mardi 7 juillet 2020

Atelier d’écriture avec Monet, Virginia Woolf et l’œil de la poule


Deux fois, j’ai eu envie d’y aller, et deux fois j’ai dû rebrousser chemin. Trop de jambes qui se pressent, un attroupement inimaginable, l’enivrement espéré avorté devant cette masse d’yeux impassibles qui ne voient rien puisqu’il est impossible de voir dans ces conditions, un manche extensible à la main, l’un derrière l’autre, chacun cochant la case « vu ». 

Si je vais au jardin Monet, il faut que ce soit comme quand je lis un livre : je ne dois pas en ressortir indemne ni ornée d’une guirlande factice. 

Et puis un jour, après une petite grande sortie à Montmartre plus désert que de coutume – pandémie oblige – , l’envie de plonger dans les eaux de Monet calmes comme une introspection explosive. Une envie colorée comme les images que je vois circuler dont la surface glacée à l’apparence calme et sereine, les fleurs ouvertes comme une confession éprouvée, la brise peignant les tiges courbées comme une prose soutenue, m’ont fait entrevoir ce que j’aime matérialiser, ce que mon œil transmet à ma plume quand tout court à la bonne allure. 

J’ai d’abord pensé à ces images d’eau miroitante et me suis dit que la balade serait magique. J’ai pensé à ces nuages qui gonflent leurs torses, allongent un bras puis l’autre, et je me suis dit que la balade serait introspective. J’ai pensé à ces eaux mouvantes qui bombent leur contour pour saborder l’ardeur de l’optimisme béat du séducteur, pour saisir la profondeur du regard, fortifier l’œil qui dit vrai. Et j’ai pensé que la balade serait constructive. Qu'elle m’aiderait à dessiner les contours d’un féroce appétit quand le stylo incertain soudain se met à courir, convaincu qu’il va dans la bonne direction. Il n’y a que cette course d’une sensation vive à l’autre, qui contourne tous les obstacles, qui étend la palette des émotions et rend à une plume sa profondeur. Et c’est toute la grandeur, l'intelligence, la dextérité de ce pinceau que je suis allée admirer dans l’espoir d’en tirer un petit bénéfice. Dans l’espoir de puiser un peu de sa force pour faire glisser un mot vers l’autre, l’un contre l’autre comme s’élève une vague, ce pinceau qui se brise contre un obstacle et en hérisse les tranchants, ou s’accroche à une branche, en trace la circonférence comme s’enroule une pensée, puis se dresse et jette un œil pointé vers le ciel avec l'élan du coeur. Ce pinceau tel un œil gros comme un œil de bœuf, ce pinceau-plume qui s’aperçoit que l’œil a été plus gros que le ventre, calme ses ardeurs et s’arrête sur l’interrogation finale, la seule qui vaille : mais qui peut m’aider ? Le ciel et le regard qui s’ouvre. Et le ciel parfois dans son extrême bonté veut bien faire peser sur un pinceau tendu dont les poils s’affolent un minuscule bout de lumière qui enfin chasse tant d’images glacées qui s’abattent quotidiennement sur nos pauvres pupilles verglacées. Rien de nouveau finalement cette année : c’est que Virginia Woolf me sauve d’un été à l’autre ; je rentre en pension complète chez elle chaque été puisque comme d’autres années, j’ai été assaillie d’images glacées. 

Et après mes trois heures de promenade, quand j’ai quitté le lieu, j’ai pensé à cette extraordinaire capacité qu’a l’eau à maintenir nos impressions en suspension, qui pousse les mots d’une onde à l’autre pour que les phrases filent sur la crête la plus haute, pour que le fond des pensées obscures remonte à la surface et explose devant la puissance d’une sensation vive. J’ai pensé à cette palette de couleurs qui d’une impression vive à l’autre trace les contours d’une histoire où chaque instant compte, comme dans un tableau impressionniste. J’ai pensé à ces humeurs qui s’en détachent, la mélancolie, l’espoir, le désir, l’envie de tout étreindre, la résignation, la passion, la sensation d’échouer, le coup de pinceau qui sauve, l’espoir qui s‘accroche, la crête s’étire – va-t-elle s’allonger ou retomber ? L’ascension encore et encore, et la chute sur une main haute ou un œil qui flotte, et les mots qui cueillent cette chute pour la faire briller d’une couleur qui nous éblouit mais dont nous peinons à tracer le contour. Et nous pensons être arrivé au cœur de l’affaire mais l’affaire se complique… C’est là le miracle – et son envers – de l’écriture imagée, de l’évocation par l’image. La puissance d’évocation, ce savant mélange de passé, d’images ancestrales, de couleurs lues vues bues, sous une lumière, sous un angle ou un autre. Et surtout ces couleurs senties. La couleur que l’on fait sienne. 


