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mardi 7 juillet 2020

Atelier d’écriture avec Monet, Virginia Woolf et l’œil de la poule


Deux fois, j’ai eu envie d’y aller, et deux fois j’ai dû rebrousser chemin. Trop de jambes qui se pressent, un attroupement inimaginable, l’enivrement espéré avorté devant cette masse d’yeux impassibles qui ne voient rien puisqu’il est impossible de voir dans ces conditions, un manche extensible à la main, l’un derrière l’autre, chacun cochant la case « vu ». 

Si je vais au jardin Monet, il faut que ce soit comme quand je lis un livre : je ne dois pas en ressortir indemne ni ornée d’une guirlande factice. 

Et puis un jour, après une petite grande sortie à Montmartre plus désert que de coutume – pandémie oblige  , l’envie de plonger dans les eaux de Monet calmes comme une introspection explosive. Une envie colorée comme les images que je vois circuler dont la surface glacée à l’apparence calme et sereine, les fleurs ouvertes comme une confession éprouvée, la brise peignant les tiges courbées comme une prose soutenue, m’ont fait entrevoir ce que j’aime matérialiser, ce que mon œil transmet à ma plume quand tout court à la bonne allure. 

J’ai d’abord pensé à ces images d’eau miroitante et me suis dit que la balade serait magique. J’ai pensé à ces nuages qui gonflent leurs torses, allongent un bras puis l’autre, et je me suis dit que la balade serait introspective. J’ai pensé à ces eaux mouvantes qui bombent leur contour pour saborder l’ardeur de l’optimisme béat du séducteur, pour saisir la profondeur du regard, fortifier l’œil qui dit vrai. Et j’ai pensé que la balade serait constructive. Qu'elle m’aiderait à dessiner les contours d’un féroce appétit quand le stylo incertain soudain se met à courir, convaincu qu’il va dans la bonne direction. Il n’y a que cette course d’une sensation vive à l’autre, qui contourne tous les obstacles, qui étend la palette des émotions et rend à une plume sa profondeur. Et c’est toute la grandeur, l'intelligence, la dextérité de ce pinceau que je suis allée admirer dans l’espoir d’en tirer un petit bénéfice. Dans l’espoir de puiser un peu de sa force pour faire glisser un mot vers l’autre, l’un contre l’autre comme s’élève une vague, ce pinceau qui se brise contre un obstacle et en hérisse les tranchants, ou s’accroche à une branche, en trace la circonférence comme s’enroule une pensée, puis se dresse et jette un œil pointé vers le ciel avec l'élan du coeur. Ce pinceau tel un œil gros comme un œil de bœuf, ce pinceau-plume qui s’aperçoit que l’œil a été plus gros que le ventre, calme ses ardeurs et s’arrête sur l’interrogation finale, la seule qui vaille : mais qui peut m’aider ? Le ciel et le regard qui s’ouvre. Et le ciel parfois dans son extrême bonté veut bien faire peser sur un pinceau tendu dont les poils s’affolent un minuscule bout de lumière qui enfin chasse tant d’images glacées qui s’abattent quotidiennement sur nos pauvres pupilles verglacées. Rien de nouveau finalement cette année : c’est que Virginia Woolf me sauve d’un été à l’autre ; je rentre en pension complète chez elle chaque été puisque comme d’autres années, j’ai été assaillie d’images glacées. 

Et après mes trois heures de promenade, quand j’ai quitté le lieu, j’ai pensé à cette extraordinaire capacité qu’a l’eau à maintenir nos impressions en suspension, qui pousse les mots d’une onde à l’autre pour que les phrases filent sur la crête la plus haute, pour que le fond des pensées obscures remonte à la surface et explose devant la puissance d’une sensation vive. J’ai pensé à cette palette de couleurs qui d’une impression vive à l’autre trace les contours d’une histoire où chaque instant compte, comme dans un tableau impressionniste. J’ai pensé à ces humeurs qui s’en détachent, la mélancolie, l’espoir, le désir, l’envie de tout étreindre, la résignation, la passion, la sensation d’échouer, le coup de pinceau qui sauve, l’espoir qui s‘accroche, la crête s’étire – va-t-elle s’allonger ou retomber ? L’ascension encore et encore, et la chute sur une main haute ou un œil qui flotte, et les mots qui cueillent cette chute pour la faire briller d’une couleur qui nous éblouit mais dont nous peinons à tracer le contour. Et nous pensons être arrivé au cœur de l’affaire mais l’affaire se complique… C’est là le miracle – et son envers – de l’écriture imagée, de l’évocation par l’image. La puissance d’évocation, ce savant mélange de passé, d’images ancestrales, de couleurs lues vues bues, sous une lumière, sous un angle ou un autre. Et surtout ces couleurs senties. La couleur que l’on fait sienne. 


