dimanche 12 mai 2019

68, mon père et les clous


Avez-vous déjà été chez Brico Monge rue Monge ? Moi oui, quand j’étais étudiante et que je vivais dans le quartier. A l’époque j’achetais de temps en temps des bricoles chez Brico Monge. J’achetais aussi de la vaisselle à la Porcelaine Blanche, qui par ailleurs existe toujours. A la Porcelaine Blanche, ils avaient de grandes tasses de café aussi fines que de la coquille d’œuf. Je ne les ai jamais retrouvées depuis. Quand la dernière s’est cassée, un bout de ma vie a étrangement disparu. Je viens de me rendre compte d’ailleurs que je suis à la recherche de la tasse de café idéale où que j’aille.

C’était une époque où j’aimais toucher avant d’acheter. Je dois avouer qu’avec l’arrivée de la vente sur internet, c’est quelque chose que je fais moins aujourd’hui quoique les brocantes et vide greniers soient toujours des endroits où j’aime bien aller pour dénicher quelques objets et surtout… pour laisser traîner mes oreilles. Voire tailler un brin de causette.

Et c’est bien de cela que parle ce documentaire. De l’écoute. De la discussion à caractère idiosyncratique. De la singularité. De ce que seule la recherche d’un objet particulier délivré dans une condition particulière peut faire naître comme histoire. Ce documentaire est le récit de nos histoires, celles qui forgent notre identité et qui nous construisent, nous maintiennent sur un socle stable même en situation de désordre intense.

Le défilé de personnes qui entre à Brico Monge est à l’image de ce quartier presque (je dis presque parce qu’il l’a été davantage il y a vingt ans) populaire.

Une jeune fille au regard hagard, qui semble perdue, entre dans le magasin. Elle cherche un aimant pour son meuble de salle de bain. « Mais lequel ? Celui qui est sur le meuble ou celui qui est sur la porte du miroir ? - Heu, je ne sais pas, celui qui est sur la porte » Ses yeux grands ouverts errent ; elle n’est pas sûre. « Enfin donnez-moi les deux, je ne sais pas. L’essentiel c’est que ça tienne. » Vous avez déjà eu un miroir de meuble de salle de bain qui s’ouvre dès que vous le fermez et renvoie votre reflet contre le mur comme une gifle ? Et bien c’est une belle allégorie. C’est exactement à ça, à ce sentiment de perdre son reflet, que Brico Monge essayait de remédier.

Une galerie de personnages attachants se succède chez Brico Monge. Comme par exemple le capitaine Dreyfus. Vient également le copain d’enfance du Lycée Charlemagne. Jean, le propriétaire de Brico Monge et lui ont fréquenté le lycée en 1962-63. Il se marre, ce copain. Mais vraiment « Jean était militant de la gauche prolétarienne. Moi j’étais plutôt Guy Debord, voyez ! » s’exclame-t-il. Ce dernier se souvient d’une soirée mémorable où ils avaient une montagne d’assiettes entassées dans l’évier et Jean les avait lavées une à une et jetées chacune par la fenêtre au-dessus de l’évier. « Un coup de folie pour rigoler », commente-t-il le plus naturellement du monde. Bon, il y a eu les amendes aussi le lendemain, parce que les assiettes ont aussi cassé une verrière en dessous.

Enfin, il est encore perplexe aujourd’hui ce copain du lycée Charlemagne. Parce que Jean, le révolutionnaire « il a fait des études, il a fait des films engagés, de la politique… Alors le retrouver derrière un comptoir… déguisé en épicier… personne ne peut deviner que c’est un dangereux subversif ! » Il se gausse, avec un visage soudain d’une jeunesse éclatante.

Sa période maoïste ? Quand Jean est interrogé, il a une réponse poétique. Eh bien c’était la période de « l’horizon imaginaire … le désir, la politique » Oui, oui, ce Monsieur a parlé de désir. Maintenant ni honte ni regret. Il faut se situer à l’époque.

Puis il y a la croate qui rentre. Une dame très élégante, la croate. Elle a fui le communisme. Elle s’offusque, fait trembler sa canne d’un air menaçant : « Comment ça ? Jean communiste ? C’est à cause de vous que j’ai dû fuir ! » Puis, elle se ravise : « Ah oui, Marchais, Georges Marchais, oui, d’accord alors ça va, je l’aime bien ce communisme. »

Il y a également l’étonnant gréco-russe qui a fait partie de l’armée rouge. Tireur d’élite. Il ne fait pas du tout son âge. C’est qu’il a aspiré l’âme des autres. Deux ans en Afghanistan, ça en fait des histoires à raconter. Et aussi une histoire à bricoler.