C’est ce cheminement vers ma couleur que je suis allée chercher. Ces couleurs qui chacune nous rapproche de nous-même. Ces couches successives qui explorent et étendent la palette des sensibilités. C’est l’exact contraire de l’image empruntée qui véhicule partout un message pour s’emparer de l’imaginaire collectif. Et donc l’exact contraire des images qui se reproduisent comme des sauterelles d’un réseau à l’autre et qui n’ont plus aucune puissance évocatrice, aucun pouvoir sur nos sens. Oh pauvres sens éprouvés par tant d’années de « marketing » en tout genre, par tous les agents commerciaux qui nous ont anesthésié les sens, venez donc vous abreuver au pied de cette maison aux volets verts. Qui telles des paupières neuves s’ouvrent sur une perspective puis l’autre. La plus longue jusqu’au bout de l’allée à gauche depuis le lit de la chambre de Monet, et celle en face qui fait frémir la crête des arbres. La plus chantante sous cet arbuste au loin où gazouillis et abeilles virevoltent et sanctifient la porosité de l’air. La plus métaphysique sous les ponts qui surplombent les reflets enchantés. Et partout des reflets, les plafonds vernis, les estampes japonaises aux murs, les vases émaillés, partout des fenêtres dont les reflets font jaillir l’extérieur dans le cœur de la maison. Partout l’ouverture sur le soleil par touche lyrique, et dehors comme ces pages d’interlude entre chaque chapitre dans « Les vagues » de Virginia Woolf : « Le soleil fouillait au fond de chaque mare, attrapait les poissons cachés dans les crevasses, mettait en plein lumière la brouette rouillée, la blanche carcasse, ou le soulier dépareillé privé de ses lacets, pareil à un morceau de bronze enfoncé dans le sable. Chaque objet recevait de lui sa ration de couleur ; les sables, leurs reflets innombrables, les herbes sauvages, leur vert étincelant... » Et l’on pense à la série des toiles des nymphéas où la lumière et la profondeur des teintes nous aspirent, tantôt empreinte de vives fleurs blanches qui semblent surgir des profondeurs d’une eau sombre, tantôt de taches rouges noyées dans un vert qui frise la mauve mélancolie. Et ce bleu qui s’assombrit à l’horizon comme toutes les humeurs qui nous traversent. 


Empruntons maintenant la rampe d'escalier où une série d'estampes japonaises suspendent notre regard : ici un poisson à l’œil féroce, là une sandale qui se sauve dans une hâte troublante. Puis un visage de femme dont la chevelure lourde et la bouche entrouverte laissent présager des hâtes encore plus pressantes. Et plus loin, la chaleur de la salle à manger sur ses pieds fermes comme un soleil du matin. Car le corps a besoin de pieds fermes, de pain et de soleil. Et de porcelaine bleue. Cette porcelaine bleue japonaise qui cueille les visages penchés, ces corps réunis le long de la table longue devant des assiettes où les arabesques s’étirent comme de petites langues de caméléons. Cette table où l’on s’alimente de joie et de plaisirs terrestres. Où s’alignent les chaises et leur vie réelle.« Comme nous sommes assis fièrement autour de cette table… Au-dehors, les arbres verdoient ; les femmes flânent, les voitures tournent sans cesse. Sortis des expériences, des obscurités, et des moments d’éblouissement de la jeunesse, nous regardons droit devant nous, prêts à tout évènement. (La porte s’ouvre, la porte ne cesse pas de s’ouvrir) Tout est réel, tout est ferme ; sans illusion ; sans ombre. Sur nos fronts, la beauté repose… Notre chair est fraîche et ferme. Nos contrastes sont nets et précis comme les ombres des rochers en plein soleil. Des petits pains croquants, durs et vernis sont posés devant nous. La nappe est blanche, et nos mains reposent, à demi fermées, prêtes à se contracter. » (Les vagues, page 141) Puis après avoir traversé la salle à manger, la cuisine avec sa faïence bleue et sa batterie de cuivres étincelante qui réverbère les réjouissances terrestres des repas familiaux. 



Donc, cet été encore, cet été encore : relecture. Ouvrons donc un oeil sur le livre le plus ambitieux de virginia woolf, « les vagues », ce tableau où l’on regarde « les bâteaux passer l’un après l’autre à travers les branches bien peignées du saule. » Regardons de près la construction de ce merveilleux livre dont la traduction ardue a été menée de main de maître par Marguerite Yourcenar. 

