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dimanche 24 mai 2020

Elle

L'ombre au sol dansait tel un air d'opéra, et de la fenêtre s'engouffrait le vaste monde. Un goût de pénombre fraîche se répandait dans la pièce. J’ai pensé à Sollers, Mozart a fait sautiller mes feuilles. Mon carnet était ouvert à la bonne page, celle par laquelle tout commence. Le vent a mis le doigt dessus. Une belle feuille aux teintes marbrées irisée de lumière. Passé mon pouce sur ma plume, lisse comme un de ces couteaux que j’avais jadis fait mien. La bravoure, la bravoure, le goût du défi ! Et le goût de l’interdit ! Si feu et si grand ! Cet hôtel où j’avais glissé dans ma poche un couteau au manche renflé, pas si tranchant, mais un peu. Et maintenant ma plume offerte à moi, bien ronde, bien lisse, me résiste. La bravoure, la bravoure… Quel beau mot, la bravoure !

En face, le rectangle de soleil dentelé de jasmin agite le parquet. Je pense à ces plantes grimpantes qui poussent les tuiles au sommet des maisons secrètes. Peut-être vais-je entendre une tuile se fracasser à mes pieds ?

Des pas résonnent. Des pas de l’autre monde. Comme c’est bon, ce cocon où il est si doux d’effeuiller ses souvenirs. A la fois ces ombres me crient de m’engouffrer dans cette veine qui me fait frétiller comme un souvenir dansant, à la fois les feuilles si fines, si légères, me disent basta ! Vois ce parfum, rond, menaçant, perlé d’incertitude ! Sans morale, sans éternité. Ces feuilles légères comme un printemps vif.

Oh bien sûr, je suis très sélective. J’aime le beau, les beaux souvenirs, je veux du rêve. Je veux le possible impossible. Et j’ai la foi : je lis beaucoup Erri De Luca et Sollers, alors la foi, je l’ai, pas de doute. Me reste à saisir l’esprit téméraire. Et ça, comment dire, ma condition de femme… Ah… comme j’aimerais retrouver cet esprit frondeur, si durement acquis, admiré jadis, par cet homme qui l’a vu, reconnu. Comme j’aimerais le voir – l’esprit frondeur – me tordre le bras, faire couler le sang de mes mains. Enfin trancher d’un geste vif, sanglant, cette peau à la fois belle et rigide. Sereine et pérenne.

Pérenne, j’ai dit pérenne ?

La tâche de soleil est vive. Si vive que je n’arrive pas à croire que depuis cette fenêtre, ces sons de cloches, ces oiseaux qui m’émerveillent, cette vaste étendue de possibles peuvent se rassembler dans cette petite surface à mes pieds. Mouvante et vive, la tâche de soleil. Bon sang, elle me perce les yeux et la feuille me résiste. Et pourtant je sais que cette fenêtre pourrait devenir feuille. Alors je m’installe sous la tâche. La tâche de soleil bien sûr.

Et je pense à elle.

Celle d’avant.

Et j’ai beaucoup, mais beaucoup d’admiration pour elle. Elle a tant fait pour préserver ce soleil : je lui dois tout. Ma feuille grandit à vue d’aile. Plus je lui suis reconnaissante à elle, plus ma feuille se couvre d’ombres dansantes. Une petite agitation sur le bord. Petit à petit soulève une aile, puis l’autre. C’est qu’elle est diserte, la petite. Aussi diserte qu’un oiseau, qu’une cloche qui assomme le temps qui passe. Aussi insaisissable qu’une hirondelle. Quand je pense que pas une année je ne l’ai manquée, l’hirondelle. Dans un sens ou dans l’autre, l’hirondelle a fait mon miel.

Jamais aile n’a été si proche d’elle.






Texte écrit grâce à une vidéo postée par Anna sur le fil bleu.


Rita dR


lundi 11 mai 2020

Le jour de la révolte a sonné

Vous avez remarqué que les chiens trainent leur queue, ont la paupière lourde et la patte lasse ?

C’est un fait, les sorties répétées dont ils étaient le prétexte les ont épuisés. Il est possible que la semaine prochaine l’on voit défiler une horde de chiens enragés, blouse jaune et museau encanaillé derrière un masque volé à leur patron.

Des chiens-loubards révoltés.

On les verra débarquer en meute place de la Contrescarpe, suivre le dédale des routes pavées où leur compagnons logés dans des espaces de plus en plus exigus, se contorsionnent dans des cages d’escalier froides sentant le chat planqué. Puis longer la Seine, la traverser et rejoindre la rue de Rivoli qui paraît-il a été mobilisée pour réduire la circulation. Puis en rang patte contre patte ils scanderont : marre des sorties forcées, pour la liberté de lécher où je veux quand je veux. De renifler qui je veux. Marre de me faire traîner toujours dans les mêmes rues. Marre de ces poteaux électriques érigeant leur surface lisse, marre de leur tronc large insipide à l’arrogance d’hidalgos. Marre de ces oiseaux qui ont pris le pouvoir. Marre d'être continuellement nargués. Toujours tenus en laisse, pas un moineau à croquer. Pas une carcasse de pigeons pour se nettoyer les canines, pas une merlette à étriller.

Chien-chien docile nous sommes et ne serons plus. Marre de ce bitume. Pas une gardienne qui n’astique le sol devant son immeuble, ne manquerait plus qu’on nous greffe un citron sur le museau. Pas une rue qui ne soit grattée et qui ne sente les toilettes de mon maître. Mon maître aux toilettes, c’est normalement un instant de grâce. Le seul moment où je peux enfin faire ce que je veux : mordiller la fourrure de Madame, sauter au-dessus du canapé, foncer sur les jouets des enfants. Enfoncer ma patte dans un sac de farine. Normalement, ce sont des instants de liberté et me voici saisi par une laisse pour la huitième sortie de la journée à flairer un bitume qui sent les toilettes après le passage de Marta.