Puis Zohra, une des employés, s’énerve car son patron passe le balai et « un homme, ça ne passe pas le balai ! ». La même Zohra inaugure le documentaire en arrivant le matin avec les bras chargés de boîtes de makrouds et elle s’assure que son patron n’en mangera pas trop « Non deux pas jour – Alors ça va… » Il y a l’indien également, autre employé depuis quelques décennies, qui est touchant. Il sort son mouchoir quand il évoque la suite. Parce que « Jean a fait mes papiers, c’est lui qui a signé, je n’oublierai jamais. Ça je n’oublierai jamais. »

Et enfin José, 30 ans de service dans l’atelier au fond du magasin, car il y avait aussi un atelier qui faisait du sur-mesure au Brico Monge. L’accolade de fin, je l’avoue, m’a fait verser une larme. José repart avec son établi le dernier jour car il l’a depuis 30 ans. C’est l’empreinte de 30 ans de travail.

Il est drôle ce Jean car il vous répond tout en s’activant : « Je ne peux répondre à aucune question de fond » ; puis poursuit qu’il aime être anonyme, ne se satisfait pas que d’un travail intellectuel. Qu’il a besoin de faire des choses manuelles concrètes. Enfin avec l’air de s’excuser, il se sent à l’abri ici. Pas de patron au-dessus de lui.

Alors vient la partie où Jean nous explique qu’il était activiste de gauche. Ça se passe dans le sous-sol du magasin. On s’isole pour exhumer le passé. D’abord il fait les quatre cent pas, rechigne à répondre. « Enfin, oui tu vois… j’ai fait partie d’une organisation d’extrême gauche » Mais quoi exactement ? « Oui enfin tu vois des actions. » Mais encore ? « Ben des actions quoi. On organisait des actions clandestines, violentes… C’est très prenant, on s’investissait beaucoup. Il faut organiser. Tout ça… »

Puis, il lève les bras en signe de défaite devant l’insistance de son fils, le caméraman : « Des actions … enfin ce qu’on appelle des actions terroristes aujourd’hui ». Puis après une courte pause, il se reprend : « Mais on n’a pas fait couler de sang ». Il est embêté parce qu’il a quand même été plus qu’actif. « Bon il y a bien eu le kidnapping du troisième de Renault » concède-t-il. « On l’a mis dans un appartement… enfin un studio… enfin un appartement normal quoi ! » Parmi ces gens d’extrême gauche, il y en a qui ont mal fini. « Comme dans les romans de Balzac » précise-t-il avec une mine dramatique, conscient de l’importance de cette période charnière dans sa vie, avec l’air de réaliser qu’il aurait pu se perdre lui aussi.

A mesure que le film avance, on comprend que Jean était surtout un sacré champion des relations humaines plus que le champion du rendement. Parce qu’on découvre qu’il a une camionnette depuis 10 ans en location qu’il paye 500 euros le mois. Oui, c’est cher payé… Il garde également ses employés auxquels il est très attaché jusqu’au bout, jusqu’à la fermeture, alors qu’il commence à verser de sa poche ce qu’il faut pour faire tourner la boutique.

Vous trouverez par ici une interview sur Diacritik du réalisateur et caméraman, le fils de Jean, Samuel Bigiaoui. C’est l’un des héritiers donc de Brico Monge qui a immortalisé l’esprit de Brico Monge. Un joli cadeau pour son père.


68, mon père et les clous, de Samuel Bigiaoui, mai 2019.


vendredi 19 avril 2019

Le retour de Gustav Flötberg, de Catherine Vigourt (Editions Gallimard)


Catherine Vigourt aurait pu se lancer dans une diatribe savante et documentée sur l’état de notre littérature, sur la fadeur, la fatuité de certains auteurs, le comique des situations. Les circonlocutions des uns et des autres pour attirer le chaland. Faire un inventaire de ce qui définit la vigueur – l’absence surtout – d’une plume. Le désir. Ah, la vigueur ! La vie-leurre…

Mais Catherine Vigourt aime s’amuser. Elle aime les situations cocasses. Si en plus elle peut le faire en jouant avec la langue, c’est encore mieux.

Alors, prenez un roman culte, que beaucoup d’entre nous ont lu plus d’une fois ; prenez donc par exemple Madame Bovary. Plongez ce cher Monsieur Flaubert dans notre époque moderne et flanquez-lui un agent, Nancy Erocratos, d’une servilité sans faille devant son génie moderne productif – comprenez le génie d’un écrivain à succès qui a écrit la trilogie : La femme qui voulait marcher dans le ciel avec des palmes. Quelle est la question qui s’impose ? La postérité bien sûr ! La postérité dans le cirque littéraire d’aujourd’hui. Mais aussi d’hier, car évidemment, il y avait aussi à cette époque une scène littéraire où la vanité et la bassesse étaient de mise.