Ce chant poétique choral est porté par six voix, rythmé par des interludes de deux pages qui peignent des tableaux impressionnistes. Entre chaque interlude, les six voix explorent leur conscience sans que l’on soit vraiment capable de les différencier l’une de l’autre. Et ainsi le caractère, où du moins les intentions que l'on pourrait prêter à un personnage s’effacent. Toute singularité qui pourrait désincarner et brider un personnage s'éclipse, et c’est cette choralité qui donne à ce récit sa force. Qui met au premier plan les interrogations sensibles au détriment des orientations sociales, morales que l’on prête à tel ou tel caractère. Et l’on retrouve la tension entre écriture poétique et les interrogations sur l’être en dehors de la sphère sociale qui nous enferme, sur la question politique de qui nous sommes, de savoir ce que nous sommes devenus dans notre monde contemporain. Tout bon livre soulève des interrogations bien sûr, encore faut-il que les interrogations ne soient pas guidées par un découpage trop simpliste du paysage, de l’intrigue, la débâcle habituelle de laquelle nous tendons tous écrivains que nous sommes de nous éloigner mais qui avec les procédés narratifs habituels nous assigne à résidence. Comment est-ce que la choralité de ce récit qui correspond à un effacement du personnage dans sa définition la plus classique prend en charge un personnage qui finalement pourrait être nous ? En s’extrayant du schéma narratif classique. Virginia Woolf, et c'est là sa grande force dans toute son oeuvre, remet le personnage au centre du récit. Elle nous remet nous, individus sensibles, au centre du récit. Comme une toile impressionniste remet l’être au centre de la toile en traçant le minimum de contours rigides, le minimum de contraintes qui pourraient situer une interprétation dans un contexte social, politique, historique, sous l’angle du propre vécu de l’artiste qui l’exécute. Pour la petite histoire, Monet s’est fait construire une barque atelier sous les conseils de Caillebotte. Et il nous a aussi laissé une maison bateau pour nous éclaircir le regard d’un été à l’autre, pour cheminer sur un cours d’eau, nous réapproprier nos impressions. Pour que s’effacent toutes les images verglacées qui nous ont bombardés bien malgré nous, même dans les espaces publics, dépliés sur toute la hauteur de nos monuments nationaux, dans les couloirs de métro, sur les devantures d’abri-bus, sur les bus même, et dans les nombreux prospectus qui remplissent nos boites aux lettre.

Délivrez-vous chez Monet ! Revenez à cette maison que Monet a savamment orchestrée pour arriver à ce résultat, à ces fulgurances que ses tableaux révèlent. A toutes les questions qui sont traitées dans la littérature, sur le sensible et sur la puissance du sensible. Et à tous les impacts de la destruction du sensible et comment chacun de nous tente de survivre à cette sensation de n’être relié à rien. Même si certains ont la foi, même si certains surmontent cette sensation de vide par l’argent, d’autres par le foot, la course, les marathons (Marathon du printemps, le Paris-Versailles, le marathon contre la famine dans le monde, celui contre le sexisme, celui pour tous les enfants abandonnés, celui pour l’écologisme, et l’autre pour prendre conscience qu’il faut planter plus d’arbres tous les dimanches), l’alcool, la drogue,… Un texte éminemment politique donc « Les vagues » de Virginia Woolf. Un texte inépuisable puisqu’à chaque lecture j’en découvre une nouvelle facette. 

Juste lu quelques bribes depuis mon séjour hier à Giverny mais je le reprends intégralement cet été. 

Un bel été à vous, et même sans but précis, allez faire un tour dans ce jardin, dans cette maison où l’ombre de Monet plane. Il est certain qu'elle vous métamorphosera, ses couleurs vont fouetteront. Peut-être aurez-vous la chance de croiser un sphinx-colibri dans l’allée qui relie la grille à l’entrée de la maison. Peut-être aurez-vous droit à l’œil cruel de la poule qui m’a obligée à mettre au propre ce que le jardin m’a révélé même si l’envie de vagabonder me titillait sévèrement ! 






Rita dR

mercredi 1 juillet 2020

Montedidio de Erri De Luca traduit de l'italien par Danièle Valin (Editions Gallimard)


« La journée est une bouchée ». La voici donc la bouchée dont j’avais besoin ces jours-ci. Posée au sommet de ma tour italienne, ce « Montedidio » attendait que ma soif d’ascension se déclare. Une envie d’ailleurs, un voyage à Montecatini dans une pension que j'aime beaucoup annulé, un besoin de lumière crue et de sauvagerie. Le souffle du grand placard de livres de quatre-vingt centimètres de profondeur où je déplace les montagnes selon la météo (une photo pour illustrer peut-être un jour) a frappé les flancs du Montedidio, et je l’ai lu en un jour. 

Oui, c’est bon signe. Et je crois qu’aucune lecture n’est le fruit du hasard. « Je passe mes journées à nettoyer les outils, les machines, j’enlève les copeaux, la sciure. Je deviens assez robuste avec l’exercice du boumeran. » Le narrateur, treize ans, vit à Naples, avec ses hommes qui de leurs mains façonnent, scient, cirent, parfois giflent, caressent un zizi de façon déplacée, se retrouvent un jour projetés contre un escalier. On est dans le Naples de l’après-guerre, avec sa violence sociale, son dialecte napolitain et ses vies difficiles, ses superstitions, mauvais œil et adages ouvriers. Apprenti dans une menuiserie, le narrateur reçoit de son père un boumeran et nous raconte avec une langue d’abord simple et épurée, pleine d'innocence, son passage de l’enfance à l’âge adulte. Il consigne ses mots en italien dans un rouleau, ses « mains qui changent, maintenant elles sont capables de tenir, elles se sont élargies pour serrer le boumeran. Le bois perd du poids,… Moi je ne dois pas frapper, j’ai l’air libre, le ciel tiède avec l’odeur des paillettes de savon. Un soir d’automne, quand le temps se rafraîchit et que les maisons ferment leurs vitres, je ferai un lancer, je ne verrai même pas un centimètre de vol, pourtant, tous les soirs, je le prépare cent fois par bras. » 

