dimanche 26 janvier 2020

Le train zéro de Iouri Bouïda traduit du russe par Sophie Benech (Collection l'imaginaire chez Gallimard)

Les grands écrivains écrivent pour ne pas devenir fous, partons de ce postulat. Certains se démultiplient. Quelques-uns sanctifient un point d’orgue, s’installent sur un minuscule point saillant et s’immobilisent le corps tremblant. De rares courageux secouent le diable par la queue et envoient leur double fictif vers le suicide.

Iouri Bouïda précipite un train dans un bruit de ferraille : le train Zéro.

Sans oublier de vivre. « De toute façon, il fallait bien vivre. Planter les pommes de terre. Préparer le foin. Sécher les champignons. Egorger le cochon… Pas le temps d’être fatigué. Pas le temps de penser non plus, d’ailleurs. Les pensées, ça fatigue plus que la masse. Ça brûle les forces. » 

Sans oublier les traverses. « Les meilleurs traverses sont en chêne ou en pin, mais on peut utiliser le mélèze ou le sapin. Faut savoir ça sur le bout du doigt. C’est ça, la connaissance, la force, autrement dit le pain, la nourriture, la vie. »

Et la vie, les femmes. Fira, « une bonne femme ou un rêve » « Il connaissait son odeur. Toutes les nuances de cette odeur. Et même le goût des mamelons durcis. Cette courbure du bras, il l’avait trouvée autrefois chez Rosa, et ces lèvres ouvertes, abandonnées… » Fira dont le corps transparent avait un « cœur qui palpitait comme un oiseau, de l’écume ajourée de ses poumons et de son foie brumeux, de la clochette argentée de sa vessie et de ses os délicats et bleutés dans la compote rose et translucide de sa chair… » Emportée là-bas dans le train Zéro par des hommes, Fira reviendra « toute voûtée, avec un fichu de vielle femme ».

« Les juifs s’en vont toujours, il n’y a que les idiots comme nous pour rester »
. De cette scène inaugurale née une oppression, une furieuse oppression qui fonce à la vitesse d’un train fou. Et il n'y a qu'un homme capable de conduire ce hurlement métallique, c’est Iouri Bouïda. Départ, vision des chemins de fer de l’enfer. Et encore des départs. Le train de la vie, le train Zéro va là-bas, décrit une trajectoire sans but ni fin, où l’absurde jouxte le comique, l’espoir insensé tue, l’amour sauve. Ce train Zéro circule, circule sans fin, passe et repasse par la station Neuf, dans une contrée reculée au fin fond de la Russie. Le train va vient, passe encore et encore, sans que l’on ne sache où, il part là-bas. Sans que l’on ne sache pourquoi. « Et s’il n’y a rien là-bas, hein ? Juste une plaine nue ? Un désert ? » Presque tout le monde quitte la station Neuf. Sur fond de bruit de bottes, de juifs qui s’enfuient, de décisions irrévocables, le colonel qui finit mal, l’orphelin fils de la patrie, le train fonce, s’ébranle, déglingue les rares qui s’en approchent de trop près.

L’histoire est campée. Et les interrogations.

Rester ou partir. Pourquoi vivre ?

Pourquoi ?

L’attente. Puisque la vie est espoir. « Tout comme les visages, les mots, les gestes, la rosée matinale sur les rails qui, à midi, étincelaient ainsi que de l’argent brûlant, le cri strident des cigales dans l’herbe rêche qui sentait la créosote, et tout le reste – tout, absolument tout, n’était que l’ombre de l’attente du train Zéro. » Et les rêves brisés. Mais ce n’est pas un mirage « une fois par jour, les roues d’un convoi de cent wagons les débarrassaient tout de même de leur rouille. Ça c’était la meilleure preuve que le train Zéro n’était pas un mirage. »

