Le buveur de lune de Goran Tunström traduit par Marc de Gouvenain et Lena Grumbach (Editions Actes Sud)


Voici un livre que j’ai récupéré sur les étagères de mon futur appartement et je me dis donc qu’il va nécessairement m’apporter beaucoup.
Après avoir avalé toutes les lunes poétiques de la terre, l’auteur Goran Tunström déverse dans ce livre à nos pieds des idées scintillantes, des notes de musique, des grondements, de grands débats philosophiques menés avec humour, des rayons de soleil sur une terre rapée comme une lune, des parfums enivrants et beaucoup de repas proustiens : soupes de mûres et poulet piri piri, chèvres frits à la sauce au basilic (à tester sans plus attendre à cette saison avec une vinaigrette au basilic).
Ce livre retrace l’histoire d’une relation entre un père fantasque et son fils. L’univers créé par Goran Tunström est émaillé de débats philosophiques très drôles sur la musique échangés à bâtons rompus, de situations diplomatiques rocambolesques (une histoire sur la présence du raifort au Nigeria m’a beaucoup fait rire), de pensées philosophiques sur le sens de la vie si vraies et si amusantes. Il faut bien vivre dans une contrée où l’hiver est rude pour accoucher d’un livre pareil ! A n’en pas douter, la littérature nordique est un excellent antidote à l’hiver !
Dans une deuxième partie du livre, l’humeur de l’auteur se déploie sur un autre registre quand c’est le père qui prend la parole. L’histoire de cette relation père-fils est menée avec moins de drôlerie. Le narrateur, le fils, est confronté à la personnalité exubérante de ce père. Il n’y a personne pour contrebalancer le poids de ce père certes très attachant au début du livre, mais dont l’égocentrisme croissant finit par  porter ombrage à son fils. Le flux de paroles que déverse ce père cache bien des secrets, bien des non-dits. Il n’y a pas de mère, juste une mère fantasmée, mais en fin de compte comme « tout ce que nous vivons n’est que divagation de l’esprit », c’est une flamme qui porte le fils, faible et vacillante. Ce père si exubérant mis au placard dans son travail et par son fils perd le goût de la vie et on le voit sombrer dans  une mort lente. Après avoir été décrit comme étant un grand jouisseur, un grand dévoreur, on ne comprend pas très bien cette évolution mais petit à petit, on comprend pourquoi ce père déploie tant de mouvements, pourquoi le dialogue entre lui et son fils tourne à un impossible dialogue.  
Le thème qui sous-tend ce livre et hante l’auteur est certainement résumé dans la phrase « On peut vivre ensemble pendant des années, pour s’apercevoir un jour qu’il ne s’agit pas de nous, mais de quelques qualités rassemblées au hasard et fourrées dans le même sac, simplement parce que la route sur laquelle on s’est rencontrés était étroite et bordée de profonds précipices. On croit qu’on aime, quand on aime… »
Ce livre est une vraie source d’énergie vitale pleine de poésie et pleine d’humour. L’auteur a une imagination décomplexée et explosive qui sait transcender tous les excès dont la nature nous a dotés. Comme chez Gabriel Garcia Marquez, le désir et la nostalgie sont joyeusement servis par un récit teinté de notes magiques. 
Il y a un passage qui se déroule à Paris dans la librairie anglophone d’Odile, rue Princesse qui a fermé depuis.

Quelques extraits :

"Certains étaient grands et bruyants, d'autres petits et scintillants de couleurs ; il y avaient ceux qui se prétendaient toujours de retour direct d'une guerre et ceux qui avaient dégotté leurs informations dans les bouteilles de whisky des bars d'hôtels. Il y avait celle qui ressemblait à une monitrice d'institution religieuse et qui, en trois langues, avait aimé des chefs guérilleros, et la concubine d'un président, toujours détentrice d'informations de première main issues directement de la première chambre à coucher du pays, il y avait celui qui prenait de préférence une année sabbatique sous une pluie de balles, suivant la devise de Nietzsche : "Si tu n'as pas de goût pour la vie, mets-la en jeu et tu retrouveras le goût de vivre.""

"Mais je le devine : tous ces repas étaient des tests. Il goûtait, répétait, se préparait au Grand Repas, le jour où elle, celle dont je ne connais pas le nom serait assise en face de lui et prononcerait la réplique que j'allais moi-même entendre un soir : "What is the name of this wonderful fish ?" Car, comme le dit un jour papa : Il y a longtemps, dans un rêve peut-être, on m'a promis une rencontre avec le Toi Absolu : une femme de grande beauté, sage et en appétit sexuel, et chaque fois qu'une femme est devenue humide contre moi, j'ai pensé que cette fois, cette fois la vie allait enfin me révéler son sens profond, son but absolu."

"On peut dire beaucoup sur la poésie de ses différentes manières d’être exprimée dans le cadre d’un poème- ce masque affrontant le vide, cette preuve merveilleuse de la surabondance de grandeur dans toute œuvre humaine. La poésie crée le monde, car le monde ne devient visible qu’après avoir été nommé. C’est par l’intermédiaire de la langue qu’il se met à bouger, qu’il devient un processus auquel nous prenons part. La véritable poésie donne de nouvelles dimensions au monde. Elle est invitation au voyage, tout comme elle nous invite à contempler calmement le continent mystérieux de ce qui est en nous, elle est avant tout –j’ai lu ça quelque part- une œuvre d’amour. "

" La certitude est une impression étrange. Elle remplit toutes les cavités du corps d’une énergie nouvelle et précise les objets qui vous entourent, donne à leur contour une netteté étonnante. Le corps réclame de l’action, comme s’il lui fallait sortir de lui-même, l’hésitation n’a plus de place, les sens récupèrent tout ce que durant longtemps ils ont laissé en friche. Des idées nouvelles peuvent être fragiles, mais elles embrasent le corps."

"Non, ses mots n’étaient pas de grands personnages. Ils rimaient bien ensemble, et pourquoi n’aurait-on pas le droit de présenter en vers sa vie onirique, ses labeurs amoureux avortés ? Une rime est comme un comprimé d’aspirine : quand la métrique fonctionne, qu’une rancœur peut s’accorder à un cœur, et une tête à une fête, alors bien des tensions se relâchent. Au-delà, que la méthode poétique de mon père fût l’éclectisme n’était pas un secret, même pour lui."



Le buveur de lune ; Göran Tunström ; Editions Actes Sud ; 1999.





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