Telles de petites bouchées, les chapitres se succèdent. Et la langue se renforce, comme la prise du boumeran, comme le poids de cet objet volant en bois d'acacia. Comme le lancer qui se dessine. Le corps devient plus sensuel, les bouchées plus grandes, les « muscles frappent dans l’air ». Son corps se délie grâce à Maria et sa bouche aux mots rapides, qui pose sa main habile à l’endroit où le lacher-prise est fulgurant, Maria qu’il retrouve au lavoir avec qui les « bavardages si proches s’enfuient dans le vent qui les chipe sur nos lèvres ». 

Et puis, il y a Rafaniello, le cordonnier étranger qui a « appris le métier des souliers dans le Talmud, un gros livre de choses saintes de son pays. » Rafaniello à la voix fine, l’italien très précis. Il est bossu mais « sous sa veste les os remuent, des os d’aile » et c’est « sans doute sa voix frêle, sans doute aussi l’effort pour bien écouter qui fait sortir ses mots une nouvelle fois et moi je les écris de mémoire le soir sur le rouleau, avec la pluie insistante qui m’empêche de monter aux lavoirs. » 

Pour lire ce livre, il faut se réfugier loin du bruit, laisser les sons tomber comme des paillettes (très belle traduction de Danièle Valin) et les images se détacher une à une. Et ce n’est qu’à ce prix que l’on en apprécie l’ascension. Les phrases se chargent de muscles, sans perdre de leur pureté d’âme, le narrateur raffermit son langage, déroule son rouleau, consigne ses mots. Un palier puis l'autre.

Une montagne scintillante que j’ai escaladée aujourd'hui, premier jour de juillet, tout en sentant des ailes pousser sur mon dos voûté (c’est le livre qui me l’a révélé, je ne le savais pas, les effets du confinement) et c’est agile, aérienne, les poignets souples, que j’en ai fini la lecture. 

Le voyage à Montecatini attendra !



Montedidio ; Erri De Luca ; traduit de l'italien par Danièle Valin ; éditions Gallimard ; 2002.

lundi 1 juin 2020

L'imitation de Bartleby de Julien Battesti (Collection l'Infini, Editions Gallimard)



« Dans le silence et le repos, l’âme pieuse fait de grands progrès et pénètre ce qu’il y a de caché dans l’Ecriture. » ”L’imitation de Jésus-Christ”, cité en exergue, ainsi qu’une phrase de Melville invoquant Lazare, personnage biblique sorti vivant de sa tombe sur l'ordre de Jésus, illustrent les deux rives de la crête que Julien Battesti parcourt dans ce texte. 


Toute écriture sérieuse engage le corps, et entre les corps des écrivains se dressent des passerelles qui mènent au verbe. Tel un écrivain, le narrateur a une fascination pour un livre, ”Bartleby”, dont il a annoté et analysé le contenu. Ecrit par Melville « à une époque de sa vie où il sentait peu à peu se frayer en lui la possibilité d’être happé par l’abîme », ce livre met en scène le scribe Bartleby dont la fin tragique pourrait avoir un lien avec le suicide dans un institut spécialisé, filmé à une date précise, de la traductrice et écrivaine Michèle Causse.


« La pensée m’est venue pendant quelque secondes que tout comme je m’employais à scruter les faits et gestes de cette femme, un œil plus grand était posé sur moi et, ironique, observait les miens. » Autour de cette trame – l’histoire de cette femme qui s’empoisonne en toute conscience –, le narrateur tour à tour se glisse dans l’œil du scribe du roman de Melville, se tourne vers la traductrice, devient analyste ou analysant, jongle avec ses interprétations, sans perdre de vue, ce trajet effectué par Causse, au bout du chemin donc, à Zurich dans cet institut spécialisé, Dignitas. Il pousse les murs de ce livre prophétique, avec une volonté de maîtrise certaine tout en laissant le hasard s’insinuer. Un trajet se dessine petit à petit dans cette mise en abîme, ce cheminement du corps et du verbe.


Au début du récit, le narrateur allongé est brisé par une triple hernie discale. C'est cette immobilité qui l’entraîne dans cette mise en abîme féconde. Et c’est à une très belle naissance, celle d’un grand écrivain, très ambitieux, que nous assistons. Par surimpressions, pérégrinations, explorations, une éclosion d’histoires racontées avec des phrases denses, une écriture dynamique, un sens de l'humour délectable. Une entrée en religion très sérieuse et réfléchie, dans cette grande histoire des récits depuis des temps immémoriaux, incluants Hamlet et Moïse. Chaque trajet fait croître le narrateur hors de ses murs avec une construction très maîtrisée, une histoire chassant l’autre. Bien des thèmes sont abordés dans ce texte mais c’est surtout de la question de la destinée et du hasard dont il est question ici.