Aujourd’hui est venue l’heure de la révolte. Chien-chien docile, je ne serai plus. J’ai trop mangé de ces plats mijotés. Oh elle en a fait des plats mijotés, la maîtresse. Ça sentait le bœuf mijoté tous les jours, je ne peux pas le nier. Toujours une part pour moi. Mais moi maintenant je veux du sale, je veux m’enfiler n’importe quoi. Même une chienne lévrier au corps élancé, hautaine comme cette statue mi-chienne mi-Aphrodite que mon maître caresse d’un air sournois en déversant des palabres à sa douce. Il a passé ces deux mois à feuilleter un livre avec des caractères curieux mais des photos très explicites avec l’air de chercher une réponse à ses problèmes, comme si cette photo de paravent avec deux oreillers pouvaient l’aider, comme si cet homme en train d’enfiler une femme aux yeux fermés pouvait le sortir de son hébétude. Car il avait vraiment l’air à la fois éteint et ailleurs mon maître ces jours-ci. Ici et pas là. Et quand il sortait dehors, il était dedans. Et à chaque fois que j’ai essayé de bavarder avec une chienne pendant nos balades pourtant nombreuses, il nous a tirés de là comme si la belle était atteinte d’une gale purulente.

Le jour de la révolte a sonné.

Ce n’est pas avec des plats mijotés que l’on va nous asservir.

Chien, chienne de tous les horizons, veuillez rejoindre l’attroupement rue de Rivoli, le 11 Mitraille 2020 à vingt heures pour que sonne enfin l’heure de la révolte.

Ouaf ouaf !


Rita dR

mercredi 29 avril 2020

Le Monde d’à côté


Paris, le 24 avril 2020,


L’impression de vivre dans une salle de bruitage. Depuis quelque temps j’imagine qu’une personne à côté de moi fait courir ses mains sur un tas de matériaux différents pour animer une scène. Des métaux, sabots, une main fictive. Des doigts font vivre Le Monde d’à côté. Quelqu’un extrait un trousseau de clefs, une porte claque. D'un mouvement brusque, cliquète une chaîne qui me relie à l’autre, enfin à ma rue, un vélo démarre. Des pieds battent le sol, une caisse bien sûr : c’est notre macadam sous la fenêtre que j’ai converti en caisse de résonance.

Au début, j’avoue, au tout début, grosse inquiétude. Parce que vivre dans une bulle, comme tous les écrivains, je connais, mais la bulle habitée par tout le monde, ça me pose un problème quand même.

Et maintenant, isolée du monde, Le Monde d’à côté est devenu autre. Un livre s’écrit malgré moi.

Au début, il y a eu cet arrêt brutal et les informations comme une marée montante, un sifflement de douleur. Puis les informations inquiétantes venant des gens proches qui se débattent avec la maladie. Puis une peur d’être jetée dans la gueule de la bête. Puis les mauvais souvenirs. Puis plus rien.

La famille proche ou lointaine. Ceux dont on n’avait pas pris de nouvelles depuis longtemps.

Et un jour sans raison, plus d’oiseaux. Panique. Un jour sans fin, comme si le monde s’était arrêté : ça a duré un jour, un jour sans bruit et j’ai cru que c’était la fin, l'apocalypse. Le monde s’est réorganisé. Les pigeons se sont éloignés. Une ronde de canetons aussi : je ne les vois pas mais les entends de temps en temps. Mésanges, merlettes et pies ont peuplé les arbres environnants. Les goélands déjà présents ont étendu leur territoire sonore. D’abord sur l’arrière-cour de la cuisine. Ils ont affirmé leur présence stridente au coucher du soleil dans la cour la plus dégagée. Comme un air de plage. Le soleil. On est combien à avoir bronzé avant l’arrivée de l’été ? Moi, je suis grillée à point.

Comme un paradis terrestre, avec les sons inquiétants des sirènes d’ambulances qui courent entre Port Royal et Montparnasse. Il y a un trait raide à l’arrière entre Port Royal et Montparnasse qui crève à chaque fois le mur des sons. Les avenues de Montparnasse sont loin de chez moi, je ne les entends pas d’habitude. Mais cette guirlande noire qui court de Montparnasse à Port Royal, qui va, je ne sais où, annonce à chaque fois un sombre présage. Quelque part, une douleur, déréliction. Un arrachement.

Puis un jour à vingt heures, un grondement lointain m’est parvenu. Des applaudissements et bruits de cuillère sur fond de casserole. M’est d’avis qu’autour de chez moi, beaucoup sont allés dans leurs maisons de vacances ou ont rejoint leur nid familial dans des régions verdoyantes. Pas trop de fenêtres ouvertes par ici. Des livres, oui, des bibliothèques bien garnies quand on se promène le nez en l’air. Beaucoup de fenêtres fermées.

Puis quelques fenêtres timides se sont ouvertes. On lit beaucoup par ici, je crois. Que l’on se rassasie des nouvelles qui nous parviennent les fenêtres fermées ne m’étonne pas trop. Et puis, on est timide et discret par ici. J’aime ça en réalité en temps normal.

