1923) qui a influencé à son tour Zweig (1881-1942).


Le Singe, l'Idiot et Autres Gens de W. C. Morrow ; Editions Libretto ;  octobre 2018. 


mercredi 14 novembre 2018

Mes vingt ans, le début de l’âge d’or (Chapitre 6 : Les escargots sont fiers)



Quand j’étais petite et que j’empruntais des livres à la bibliothèque de l’école, je me constituais des rôles sur mesure, me déguisais et mimais des situations, comme la plupart des enfants. J’avais renoncé à demander à ma mère si les histoires racontées par la maitresse étaient vraies ; les mimer me les rendait suffisamment vraies. Pour une raison que j’ignore, j’aimais endosser à la maison les rôles des enfants les plus détestables de l’école ; à croire que je voulais me prouver que c’était dans mes cordes de me mesurer à eux.
      Et puis il y avait les contes que j’aimais beaucoup. Pour les contes, étrangement, je ne cherchais pas à mimer quoique ce soit comme si les scènes étaient criantes de vérité. Comme s’ils me transmettaient une vérité inébranlable.
      Mon préféré était « l’heureuse famille », celui des escargots qui étaient fiers parce qu’ils seraient mangés sur un plateau en argent. « Nous sommes entourés de gens qui préfèrent être mangés sur des plats en argents plutôt que d’être vivants sur un plat de feuilles, c’est extraordinaire non, ce conte ? » Quelle jouissance quand Myriam, l’infirmière de mon école primaire, se délectait d’un conte d’Andersen. Souvent j'échouais chez elle à cause d’une chute, et celles-ci se sont répétées quand j’ai compris que chacune d'elles inaugurait la lecture d'un nouveau conte.

*

Myriam avait un air rêveur. D'ailleurs son air éthéré et sa démarche de funambule auraient pu faire croire qu'elle ne pouvait déchaîner de passion. Je ne crois pas que j'avais une idée claire de ce qu'était un rêveur à cet âge. Dans ma famille les choses étaient un peu compliquées parce que ma mère n’a jamais renoncé à de grands rêves ; elle les a juste enterrés pour s’adonner à l’abrutissant labeur quotidien. Et puis elle disait souvent à mon frère qu’il faut s’habituer à passer son chemin devant les frustrations sans importance. Parfois elle avait de grandes envolées lyriques notamment en face d’un saule pleureur au bord d’un étang ou d’une rivière, mais son air contemplatif s’effaçait toujours en face de la masse de tâches quotidiennes qui lui incombait ; et ces rares moments d’envolées se sont progressivement effacés de ma mémoire pour disparaitre à tout jamais quand elle a martelé toutes les obligations dont j’héritais une fois mon père disparu : « Estelle, il va falloir que tu te prennes en mains. »      Moi j’aimais bien les poésies. D’ailleurs, même Astrid la teigne qui arborait un regard moqueur quand je passais au tableau cessait de rire quand je lisais un poème à voix haute devant la classe. Et c'est avec une légère tension dans le visage, comme si elle ne comprenait pas pourquoi son ironie mordante s’éclipsait si subitement, qu'elle me regardait d'un air interdit.

      

Une fois, Mathilde et moi avons collé dans le cahier de poésie d’Astrid la teigne une page d’un dessin érotique découpé dans un recueil de poèmes d’Apollinaire. Mathilde s’était cachée dans les toilettes pendant la récréation après avoir fait disparaître le cahier sous son manteau, et j’avais remis le cahier dans le casier d’Astrid. Je ne sais pas ce qui nous a pris, mais nous avions découpé ce dessin d’un manuel chez le grand-père de Mathilde sans savoir ce que l’on allait en faire, et puis nous avions décidé de nous en débarrasser de la sorte. Ce jour-là, faute de bénévole, j'ai été désignée pour lire un poème que la maîtresse venait de nous distribuer. La tête tournée en direction d’Astrid, je guettais sa réaction avec un regard amusé, et c’est probablement ce qui a décidé la maîtresse à m’interroger. Je ne sais plus de quel poème il s’agissait mais toujours est-il que ma langue a fourché et j’ai lu « verge » en lieu de « vierge ». Un rire étouffé a parcouru le dernier rang, et le regard effrayé d’Astrid s'est abattu sur moi ; elle a refermé précipitamment son cahier pour cacher l’objet du délit.