Alors comment s’y prend-elle ? Avec humour, non sans oublier d’en faire un récit instructif. La plume de Catherine Vigourt est vive, enlevée, sarcastique. Et puisqu’il faut s’y atteler, autant démystifier ce grand Flaubert et voir quel homme se cache derrière le personnage. On y croise également Maxime Du Camp « toujours à son aise avec les dernières manifestations du temps, dans sa marotte indécrottable du progrès. Et lui, égaré du siècle dès la naissance, aspirant à l’antique, sceptique des nouveautés. Ils s’étaient bien engueulés au pied des pyramides. Du Camp acharné sur ses négatifs papier et ses kilos d’hyposulfite de soude raillant le pacha de Croisset pour qui aucune photographie ne valait chose vécue. Le pire, c’est que cette époque lui donne raison, ruminait Flaubert, les icônes sont partout. » (page 42)

Catherine Vigourt met également en scène l’amour de Flaubert pour les statues. On peut comprendre cette fascination dans la mesure où son père était chirurgien ; et à cette époque, les avancées en chirurgie étaient importantes notamment grâce à la dissection (on pense à son contemporain Charcot et l’effervescence que la dissection a généré dans l’imaginaire de certains écrivains plus tard ; pour vous en persuader, lisez ce livre de W. C. Morrow). On y apprend également que Flaubert a éconduit Louise Collet avec une phrase bien tournée : « Ne viens jamais ici, il nous serait topographiquement parlant impossible de nous réunir. » Superbe phrase, que je m’empresse de noter au cas où…

Dans une scène particulièrement bien vue, Catherine Vigourt résume en quelques lignes les romans « à névrose » de l’homme contemporain (ces nombreux livres que l’on ouvre à n’importe quelle page et que l’on repose instantanément dans les rayons de librairie). L’auteur plante son décor dans les jardins du Palais-Royal. « Des arcades dormantes, des magasins inabordables, des vendeurs de médailles. Des salons de thé et des ministères… Gustave n’aimait rien… Non, je veux juste rentrer chez moi. Je t’en prie, fais quelque chose, je veux rentrer chez moi. Elle lui prend la main :
      – Il faudra que tu la gardes pour le livre, cette scène, tu entends ? Travaille. Tu es chez toi où tu écris. »
Un beau résumé, non ? Pour ma part, j’aime particulièrement ce trait de « plume » quand il se mêle à une histoire où l’auteur se met en scène en tant qu’artiste tourmenté et s’y vautre avec des phrases telles que : « ma vie m’échappe, mes yeux s’enflamment, je m’épuise, ce tourbillon de fièvre, etc… » J’aime beaucoup ; on atteint alors là une forme de parabole inconsistante du vide.

Ce livre montre comment Du Camp et Flaubert ont vécu chacun à leur manière la reconnaissance par le public. « Tu t’attaches trop à cette babiole de gloire. Même au pied des pyramides tu voulais des médailles… », dit Flaubert à Du Camp. Quelques pages plus loin, la sentence tombe quand Flaubert explique à Maxime Du Camp « Je vais t’expliquer pourquoi tu es tombé dans l’oubli,… Regarde-toi Max : tu te trouves épatant (une référence à un écrivain contemporain épatant connu ?). Tu es repu, tu n’as faim de rien, comment nourrirais-tu les autres ? »

Un autre passage très drôle, page 114 : « Du Camp exulte en posant sur la table, parmi les haricots du jour, trois tomes intitulés L’idiot de la famille.
      –   Deux mille cent trente-six pages, dix ans de travail. Ce Sartre est un binoclard assez connu qui a refusé le prix d’un fabricant de dynamite. »


Voilà donc une critique très amusante du monde littéraire contemporain. Du monde contemporain tout simplement. J’ai franchement ri de bon cœur dans des situations cocasses, non sans exulter bien entendu. Cette romancière a un regard espiègle et une plume réjouissante et cela fait beaucoup de bien !


Le retour de Gustav Flötberg ; Catherine Vigourt ; Editions Gallimard ; Janvier 2018.

dimanche 10 mars 2019

Musée Zadkine. "Le fauve ou le tigre"



Le fauve me tournait le dos. Je l’aperçus en arrivant à petits pas en empruntant l’allée du minuscule jardin. Devant moi, un bow-window au toit circulaire, une enclave dans le jardin ; dedans, un fauve métallique strié de lumière.
Il était difficile de savoir ce qu’il scrutait. C’était un fauve immobile comme il arrive que l’on en croise dans un musée. Pourquoi s’imaginer que la bête pouvait s’échapper ? C’était évidemment absurde et personne n’y songeait.