Dans l’univers débridé de Iouri Bouïda, un univers très noir empreint de réalisme magique, les corps sont organiques, transparents, opaques. Il y a aussi les chiens mangeurs d’homme derrière le barbelé qui aboient dans les ténèbres. Une cohorte de personnages colorés qui ont des rêves insensés. Mais il ne faut pas croire que le train Zéro peut les transporter quelque part, « il n’y a pas de gens dedans, c’est du bois, des bottes de feutre, des milliers de bûches, des millions de bottes de feutre. » Et puis il y a Aliona rencontrée à la station cinq qui se fait emmener dans cette contrée, à la station Neuf. Elle « n’avait pas pu expliquer de façon cohérente comment elle était arrivée sur la ligne. On l’avait emmenée. On lui avait promis du travail, du pain et un logement. Elle était arrivée par étapes, en passant d’une locomotive à l’autre. » Aliona, l’infirme avec une jambe plus courte que l’autre qui sans se démonter déclare sa flamme à Ivan. Aliona cherche quelque chose – sa faille – sa mère dit-elle, se plante devant le train qui passe en trombe, se penche « de plus en plus, comme si elle s’imbibait, s’imprégnait des bruits inhumains du train qui fonçait ». Il y a Vassia également qui est nommé chef de la station Neuf ; il est emporté par le train Zéro, va là-bas et revient le « visage bouffi et tourmenté secoué de tics. » Il décide qu’il va tout écrire. « Il passait des journées entières enfermé dans son cagibi, à faire grincer son crayon. Eh bien, qu’il écrive donc ! »

« Eh bien quoi, les gens ont le droit d’avoir leurs manies. L’important, c’était le train Zéro. La vie. »


Iouri Bouïda excelle dans l’art de raconter l’histoire de l’humanité en multipliant les allégories. Avec une plume poétique, onirique, qui n’hésite pas à devenir scabreuse et à dire son dégoût, son incompréhension, l’auteur réussit à évoquer dans un cadre imaginaire débridé toutes les tragédies et absurdités de notre monde avec une plume d’une liberté extraordinaire. En s’affranchissant de tout code, il nous conte une odyssée fantastique avec un souffle romanesque d’une puissance totalement ébouriffante.

Un très grand livre, un immense auteur. Ce livre est une parabole de l’histoire de l’humanité, sous ses aspects les plus violents, le train Zéro une allégorie de la vie. C’est une lecture exigeante. Rafraîchissante tant l’univers de Iouri Bouïda est vif, fougueux, d’une violence décoiffante. Comme toujours avec Iouri Bouïda – je l’ai déjà écrit par ici –, il faut avoir un moral d’acier avant d’aborder un de ses textes. Mais ça vaut son pesant de noirceur. D’or et de plumes cendrées. On en ressort déplumé mais couvert d’or. Le corps laminé mais fougueux. Ça vaut son pesant de corps. La douleur du monde, ce bruit intérieur qui menace de nous enraciner dans la folie explose et réclame de vivre. Cette douleur inextinguible du difficile Vivre, de l’absurde Vivre, traversée par le train Zéro et son bruit de ferraille qui nous transperce, en ressort tellement essorée, tellement épuisée, qu’il ne reste plus qu’à vivre. Vivre à Mille à l’heure.



Il y a du Kafka et du Gabriel Garcia Marquez dans l’écriture de Iouri Bouïda. Il y a du sang et de l’amour. Beaucoup d’amour. C’est un joyeux foutoir où tout est possible sauf comprendre : pourquoi tout ça ? Pourquoi vivre ? Ecrire, vivre. Il faut bien vivre. Cette tôle de vie qui déraille peut bien cliqueter. Et elle cliquètera. Elle cliquète. Même quand tout le monde part, le fracas du train Zéro continue à tourmenter notre cœur. Même seul au monde, le cœur « qui toute une vie, avait accumulé une amertume inflammable, explosive. Le train. Ce n’était pas encore fini ? Il cliquetait toujours ? Bon Dieu. Ca alors. »

Ric-rac.

Tchou-ou-ou !


Le train zéro ; Iouri Bouïda ; traduction Sophie Benech ; collection l'imaginaire Gallimard ; 1998.



mercredi 1 janvier 2020

Une année qui s’achève




Une autre, me direz-vous.

Pas vraiment en ce qui me concerne, puisque j’ai mis un point final (achevé n’est pas le bon mot car je pourrais continuer à modifier mon manuscrit pendant dix ans…) à un roman que je vais envoyer à des éditeurs. J’ai mis beaucoup d’énergie à écrire ce livre, alors il ne suffit pas de trouver un éditeur bien entendu, mais de trouver la bonne personne qui souhaite le défendre avec conviction.