Rue Le Verrier, quelqu’un a disposé sur son bord de fenêtre puis sous un plastique de beaux livres, grands auteurs – Faulkner. Quelques essentiels à avoir dans sa bibliothèque. Evidemment, ce n’est pas ici que ce serait utile, mais l’intention y était. Un étudiant enfermé dans une chambre de bonne pourrait y trouver refuge. Pour ma part, jamais autant sniffé de poésie. Donne un pouls à ce monde endormi. Rêve d’entendre des vers clamés par les fenêtres, une fois tout ça fini.

Puis peu à peu, des travaux ont surgi. Un coup de rabot, scie, mais pas trop. Quelques tentatives timides comme pour établir un dialogue. Ecouter l’effet produit. Et une radio, avec une voix étrangère, mélodieuse, les voyelles chantantes. Des ouvriers ont fait courir leurs instruments et leur radio dans l’arrière-cour d’une université derrière la cuisine. Ils ont sifflé, j’ai savouré. L’insouciance, oui bien sûr. Mais surtout la conscience, depuis longtemps finalement, la conscience que le faire est moins dangereux que le penser. Depuis le début, je le sais. Je lis bien sûr, écris très peu, corrige beaucoup. Enfin quand je peux. Parfois je ne reconnais pas du tout ce que j’ai écrit. Souvent, c’est la surprise. Mais je fais : des pains, tartes, gâteaux. Comme toutes les mains inutiles en ces jours de confinement, je fais égoïstement pour les proches des choses simples et propices à un retour à l’enfance.

Pendant que j’écris, là à l’instant, des travaux ont repris sur l’échafaudage de l’immeuble à côté. Pas gênant, parce qu’il y a des gens qui se hèlent d’un étage à l’autre, sifflotent. Des coups de marteaux. Pas de ponçage qui scie les nerfs et les oiseaux qui répondent aux coups de rabots. L’autre jour j’ai enregistré le bruit d’un oiseau qui paradait. A chaque fois que je l’ai réécouté, un vrai oiseau m’a répondu. A chaque fois. Les oiseaux vivent décidément dans le meilleur des mondes, ils n'ont pas besoin de voir pour répondre.

Parfois une main énervée secoue une laisse pendant qu’un chien freine des quatre pattes. Comment je sais que la main est énervée ? Le son monte à ma fenêtre et s’éclipse aussitôt. Il y a une part très consciente dans l’oreille. L’oreille n’est pas du tout passive. Une moto avec une musique de plage sillonne la rue. L’engin slalome, sa musique serpente comme dans un film italien des années soixante. Un manche à balais qui frotte le sol dans une cour, un jardin ou dans la rue, monte avec une vibration soutenue à ma fenêtre. Le son s’éternise. C’est aussi doux qu’un plumeau sur la moelle épinière : jamais son n’a été aussi suave.

Et puis aujourd’hui, un harmonica. C’est l’harmonica qui a déclenché l’envie d’écrire ce texte. Quelque part sous les toits, quelqu’un joue de l’harmonica. Là, une parole frôle les murs de la fenêtre ouverte. Ces téléphones portables sont autant d’humains frénétiques qui circulent. On imagine facilement que si l’on tranchait tous les immeubles, beaucoup seraient en train de faire les cent pas un téléphone à la main, à raconter leur pain d’hier (bien levé ?) et leur vie de demain.

Deux ou trois fois aussi cette semaine, comme une illumination. Soudain, une voix qui passe en dessous qui me ramène à une voix longtemps entendue dans la vie d’avant. Un prof de math que j’aimais, un prof de Français théâtral et drôle. Il parait que la nostalgie est apaisante, parole de médecins.

Et les médecins. Tous ces médecins rencontrés jadis. Je me dis que c’est le plus beau métier du monde. Je pense souvent à eux. Dans une autre vie, j’aurais aimé être médecin.

Là j’entends quelqu’un passer sous la fenêtre et dire à son interlocuteur téléphonique : c’est la révolution. Il a peut-être lu le dernier Sollers. Je me dis que les paradigmes de ce confinement se relayent avec un désordre ordonné. Des livres circulent, des pensées s’aiguisent. La parole retenue, perdue dans le faire. Oui le faire – que faire – a aussi ses dérives. Que pour beaucoup l’arrêt brutal est synonyme de direction. Une amie m’a dit, c’est sûr, après je revois ma vie professionnelle. Oui, il y aura bien un moyen de sortir vainqueur de cette histoire, si l’on prend la peine de regarder à la loupe du son sa vie d’avant.

Quand reviendrons-nous au tumulte d’avant ? Regrettera-t-on cette suite de bruits disjoints, ces sons que l’on cueille au bord de la fenêtre sans être inondé par le souffle mécanique du monde  "moderne". Moderne potence qui nous coupe les sens. Agréable en réalité ce retour aux sons distincts. Aux bruits qui se croisent.

Vive le désordre, c’est certain, gestes, frôlement, pas qui se mêlent. Vivre le désordre. Vêtements et étoffe dansante l’été venu. Envie d’y retourner. Et ritournelle de la mer pour celles et ceux qui auront la chance d’entendre ses paroles toujours ordonnées, incessamment ordonnées. Le seul son qui peut se réfugier dans une coquille vide.