A ma gauche, la fenêtre de la première salle du musée avec un groupe d’enfants derrière la vitre ; ils observaient trois sculptures de têtes identiques : une blanche, une brune, une terre rouge. Je devinais à travers leur regard braqué sur la troisième tête sombre comme un cocon racorni qu’une histoire inimaginable leur était racontée. L’une des petites filles avait un visage lunaire, les yeux écartés, un nez plat, comme la statuette de gauche en marbre. Ses yeux étaient légèrement bridés et son regard croisa le miens au moment où je l’observai depuis le jardin.
Maintenant, nous regardions toutes les deux le fauve derrière le bow-window ; elle, depuis la fenêtre du mur adjacent à ma gauche, moi en face, depuis le jardin.
Le fauve me tournait le dos et je devinais sa tête féroce et bosselée, ses arcades saillantes. Sa mâchoire massive devait se refermer comme une trappe de chasseur. D’un claquement bref.

Que pouvait-il avaler d’un coup ? Une brebis, à moitié, un lapin sûrement ; la fillette assurément.
Savoureuse ? Plus intéressante que le frêle bouleau tremblant à ma droite, que les fougères si amples que le buis toxique en est couvert. Une délicieuse brindille au cartilage frais, à la peau juteuse. Plus nourrissante que les jeunes enfants repus qui suivent les explications, les yeux rivés sur la statuette terre rouge.
Non assurément, la fillette est la plus parfaite.
Il y a dans son visage un halo sublime qui rappelle la lune avalée par une clairière.
Il y a dans son port de tête une grâce majestueuse comme chez toutes les filles qui affectent de tout assumer.

Il y a dans ses épaules contractées une envie d’être enserrée.
D’être protégée.
Il y a dans ses yeux une ardeur d’enfant aventureux qui accroche le regard.
Qui vous pousse à l’envahir.
D’en finir avec toutes les ambiguïtés.
Une grâce fascinante qui a la persistance de la pierre. 



Derrière elle, les explications, s’écoulaient. Maintenant les têtes des enfants étaient tournées vers la première statue en marbre, la blanche au visage impitoyable. Même forme que les deux autres statues. 
Ce regard glacial.
La statue brune était seule ; elle était retournée dans l’antre d’une histoire d’où elle était venue. Peut-être d’un pays chaud.
C’était le mois de décembre, la nuit tombait. Une étrange lumière bleue fluorescente descendit sur la fenêtre de la fillette. Le temps que je m’en aperçoive, elle était à côté du tigre, derrière le bow-window.
Un pas sur le côté. Le fauve faisait le dos rond. Je m’approchai, me repositionnai derrière, debout, à la fois curieuse et inquiète ; je l'observais ; on ne voyait plus sa mâchoire. Seule la bosse du dos saillait.

Le tigre était furieux, la fillette s’en aperçut. Elle lui caressa la mandibule. Déformée, tordue, aimantée par la main de la fillette qui l’amadouait. 

Le tigre semblait apaisé. Une lumière ardente comme si des ailes lui poussaient émana de ses flancs.
Je m’assis sur un tabouret en bois à la structure parfaitement géométrique, bien plus confortable qu’une souche improvisée, convaincue que la lumière était projetée par une lune incandescente.
J’observai avec le plus profond intérêt la scène, tandis que la fillette de ses deux bras maintenant enlaçait son propre corps. Elle tournait le dos à la vitre, comme le tigre, ses deux bras vigoureusement croisés enroulés autour de son torse mince. Ses extrémités de doigts se touchaient derrière elle, de sorte que l’on aurait pu penser que quelqu’un la ligotait.
Elle dansait. Elle mimait que quelqu’un l’enlaçait et cela semblait l’amuser. Le fauve était brillant de colère. Son poil bronze d’un éclat confondant scintillait, un fauve bien nourri. Et ses yeux qui maintenant regardaient vers le ciel jetaient des éclairs de lumière jaunes.