Une multitude de personnages et d'histoires participent à ce grand voyage. L’amitié qui a lié Michèle Causse et Violette Leduc, la confrontation du narrateur avec les analyses de Deleuze, intimidant, « un type qui n’était même pas foutu de se couper les ongles. » Joyce et Djuna Barnes sont également des figures vivantes de cette odyssée. Et les femmes bien sûr : Dolie, Mademoiselle Laurent dont « l’esprit avait une chair, et cette chair soulevait des questions concrètes… La lumière blanche des néons électrisait le bleu de sa chemise dont les six boutons fermés acheminaient brusquement la vision jusqu’au cou, long, fin et bicolore à cause de l’ombre de ses cheveux… Mais la partie la plus imprévisible de ce corps était sa voix. »


Autour de ce thème du hasard et de la destinée, sont drainées toutes les questions qu’un écrivain se pose avant d'entrer en littérature. Julien Battesti explore les hantises et pièges qu'un écrivain redoute. Notons qu’au passage, par l’intermédiaire de son narrateur, il règle également le problème épineux de la biographie, et la première chose que l’on se dit en refermant ce livre est que l'auteur ne supporterait pas qu'un biographe s’empare de sa naissance. Il veut être celui qui élargit ses murs. Toute intrusion lui briserait les vertèbres. Je préfère vous avertir étant donné que cette vampirisation est très en vogue actuellement ! Sur ce, je ressors par la fenêtre et vous encourage vraiment à découvrir cette plume très élégante, ce premier roman prometteur.


Notez que la vidéo de la mort filmée de la traductrice, interprète, écrivaine, Michèle Causse, existe d’après le narrateur mais je ne suis pas allée « voir ». En ce qui me concerne, je reste fidèle à ma ligne de conduite sur ce thème : « I would prefer not to ».




L'imitation de Bartleby ; Julien Battesti ; octobre 2019.

dimanche 24 mai 2020

Elle

L'ombre au sol dansait tel un air d'opéra, et de la fenêtre s'engouffrait le vaste monde. Un goût de pénombre fraîche se répandait dans la pièce. J’ai pensé à Sollers, Mozart a fait sautiller mes feuilles. Mon carnet était ouvert à la bonne page, celle par laquelle tout commence. Le vent a mis le doigt dessus. Une belle feuille aux teintes marbrées irisée de lumière. Passé mon pouce sur ma plume, lisse comme un de ces couteaux que j’avais jadis fait mien. La bravoure, la bravoure, le goût du défi ! Et le goût de l’interdit ! Si feu et si grand ! Cet hôtel où j’avais glissé dans ma poche un couteau au manche renflé, pas si tranchant, mais un peu. Et maintenant ma plume offerte à moi, bien ronde, bien lisse, me résiste. La bravoure, la bravoure… Quel beau mot, la bravoure !

En face, le rectangle de soleil dentelé de jasmin agite le parquet. Je pense à ces plantes grimpantes qui poussent les tuiles au sommet des maisons secrètes. Peut-être vais-je entendre une tuile se fracasser à mes pieds ?

Des pas résonnent. Des pas de l’autre monde. Comme c’est bon, ce cocon où il est si doux d’effeuiller ses souvenirs. A la fois ces ombres me crient de m’engouffrer dans cette veine qui me fait frétiller comme un souvenir dansant, à la fois les feuilles si fines, si légères, me disent basta ! Vois ce parfum, rond, menaçant, perlé d’incertitude ! Sans morale, sans éternité. Ces feuilles légères comme un printemps vif.

Oh bien sûr, je suis très sélective. J’aime le beau, les beaux souvenirs, je veux du rêve. Je veux le possible impossible. Et j’ai la foi : je lis beaucoup Erri De Luca et Sollers, alors la foi, je l’ai, pas de doute. Me reste à saisir l’esprit téméraire. Et ça, comment dire, ma condition de femme… Ah… comme j’aimerais retrouver cet esprit frondeur, si durement acquis, admiré jadis, par cet homme qui l’a vu, reconnu. Comme j’aimerais le voir – l’esprit frondeur – me tordre le bras, faire couler le sang de mes mains. Enfin trancher d’un geste vif, sanglant, cette peau à la fois belle et rigide. Sereine et pérenne.

Pérenne, j’ai dit pérenne ?

La tâche de soleil est vive. Si vive que je n’arrive pas à croire que depuis cette fenêtre, ces sons de cloches, ces oiseaux qui m’émerveillent, cette vaste étendue de possibles peuvent se rassembler dans cette petite surface à mes pieds. Mouvante et vive, la tâche de soleil. Bon sang, elle me perce les yeux et la feuille me résiste. Et pourtant je sais que cette fenêtre pourrait devenir feuille. Alors je m’installe sous la tâche. La tâche de soleil bien sûr.