L’incessant bruit mécanique m’a toujours été désagréable. Je rêve d’un retour à l'autre vie avec des sons qui s'écoutent. Des sons vivants qui s'écoutent. Être capable de décomposer les sons, assigner chaque son à un être vivant, c’est prendre part à une conversation

Vivement demain, quand nos sons se croiseront. Certains ont déjà dit qu’ils iraient après tout ça à la campagne. Le nouvel ordre a déjà ses adeptes. L’ordre des sons, j’y pense, en scrutant Le Monde d’à côté.
Mais perdre aussi sa parole dans le désordre, dans l’histoire des autres. Seule, j’imagine mal, amplifie tout. Il y a une telle violence dans un son emmuré. Enfermée dans cette salle de bruitage, je rêve de désordre, mais pas d’un désordre où toujours les mêmes s’écrient. Je songe depuis longtemps à un ISF sur le bruit. Ce serait bien ça, ceux qui font plus de bruit que les autres, hop, un passage à la caisse. Et on répartit le patrimoine Bruit à nouveau. Ce serait bien un ISF sur le Bruit, avec des cases : animaux dérangés, lecteurs assommés, air saturé. Oui je crois que mon oreille y trouverait son compte. Faites circuler, il paraît que les caisses de l'état sont dans un état...




Rita dR





samedi 28 mars 2020

A l’époque je collais mon oreille sur les rails du train



A l’époque, je collais mon oreille sur les rails du train pour écouter le galop des chevaux. C’est arrivé après une séance enfumée au cinéma à Rabat. On avait vu un John Wayne avec tant de fumée dans la salle que je n’arrive pas à savoir si les nuages de poussières qui me reviennent en mémoire proviennent de la salle ou de l’écran. Je me souviens très bien du bruit de la pellicule dont la dernière languette était avalée. Cette bande qui continue à claquer comme une nouvelle histoire qui se prépare. Nous étions souvent assis au dernier rang. Et je me souviens surtout de cette recommandation de mon oncle, la tête brûlée de la famille, qui m’avait dit : si tu colles ton oreille sur un rail de train, alors tu entendras le galop des chevaux. Et je l’ai fait. Plusieurs fois. A quatre pattes, les genoux sur les cailloux – de toute façon mes genoux étaient constamment blessés – et l’oreille collée contre un rail.

C’était une expérience sensationnelle ! Inutile de dire que si une de mes filles le faisait aujourd’hui, je piquerais une colère historique qui ne lui donnerait pas l’envie de recommencer.

Mais pourquoi ce souvenir ? Parce qu’il y a eu une période ou la peur du danger était totalement inconnue. A cette même époque, j’habitais à New-York, et ces souvenirs des deux mois de vacances chez mes grands-parents chaque été à Rabat se sont fait la part belle dans ma mémoire d’année en année.

Et aujourd’hui plus que jamais.

Une période d’une liberté extraordinaire. Cette oreille collée contre le rail faisait partie de mon quotidien. C’est fou comme le bruit d’un train lent bringuebalant imite parfaitement le bruit du galop d’un cheval. Le bruit de la liberté. Cette voie ferrée, je la traversais – à pieds bien entendu – pour me rendre au club des cheminots où je prenais des cours de natation et apprenais à jouer au tennis en semant quelques balles sur la voie ferrée.

Il y avait un maitre-nageur que j’adorais qui après m’avoir donné des cours de natation me faisait asseoir sur ses genoux pour que je lui raconte New-York. Il me regardait avec de grands yeux rêveurs puis murmurait de temps en temps, un jour un jour, oui un jour j’irai à New-York. Autant dire que si aujourd’hui, une de mes filles me disait que le maître-nageur la faisait asseoir sur ses genoux, mon sang ne ferait qu’un tour ! Et pourtant, j’aime, j’adore nager. En partie grâce à lui.

Et aussi grâce à mon grand-père, grand nageur également. Quand le ramadan tombait en été, avec mon grand-père, nous achetions du jambon chez le charcutier du marché de l’Agdal, puis nous mangions un jambon-beurre dans une plage vide. Totalement vide. Mon grand-père disait « Ils sont bêtes les gens ma Rita, ils ne comprennent rien à la vie. On n’est pas bien là ? » Jamais jambon-beurre n’a eu de goût aussi exquis. Mon grand-père n’était pas très typé (des yeux bleus, moitié kabyle, moitié français), et moi non plus, alors on passait pour des touristes. Mais cette transgression rendait évidemment le jambon-beurre éminemment savoureux. Nous avions des kilomètres de plages à notre disposition. Le ventre plein d’un jambon-beurre, nous piquions une tête en plein soleil. Puis nos corps jetés au bruit du monde confiné fondaient jusqu’à atteindre un sommeil profond. Un souvenir aussi paisible que les vagues étaient hautes, la houle bondissante, sur cette rive de l’Océan Atlantique où la mer est agitée. Inutile de dire que je n’étais pas tartinée de crème, que je ne prenais aucune précaution. J’ai le souvenir que mon nez et mes épaules pelaient tout l’été. J’étais toujours brûlée. Même mes cheveux changeaient de couleur. A la fin de l’été, ils étaient plus clairs que ma peau !

Aujourd’hui, quand une de mes filles se baigne dans la mer, je la tartine consciencieusement sans oublier un centimètre carré. Ni le chapeau.

Dans ce club des cheminots où je connaissais tout le monde, j’allais avec mon frère à l’arrière de la cuisine et il y avait toujours un cuisinier pour nous donner quelques frites, une glace, un baiser, nous serrer dans ses bras. Nous raconter ses problèmes avec ses enfants, ses parents, etc. Alors, je me pose la question évidemment, avec cette période de confinement. Et avant ? Est-ce que je ne vivais pas déjà confinée ?

Il me semble que oui. Il me semble que ce que j’appelle aujourd’hui prise de risque inutile n’était pas prise de risque avant, mais Vie tout simplement, en toute confiance.