C’est ce cheminement vers ma couleur que je suis allée chercher. Ces couleurs qui chacune nous rapproche de nous-même. Ces couches successives qui explorent et étendent la palette des sensibilités. C’est l’exact contraire de l’image empruntée qui véhicule partout un message pour s’emparer de l’imaginaire collectif. Et donc l’exact contraire des images qui se reproduisent comme des sauterelles d’un réseau à l’autre et qui n’ont plus aucune puissance évocatrice, aucun pouvoir sur nos sens. Oh pauvres sens éprouvés par tant d’années de « marketing » en tout genre, par tous les agents commerciaux qui nous ont anesthésié les sens, venez donc vous abreuver au pied de cette maison aux volets verts. Qui telles des paupières neuves s’ouvrent sur une perspective puis l’autre. La plus longue jusqu’au bout de l’allée à gauche depuis le lit de la chambre de Monet, et celle en face qui fait frémir la crête des arbres. La plus chantante sous cet arbuste au loin où gazouillis et abeilles virevoltent et sanctifient la porosité de l’air. La plus métaphysique sous les ponts qui surplombent les reflets enchantés. Et partout des reflets, les plafonds vernis, les estampes japonaises aux murs, les vases émaillés, partout des fenêtres dont les reflets font jaillir l’extérieur dans le cœur de la maison. Partout l’ouverture sur le soleil par touche lyrique, et dehors comme ces pages d’interlude entre chaque chapitre dans « Les vagues » de Virginia Woolf : « Le soleil fouillait au fond de chaque mare, attrapait les poissons cachés dans les crevasses, mettait en plein lumière la brouette rouillée, la blanche carcasse, ou le soulier dépareillé privé de ses lacets, pareil à un morceau de bronze enfoncé dans le sable. Chaque objet recevait de lui sa ration de couleur ; les sables, leurs reflets innombrables, les herbes sauvages, leur vert étincelant... » Et l’on pense à la série des toiles des nymphéas où la lumière et la profondeur des teintes nous aspirent, tantôt empreinte de vives fleurs blanches qui semblent surgir des profondeurs d’une eau sombre, tantôt de taches rouges noyées dans un vert qui frise la mauve mélancolie. Et ce bleu qui s’assombrit à l’horizon comme toutes les humeurs qui nous traversent. 


Empruntons maintenant la rampe d'escalier où une série d'estampes japonaises suspendent notre regard : ici un poisson à l’œil féroce, là une sandale qui se sauve dans une hâte troublante. Puis un visage de femme dont la chevelure lourde et la bouche entrouverte laissent présager des hâtes encore plus pressantes. Et plus loin, la chaleur de la salle à manger sur ses pieds fermes comme un soleil du matin. Car le corps a besoin de pieds fermes, de pain et de soleil. Et de porcelaine bleue. Cette porcelaine bleue japonaise qui cueille les visages penchés, ces corps réunis le long de la table longue devant des assiettes où les arabesques s’étirent comme de petites langues de caméléons. Cette table où l’on s’alimente de joie et de plaisirs terrestres. Où s’alignent les chaises et leur vie réelle.« Comme nous sommes assis fièrement autour de cette table… Au-dehors, les arbres verdoient ; les femmes flânent, les voitures tournent sans cesse. Sortis des expériences, des obscurités, et des moments d’éblouissement de la jeunesse, nous regardons droit devant nous, prêts à tout évènement. (La porte s’ouvre, la porte ne cesse pas de s’ouvrir) Tout est réel, tout est ferme ; sans illusion ; sans ombre. Sur nos fronts, la beauté repose… Notre chair est fraîche et ferme. Nos contrastes sont nets et précis comme les ombres des rochers en plein soleil. Des petits pains croquants, durs et vernis sont posés devant nous. La nappe est blanche, et nos mains reposent, à demi fermées, prêtes à se contracter. » (Les vagues, page 141) Puis après avoir traversé la salle à manger, la cuisine avec sa faïence bleue et sa batterie de cuivres étincelante qui réverbère les réjouissances terrestres des repas familiaux. 



Donc, cet été encore, cet été encore : relecture. Ouvrons donc un oeil sur le livre le plus ambitieux de virginia woolf, « les vagues », ce tableau où l’on regarde « les bâteaux passer l’un après l’autre à travers les branches bien peignées du saule. » Regardons de près la construction de ce merveilleux livre dont la traduction ardue a été menée de main de maître par Marguerite Yourcenar. 

Ce chant poétique choral est porté par six voix, rythmé par des interludes de deux pages qui peignent des tableaux impressionnistes. Entre chaque interlude, les six voix explorent leur conscience sans que l’on soit vraiment capable de les différencier l’une de l’autre. Et ainsi le caractère, où du moins les intentions que l'on pourrait prêter à un personnage s’effacent. Toute singularité qui pourrait désincarner et brider un personnage s'éclipse, et c’est cette choralité qui donne à ce récit sa force. Qui met au premier plan les interrogations sensibles au détriment des orientations sociales, morales que l’on prête à tel ou tel caractère. Et l’on retrouve la tension entre écriture poétique et les interrogations sur l’être en dehors de la sphère sociale qui nous enferme, sur la question politique de qui nous sommes, de savoir ce que nous sommes devenus dans notre monde contemporain. Tout bon livre soulève des interrogations bien sûr, encore faut-il que les interrogations ne soient pas guidées par un découpage trop simpliste du paysage, de l’intrigue, la débâcle habituelle de laquelle nous tendons tous écrivains que nous sommes de nous éloigner mais qui avec les procédés narratifs habituels nous assigne à résidence. Comment est-ce que la choralité de ce récit qui correspond à un effacement du personnage dans sa définition la plus classique prend en charge un personnage qui finalement pourrait être nous ? En s’extrayant du schéma narratif classique. Virginia Woolf, et c'est là sa grande force dans toute son oeuvre, remet le personnage au centre du récit. Elle nous remet nous, individus sensibles, au centre du récit. Comme une toile impressionniste remet l’être au centre de la toile en traçant le minimum de contours rigides, le minimum de contraintes qui pourraient situer une interprétation dans un contexte social, politique, historique, sous l’angle du propre vécu de l’artiste qui l’exécute. Pour la petite histoire, Monet s’est fait construire une barque atelier sous les conseils de Caillebotte. Et il nous a aussi laissé une maison bateau pour nous éclaircir le regard d’un été à l’autre, pour cheminer sur un cours d’eau, nous réapproprier nos impressions. Pour que s’effacent toutes les images verglacées qui nous ont bombardés bien malgré nous, même dans les espaces publics, dépliés sur toute la hauteur de nos monuments nationaux, dans les couloirs de métro, sur les devantures d’abri-bus, sur les bus même, et dans les nombreux prospectus qui remplissent nos boites aux lettre.