Tout d’un coup, toutes les lumières s’éteignirent. J’entendis des pas sur les feuilles sèches. Deux pas. Puis quatre. Ils s’approchaient. Deux hommes, ou un fauve : je ne saurais dire. Les pas derrière moi s’enfonçaient avec prudence. Avec ruse. Ils s’enfonçaient lentement, tout doucement, des brisements de coques vides ; comme si tous les insectes, de l’amas de feuilles sèches, des cupules, s’échappaient.
On aurait dit que les pas ne provenaient pas de l’allée mais contournaient une des sculptures du jardin.
Une main m’enserra le bras.
Je criai. Hurlai. Le bow-window fermé, le fauve échappé. Sauvez-la ! Sauvez-la !
Un stylo que j’avais pointu, je criais.
Que la peur puisse dégriser, je le savais.
Transfigurée, le stylo brandi, j’étais prête. Je pouvais lui trouer la gorge. La transpercer d’un coup de flèche.

D’un coup. Sanglant.

La lumière du bow-window s’est allumée.
Saine.

Sauvées.
Mon cri suffit.

Je range mon stylo.





jeudi 7 mars 2019

Carlos et Budd, ovation et silence de Yves Revert (Editions Verdier)



Voici l’histoire d’un cinéaste Budd qui a vécu dans une maison aux cornets de glace renversés. Il a déjà tourné plusieurs films à succès. Son fantasme le plus cher est de porter à l’écran la vraie vie du grand matador Carlos. C'est ce Carlos lui-même qui doit jouer le rôle, et Budd est prêt à tout pour arriver à ses fins – toute ressemblance avec un écrivain en quête de son personnage est fortuite. 

Alors qu'il songe à remettre sa vie en jeu après s'être retiré, ce matador lui avoue un jour « j’avais perdu tous mes enchaînements, ça a duré trois ou quatre secondes et j’ai cru que je n’allais plus pouvoir rien rattraper. » « Il y a cet instant où quand il va plonger l’épée, dit le narrateur au sujet du matador, le poids du corps sur les orteils et non sur les talons. Privé de presque tout contact avec le sol, il bascule en avant, tête haute, la charnière du buste dans le prolongement, il pourrait tout aussi bien prendre son envol et disparaître dans les airs. » (page 126)

Carlos est insaisissable. Il ne se laisse pas facilement prendre par la caméra de Budd, ne se laisse pas amadouer ni conquérir. Ni ne se lie d’amitié avec lui. Il ose même donner son avis, l’accuse de voler la vie des autres ; mais quand il commence à douter de lui, quand l’ombre d’un doute apparaît, il s’offre à Budd pour finaliser le tournage et lui demande sans le regarder : « Et où veux-tu que je me mette pour mourir ? »


Voici donc l’histoire d’un raconteur d’histoire qui a réellement existé, Budd Boetticher, réalisateur de western à Hollywood, qui traque Carlos Arruza, le célèbre torero mexicain, un homme au geste sûr, admiré de tous. Et ce récit nous est rapporté par le raconteur-metteur en scène Yves Revert avec une verve exceptionnelle. Avec son regard qui voit la scène et l’ambiguïté de la scène, le langage du corps et ce que le corps cache. Le décor et l’envers du décor.

Du décor, des scènes, chemins tracés, il est question, tout le long du livre. « J’ai vécu ces journées avec l’impression de déambuler dans ces labyrinthes de foire où à chaque tournant, vous attendent des miroirs déformants. Vous vous reconnaissez mais ce n’est pas vous, ou l’inverse. C’était ce que cherchait Budd, à bâtir un labyrinthe d’images pour prendre la vie au piège. » Restera-t-il toujours à la périphérie de cette vraie vie qu’il essaye de saisir ? « Peut-être l’erreur de sa vie avait été de ne pas persister à devenir matador. » Et c’est cette histoire de prise de risque, ce basculement de la bravoure à la faiblesse, ce passage de la vie à la mort, ce balancement entre le désir et la confrontation au réel, cet attrait pour le silence du monde et pour l’ovation, qu’Yves Revert explore ici, avec une écriture au plus près de l’action. Des corps. Les scènes sont décrites comme le ferait une caméra. Son œil d’écrivain parcourt les scènes en diagonale, à l’horizontale, vers le haut, donnent une teinte particulière au récit de l'auteur. Une très belle découverte donc, pour un premier roman qui a les qualités d’un grand roman-film. Un nouveau genre ? Ça nous change de la disparition annoncée de la fiction, répétée et fantasmée !

Pour finir, voici quelques extraits dans la dernière partie du livre qui décrit la prise de vue finale où s’alternent la vie du taureau, du matador dans l’arène, la prise de vue cinématographique et le zoom sur les personnages secondaires. Cette partie est extrêmement bien romancée. Le sentiment d’attente, de puissance, la dilatation des sentiments se mêlent. L’œil qui voit dedans et l’œil qui voit dehors. Tous ces effets combinés en quelques pages donnent un texte dense, d’une très grande beauté, d’une cohérence psychologique, d’une violence presque lancinante ; et on se prend à devenir taureau au milieu de l’arène du monde.