Alors je ferai un effort, après tout ça. Je ferai un effort pour faire plus confiance à mes filles, pour qu’elles puissent avoir des souvenirs de ce type. Car les élans de liberté sont là, cachés dans nos vies d’enfant, protégées ou pas, libres ou pas. D’enfant dont la peau se dilate, les os s’étirent, les rêves de liberté sèment leurs graines. L’éveil des sensations se fait sous certaines conditions.

Avec des
barrières ouvertes.


Rita dR


mercredi 1 janvier 2020

Une année qui s’achève




Une autre, me direz-vous.

Pas vraiment en ce qui me concerne, puisque j’ai mis un point final (achevé n’est pas le bon mot car je pourrais continuer à modifier mon manuscrit pendant dix ans…) à un roman que je vais envoyer à des éditeurs. J’ai mis beaucoup d’énergie à écrire ce livre, alors il ne suffit pas de trouver un éditeur bien entendu, mais de trouver la bonne personne qui souhaite le défendre avec conviction.

Ce site qui devait initialement être un site de lecture et d’écriture s’est modifié au cours du temps et il y a désormais une rubrique dédiée aux musées, théâtre ou cinéma. L’occasion de revenir sur les messages que vous m'envoyez dans ma messagerie privée, sur Twitter ou Babelio. En ce qui concerne mes billets de lecture – puisque c’est de là que tout a démarré –, vous ne trouverez pas sur ce site un résumé de l’intrigue, mais une esquisse des thèmes qui occupent l'auteur et du terreau de son imagination, les interrogations qu'il soulève, son regard sur le monde, ce que la lecture du texte a modifié dans ma perception du monde. Cette fin d’année m’offre l’occasion de remercier ceux qui apprécient mes critiques et qui m’écrivent aimer venir ici parce qu’ils n’y lisent pas le énième article qui résume un livre, parce qu'ils découvrent une grille de lecture, des détails qui ne les ont pas frappés. Ce recul (et ce luxe puisque je n’ai aucune contrainte) que je garde ici, pour parler des livres que j’aime, et uniquement des livres dont j’ai envie de parler, est un vrai plaisir car évidemment ces lectures alimentent mon écriture. Bien que je lise et remplisse mes livres de post-it depuis quelques années, mes lectures attentives, le crayon et un carnet à la main sont plus récentes, et cet œil critique m’aide certainement à écrire avec plus de dextérité et à faire évoluer mes textes.


Il me semble que comme pour l’écriture, il faut réussir à garder cette flamme allumée en tant que lecteur, celle qui nous éclaire sur le chemin de notre inconscient, celle qui réveille des sentiments en sommeil, celle qui nous donne une grille de lecture qui nous éclaire sur nous-même et sur le monde qui nous entoure. De même que l’écriture biographique sombre quelque fois dans un « je » effusif, la lecture autocentrée sur des thèmes que l’on croit être nos thèmes de prédilection enferme dans un cercle qui se réduit peu à peu à un point. « Dis-moi ce que tu lis et je te dirai qui tu es » est une pensée fréquemment répandue et vraie, mais je crois que l’on peut l’étendre à dis-moi ce que tu lis, les chemins de traverse que tu empreintes pour élargir ton horizon, et je te dirais ce que tu souhaites modifier. Se laisser bousculer par la lecture est important, très important même (d’où la nécessité de récolter des conseils de lectures chez un très bon libraire, ou un critique ou lecteur éclectique). La lecture pour le devenir, donc. Et la lecture également en tant que nourriture pour l’écriture. Et toujours ce va-et-vient perpétuel entre le choix conscient et l’étincelle de lumière inconsciente qui clignote au fond d’un chemin de traverse.

L’impasse qui s’ouvre, les sentiers ignorés, les chemins non balisés. Puis l’écriture qui relie, qui trace un chemin vers l’autre. La chose la plus importante : j’écris pour aller vers l’autre, comme beaucoup d’écrivains certainement. Dans tout bon livre, il me semble, l’écrivain rejoint le lecteur. Dans tout bon livre, les thèmes qui hantent un auteur sont des thèmes universels. Tous les livres parlent de la même chose : la vie, l’amour, la mort, l’amitié, les liens filiaux, le sens de notre existence. Ce qui importe, c’est le regard, la plume de l’auteur. Et bien sûr la vérité de sa plume, sinon je contredis tout ce que j’ai écrit précédemment – tous ces chemins tracés vers l’inconscient, vers ce qui ouvre le regard. Sortir de soi, donc. Car il ne s’agit pas d’écrire pour séduire mais de séduire parce que l’on a laissé une vérité transparaître. Je ne parle évidemment pas de réalité, de fiction réaliste, mais de vérité intime, de la vraisemblance de l’univers décrit, de son adéquation avec le propos de l’auteur, de sa façon de dérouler son intrigue, sans mystère fictif pour appâter le chaland. Je parle de l’intensité des émotions, du désir inhérent à ce besoin de dire la vérité. Je parle de la musique des phrases, du son juste. Du souffle qui soulève ces phrases. De la respiration. Pas une respiration de bête qui pédale pour nous impressionner, le torse dressé contre une soufflerie automatique, le bras qui coupe toutes les branches qui dépassent pour offrir une énième fois un paysage conforme aux attentes. Mais d’une bête, qui peut-être souffre, respire, jouit, dont les sentiments nous touchent et apparaissent dans toute leur densité une fois le livre refermé, comme quand « des fils de lumière orange parcourent le ciel comme un songe de nuit, comme quand un îlot de lumière requiert une attention que l'on repousse. » (extrait de mon roman à paraître cette année)

La raison d’être de l’écriture est certainement cette recherche de vérité, cette quête qui nous fait tracer tant de trajectoires pour défricher dans les méandres de l’âme humaine ce qui nous rapproche ou nous dissemble. Une phrase que l’on assigne à Aristote et que j’aime beaucoup « L’homme n’a que deux mobiles : la vérité et l’amour. » Et bien voici un mobile inépuisable, la recherche de vérité, cette quête que nous poursuivons tous avec assiduité qui nous fait tant aimer des auteurs comme Virginia Woolf qui, je dois l’écrire à nouveau, a été mon phare cette année. Sa place dans mes lectures ne cessera donc jamais de croitre, car bien sûr relire Virginia Woolf revient à gonfler un sentiment diffus, encore et encore, qui jamais ne s’affaisse, jamais ne s’apaise.