Délivrez-vous chez Monet ! Revenez à cette maison que Monet a savamment orchestrée pour arriver à ce résultat, à ces fulgurances que ses tableaux révèlent. A toutes les questions qui sont traitées dans la littérature, sur le sensible et sur la puissance du sensible. Et à tous les impacts de la destruction du sensible et comment chacun de nous tente de survivre à cette sensation de n’être relié à rien. Même si certains ont la foi, même si certains surmontent cette sensation de vide par l’argent, d’autres par le foot, la course, les marathons (Marathon du printemps, le Paris-Versailles, le marathon contre la famine dans le monde, celui contre le sexisme, celui pour tous les enfants abandonnés, celui pour l’écologisme, et l’autre pour prendre conscience qu’il faut planter plus d’arbres tous les dimanches), l’alcool, la drogue,… Un texte éminemment politique donc « Les vagues » de Virginia Woolf. Un texte inépuisable puisqu’à chaque lecture j’en découvre une nouvelle facette. 

Juste lu quelques bribes depuis mon séjour hier à Giverny mais je le reprends intégralement cet été. 

Un bel été à vous, et même sans but précis, allez faire un tour dans ce jardin, dans cette maison où l’ombre de Monet plane. Il est certain qu'elle vous métamorphosera, ses couleurs vont fouetteront. Peut-être aurez-vous la chance de croiser un sphinx-colibri dans l’allée qui relie la grille à l’entrée de la maison. Peut-être aurez-vous droit à l’œil cruel de la poule qui m’a obligée à mettre au propre ce que le jardin m’a révélé même si l’envie de vagabonder me titillait sévèrement ! 






Rita dR

dimanche 3 novembre 2019

Raymond Isidore et la maison Picassiette

Imaginez un ballet de verres brisés, de cruches sans anses, d’anse sans tasse, de petits malheurs éparpillés sous un grand soleil. Imaginez une ronde de débris s’assiettes et de verres qui n’annoncent rien de sinistre. Aucun cri, aucune colère, voix brisée. Imaginez des débris de toute sorte qui sortent de toutes les poubelles alentour, s’ordonnent sous vos yeux, orchestrés par une main magique, et tout doucement, dans un glissement silencieux, sans aucun bruit fracassant, se métamorphosent en une explosion silencieuse, harmonieuse, éclatante de beauté.

Imaginez la colère du monde soudain rassemblée en un point magique comme si l’œil avait été enfermé dans un caléidoscope.

Imaginez une colère apaisée.

Quelle colère ? La colère contre le monde qui déraille, les destructions, la folie meurtrière, ce sinistre ballet, les guerres, les vanités qui se déchirent un bout de gloire, un bout de terre, les paysans des temps modernes – techniciens, consultants, artisans à la chaîne affublés d’un débris de qualificatif dans notre langue contemporaine dont pourrait faire son miel un Charlot moderne. La folie du monde. Toute cette misère anéantie par un monsieur en colère, et réordonnée, transformée, pas loin de la cathédrale de Chartres. Pas un hasard, me direz-vous. Pas un hasard que ce miracle soit visible non loin des 167 vitraux au pouvoir magique, ces vitraux qui transforment la lumière en une lumière céleste jetée dans la pénombre profonde des arcades, tâches de couleur sur fond d’obscurité.



« Je pense trop… », a dit celui qui a tenté de canaliser cette colère : Raymond Isidore.

« Je pense trop, je pense la nuit, aux autres, qui sont malheureux… Je voudrais leur expliquer, l’esprit m’a dicté ce que je devais faire pour embellir la vie. Beaucoup de gens pourraient en faire autant mais ils n’osent pas. Moi j’ai pris mes mains et elles m’ont rendu heureux… Nous sommes dans un siècle pas bien… Je voudrais qu’en partant d’ici les gens aient envie de vivre aussi parmi les fleurs et dans la beauté. Je cherche une voie pour que les hommes sortent de leur misère. »  Raymond Isidore, Marie France, Octobre 1962.


Né en 1900 à Chartres et issu d’une famille défavorisée, Isidore a passé sa vie à construire avec des débris d’assiettes, de vases, de verres, la maison Picassiette, une maison multicolore entourée d'un jardin foisonnant.