« L’animal va se prendre dans les plis de l’étoffe et s’y perdre. Il est là et il n’est plus là. La foule voit et elle ne voit pas. Elle voit ce qu’elle croit normal de voir, mais le secret reste caché derrière le pan d’étoffe. Elle attend la réapparition du taureau, qu’il resurgisse du tourbillon de tissu et déchaîne à nouveau sa fureur. La bête se précipite… Carlos, d’un seul mouvement, capte la force du taureau et lui impose sa vitesse. Le fauve passe la cape, tête baissée. L’instant d‘après, les images repartent en accéléré… Budd ne lève plus la tête du viseur comme s’il allait en surgir, à force de scruter à l’intérieur, une image cachée. Il lui semble entendre respirer l’animal. Le poids entier de la carcasse repose sur les piliers des cuisses. Les découpes des muscles creusent des crevasses. Elles gonflent et se dégonflent avec de brusques détentes… Ce qu’il cherche à surprendre en images, ce n’est pas la mort, non, c’est la seconde où la vie se contracte et ondule…» (pages 130-131)



"Carlos et Budd, ovation et silence" ; Yves Revert ; Editions Verdier ; 2017.

mardi 19 février 2019

Sur les épaules du fleuve de Marco Carbocci (Editions du Héron)




Voici un récit initiatique, un de ceux qu’engendre un écrivain en début de parcours pour voir de quelle couleur est l’encre de sa plume, pour tracer sur le sable, vite, avant que la mer ne monte, le socle stable, immuable de son terrain en friche. 


Alors pour le comprendre, pour l’approcher, il faut faire l’effort de s’isoler. C’est un livre de retraite qui se lit comme on lirait « Walden ou la vie dans les bois ». Un de ces livres qui se lisent quand on a trop bu de boissons enivrantes et que la vie paraît insaisissable, quand on a traversé une période étrange et que l’on a besoin de faire un « dépôt de bilan. »


Le narrateur s’isole dans le maquis, en Toscane. Dès les premières pages, Il dialogue avec son oncle qui lui parle des vipères, nombreuses dans le coin. On devine la tentative forte d’un au-delà de cet adolescent en quête de sens et de remède contre sa mélancolie. « J’attendais n’importe quoi, les mains sur les genoux, en fixant le grand tourbillon des étoiles et les lucioles qui voltigeaient dans le ciel et se mêlaient aux étoiles. La lune paraissait épaisse et chaude et pleine de fièvre. Et certains moments d’accablement morbide et d’ennui et de rage, il m’arrivait de songer que je n’aurais qu’à tendre la main pour toucher le bout du monde. »

De son écriture fluide qui lisse les tiraillements, les déchirements, l’exil dont il tente de s’arracher puis la ligne suivante de se rapprocher, pour revenir à la solitude dans les collines, Marco Carbocci puise sa matière, assemble, écoute, effectue un va-et-vient continue entre immersion et désertion. Puis le tourment, les cris d'animaux sauvages le poussent vers les autres ; mais aussitôt, des autres, il n’est plus question, et du chien-loup il se rapproche. Une certaine connivence avec le chien-loup, pourvu que la race humaine soit loin. Très loin.

Au début du récit, il y a Valeria, « le genre de fille que l’on aime avoir à ses côtés dans les moments d’insouciance. Une fille de la Toscane des palmeraies et des plages, des pelotages nocturnes à l’arrière d’une bécane et des défilés polychromes de Luciano Benetton. Avec, en option subsidiaire, quelque chose d’humide et de frais dans les moues du visage ». Elle disparaît assez vite dans la nature. Quand le narrateur s’isole dans le maquis, on est loin de l’insouciance des plages et des scènes de films italiens avec vespa et cheveux au vent. « Je » est un jeune homme qui se cache dans les collines ; il a environ dix-huit ans et est déserteur de l’armée italienne. Il sort de l’adolescence et il a compris l’inconscience cruelle de cet âge. Souvent, il est sujet à une humeur mélancolique. « Alors, le temps qui filait, les gens, l’avenir, le reste du monde n’avaient plus aucune espèce d’importance. C’était comme une sorte de rêve, une convalescence un peu folle et joyeuse que je faisais debout, les dents serrées. Et ça ne pouvait pas durer. »

Son oncle met à sa disposition une cabane dans laquelle il s’isole dans le maquis toscan. « J’écrasais rapidement ma cigarette, ramenais ma tignasse en torche sur ma nuque et tâchais de regagner l’enclos de ma cabane avant l’obscurité. Une fois barricadé, peinard, je retrouvais des raisons de me moquer de moi-même. Je revenais me loger sur le seuil et je recommençais tout doucement à me convaincre que j’étais seul au monde. » Notez que l’on pourrait remplacer « ma cabane » par « mon imagination ».