Comme beaucoup d’auteurs, j’écris à partir d’images, d’images qui apparaissent avec insistance et bien entendu les émotions suscitées par ces images sont le moteur de l’écriture. C’est ce petit chemin entre le conscient et l’inconscient, la petite lumière bleue telle que décrite par Zamiatine qui me guide, et cette lumière bleue s’allume dans différentes situations, rien de prévisible, bien qu'il y ait des éléments déclencheurs. Parfois totalement inattendus, par exemple le musée Zadkine, ou alors une toile de Watteau. Un parfum, un morceau de piano. Parfois rien, et soudain un manque – les petits riens ont décidé d’unir leur force et de crier d’une voix unanime, une sirène mugit et nous transperce : le mystère de la vie réclame un éclaircissement immédiat. Et alors cette toile embrouillée où nous nous promenions, le regard naïf, l’air de nous complaire mais dans un mouvement tout de même désordonné se transforme subitement en une tache vive, puis une autre, et les couleurs dont nous ignorions même l’existence apparaissent dans une forme tellement reconnaissable que l’on croit que l’on touche là à une forme de réalité intangible. Puis après avoir simulé la stabilité, l’immobilité, les couleurs se mettent à danser jusqu’à ce que l’enivrement nous fasse échouer sur une autre rive, où de secrètes pensées se briseront à nouveau avant de prendre leur envol pour aller rejoindre une autre rive.

C’est curieux mais je crois que les sources de l’énergie créatrice sont totalement aléatoires et nul ne peut prédire d’où elles viendront. D’ailleurs, il ne faut certainement pas les regarder de trop près, sinon la recherche consciente se replace en travers du chemin et cette vérité nous échappe. Un des charmes de l’exercice est de se laisser surprendre, d’autres étincelles surviendront et c’est justement ce côté aléatoire de l’exercice qui crée une dynamique incessante.

Chaque projet d’écriture est certainement différent. En ce qui me concerne, je cherche à me connaître à travers des œuvres de fiction où je m’éloigne justement de moi-même. Je fais confiance à la première page, aux premiers mots, à la friction entre ces mots, à l’étincelle qu’ils déclenchent et je me lance. Ensuite, c’est ce balancement, ce va-et-vient entre compréhension et surprise qui par association d’idées participe au déroulement du récit. C’est un mouvement qui n’est pas forcément continu mais porté par ce que les mots me disent. Je ne sais pas si j’écrirai toujours comme ça, mais en tout cas c’est comme ça que j’écris actuellement – il est probable que mes lectures de Freud quand j’avais autour de vingt ans ont laissé des traces.

La petite Zoé a eu pas mal de succès, elle fait partie d’une histoire que j’ai étoffée depuis. J’écris également un recueil de poèmes en prose dont vous avez eu cette année eu un aperçu ici. Et surtout, j’ai repris le roman que j’ai démarré en 2018 quand j’ai eu une vision nette de ce qui me restait à faire sur celui que je viens de clôturer. J’ai un recueil de portraits de femmes étonnantes, au caractère opaque avec une composante érotique en cours. Une Mathilde avait déjà fait son apparition il y a quelque temps. Depuis, il y a eu l’apparition de Louise, Catherine, Tatiana, Sabine, et tout ça formera un recueil de portraits de femmes. L’élaboration de ces textes est, je dois l’avouer, un grand mystère pour moi ; mais parfois, au milieu du récit, une toile qui m’a intriguée dans le passé, de Watteau ou de Manet, de Klimt, vient me rappeler que le mystère de la création est infini, que chaque être est enveloppé d’une opacité que l’on peut à peine décrire par quelques traits vifs. En réalité, il faut surtout s’en réjouir. Jouir de la présence de ces personnages est une expérience particulière ; elle consiste à entrer dans leurs univers même s’il résiste à toute interprétation. Et découvrir un nouvel univers revient à transgresser les valeurs dont on a héritées, et donc à s’apercevoir que le champ d’action est immense.

Je vous souhaite à tous une belle année 2020, des projets, de l’incertitude, des malentendus, des chemins hasardeux, des découvertes improbables, des visions rassurantes, du soleil en hiver, de l’été dans le ciel, des fils orange qui parcourent le ciel, des vols d’hirondelles – dans un sens puis dans l’autre –, des refuges au parfum boisé, des étendues de plaines sauvages, des petits lacs étincelants.

De vastes mers luisantes.