Cheminons dans les allées du jardin. Ici une construction au visage de clown triste, là un visage rond comme un Bouddha, puis une statuette avec une offrande. Un pommier à l’entrée, quelques rosiers anciens, des géraniums, des arbres à gentiane, des alysses blanches. Quelques touffes de graminées qui tels des vitraux transforment un rayon de soleil en un faisceau de lumière magique. Au milieu de ce jardin, des façades colorées, des pièces en enfilade. Derrière les façades colorées, une chambre à coucher et sa machine à coudre, une chapelle, une salle à manger. Partout où le regard se pose, des murs et des murs de couleur, des fresques champêtres, des croix, des peintures murales. Et des murs de mosaïque. Chaque morceau de débris est disposé avec un sens de l’harmonie extraordinaire. Les rayons obliques qui pénètrent dans les pièces en fin de journée animent des histoires ancestrales. Au-dessus de la table de salle à manger, un rayon lumineux arrive exactement sur l’allée centrale d’un village imaginaire peint sur le mur, entouré d'un ciel bleu, encadré par deux hirondelles. Le lit quant à lui est posé le long
d'une scène murale médiévale, un temple de Bethléem ou une église catholique d’Orient avec sa rangée d’arcades entre lesquelles glissent des hommes en habit monastique blanc.
Deux hommes se détachent de part et d’autres de l’entrée principale éclairée par un rayon de soleil oblique. Chaque fresque murale accueille un rayon de soleil naturel exactement au milieu, à l’entrée du bâtiment peint, comme si le Dieu-soleil attendait les visiteurs. Oiseaux, moines, allées de terre chaude, vases étrusques, tous les motifs aperçus par les fenêtres de la bâtisse sont comme des scènes surgies d’un conte, une histoire extraordinaire.

Tout cela avec seulement des débris récupérés dans les décharges et poubelles et un joli coup de pinceau. Raymond Isidore a exercé dans sa vie de nombreux emplois dont le métier de balayeur au Clos Pichot et au cimetière Saint Chéron et mouleur dans une fonderie. Cet homme qui « pense trop » a passé ses nuits à construire cette maison enchantée pour calmer son esprit bouillonnant.




Un peu comme un lettré, mais avec les mains. Au lieu de s’emparer de mots, de débris de phrases, il a simplement ramassé avec ses deux mains ce que les décharges alentour lui proposaient. Il a rangé ses pensées, du moins a-t-il tenté de les éloigner en parcourant des kilomètres et en assemblant de ses deux mains ce qu’il avait récupéré pendant ses longues marches.

Pour finir, puisque de pensées il s'agit, deux fragments des Pensées de Pascal (Edition de Michel Le Guern chez Gallimard), deux pensées écrites par un lettré :

Fragment 124 : Divertissement. Les hommes n’ayant pu guérir la mort, la misère, l’ignorance, ils se sont avisés, pour se rendre heureux, de n’y point penser.

Nonobstant ces misères il veut être heureux et ne veut qu’être heureux, et ne peut ne vouloir pas l’être.
Mais comment s’y prendrait-il ? Il faudrait pour bien faire qu’il se rendit immortel, mais ne le pouvant il s’est avisé de s’empêcher d’y penser.


Fragment 186
L’homme n’est qu’un roseau, le plus faible de la nature, mais qu’un roseau pensant. Il ne faut pas que l’univers entier s’arme pour l’écraser : une vapeur, une goutte d’eau suffit pour le tuer. Mais quand l’univers l’écraserait, l’homme serait encore plus noble que ce qui le tue puisqu’il sait qu’il meurt et l’avantage que l’univers a sur lui, l’univers n’en sait rien.
Toute notre dignité consiste donc en la pensée. C’est de là qu’il faut nous relever et non de l’espace et de la durée, que nous ne saurions remplir.
Travaillons donc à bien penser : voilà le principe de la morale.


Heureusement que Raymond Isidore était également pourvu de deux mains. Ses pensées l’auraient emporté s’il n’avait pu utiliser ses mains et ses jambes pour construire sa cathédrale. Merci à l’apôtre laïc Raymond Isidore qui a rassemblé en tournant autour de Chartres la misère du monde, qui a canalisé sa colère,  l'a convertie en une oeuvre d'art, dans ce point minuscule du globe de la terre, dans une petite maison de la banlieue discrète de Chartres.








La maison Picassiette, 22 Rue du Repos, 28000 Chartres. 

dimanche 12 mai 2019

68, mon père et les clous


Avez-vous déjà été chez Brico Monge rue Monge ? Moi oui, quand j’étais étudiante et que je vivais dans le quartier. A l’époque j’achetais de temps en temps des bricoles chez Brico Monge. J’achetais aussi de la vaisselle à la Porcelaine Blanche, qui par ailleurs existe toujours. A la Porcelaine Blanche, ils avaient de grandes tasses de café aussi fines que de la coquille d’œuf. Je ne les ai jamais retrouvées depuis. Quand la dernière s’est cassée, un bout de ma vie a étrangement disparu. Je viens de me rendre compte d’ailleurs que je suis à la recherche de la tasse de café idéale où que j’aille.

C’était une époque où j’aimais toucher avant d’acheter. Je dois avouer qu’avec l’arrivée de la vente sur internet, c’est quelque chose que je fais moins aujourd’hui quoique les brocantes et vide greniers soient toujours des endroits où j’aime bien aller pour dénicher quelques objets et surtout… pour laisser traîner mes oreilles. Voire tailler un brin de causette.

Et c’est bien de cela que parle ce documentaire. De l’écoute. De la discussion à caractère idiosyncratique. De la singularité. De ce que seule la recherche d’un objet particulier délivré dans une condition particulière peut faire naître comme histoire. Ce documentaire est le récit de nos histoires, celles qui forgent notre identité et qui nous construisent, nous maintiennent sur un socle stable même en situation de désordre intense.