Un peu plus loin, la source où il est « agréable de se poser là un petit moment, d’écouter le gazouillis du mince filet d’eau claire qui courait dans la rocaille et d’y tremper les deux mains, les avant-bras… Alors il semblait que le bois se peuplait subitement de milliers de vies et de couleurs et de rumeurs nouvelles. Mais l’instant d’après, j’étais convaincu de percevoir au loin l’approche d’un de ces êtres formidables et secrets qui n’appartiennent qu’aux maquis et aux légendes des vieux. C’était un bruissement léger : un serpent géant, une araignée monstrueuse qui me guettaient dans les buissons. Puis, c’était irréel et ça ne ressemblait plus à rien. Une ombre. Un mythe. Une chose d’au-delà de la vie. Puis, c’était les accents très graves et angoissants d’un violoncelle qui résonnaient tout proches et qui gonflaient et qui venaient à moi pour me maîtriser à travers la futaie. » Ai-je besoin d’insister sur la fluidité, la très belle prose de Marco Carbocci après vous avoir cité ce passage ? Cette connivence entre la nature dans laquelle il s’immerge et ses tourments, son rapport au monde, est en perpétuel déploiement. Une conversation entre lui et le maquis, comme un accordéon, déploie sa musique, reprend son souffle, traverse les collines et les futaies, puis revient sur les sombres présages, avec des sons rauques qui l’assaillent, se maintiennent discrètement étouffés derrière le bruissement du maquis. « Le murmure du maquis continuait à me poursuivre dans mon lit. Comme une grande chose confuse et improbable, qui était là, derrière la cloison de bois, et que je ne parvenais jamais à saisir. »

Et puis, il y a la rencontre avec la vieille Afrosina. « Avec un sourire digne, et, dans les yeux, la trace d’une très ancienne malice. » Une femme étonnante, de légende, qui s’intéresse à lui, lui taille les cheveux, déclare que c’est dommage qu’elle ne soit pas plus jeune. « Et son vieux visage chiffonné, à ce moment-là, racontait une histoire très ancienne et secrète. »

Il y en a qui disent « voir Naples et mourir ». Expression légère, presque, tellement elle est galvaudée et tellement elle est associée à la beauté de Naples, de cette baie illuminée, multicolore, grouillante de vies, de gens qui chahutent. Et il y a « cette vie dans les collines. L’histoire de la terre rouge de Toscane et de la poussière et du vent et des orages. Et il me semblait que tout s’achevait là. Qu’il n’y avait pas d’autre existence, d’autre fuite et d’autre conclusion que celles-ci. » Il faut de cette vie-là au narrateur pour éprouver l’instant présent, extraire de sa mélancolie le plus sombre de ses jus. Un paysage de maquis, de bêtes sauvages. Même celles qui piquent et qui sont mortelles. Et, il en fait l’expérience, comme annoncé au début du récit quand il discute avec son oncle.

Après la lecture de ce très beau texte, de cet ouvrage de jeunesse, je suis bien entendu curieuse de lire les autres récits de Marco Carbocci, certainement empreints de cette expérience unique qu’il a vécu dans le maquis toscan, après avoir parcouru un chemin difficile, « un chemin aussi droit et long et beau et difficile », au milieu d’un paysage de collines. 







Sur les épaules du fleuve ; Marco Carbocci ; Editions du Héron ; 2006. 

jeudi 7 février 2019

Le fusil de chasse de Yasushi Inoué traduit par Sadami Yokoö, Sanford Goldstein et Gisèle Bernier (Editions Stock)

Voici un petit bijou de concision, d’une fluidité et d’une douceur indescriptible qui exalte les abîmes sombres de l’âme. Ce texte est une fabuleuse illustration de la puissance sensorielle du plaisir couplé à la douleur. C’est un livre dont j’ai envie de vous parler depuis un bon moment, un monument littéraire au Japon et peut-être injustement méconnu en France.

Le sujet traité est relativement banal, un sujet souvent exploré en littérature, puisqu’il s’agit d’adultère ; mais ici, il est traité de façon magistrale, peut-être même parfaite. « Le fusil de chasse » retrace l’histoire des liaisons amoureuses d’un chasseur solitaire qui reçoit trois lettres : une lettre de son épouse, une de son amante écrite juste avant son suicide, une de la fille de cette dernière qui découvre la liaison de sa mère en lisant son journal intime.