Ce site qui devait initialement être un site de lecture et d’écriture s’est modifié au cours du temps et il y a désormais une rubrique dédiée aux musées, théâtre ou cinéma. L’occasion de revenir sur les messages que vous m'envoyez dans ma messagerie privée, sur Twitter ou Babelio. En ce qui concerne mes billets de lecture – puisque c’est de là que tout a démarré –, vous ne trouverez pas sur ce site un résumé de l’intrigue, mais une esquisse des thèmes qui occupent l'auteur et du terreau de son imagination, les interrogations qu'il soulève, son regard sur le monde, ce que la lecture du texte a modifié dans ma perception du monde. Cette fin d’année m’offre l’occasion de remercier ceux qui apprécient mes critiques et qui m’écrivent aimer venir ici parce qu’ils n’y lisent pas le énième article qui résume un livre, parce qu'ils découvrent une grille de lecture, des détails qui ne les ont pas frappés. Ce recul (et ce luxe puisque je n’ai aucune contrainte) que je garde ici, pour parler des livres que j’aime, et uniquement des livres dont j’ai envie de parler, est un vrai plaisir car évidemment ces lectures alimentent mon écriture. Bien que je lise et remplisse mes livres de post-it depuis quelques années, mes lectures attentives, le crayon et un carnet à la main sont plus récentes, et cet œil critique m’aide certainement à écrire avec plus de dextérité et à faire évoluer mes textes.


Il me semble que comme pour l’écriture, il faut réussir à garder cette flamme allumée en tant que lecteur, celle qui nous éclaire sur le chemin de notre inconscient, celle qui réveille des sentiments en sommeil, celle qui nous donne une grille de lecture qui nous éclaire sur nous-même et sur le monde qui nous entoure. De même que l’écriture biographique sombre quelque fois dans un « je » effusif, la lecture autocentrée sur des thèmes que l’on croit être nos thèmes de prédilection enferme dans un cercle qui se réduit peu à peu à un point. « Dis-moi ce que tu lis et je te dirai qui tu es » est une pensée fréquemment répandue et vraie, mais je crois que l’on peut l’étendre à dis-moi ce que tu lis, les chemins de traverse que tu empreintes pour élargir ton horizon, et je te dirais ce que tu souhaites modifier. Se laisser bousculer par la lecture est important, très important même (d’où la nécessité de récolter des conseils de lectures chez un très bon libraire, ou un critique ou lecteur éclectique). La lecture pour le devenir, donc. Et la lecture également en tant que nourriture pour l’écriture. Et toujours ce va-et-vient perpétuel entre le choix conscient et l’étincelle de lumière inconsciente qui clignote au fond d’un chemin de traverse.

L’impasse qui s’ouvre, les sentiers ignorés, les chemins non balisés. Puis l’écriture qui relie, qui trace un chemin vers l’autre. La chose la plus importante : j’écris pour aller vers l’autre, comme beaucoup d’écrivains certainement. Dans tout bon livre, il me semble, l’écrivain rejoint le lecteur. Dans tout bon livre, les thèmes qui hantent un auteur sont des thèmes universels. Tous les livres parlent de la même chose : la vie, l’amour, la mort, l’amitié, les liens filiaux, le sens de notre existence. Ce qui importe, c’est le regard, la plume de l’auteur. Et bien sûr la vérité de sa plume, sinon je contredis tout ce que j’ai écrit précédemment – tous ces chemins tracés vers l’inconscient, vers ce qui ouvre le regard. Sortir de soi, donc. Car il ne s’agit pas d’écrire pour séduire mais de séduire parce que l’on a laissé une vérité transparaître. Je ne parle évidemment pas de réalité, de fiction réaliste, mais de vérité intime, de la vraisemblance de l’univers décrit, de son adéquation avec le propos de l’auteur, de sa façon de dérouler son intrigue, sans mystère fictif pour appâter le chaland. Je parle de l’intensité des émotions, du désir inhérent à ce besoin de dire la vérité. Je parle de la musique des phrases, du son juste. Du souffle qui soulève ces phrases. De la respiration. Pas une respiration de bête qui pédale pour nous impressionner, le torse dressé contre une soufflerie automatique, le bras qui coupe toutes les branches qui dépassent pour offrir une énième fois un paysage conforme aux attentes. Mais d’une bête, qui peut-être souffre, respire, jouit, dont les sentiments nous touchent et apparaissent dans toute leur densité une fois le livre refermé, comme quand « des fils de lumière orange parcourent le ciel comme un songe de nuit, comme quand un îlot de lumière requiert une attention que l'on repousse. » (extrait de mon roman à paraître cette année)

La raison d’être de l’écriture est certainement cette recherche de vérité, cette quête qui nous fait tracer tant de trajectoires pour défricher dans les méandres de l’âme humaine ce qui nous rapproche ou nous dissemble. Une phrase que l’on assigne à Aristote et que j’aime beaucoup « L’homme n’a que deux mobiles : la vérité et l’amour. » Et bien voici un mobile inépuisable, la recherche de vérité, cette quête que nous poursuivons tous avec assiduité qui nous fait tant aimer des auteurs comme Virginia Woolf qui, je dois l’écrire à nouveau, a été mon phare cette année. Sa place dans mes lectures ne cessera donc jamais de croitre, car bien sûr relire Virginia Woolf revient à gonfler un sentiment diffus, encore et encore, qui jamais ne s’affaisse, jamais ne s’apaise.