Et je pense à elle.

Celle d’avant.

Et j’ai beaucoup, mais beaucoup d’admiration pour elle. Elle a tant fait pour préserver ce soleil : je lui dois tout. Ma feuille grandit à vue d’aile. Plus je lui suis reconnaissante à elle, plus ma feuille se couvre d’ombres dansantes. Une petite agitation sur le bord. Petit à petit soulève une aile, puis l’autre. C’est qu’elle est diserte, la petite. Aussi diserte qu’un oiseau, qu’une cloche qui assomme le temps qui passe. Aussi insaisissable qu’une hirondelle. Quand je pense que pas une année je ne l’ai manquée, l’hirondelle. Dans un sens ou dans l’autre, l’hirondelle a fait mon miel.

Jamais aile n’a été si proche d’elle.






Texte écrit grâce à une vidéo postée par Anna sur le fil bleu.


Rita dR


jeudi 14 mai 2020

Un jeune garçon de Catherine Vigourt (Editions Stock)






Aujourd’hui, les succès faciles et convoités par nos amis écrivains ont établi une règle dans le vaste « marché » du livre : il n’existe presque plus de livres à « croissance organique ». Il faut soulever le lecteur (et non sa propre plume) dès la première page, et donc c’est souvent la dynamique inverse qui domine sur les tables des nouveautés.

Alors, quand commence un livre par « Un jeune garçon, très beau, sourit dans le soleil », et que les idées (de meurtre) s’articulent, que d'un souvenir à l'autre émerge une histoire, s’élève, escalade et colère. Que l’aveu de l’image tant convoitée, boule de feu protéiforme, jaillit d’un volcan jamais éteint, et qu’enfin retombent les étincelles lumineuses d'un récit vers l’accomplissement final ; eh bien quand tout ça a eu lieu, je me réjouis.

« Un jeune garçon, très beau, sourit dans le soleil.
Je vois un visage de mon frère que je n’ai jamais connu. »


Voici une entrée en matière pour le moins sobre et fragile – nuances ou contrastes. Une image obscure puisque pas connue. Une quête, de cet être jamais connu ou de cette lumière inconnue. Est-ce que cette histoire de soleil est dramatique ? Oui. Est-ce que le drame a une frontière mouvante dont il est impossible de délimiter les frontières au risque d’y resté enfermé ? Oui aussi. Et le soleil va jouer son rôle, et éclairer la figure, ou du moins déplacer la figure centrale du récit. De lui, l‘épicentre : le frère. Déformer les frontières et déplacer la narratrice. A grands coups de sabre, de pensées assassines et de costumes épiques. De temps en temps, en coup de vent-phrase, il y a « frère Deux » qui participe – si peu – et qui est un « même frère ». Et le père, droit, qui ne comprend pas et ne semble jamais avoir appris à comprendre. Et enfin la mère, douce et prisonnière de son amour de mère, indéfiniment patiente et compréhensive selon les codes de l’ancien monde.

Chacun est dans son rôle.

Plaçons donc un œil dans le judas de cette tragédie dont le personnage central en djellaba bleue « dont il prétend que Rimbaud portait la même dans les déserts d’Abyssinie » scande des phrases révolutionnaires, puis habite une maison en communauté aux volutes planantes à Arcueil, « une utopie népalaise flottant sur les coussins jetés à flots le long de table basses ». Ce frère qui crie sa rage peut se montrer séducteur ou menaçant. Faire prospérer un commerce obscur, porter des griffes de luxe. Finir en taule ou se réfugier dans les jupes de sa mère. Invoquer « une famille unie pour le soutenir ». Ecrire ses injonctions depuis une cellule de prison quand il a besoin d’argent. Infliger à sa sœur une demande pressante et une journée cauchemardesque quand le besoin immédiat et urgent de remplir son rôle de père et de manger une crêpe avec sa fille se dresse. C’est l’histoire de tous les excès de ce grand frère diagnostiqué schizophrène, ce frère d’une force inépuisable, en mouvement perpétuel, que l’on parcourt ici. Un frère dont les frasques de commerçant prospère, consommateur de shit puis de drogues dures, fier dans sa Mustang grise, grand séducteur, puis père, puis fuyant, puis suppliant, puis insultant, puis violent. Puis à terre – la cirrhose et « l’hépatite finale et gagnante » – après avoir été admis dans pléthore d’hôpitaux et de cliniques psychiatriques.