La lettre la plus violente est celle de l’épouse mal aimée. Elle raconte son histoire avec un calme stupéfiant, un calme criant de rage, d’une violence inouïe ; elle crie la douleur de n’avoir jamais été aimée par son mari comme elle l’a aimé. Elle a toute sa vie espéré un coup de feu qui n’est jamais arrivé, toujours contemplée par son mari telle une coupe de porcelaine. « Toi qui était capable de tuer un faisan ou une tourterelle avec ton fusil de chasse, que ne pouvais-tu me tuer avec une décharge en plein cœur ? Si tu me trompais aussi manifestement, que ne me trompais-tu de façon plus cruelle, totale ? » Un jour, pourtant, un jour elle espère, elle le surprend occupé de son fusil, elle l’aperçoit pointé sur son dos par le reflet de la vitre ; mais aussitôt qu’elle tourne la tête et le fixe, il détourne le canon.

Chargé de symboliques, ce livre se déploie autour du fusil de chasse, métaphore du sentiment amoureux. Le serpent également. Le serpent, c’est le démon que chaque corps abrite, que chacun de nous abrite. C'est le démon selon la symbolique chrétienne – Yasushi Inoué fait référence à la traduction anglaise en 1900 du « voyage en Orient » fait par le moine franciscain Guillaume de Rubrouck dans un recueil de nouvelles « La mort, l’amour et les vagues » – s’agite quand le besoin d’être aimé est plus fort que tout. La lettre aussi, peut également être assimilée à un coup de feu ; elle apporte un soulagement à celui qui l’expédie, à l’épouse trompée pendant treize ans. La lettre de l’amante qui a tant aimé et tant été aimée, qui finit par mourir, en est aussi l’illustration : sa lettre se déploie telle une lettre incandescente, qui flambe et vit au-delà de la mort. Yasushi Inoué nous raconte également la perversion qui entretient le sentiment amoureux. L’amante écrit : « Je pensais que, si Midori-San venait à apprendre notre amour, je devrais payer mon péché de ma mort. Mais mon bonheur y gagnait en profondeur. » Le coup fatal, comme nous laisse entendre l’amante à la fin de sa lettre ne viendra pas de la révélation de la trahison qu’elle inflige à l’épouse, son amie par ailleurs, mais de la réouverture d’une blessure qu’elle s’est vue infliger des années auparavant.

Avec un art consommé de la mise en scène épurée, Yasushi Inoué est un auteur qui utilise les symboliques propres à l’imaginaire commun avec une économie de moyens extraordinaire. La fille de l’amante compare l’amour de sa mère à un presse-papier qu’elle possède « des pétales comme raidies par le gel,… que ce fût le printemps ou l’automne, des pétales plongées dans la mort ». Chaque scène est ciselée, dépouillée, lavée des sentiments qui sont habituellement l’apanage de la blessure amoureuse, de toutes les blessures narcissiques, tel un idéogramme, une représentation symbolique de la vie.

C’est que le désordre moral, dans un pays où la frugalité est de mise, le désordre donc se règle avec un simple coup de fusil, une missive, ou la mort. Point d’atermoiement, de prise d’anxiolytique. Ni de séances interminables chez le psy. C’est vivifiant ! Freud (que je vénère, nulle envie de l’effacer du spectre de la littérature occidentale) eut été malheureux si Vienne avait été une enclave japonaise.

J’ai longtemps aimé ce texte sans savoir pourquoi je l’aimais tant ; et ce n’est que tardivement après plusieurs lectures de livres traduits du japonais, après Kawabata, Kenzaburô Ôé, Tanizaki, que peut-être, nourries de tous les thèmes qui hantent la littérature japonaise, la honte, le secret de famille, les non-dits, j’ai pu comprendre pourquoi ce texte m’envoûtait et pourquoi il se démarquait.

Je ne saurais trop recommander la lecture de cette nouvelle d’un trait. Elle se lit une fois, deux fois, plusieurs fois et à chaque fois la magie opère parce que le texte, très court, fourmille de symboles qui nous remplissent d’année en année et se révèlent et se correspondent, se tissent l’un à l’autre, s’accordent pour émerger sous une nouvelle forme. Je crois que ce récit est une essence, comme obtenue après un processus de distillation, et donc les notes primaires, les accords, les notes de fond, les notes les plus volatiles, se révèlent à chaque lecture avec un plaisir renouvelé.

Sous la douceur de la plume de Yasushi Inoué, surgit, implosant de contrastes, l’implacable douleur, l’effroyable férocité de l’homme en proie au sentiment amoureux.

Le fusil en bandoulière, l’homme est un chasseur solitaire.