Le défilé de personnes qui entre à Brico Monge est à l’image de ce quartier presque (je dis presque parce qu’il l’a été davantage il y a vingt ans) populaire.

Une jeune fille au regard hagard, qui semble perdue, entre dans le magasin. Elle cherche un aimant pour son meuble de salle de bain. « Mais lequel ? Celui qui est sur le meuble ou celui qui est sur la porte du miroir ? - Heu, je ne sais pas, celui qui est sur la porte » Ses yeux grands ouverts errent ; elle n’est pas sûre. « Enfin donnez-moi les deux, je ne sais pas. L’essentiel c’est que ça tienne. » Vous avez déjà eu un miroir de meuble de salle de bain qui s’ouvre dès que vous le fermez et renvoie votre reflet contre le mur comme une gifle ? Et bien c’est une belle allégorie. C’est exactement à ça, à ce sentiment de perdre son reflet, que Brico Monge essayait de remédier.

Une galerie de personnages attachants se succède chez Brico Monge. Comme par exemple le capitaine Dreyfus. Vient également le copain d’enfance du Lycée Charlemagne. Jean, le propriétaire de Brico Monge et lui ont fréquenté le lycée en 1962-63. Il se marre, ce copain. Mais vraiment « Jean était militant de la gauche prolétarienne. Moi j’étais plutôt Guy Debord, voyez ! » s’exclame-t-il. Ce dernier se souvient d’une soirée mémorable où ils avaient une montagne d’assiettes entassées dans l’évier et Jean les avait lavées une à une et jetées chacune par la fenêtre au-dessus de l’évier. « Un coup de folie pour rigoler », commente-t-il le plus naturellement du monde. Bon, il y a eu les amendes aussi le lendemain, parce que les assiettes ont aussi cassé une verrière en dessous.

Enfin, il est encore perplexe aujourd’hui ce copain du lycée Charlemagne. Parce que Jean, le révolutionnaire « il a fait des études, il a fait des films engagés, de la politique… Alors le retrouver derrière un comptoir… déguisé en épicier… personne ne peut deviner que c’est un dangereux subversif ! » Il se gausse, avec un visage soudain d’une jeunesse éclatante.

Sa période maoïste ? Quand Jean est interrogé, il a une réponse poétique. Eh bien c’était la période de « l’horizon imaginaire … le désir, la politique » Oui, oui, ce Monsieur a parlé de désir. Maintenant ni honte ni regret. Il faut se situer à l’époque.

Puis il y a la croate qui rentre. Une dame très élégante, la croate. Elle a fui le communisme. Elle s’offusque, fait trembler sa canne d’un air menaçant : « Comment ça ? Jean communiste ? C’est à cause de vous que j’ai dû fuir ! » Puis, elle se ravise : « Ah oui, Marchais, Georges Marchais, oui, d’accord alors ça va, je l’aime bien ce communisme. »

Il y a également l’étonnant gréco-russe qui a fait partie de l’armée rouge. Tireur d’élite. Il ne fait pas du tout son âge. C’est qu’il a aspiré l’âme des autres. Deux ans en Afghanistan, ça en fait des histoires à raconter. Et aussi une histoire à bricoler.

Puis Zohra, une des employés, s’énerve car son patron passe le balai et « un homme, ça ne passe pas le balai ! ». La même Zohra inaugure le documentaire en arrivant le matin avec les bras chargés de boîtes de makrouds et elle s’assure que son patron n’en mangera pas trop « Non deux pas jour – Alors ça va… » Il y a l’indien également, autre employé depuis quelques décennies, qui est touchant. Il sort son mouchoir quand il évoque la suite. Parce que « Jean a fait mes papiers, c’est lui qui a signé, je n’oublierai jamais. Ça je n’oublierai jamais. »

Et enfin José, 30 ans de service dans l’atelier au fond du magasin, car il y avait aussi un atelier qui faisait du sur-mesure au Brico Monge. L’accolade de fin, je l’avoue, m’a fait verser une larme. José repart avec son établi le dernier jour car il l’a depuis 30 ans. C’est l’empreinte de 30 ans de travail.

Il est drôle ce Jean car il vous répond tout en s’activant : « Je ne peux répondre à aucune question de fond » ; puis poursuit qu’il aime être anonyme, ne se satisfait pas que d’un travail intellectuel. Qu’il a besoin de faire des choses manuelles concrètes. Enfin avec l’air de s’excuser, il se sent à l’abri ici. Pas de patron au-dessus de lui.

Alors vient la partie où Jean nous explique qu’il était activiste de gauche. Ça se passe dans le sous-sol du magasin. On s’isole pour exhumer le passé. D’abord il fait les quatre cent pas, rechigne à répondre. « Enfin, oui tu vois… j’ai fait partie d’une organisation d’extrême gauche » Mais quoi exactement ? « Oui enfin tu vois des actions. » Mais encore ? « Ben des actions quoi. On organisait des actions clandestines, violentes… C’est très prenant, on s’investissait beaucoup. Il faut organiser. Tout ça… »

Puis, il lève les bras en signe de défaite devant l’insistance de son fils, le caméraman : « Des actions … enfin ce qu’on appelle des actions terroristes aujourd’hui ». Puis après une courte pause, il se reprend : « Mais on n’a pas fait couler de sang ». Il est embêté parce qu’il a quand même été plus qu’actif. « Bon il y a bien eu le kidnapping du troisième de Renault » concède-t-il. « On l’a mis dans un appartement… enfin un studio… enfin un appartement normal quoi ! » Parmi ces gens d’extrême gauche, il y en a qui ont mal fini. « Comme dans les romans de Balzac » précise-t-il avec une mine dramatique, conscient de l’importance de cette période charnière dans sa vie, avec l’air de réaliser qu’il aurait pu se perdre lui aussi.

