Centre de Philippe Sollers (Editions Gallimard)


Il y a des livres qui sont faciles à résumer : tout se tient.
      Voici donc un livre qui chemine entre la psychanalyse, l’histoire, la littérature, la poésie, pour servir un unique dessein : l’analyse et le constat de l’état de notre société. Alors, allongez-vous et écoutez. C’est bien plus efficace qu’une séance de divan pour endiguer ses petites névroses. C’est plus sombre mais plus fouillé qu’un Woody Allen.
      Si vous en avez assez de toutes les dérives sociétales et que vous vivez en bonne entente avec notre cher Sigmund Freud, ce livre agira comme un exutoire ; sinon, passez votre chemin. Je pense que c’est un auteur que l’on aime ou que l’on n’aime pas. Il n’y a pas de consensualité dans cette écriture.
      C’est un livre dense qu’il vaut mieux cependant lire d’un trait (ce que j’ai fait aujourd’hui) car les chapitres, sans lien apparent, sont en réalité reliés, et dans le rythme et dans les échos qui rebondissent d’un chapitre à l’autre. J’ai particulièrement aimé le chapitre sur l’inceste qui retrace l’histoire de la transmission de l’amour, des caresses à travers les siècles. Il écorche au passage quelques personnes médiatiques : Sollers a dû faire de l’escrime quand il était petit.
      Attention, à force de tout dynamiter, Sollers explose en vol. Mais ensuite il revient : à l’enfance, à la foi, à ses amours, aux caresses reçues ; et le tourbillon se tasse, et le cercle se réduit. Se referme.
      J’aurais aimé que le livre finisse p. 103 après le poème de Rimbaud : « Le mot le plus important, ici, précédé et suivi de points de suspension, est etc... Ça pourrait continuer indéfiniment comme ça. »
      Je conseillerais de lire Sollers après Pautrel (dont le dernier livre est sorti récemment) ou Pautrel après Sollers. L’un écrit par ondulations et l’autre par poussées fiévreuses. Deux écritures donc à alterner… Poussé à l’infini, Pautrel tend vers Sollers !
      Et pour finir,  p. 28 : « …il existe des intérêts privés qui m’interdisent formellement un travail de ce genre. Il me faudrait pour cela découvrir quelques-uns de mes sentiments intimes, qui m’ont été révélés par l’analyse, mais que je n’aime pas m’avouer à moi-même. Mieux vaut se taire. » (Freud)

Quelques extraits:
"Nora a une autre particularité. Elle était très bonne en mathématiques, mais sous l'influence de sa mère, elle n'a choisi la psychanalyse qu'assez tard... Je dois lui paraître algébrique et topologique, une sorte d'intégrale en mouvement. Comme je suis moi-même hypermnésique, ça marche."

" Exemple du dialogue entre Emilia et Desdémone, à propos d’un homme :
Emilia « Un très bel homme. »
Desdémone : « Il parle bien. »
Emilia : « Je connais une dame, à Venise, qui serait allée pieds nus en Palestine pour un attouchement de sa lèvre inférieur. »"

"Nora ne me parle pas de ces cas, sauf énormité significative, venant, la plupart du temps, de sa clientèle gay. Elle s’étonne qu’en tant qu’écrivain je n’aie aucun préjugé contre l’analyse, au contraire. Je pense qu’elle pourrait décourager le flot consternant des « rentrées littéraires » et les éloges dithyrambiques sur des pavés illisibles, décrétés « bouleversants », « stupéfiants », « miraculeux ». Cela dit, Nora aime bien la vraie littérature, surtout Kafka et Dostoïevski. Etrangement, pas de Bible à l’horizon. Mais Freud, toujours Freud. "

" Voilà l’art de Nora. Elle tisse, détisse, tient le fil d’une histoire, trame…
Le patient, ou la patiente, devient lecteur ou lectrice de soi-même. C’est pénible, émouvant, passionnant : longues pages d’ennui, souillures, flétrissures, détresse, revendications, déceptions, humiliations, frustrations, colère."

" Un enfant, où qu’il se trouve est spontanément religieux. Pour lui, tout est immédiat, chiffré, animé, magique. La nature est un temple où de vivants piliers lui parlent et l’observent avec des regards familiers. Les échos se confondent dans une profonde unité, les parfums, les couleurs et les sons se répondent. Il se souvient d’une vie antérieure, où il habitait sous de vastes portiques, que les soleils marins teignaient de mille feux…
C
et enfant sera impossible à intimider, à canaliser, à encadrer, à mater. "

" A propos de découverte, prenez le Polonais Nicolas Copernic…Poursuivez jusqu’à Newton, et vous allez déboucher sur Freud…Au passage, n’oubliez pas de saluer la mémoire du marquis de Condorcet, arrêté pendant la terreur comme Girondin,… Mais oui, avec Nora, malgré la dévastation générale, je crois plus que jamais aux progrès de l’esprit humain."

Centre, Philippe Sollers, Editions Gallimard, 2018. 


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