Et de nouvelles lectures cachées là-bas entre ciel et horizon, une surface qu’il faut fendre pour explorer ces grottes qui nous grandissent. 


mardi 28 mai 2019

Votre assistant Google


Ce matin, j’ai vécu une histoire amusante. Quoique… J’ai accompagné mes filles à l’école, puis ai fait un crochet dans une supérette. J’ai appuyé sur un bouton qui m’a délivré un jus d’orange frais, suis passée à la caisse. Un vrai monsieur à qui j’ai dit « Bonjour Monsieur » a encaissé. « Merci Monsieur – Bonne journée Madame » ; je suis remontée m’installer sur mon bureau avec la bouteille et mon téléphone coincé entre le pouce et la bouteille. Une voix féminine m’a dit « Bonjour Rita, je suis votre ASSISTANT Google et je suis là pour vous aider tout au long de la journée. » Stupeur ! J’ai ça dans mon téléphone ? Alors évidemment mon imagination s’est emballée. Rien de surprenant. J’ai imaginé mon téléphone dans dix ans. « Bonjour Rita, je suis votre assistantE en publication (oui ils ont corrigé le bug, il y a le directeur et l’assistante), j’ai parcouru votre tapuscrit cette nuit et j’ai trouvé 19 occurrences du mot « thym ». Or le mot « thym » apparaît avec 2.9 M d’occurrences sur Google et le mot « menthe », 38.7 M d’occurrences. J’ai donc remplacé le mot « thym » par le mot « menthe ». Pouvez-vous valider ce changement ? » Je réponds à ma chère assistante que certes elle m’est d’un grand secours puisqu’elle m’a trouvé l’imprimeur le moins cher au Bangladesh, que le réseau de distribution par drone et le traducteur Google font bien leur travail ; que la masse critique suit son cours au prix d’un livre offert, un livre commenté, un arbre planté ; mais que dans mon imaginaire l’amour et le thym sont indissociables. C’est étrange mais c’est comme ça : j’ai une mémoire olfactive et ma mémoire et les émotions qu’elle engendre sont – un peu – le moteur. L’assistante Google a repéré le mot « émotion », s’est arrêtée sur cet unique mot, et m’a dit « Pour l’assistante Google, l’émotion ne fait pas partie du contrat, veuillez vous adresser à une assistante physique. Voulez-vous que je vous indique les assistantes physiques les mieux notées sur GoogleMaps ? »

J’acquiesce évidemment, j’en trouve une qui me dit : oui, oui, je comprends mais mon directeur (encore Lui) est très soucieux des résultats et il n’acceptera la version avec le mot thym qu’à une condition : c’est que vous exposiez votre chair. Un truc à raconter. Vous avez subi un viol collectif ? Vous avez vécu une scène traumatisante ? Une maladie terrible ? Une perte douloureuse ? Non, pas dans votre livre, je parle de vous évidemment. Vous Rita. Sinon si vous êtes orientale et vous avez des scènes de culs bien crues, ça aussi, il adore ; et alors vous pourrez garder le mot « thym ».

Je réfléchis encore mais je crois que je vais remplacer le mot « thym » par le mot « menthe » et garder l’assistante Google.

samedi 27 octobre 2018

La Librairie Robe ou le Jardin du Luxembourg


Il y a ces livres, bien rangés. Dans le désordre, c’est encore mieux. Le nez se colle à la vitre, de belles lectures, des lectures d’enfance. Le nez toujours collé, on imagine une femme, belle, étendue sur un divan, le nez plongé dans un livre ; une de ces femmes que l’on a croisée, enfant, soit dans un hall d’hôtel soit dans un jardin. Allongée, à hauteur d'yeux, elle nous narguait ; elle avait l'air de parcourir le monde, pendant que nous cavalions à petits pas autour d'elle.



Le nez aplati contre la vitre, je regarde. Autour, des livres. Partout des livres. Au centre, il y a des habits. Le centre, c'est ce qui est important. Chaque livre dont le tranche ne couvre que vingt centimètres carrés est encore plus luxueux que vingt centimètres de papier peint. Dix centimètres de profondeur. Oui, ces livres ont la profondeur d'une vie. Un livre a parfois la profondeur d'une vie.

Pas toujours.

Souvent il distrait. Il distrait comme une robe à froufrous distrait le regard, une de ces robes que porte une femme au début du printemps. Elle a été emmitouflée tout l’hiver, elle veut sentir les regards se poser sur elle, homme ou femme. C’est encore mieux si la femme a de l’allure. Une robe à froufrous pas précieuse, une que l’on a trouvée dans un magasin par hasard, sans même la chercher, un jour de grand froid, en se disant que bientôt, bientôt les froufrous pourront cercler les ronds de jambes.

On peut en consommer des robes à froufrous en ayant toujours faim. Faim et encore faim, en ayant toujours l’impression de rester au bord d’une promesse. Comme un livre qui distrait.

C'est vrai qu'un livre peut distraire. Agréablement parfois. D’ailleurs, je me désole que le livre n’ait pas lui aussi droit à de belles robes de printemps. Pas une robe à froufrous, non, une belle robe de printemps, avec un tissu précieux, un tissu à fleurs, des senteurs. Un air à la fois gai et mélancolique. Une de ces robes qui laisse derrière elle une note de musique qui réveille une âme éteinte, une note qui s'allonge dans le bruit du soir. Une robe de soie, celle que l’on aime sentir glisser sur sa peau, qui glisse vite, trop vite. Ou la petite robe portefeuille blanche en lin dont les mailles larges capturent le soleil. Une robe à fleurs en coton : la robe des premiers émois. Un livre que l’on attendrait. Avec juste un tirage. Trois livres. Le noir-soir, le blanc-soleil, et le fleur-champ. Disponible pendant un mois, pas plus. Je rêve de livres éphémères qui raconteraient la brise marine, le souffle chaud de l’été, les larmes d'une figue fendue.