*

Je n’aimais pas lire toutes les poésies, et n’aimais pas forcément celles que je comprenais. Je n’étais pas bonne élève ; rares étaient les matières qui m’intéressaient, mais il y avait dans le flux et reflux des mots d’un poème quelque chose qui m’apaisait. Comme une pluie de mots qui s’ordonnent dans un agencement qui n’est pas compréhensible, mais qui dure, qui dure, qui dure. Peut-être avait-ce un lien avec les moments de bonheur que j’avais partagés avec mon père à bord d’un bateau quand je l’accompagnais pendant mes vacances pour une mission. Nous regardions la mer s’ouvrir d’un côté et le rivage s’éloigner de l’autre, les deux mains sur le bastingage. Il y avait dans les poèmes que je ne comprenais pas un silence apaisant comme un rivage qui s’éloigne.
      Puisque j’en suis à parler de Myriam, l’infirmière de mon école primaire, je vais vous présenter mon oncle Victor que j’associe à Myriam.
      Mon oncle Victor était un homme très élégant. De loin, on aurait pu dire qu’il marchait comme un danseur, mais il n’était pas frêle, il avait même une voix au caractère affirmé. Costume toujours bien taillé. Pantalon droit qui tombe sur la chaussure avec un léger pli. Pas deux. Son bouton de veste central était toujours fermé. Il choisissait rigoureusement son chapeau et ses souliers. Souvent, il portait un chapeau en feutre qu’il enfonçait de temps en temps en me tirant la langue avant de ravaler son ventre. Il était comme ça mon oncle Victor, il avait besoin de plaire. En fait, mon oncle Victor avait besoin de plaire à tout le monde. Quand j’étais petite, je lui demandais s’il pouvait faire ressortir son nombril par sa bouche tellement il était drôle, parce qu’il s’amusait à creuser la cavité de son ventre et à le faire ressortir en se donnant une tape sur son chapeau.