A mesure que le film avance, on comprend que Jean était surtout un sacré champion des relations humaines plus que le champion du rendement. Parce qu’on découvre qu’il a une camionnette depuis 10 ans en location qu’il paye 500 euros le mois. Oui, c’est cher payé… Il garde également ses employés auxquels il est très attaché jusqu’au bout, jusqu’à la fermeture, alors qu’il commence à verser de sa poche ce qu’il faut pour faire tourner la boutique.

Vous trouverez par ici une interview sur Diacritik du réalisateur et caméraman, le fils de Jean, Samuel Bigiaoui. C’est l’un des héritiers donc de Brico Monge qui a immortalisé l’esprit de Brico Monge. Un joli cadeau pour son père.


68, mon père et les clous, de Samuel Bigiaoui, mai 2019.


dimanche 10 mars 2019

Musée Zadkine. "Le fauve ou le tigre"



Le fauve me tournait le dos. Je l’aperçus en arrivant à petits pas en empruntant l’allée du minuscule jardin. Devant moi, un bow-window au toit circulaire, une enclave dans le jardin ; dedans, un fauve métallique strié de lumière.
Il était difficile de savoir ce qu’il scrutait. C’était un fauve immobile comme il arrive que l’on en croise dans un musée. Pourquoi s’imaginer que la bête pouvait s’échapper ? C’était évidemment absurde et personne n’y songeait.

A ma gauche, la fenêtre de la première salle du musée avec un groupe d’enfants derrière la vitre ; ils observaient trois sculptures de têtes identiques : une blanche, une brune, une terre rouge. Je devinais à travers leur regard braqué sur la troisième tête sombre comme un cocon racorni qu’une histoire inimaginable leur était racontée. L’une des petites filles avait un visage lunaire, les yeux écartés, un nez plat, comme la statuette de gauche en marbre. Ses yeux étaient légèrement bridés et son regard croisa le miens au moment où je l’observai depuis le jardin.
Maintenant, nous regardions toutes les deux le fauve derrière le bow-window ; elle, depuis la fenêtre du mur adjacent à ma gauche, moi en face, depuis le jardin.
Le fauve me tournait le dos et je devinais sa tête féroce et bosselée, ses arcades saillantes. Sa mâchoire massive devait se refermer comme une trappe de chasseur. D’un claquement bref.

Que pouvait-il avaler d’un coup ? Une brebis, à moitié, un lapin sûrement ; la fillette assurément.
Savoureuse ? Plus intéressante que le frêle bouleau tremblant à ma droite, que les fougères si amples que le buis toxique en est couvert. Une délicieuse brindille au cartilage frais, à la peau juteuse. Plus nourrissante que les jeunes enfants repus qui suivent les explications, les yeux rivés sur la statuette terre rouge.
Non assurément, la fillette est la plus parfaite.
Il y a dans son visage un halo sublime qui rappelle la lune avalée par une clairière.
Il y a dans son port de tête une grâce majestueuse comme chez toutes les filles qui affectent de tout assumer.

Il y a dans ses épaules contractées une envie d’être enserrée.
D’être protégée.
Il y a dans ses yeux une ardeur d’enfant aventureux qui accroche le regard.
Qui vous pousse à l’envahir.
D’en finir avec toutes les ambiguïtés.
Une grâce fascinante qui a la persistance de la pierre. 



Derrière elle, les explications, s’écoulaient. Maintenant les têtes des enfants étaient tournées vers la première statue en marbre, la blanche au visage impitoyable. Même forme que les deux autres statues. 
Ce regard glacial.
La statue brune était seule ; elle était retournée dans l’antre d’une histoire d’où elle était venue. Peut-être d’un pays chaud.
C’était le mois de décembre, la nuit tombait. Une étrange lumière bleue fluorescente descendit sur la fenêtre de la fillette. Le temps que je m’en aperçoive, elle était à côté du tigre, derrière le bow-window.
Un pas sur le côté. Le fauve faisait le dos rond. Je m’approchai, me repositionnai derrière, debout, à la fois curieuse et inquiète ; je l'observais ; on ne voyait plus sa mâchoire. Seule la bosse du dos saillait.

Le tigre était furieux, la fillette s’en aperçut. Elle lui caressa la mandibule. Déformée, tordue, aimantée par la main de la fillette qui l’amadouait. 

Le tigre semblait apaisé. Une lumière ardente comme si des ailes lui poussaient émana de ses flancs.
Je m’assis sur un tabouret en bois à la structure parfaitement géométrique, bien plus confortable qu’une souche improvisée, convaincue que la lumière était projetée par une lune incandescente.
J’observai avec le plus profond intérêt la scène, tandis que la fillette de ses deux bras maintenant enlaçait son propre corps. Elle tournait le dos à la vitre, comme le tigre, ses deux bras vigoureusement croisés enroulés autour de son torse mince. Ses extrémités de doigts se touchaient derrière elle, de sorte que l’on aurait pu penser que quelqu’un la ligotait.
Elle dansait. Elle mimait que quelqu’un l’enlaçait et cela semblait l’amuser. Le fauve était brillant de colère. Son poil bronze d’un éclat confondant scintillait, un fauve bien nourri. Et ses yeux qui maintenant regardaient vers le ciel jetaient des éclairs de lumière jaunes.