Ce livre, c’est aussi une époque, mai 68. La période où le frère vivait dans une maison peuplée par une communauté de junkies. C’est la période de la maison d’Arcueil et des idées révolutionnaires qui fusent entre deux fumées de cigarette planante et une soupe fortifiante. « Ma question est de savoir ce qui s’est passé à la fin des émeutes. Ce qu’il en est resté ensuite, tout projet dissipé, toute colère rendue à la solitude, dans les mois du deuil. Et après encore, quand les entêtements se sont fatigués. Et puis des années plus loin, quand plus personne ne parlait de ce mois de mai-là sans un petit sourire. L’impression d’un chahut d’enfants gâtés qui auraient mal tourné. Pas assez mal tourné non plus pour devenir héroïque. Aucun mot n’en fut dit ; nous n’évoquions pas cette époque, comme on évite d’aborder un accident de santé. Je ne saurais dire en quelle saison de mon frère le printemps de 68 a pu disparaître.
J’ai du mal à penser qu’il n’en a pas eu de chagrin. Je crois même que l’insurrection s’est déviée dans la délinquance et la marge. La schizophrénie et la drogue ont fait le reste, sans que je sache tout à fait comment, dans quel ordre, à quel prix. »


J’ai souvent pensé à une scène dans ce film où l’ancien propriétaire de Bricorama (drôle de coïncidence parce qu’une enseigne de bricolage apparaît également dans ce livre), Jean, raconte avec une mine dramatique ses années de militantisme dans l’aile extrême gauche et qu’il songe à tous ceux qui ont mal fini.

Et au milieu de tout ça, il y a soi :
« Il pourrait y avoir une puissance noire et glacée happant la cheville.
Une algue humide pourrait trahir sous les pas.
Un vent mauvais se lever et renverser la funambule.
J’ai avancé jusqu’au bout, en écoutant craquer les coquillages collés au châtaignier. La mer était noire et sonore. Le fanal d’entrée clignotait, au loin passaient les rampes vives des grands transatlantiques. Il y avait un peu d’air. Je me tenais là sur ce brin de bois, une mince jetée dans le minuscule estuaire d’un tout petit pays, mais le vaste monde me caressait les cheveux. J’étais pour lui, il était à moi.
J’avais chaud, j’étais essoufflée, adonnée tout entière à ce qui s’offrait là de doux et d’incompréhensible dans le noir chuchotant de la mer. J’étais vivante, j’avais vingt ans. »



La maison, ce sont les mots, et les mots rouvrent la maison close. Les connexions se ramifient entre l’enclos fermé des pensées obscures, ou effacées, le corps qui endosse, le corps qui parle, de plus en plus, la plume qui suit, les mots pleuvent, se précipitent. La maison de l’enfance s’ouvre. « Il y avait toujours un instant, au tout dernier moment, sur le banc d’escalier, à mi-parcours des cinq étages, quand j’attendais que la minuterie s’éteigne pour repartir en tâtonnant, il y avait toujours un moment, quand j’écoutais les rumeurs du soir derrière les portes palières, où je me disais : c’est ma maison, tout de même, je suis de cette maison-là. J’ai la clé de cet endroit-là où vivent des êtres que je connais depuis toujours. »

Ce roman met également à mal ce que l’on nous inculque comme bonne morale et mauvaise conscience devant les sentiments ambigus qui nous habitent. Il y a ce passage à la fois déroutant et poignant, en bout de texte. Quand il faut examiner cette frontière entre la vie et la mort. Cette frontière sur laquelle l’on se tient quand on est au milieu de toute cette tragédie. La maladie qui nous rappelle nos limites, quand les forces nous abandonnent. Et quand l’autre chute, la conscience de la mort qui vient, de la mort de celui qui certes souffre, rappelle le danger que représente cet être aux crises répétées, à l’empoignade facile. Celui à cause de qui il fallait toujours préparer avant d’aller au lit sa paire de chaussure avec le trousseau de clefs glissé à l’intérieur au cas où – préparer avant de se réfugier dans son lit la stratégie pour fuir. C’est l’histoire de la difficile condition de l’homme-animal traqué, sujet délicat, rarement abordé en littérature : comment organiser sa propre survie ? Le droit à la vie de chacun et aussi lié à la mort de l’autre, et quoiqu’on en pense, une mort peut soulager. Quand tout a été essayé, quand toute une famille souffre d’un handicap lourd, dans ce cas de schizophrénie doublée de toxicomanie, la mort délivre. « Même si la catastrophe est visible elle semble visible à ses battements du cœur sur l’écran. Suspendue au souvenir de ce que cet homme fut debout et parlant il y a peu. Suspendue à notre propre vie. »


Ce roman est plus largement un roman sur la quête d’identité, la place de chacun dans une fratrie. Dans une famille, il y a souvent un enfant qui occupe plus d’espace que l’autre, et l’on sait quand on est parent comme il est difficile de laisser chacun se mouvoir au-delà des limites imposées par les autres qui réclament, que dis-je, qui crient leur besoin de reconnaissance, leur besoin d’amour. Et ce ne sont pas les plus indépendants qui obtiennent le plus de reconnaissance. Voire, ce sont souvent eux qui prennent la charge du trop lourd à porter. De ce point de vue, ce texte apporte une lumière sur ceux qui sont de ce côté de la barrière, qui souvent portent seuls leurs propres problèmes, s’épuisent dans l’indifférence totale, réclament leur part de larmes. Mais se relèvent grâce à cette indépendance acquise à l’ombre de l’autre. C’est une question que je me suis personnellement souvent posée de façon plus large même dans des familles dites normales : est-ce que l’attention des parents se mérite ? Est-ce qu’elle se mesure aux coups de gueule, aux portes claquées ? Est-ce qu’elle croît en fonction des failles exhibées ?