*

Victor est le frère de ma mère. Il avait travaillé un temps dans une compagnie d’assurance puis avait ouvert son propre bureau de courtage en assurances ; et pendant des années, ça a plutôt bien marché pour lui jusqu’à ce que ses affaires prennent l’eau. On dit que c’est à cause d’une femme que ses affaires ont pris l’eau mais je n’ai jamais vraiment su ce qui s’était passé. D’ailleurs comme toutes les femmes l’aimaient, il eut été impossible de trouver laquelle avait réellement causé sa perte. Il était probablement l’homme le plus drôle de la famille, et j’étais toujours très contente quand pour une raison ou une autre il fermait son agence pour venir me chercher à l’école.
      Je m’installais généralement dans un fauteuil à l’entrée de son agence en attendant que l’on vienne me chercher et je faisais des dessins. Je ne pouvais pas faire mes devoirs car il parlait sans cesse au téléphone ; et quand il ne parlait pas au téléphone il faisait des remarques à voix haute sur ce qu’il appelait une « complication croissante de normes », expression que j’ai entendue aussi plus tard dans la bouche du dermatologue de mon cabinet. « Ah la bureaucratie ! », s’indignait-il exactement comme le dermatologue. Ils auraient pu être amis, ces deux-là, mais là n’est pas le sujet.
      Victor était très méticuleux dans le rangement de ses dossiers. Tout était aligné par couleur, avec des étiquettes, des piles parfaitement droites. Les dossiers étaient archivés par année. Je me demande dans quelle mesure il ne m’a pas influencée et je crois même que cette façon qu’il avait de clore un sujet et de passer au suivant très facilement me l’a toujours fait passer pour un modèle d’efficacité. Parfois, je me disais que ça aurait été mieux si ma mère avait son caractère, mais après tout, aujourd'hui je sais que l’on transforme toujours ses parents dans son imaginaire faute de trouver sa propre voie. Une fois que l’on a compris ça, on accepte ses origines avec plus de facilité, on pardonne les débordements des uns et des autres.
      Donc je vous parle de Victor parce que juste avant je vous parlais de Myriam. Vous voyez le rapport ? Je vais vous l’expliquer.
*
Myriam, c’est cette femme extraordinaire que j’avais connue à l’infirmerie de l’école : Myriam, lèvre inférieur ourlée, coupe carré, de grosses lunettes à bord noire comme Nana Mouskouri – à qui d’ailleurs elle ressemblait –, jupe-culotte, et toujours un pas devant l’autre tel un funambule. Les pans de sa jupe-culotte, très en vogue à l’époque, faisaient des vagues quand elle marchait. Parfois, elle se levait brutalement et se plantait devant la fenêtre de l’infirmerie qui donnait sur la rue, comme si elle attendait que quelqu’un surgisse au coin de la rue. De derrière, quand elle s’éloignait, sa jupe-culotte dessinait des sinusoïdes. Je n’ai pas de souvenir de ses bras. Je crois qu’ils étaient soit croisés soit accoudés sur ses jambes tenant le livre des contes d’Andersen qu’elle possédait. C’est surtout la jupe-culotte qui m’a laissé un souvenir indélébile. Je m’en souviens encore. Au sol, une ombre de papillon géant qui déploie ses ailes à chaque pas puis se referme quand le talon claque contre le sol. Plus tard quand j’ai vu des noix de Saint Jacques se déplacer en expulsant de l’eau dans un film lors d’un cours de biologie, j’ai pensé qu’elle expulsait aussi de l’air de… dessous ses jambes. Oui, il y avait quelque chose d’aérien dans cette jupe-culotte, quelque chose qui propulsait une jambe devant l’autre dans un alignement parfait, talon devant pointe de pied, talon devant pointe de pied. Jusqu’au jour où mon oncle Victor a donné un coup de pied dans les fesses de Myriam. Ou alors est-ce l’inverse. J’y reviendrai plus tard.
      En plus de sa démarche, Myriam avait autre chose de particulier : sa voix. Celle-ci était d’une douceur indescriptible. Oui, la douceur peut être indescriptible quand elle n’est pas apprêtée. A la fois sa voix glissait, s’éloignait, puis résonnait longtemps comme si elle vous avait enveloppé d’une ouate de vibrations infinitésimales. Elle me donnait la chair de poule quand elle lisait un conte. Et puis elle avait aussi des ocelles dans les doigts quand elle m’effleurait la joue. Et une bouche souriante, luisante, comme ces quartiers de pamplemousse pelés dont je raffole que Mathilde dispose en dôme sur ses tartelettes à la pistache et au pamplemousse – une merveille ces tartelettes ! Myriam était une référence de douceur et de fraicheur. On devinait entre chaque rainure de sa bouche un gros grain de jouvence juteux comme dans un quartier de pamplemousse pelé.
      Je m’arrête parce que je pourrais en parler pendant des heures.
      Unique. Elle était unique. Je me souviens bien des mouvements de sa bouche où se croisaient les mots comme des guirlandes florales. Je n’ai aucun souvenir des mots mais je me souviens qu’elle susurrait des phrases, restituait des principes rassurants comme des évidences. Tout était si vrai, si simple, si unique. Elle était unique.
      Bon, j’arrête. Peu importe qu’elle soit unique, l’essentiel, c’est de l’avoir rencontrée. C’est comme une référence, un point de convergence de tous les espoirs de l’enfant que j’étais. Une preuve que la beauté existe. C’est important d’avoir une référence que l’on a choisie soi-même, une qui ne nous est pas imposée par la génétique mais par les hasards de l’existence. Ça donne une référence autre, une référence qui se situe à l’extérieur, une référence qui engage vers l’autre même quand tous les autres ont déçu. Myriam a déçu l’oncle Victor ou Victor a déçu Myriam. Je n’ai jamais su qui a commencé.
*