Tout d’un coup, toutes les lumières s’éteignirent. J’entendis des pas sur les feuilles sèches. Deux pas. Puis quatre. Ils s’approchaient. Deux hommes, ou un fauve : je ne saurais dire. Les pas derrière moi s’enfonçaient avec prudence. Avec ruse. Ils s’enfonçaient lentement, tout doucement, des brisements de coques vides ; comme si tous les insectes, de l’amas de feuilles sèches, des cupules, s’échappaient.
On aurait dit que les pas ne provenaient pas de l’allée mais contournaient une des sculptures du jardin.
Une main m’enserra le bras.
Je criai. Hurlai. Le bow-window fermé, le fauve échappé. Sauvez-la ! Sauvez-la !
Un stylo que j’avais pointu, je criais.
Que la peur puisse dégriser, je le savais.
Transfigurée, le stylo brandi, j’étais prête. Je pouvais lui trouer la gorge. La transpercer d’un coup de flèche.

D’un coup. Sanglant.

La lumière du bow-window s’est allumée.
Saine.

Sauvées.
Mon cri suffit.

Je range mon stylo.





mardi 11 décembre 2018

Tous des oiseaux, texte et mise en scène de Wajdi Mouawad, théâtre La Colline.

Eitan est un scientifique juif allemand. Il ne croit pas au hasard. Il compte les probabilités d’occurrence de chaque évènement, le nombre de fois où un livre est consulté, le nombre de livres qui restent sur la table. Et Le Livre, qu’il a vu, vu et revu sur une table, durant deux ans de présence à la bibliothèque.
Le livre prophétique.
Gigantesque mur couvert de milliers de livres, table en bois robuste, lampe en laiton, abat-jour vert-bibliothèque, une femme vêtue de rouge, très belle. Le visage fermé, Wahida planche sur sa thèse. Le livre prophétique est grand ouvert ; elle tourne les pages avec frénésie, se nourrit de la vie de Hassan El-Wazzan, capturé par des pirates siciliens et offert au pape Léon X, qui le convertit au christianisme. Les deux, Léon X et Léon l’Africain, diplomate marocain du XVIe siècle, se sont mutuellement respectés.
Eitan et Wahida tombent amoureux. La machine à fantasmes se met en marche.
Vite rattrapée par la machine à broyer. 
« Malgré l’amour dont j’ai été entouré, malgré les soins et les attentions de parents d’autant plus merveilleux que rien ne les préparait à affronter la tempête qui a dévasté leur existence, je dois dire que j’ai grandi dans la detestation… Or ce sentiment de la détestation est en étroite relation avec l’écriture. » nous écrit Wajid Mouawad, le metteur en scène et directeur du théâtre « La Colline » dans le fascicule de présentation.
Et c’est avec une intensité qui frise le démembrement – du spectateur bien entendu – que l’histoire d’amour entre Eitan et Wahida, une histoire entre un juif et une arabe, se fait, se défait, se refait entre New-York et Israël avec une explosion de mots, de grandes tirades qui nous hissent au sommet de nos idéaux.
Wajid Mouawad fait bouillir la marmite des histoires intimes et universelles, nos guerres intimes et universelles, nos luttes intimes et universelles. Tous les sangs qui coulent dans nos veines, musulman, juif, chrétien, nos histoires, les secrets de familles,  tout ce qui  entretient les non-dits est ratissé, la terre est retournée, binée, les morts déterrés.
Nos histoires et nos origines.

Tout explose. Wajid Mouawad orchestre sa mise en scène en multipliant les points de vue, les luttes intergénérationnelles. Chaque personnage, Souheila Yacoub (Wahida), Jérémie Galiana (Eitan), Jalal Altawil (Wazzan), Leora Rivlin (Leah), Judith Rosmair (Norah), Raphael Weinstock (David), Rafael Tabor (Etgar), Darya Sheuzaf (Eden, l’infirmière)  a un rôle qui en impose par son caractère, sa sensibilité. Par ses mots, sa langue. Et à chaque fois avec une intensité foudroyante. Et c’est réellement exténuée que j’ai quitté la salle avec l’impression d’avoir vécu mille vies à la vitesse d’un drame.
              La pièce orchestrée avec un rythme vertigineux alterne drame humain, attentat, crise familiale, et on rit. On rit quand un artiste, patient de la mère psy, créateur de tableaux à base de son sperme (et hop, une petite diatribe contre les œuvres contemporaines egocentriques et vides) nous livre une de ses angoisses. On rit également quand la grand-mère l’un des plus beaux rôles  –  lance une remarque sarcastique. La même grand-mère détachée et acariâtre au début de la scène finit par faire tomber son armure. Très touchante Leah.  