La plume de Catherine Vigourt est très mouvante dans ce texte, sèche et mélodieuse quand elle décrit ses sentiments, gracieuse et puissante quand elle extrait les sentiments fuyants, lyrique et lucide quand elle sombre, véloce et furieuse quand elle décrit les débordements du frère. Il y a une vraie souffrance qu’elle empoigne d’abord avec douceur, s’excusant presque, puis chargée par la puissance des mots, crescendo, elle monte une pente, puis l’autre. Un récit extrêmement touchant puisqu’il témoigne d’une voix longtemps étouffée, dont la puissance explosive transmet cet empêchement, cet écrasement longtemps refoulé.





Un jeune garçon ; Catherine Vigourt ; Editions Stock ; 2010.


lundi 11 mai 2020

Le jour de la révolte a sonné

Vous avez remarqué que les chiens trainent leur queue, ont la paupière lourde et la patte lasse ?

C’est un fait, les sorties répétées dont ils étaient le prétexte les ont épuisés. Il est possible que la semaine prochaine l’on voit défiler une horde de chiens enragés, blouse jaune et museau encanaillé derrière un masque volé à leur patron.

Des chiens-loubards révoltés.

On les verra débarquer en meute place de la Contrescarpe, suivre le dédale des routes pavées où leur compagnons logés dans des espaces de plus en plus exigus, se contorsionnent dans des cages d’escalier froides sentant le chat planqué. Puis longer la Seine, la traverser et rejoindre la rue de Rivoli qui paraît-il a été mobilisée pour réduire la circulation. Puis en rang patte contre patte ils scanderont : marre des sorties forcées, pour la liberté de lécher où je veux quand je veux. De renifler qui je veux. Marre de me faire traîner toujours dans les mêmes rues. Marre de ces poteaux électriques érigeant leur surface lisse, marre de leur tronc large insipide à l’arrogance d’hidalgos. Marre de ces oiseaux qui ont pris le pouvoir. Marre d'être continuellement nargués. Toujours tenus en laisse, pas un moineau à croquer. Pas une carcasse de pigeons pour se nettoyer les canines, pas une merlette à étriller.

Chien-chien docile nous sommes et ne serons plus. Marre de ce bitume. Pas une gardienne qui n’astique le sol devant son immeuble, ne manquerait plus qu’on nous greffe un citron sur le museau. Pas une rue qui ne soit grattée et qui ne sente les toilettes de mon maître. Mon maître aux toilettes, c’est normalement un instant de grâce. Le seul moment où je peux enfin faire ce que je veux : mordiller la fourrure de Madame, sauter au-dessus du canapé, foncer sur les jouets des enfants. Enfoncer ma patte dans un sac de farine. Normalement, ce sont des instants de liberté et me voici saisi par une laisse pour la huitième sortie de la journée à flairer un bitume qui sent les toilettes après le passage de Marta.

Aujourd’hui est venue l’heure de la révolte. Chien-chien docile, je ne serai plus. J’ai trop mangé de ces plats mijotés. Oh elle en a fait des plats mijotés, la maîtresse. Ça sentait le bœuf mijoté tous les jours, je ne peux pas le nier. Toujours une part pour moi. Mais moi maintenant je veux du sale, je veux m’enfiler n’importe quoi. Même une chienne lévrier au corps élancé, hautaine comme cette statue mi-chienne mi-Aphrodite que mon maître caresse d’un air sournois en déversant des palabres à sa douce. Il a passé ces deux mois à feuilleter un livre avec des caractères curieux mais des photos très explicites avec l’air de chercher une réponse à ses problèmes, comme si cette photo de paravent avec deux oreillers pouvaient l’aider, comme si cet homme en train d’enfiler une femme aux yeux fermés pouvait le sortir de son hébétude. Car il avait vraiment l’air à la fois éteint et ailleurs mon maître ces jours-ci. Ici et pas là. Et quand il sortait dehors, il était dedans. Et à chaque fois que j’ai essayé de bavarder avec une chienne pendant nos balades pourtant nombreuses, il nous a tirés de là comme si la belle était atteinte d’une gale purulente.

Le jour de la révolte a sonné.

Ce n’est pas avec des plats mijotés que l’on va nous asservir.

Chien, chienne de tous les horizons, veuillez rejoindre l’attroupement rue de Rivoli, le 11 Mitraille 2020 à vingt heures pour que sonne enfin l’heure de la révolte.

Ouaf ouaf !


Rita dR