J’avais un fantasme dans ce quartier avant de croiser cette Librairie Robe : rester enfermée dans le jardin du Luxembourg. Que les grilles se ferment sur moi la nuit. Juste moi, les arbres, les oiseaux. Couchée sous un marronnier à côté de la Comtesse de Ségur, ou de Baudelaire, selon mon humeur du jour. Jusqu’au petit matin.

L’hiver approche. Au jardin du Luxembourg, les gardiens guettent partout, jusqu’au dernier promeneur. N’essayez pas. C'est impossible d’y rester enfermé.

Je n’ai en revanche pas encore essayé de rester dans ce magasin, la Librairie Robe. Peut-être est-ce plus accessible. Je serai d’une discrétion absolue, pas dérangeante. Je ne toucherai, ni ne frôlerai les mannequins, les sacs luxueux, aux étiquettes longues, de chiffres, de codes, ne m’intéressent pas. Je n’irai pas là où les antivols et dispositifs de sécurité sonnent. Je resterai sur un des divans, allongée avec un de ces livres. Je suis sûre qu’ils sentent bon le jardin. Une eau merveilleuse à la rose et au musc. Peut-être y a-t-il encore une odeur de pipe ou de cheminée. Voire de branche d’olivier qui brûle.

Avez-vous déjà essayé de faire brûler une branche d’olivier dans une cheminée ? Moi oui. La branche s’est enflammée, bleue, jaune, orange. Elle a traversé tout le spectre des couleurs en très peu de temps. Elle a jeté sur moi un parfum chaud de nuit d’été. De feuilles rougies par le soleil. De bois d’automne. D’eau parsemée de gouttelettes qui cascade entre les fougères.

Un condensé de sensations tel un bon livre.



lundi 15 janvier 2018

Merci


Cher tous,


Au terme de ces trois mois de publication indépendante, après cette trêve hivernale, je souhaite faire un premier bilan et surtout vous remercier pour vos lectures régulières et pour l’attention particulière que vous portez à mes propres écrits. Les outils de Google me permettent de voir quelles pages vous plaisent le plus. Et devinez quoi ? A ma grande surprise, il y a un accord complet entre mon appréciation et la vôtre, ce qui me ravit au plus haut point ! Quand j’aime beaucoup un passage, vous l’aimez aussi et c’est une très bonne nouvelle qui vous dispense presque de me laisser des commentaires ! Je dois reconnaître que cette cohérence me fait TRÈS plaisir et qu’elle est tout à fait inattendue ! Je rends donc hommage à ces outils statistiques qui me fournissent cette indépendance et me permettent de m’exposer à vos appréciations tout en poursuivant mon travail d’écriture sans avoir à me soumettre à des courants de mode ou à des contraintes commerciales quelconques.

J’ai aujourd’hui environ 180 lectures sur les dernières publications, ce qui après trois mois (en tant que parfaite inconnue dans le milieu éditorial) n’est pas si mal, et le jour où je publie un article au moins un tiers des lectures ont lieu ce même jour, le deuxième tiers ont lieu la nuit… Il est très agréable d’avoir accès à un lectorat par ma seule présence sur cette page.

Vous avez remarqué que je numérote certains passages car il s‘agit là d’extraits d’un livre en cours. Je vous ai livré la deuxième partie et la première arrive dans le prochain post. Pas mal de mes lecteurs sont basés en France mais j’en ai aussi en Irlande, Angleterre, USA et Singapour. La communauté francophone ou française dans le monde lit à toutes les heures mes textes même quand je dors et je suis consciente que mes rêves s’en souviennent.

L’extrait du journal d’une cuisinière que vous appréciez vient du livre précédent que j’ai écrit. Vous avez beaucoup aimé Priscilla et les flamants roses. Je vous présenterai également Estelle dans un prochain extrait et ces deux-là se rencontreront un jour par les hasards de l’existence. Estelle traversera l’Atlantique pour rejoindre Priscilla à New York. Depuis que j’ai écrit ces pages, je vois des flamants roses partout. J’ai même acheté une boule de neige avec un flamant rose qui trône sur un de mes nombreux bureaux nomades.

Je constate aussi que la source des vues viennent quelques fois de moteurs de recherche sans traçabilité comme duckduckgo que certains utilisent pour garder une indépendance de lecteur vagabond. Ayant fait beaucoup de belles découvertes grâce à des libraires et à des lecteurs avisés, je vous invite à vous rendre dans une BONNE librairie (il y en a … ) physique ou en ligne pour prendre des avis et acheter de bons livres. C’est une façon de financer la libre circulation des recommandations confidentielles et de sortir du cercle des critiques-écrivains-journalistes-éditeurs.

Je vous souhaite de belles lectures pour les années qui viennent. Je vous souhaite que les jours, heures, minutes et secondes de votre existence soient aussi intenses que vos lectures. Cette phrase je n’y crois pas du tout et pourtant je l’écris. Pourquoi ? Parce que je sais qu’en l’écrivant, je lui alloue un début de vérité. Je sais qu’en l’écrivant, je vais la faire exister devant ma rétine, et qu’à force ma rétine veillera à ce que cette vérité prenne forme.

Je vous souhaite également de remplir les blancs de votre mémoire de celle des autres et je de mêler votre mémoire à la mémoire universelle. C’est un vœu pieu que de vouloir se mêler aux autres, c’est un vœu chaste que de le faire à l’ombre de nos désirs, de nos fantasmes. C’est certainement un vœu d’avance assouvi quand on écrit puisque l’humanité est ainsi faite : les écrits se suivent, se mêlent et nul n’est capable de prédire quel impact un écrit peut avoir.

Tout peut arriver. Rien, jamais.

Rita.