Wajdi Mouawad, chrétien maronite libanais, travaille son sujet, riche de sa propre quête d’identité, depuis le Liban où il est né, qu’il a précipitamment quitté quand il avait huit ans. Les thèmes de l’exil, de la haine héritée, des secrets de familles, du masque social, des amours contrariés, si chers en littérature, remueront même les plus blasés, tous que nous sommes plongés dans une actualité qui charrie tellement de drames et d’images que notre sensibilité en est anesthésiée. Nous en ressortons vivifiés, revigorés, pleins de nos idéaux de jeunesse, prompts à combattre à nouveau les idées reçues qui tels des ressorts, bien ancrés dans notre éducation, rebondissent à la moindre difficulté, même quand on les a vigoureusement enfoncés.
Cette pièce de théâtre, c’est quatre heures de spectacle, et l’on ne voit pas le temps passer, à l’exception de quelques longueurs dans la deuxième partie, assez vite oubliées puisqu’il faut bien respirer. Au milieu de cette explosion de drames humains, les éclats de rage des gardiens de nos traditionspère, mère cette sphère intime qui nous fige et nous aliène est au cœur de tout, semble nous dire cette pièce. Et c’est là que pointe l’espoir, car espoir il y a puisque les amours contrariés sont la plus belle alchimie génétique qui puisse exister.
Dans ce chaos, très peu de pauses. Autour de la table s’alternent repas mouvementés, convalescence et incessantes disputes. Mais il y a beaucoup de poésie notamment grâce à Hassan Ibn Muhamed el Wazzän (Léon l'Africain qui parlait sept langues). Ce rôle est joué par l’envoûtant Jalal Altawil, un acteur syrien d’une très grande sensibilité, d’une très grande beauté. Sa langue arabe est  poétique, lancinante. Il nous raconte l’histoire de l'oiseau amphibie
Une mention spéciale au sujet du mythe, peu développé en général, de la femme arabe. Etonnante performance venant de la part d’un homme, Wajid Mouawad. La beauté arabe telle que véhiculée dans l’imaginaire par les orientalistes ou pendant la période de colonisation dans les nombreuses cartes postales qui circulaient à l’époque, c’est une femme que l’on embrasse de force, qui offre un physique avec une bouche pulpeuse, des formes avantageuses. Un exotisme prêt à l’emploi. Pour s’extraire du démon de la haine, l’espace d’un égarement. La tirade que nous livre Souheila Yacoub dans la deuxième partie avec les traits creusés, une voix vibrante, le corps tremblant, est absolument sublime. Aux âmes sensibles, quelques mouchoirs seront nécessaires, ce qui, il faut l’avouer est plutôt rare au théâtre.

Remarque : Le théâtre affiche complet mais j’ai réussi à acheter un billet à un revendeur quinze minutes avant la représentation dimanche dernier.

lundi 22 janvier 2018

"Vers la lumière" de Naomi Kawase


Les films sont souvent sources d'inspiration pour les écrivains, pour maintes raisons. Celui-ci, une fois n’est pas coutume, est en relation directe avec le processus d'écriture puisqu'il traite de la difficulté à transmettre une scène par les mots. C'est une question que se pose évidemment tout écrivain : comment transmettre une scène avec la bonne distance ? Ici, la réponse est apportée par les seuls qui peuvent finalement  y répondre avec objectivité : les malvoyants.

"Vers la lumière" de Naomi Kawase parle du travail minutieux et patient qu'il faut déployer pour choisir les mots, de la difficulté à susciter des émotions chez chacun, à dévoiler le visible tout en ne le figeant pas dans une interprétation unique. On comprend que l’exercice est difficile quand on assiste à la confrontation entre une audio-descriptrice de films, Misako, et des malvoyants qui critiquent son travail pour l’aider à faire évoluer son texte. Les malvoyants ont, comme on peut l’imaginer, une imagination féconde, une capacité à ressentir des émotions avec peu de mots. Ils ont une sensibilité exacerbée aux mots, et leur imagination est leur seul ressort pour donner corps à une scène. Ils ne  disposent pas de leurs cinq sens et sont dotés d'une hypersensibilité à ce qu’ils entendent pour compenser la cécité qui les paralyse. Ils sont avides de sensations ; ils ont besoin de mots justes et ils sont impitoyables quand la description de cette audio-descriptrice s’apparente à une transmission simpliste de sentiments. Ils le lui font remarquer avec leurs mots, sans détour. Un très bon film donc dans lequel Naomi Kawase nous livre sûrement ici ses doutes d’écrivain.

D'autres thèmes plus classiques comme la perte (celle du père), du temps qui passe, sont abordés, mais ce n'est pas ce qui a retenu mon attention. Une histoire d’amour lie l’audio-descriptrice à un des malvoyants, un photographe qui perd progressivement la vue. Tandis qu’elle ouvre les yeux sur le monde des malvoyants, une relation d'amour se noue. Naomi Kawase emploie des images fortes pour illustrer cet amour : il lui offre une photo très particulière. Elle lui demande de partager des souvenirs visuels qu’il a photographiés, qui lui rappellent son père disparu et son passé à elle.

J'ai moins aimé les plans trop serrés au mouvement saccadé (une ou deux scènes seulement), un peu comme je regrette les phrases trop hachées utilisées en littérature pour donner un style haletant et dont beaucoup d'écrivains abusent. Les plans serrés sur les visages sont saisissants ; on voit les creux, les irrégularités, les pores, la peau qui se colore ; le maquillage ou peut-être l’absence de maquillage met en scène des visages sur lesquels l’émotion est visible, ce qui rend les personnages très attachants.