Une fois, je me suis hasardée à demander à Myriam « Tu… enfin vous êtes douce et les princes aiment les filles douces comme vous ? » Elle a joint ses deux mains et ses doigts se sont enlacés nerveusement, puis sans se soucier de mon âge, elle m'a répondu le regard flottant au-dessus de mes épaules : « Il est possible que ce soit vrai mais l’expérience prouve parfois que c’est le contraire. » Puis avec un sourire mi-figue mi-raisin, elle m'a caressée la joue et dans un élan protecteur m'a serrée contre elle. Très fort. C’est arrivé une seule fois.
      Mon oncle Victor qui venait de temps en temps me chercher à l’école me lâchait la main dès qu’il apercevait Myriam. Invariablement, je choisissais le moment où elle sortait de l’école, avec sa nouvelle couche de rouge à lèvre luisante qui dessinait bien sa lèvre inférieur ourlée pour demander à mon oncle si la grossesse de ma tante se passait bien. A l’âge que j’avais, la possibilité que ma remarque ait été motivée par un principe d’ordre moral me parait bien mince. Je n’étais pas si proche de ma tante : je voulais probablement garder mon oncle que j’aimais beaucoup pour moi.
      A cette époque, ma tante était enceinte de leur deuxième bébé. C’est fou cette capacité que l’on a quand on est enfant à aborder spontanément les situations qui nous gênent. Pourquoi la perd-on cette spontanéité ? Pourquoi faut-il tant d’efforts pour la retrouver alors qu’on a de plus en plus de mots à notre disposition ? Est-ce que les mots s’assemblent dans un ordre que l’on arrive plus à défaire ? Est-ce qu’ils collent à une scène comme du papier peint ?
      Je ne sais pas si prendre des photos comble cet handicap, mais je vois bien que pour tourner le dos à mes périodes de flottement, j’embarque mon appareil photo et j’essaye de saisir une scène. Avec mon œil, avec mon doigt, je trace un petit cadre, précis, rectangulaire, en excluant ci. L’autre ne doit pas en sortir. Ce cadre ne me dit ni pourquoi, ni comment je l’ai choisi, mais il me rassure, il provoque une nouvelle voix intérieure, que je crois dure comme fer comme étant une voie unique. Parfois ce cadre provoque un éblouissement, inattendu. C’est un peu comme si je créais une référence, une vie autre, un paysage autre que celui qui s’impose sous mes yeux, une référence que j’arrive à décrire, à nommer, autre que celle que mon origine familiale, mon origine sociale, professionnelle, linguistique, m’imposent.
      Un peu comme Myriam est une référence autre. C’est peut-être la même chose. Une Myriam se croise une fois dans une vie, mais des photos, je peux en faire beaucoup, beaucoup. Beaucoup. Pleins de photos. Et c’est infiniment jouissif. Le plus incroyable c’est que j’ai toujours l’impression de me rapprocher de « La photo », du cliché fabuleux.
      Peut-être que Myriam a été la première personne à laquelle j’avais envie de ressembler. Peut-être était-elle une référence picturale qui me fascinait. Le plus troublant c’est qu’aujourd’hui je n’ai aucun souvenir de la posture de ses bras quand elle marchait, mais les ocelles de ses mains sont gravées sur mes joues. Et l’ombre papillon de sa jupe culotte continue à se mouvoir sous mes yeux.
      J’ai toujours regretté de ne pas l’avoir prise en photo même si elle est apparue plus tard en filigrane sur une autre photo. Sur celle de la naissance de mon neveu. Une apparition imprévue mais qui s’est affichée avec un naturel déconcertant. Claire, Nette. Comme seul un œil exercé peut le voir.
      Le cliché unique.

lundi 5 novembre 2018

De l’importance de prescripteurs indépendants pour sauver le lecteur


Et donc… le livre.

La lectrice assidue que je suis trouve qu’il y a beaucoup de consanguinité entre les jurys, les maisons d’éditions et les journalistes littéraires. Je constate fréquemment que le bandeau rouge promet plus que ce que le livre a réellement à offrir.

Nous savons tous que quand une maison d’édition reçoit un prix littéraire, elle ne le reçoit pas (à de rares exceptions près) l’année suivante. Il est « admis » que la répartition des bénéfices des prix littéraires doit tourner. Depuis 2004, c’est 40% du gâteau pour Madrigall et 33% pour Actes Sud. L’éditeur a une rente garantie, puisque la répartition du chiffre d'affaire des ventes de fin d'année tourne d’une année à l’autre.



Pendant ce temps, le lecteur occasionnel, celui qui ne va pas tous les 2-3 jours en librairie pense qu'on lui tend le meilleur livre, se précipite sur le prix, surtout quand il n’a pas de cadeau de Noël. L’heureux élu, l’écrivain chanceux empoche. La probabilité de l’avoir est très faible, mais l’écrivain qui ne l’a pas reçu court après la carotte qu’il espère.

Ce roulement pour organiser une répartition « équitable » entre les grandes maisons d’édition d’une année à l’autre, fait que la répartition des prix n’est pas équitable entre les écrivains. Ce roulement d’une année à l’autre implique que comme Leila Slimani a reçu le prix Goncourt en 2016, Alice Zeniter, éditée par la même entreprise, ne l’a pas reçu en 2017 (Flammarion a été racheté par Gallimard). Un écrivain sera écarté d’un prix une année parce que sa maison a reçu le prix l’année précédente. J’imagine, la tête des joueurs d’un championnat de tennis à qui on dirait, pas d’Espagnol en finale cette année, Nadal a gagné l’année précédente.

Alors, on nous dira que l’on défend l’industrie du livre. Certes, je comprends. Il faut payer les correcteurs et toutes ces personnes qui interviennent dans l’industrie du livre. Pourquoi pas ? Cet évènement soutient les ventes et c’est bon pour le livre en général. Est-ce que c’est bon pour les bons livres ? Est-ce que c’est bon pour les écrivains ?

Evidemment, ce gâteau est distribué entre les grandes maisons d’édition. De sorte que vous avez des livres comme « Le Garçon » de Marcus Malte chez Zulma qui n’est même pas sur la liste Goncourt en 2016. 

Donc pour moi ces remises de prix m’ont surtout appris à ne pas leur faire une confiance aveugle. A rester vigilante. A faire confiance aux bons libraires (ceux qui nous connaissent et nous conseillent correctement, car le libraire a intérêt à ce que le monde de l’édition ne se concentre pas). Et à écouter également France Culture et en particulier l’émission de l’excellent Arnaud Laporte, La Dispute.

Il se trouve que j’ai aimé les prix du Monde et le Fémina ces dernières années. Ces jurys me paraissent plus impartials. Il n’en reste pas moins que vingt prix qui récompensent vingt livres différents est une situation absurde, car elle crée un décalage de perception fort entre des livres de qualité proche. Chaque libraire connait ses lecteurs et est à même de les conseiller. De plus un bon libraire est un libraire qui sait surprendre son lecteur et qui le dévie de ses lectures habituelles. Quelques critiques littéraires dans les journaux et quelques blogs littéraires donnent de bons conseils. Je fuis bien entendu les « masses critiques » de certains sites, achète systématiquement mes livres avant de donner mon avis, à part à de rares occasions où je le reçois pour participer à un débat ou à une discussion sur un sujet qui m'intéresse. 

Et finalement pour conclure, une société où il fait bon vivre est une société où les avis divergent mais les échanges sont possibles, les avis se suppléent, se complètent. Alors une prescription unique à l’échelle du pays est de toute façon une hérésie. Le cas extrême serait que nous lisions tous le même blockbuster. Pourvu que cela n’arrive jamais ! Le seul moyen pour que cela n'arrive pas est d'encourager la diversité en achetant et en offrant les très bons livres quelle que soit la bannière, rouge ou transparente.