Comme beaucoup d’auteurs, j’écris à partir d’images, d’images qui apparaissent avec insistance et bien entendu les émotions suscitées par ces images sont le moteur de l’écriture. C’est ce petit chemin entre le conscient et l’inconscient, la petite lumière bleue telle que décrite par Zamiatine qui me guide, et cette lumière bleue s’allume dans différentes situations, rien de prévisible, bien qu'il y ait des éléments déclencheurs. Parfois totalement inattendus, par exemple le musée Zadkine, ou alors une toile de Watteau. Un parfum, un morceau de piano. Parfois rien, et soudain un manque – les petits riens ont décidé d’unir leur force et de crier d’une voix unanime, une sirène mugit et nous transperce : le mystère de la vie réclame un éclaircissement immédiat. Et alors cette toile embrouillée où nous nous promenions, le regard naïf, l’air de nous complaire mais dans un mouvement tout de même désordonné se transforme subitement en une tache vive, puis une autre, et les couleurs dont nous ignorions même l’existence apparaissent dans une forme tellement reconnaissable que l’on croit que l’on touche là à une forme de réalité intangible. Puis après avoir simulé la stabilité, l’immobilité, les couleurs se mettent à danser jusqu’à ce que l’enivrement nous fasse échouer sur une autre rive, où de secrètes pensées se briseront à nouveau avant de prendre leur envol pour aller rejoindre une autre rive.

C’est curieux mais je crois que les sources de l’énergie créatrice sont totalement aléatoires et nul ne peut prédire d’où elles viendront. D’ailleurs, il ne faut certainement pas les regarder de trop près, sinon la recherche consciente se replace en travers du chemin et cette vérité nous échappe. Un des charmes de l’exercice est de se laisser surprendre, d’autres étincelles surviendront et c’est justement ce côté aléatoire de l’exercice qui crée une dynamique incessante.

Chaque projet d’écriture est certainement différent. En ce qui me concerne, je cherche à me connaître à travers des œuvres de fiction où je m’éloigne justement de moi-même. Je fais confiance à la première page, aux premiers mots, à la friction entre ces mots, à l’étincelle qu’ils déclenchent et je me lance. Ensuite, c’est ce balancement, ce va-et-vient entre compréhension et surprise qui par association d’idées participe au déroulement du récit. C’est un mouvement qui n’est pas forcément continu mais porté par ce que les mots me disent. Je ne sais pas si j’écrirai toujours comme ça, mais en tout cas c’est comme ça que j’écris actuellement – il est probable que mes lectures de Freud quand j’avais autour de vingt ans ont laissé des traces.

La petite Zoé a eu pas mal de succès, elle fait partie d’une histoire que j’ai étoffée depuis. J’écris également un recueil de poèmes en prose dont vous avez eu cette année eu un aperçu ici. Et surtout, j’ai repris le roman que j’ai démarré en 2018 quand j’ai eu une vision nette de ce qui me restait à faire sur celui que je viens de clôturer. J’ai un recueil de portraits de femmes étonnantes, au caractère opaque avec une composante érotique en cours. Une Mathilde avait déjà fait son apparition il y a quelque temps. Depuis, il y a eu l’apparition de Louise, Catherine, Tatiana, Sabine, et tout ça formera un recueil de portraits de femmes. L’élaboration de ces textes est, je dois l’avouer, un grand mystère pour moi ; mais parfois, au milieu du récit, une toile qui m’a intriguée dans le passé, de Watteau ou de Manet, de Klimt, vient me rappeler que le mystère de la création est infini, que chaque être est enveloppé d’une opacité que l’on peut à peine décrire par quelques traits vifs. En réalité, il faut surtout s’en réjouir. Jouir de la présence de ces personnages est une expérience particulière ; elle consiste à entrer dans leurs univers même s’il résiste à toute interprétation. Et découvrir un nouvel univers revient à transgresser les valeurs dont on a héritées, et donc à s’apercevoir que le champ d’action est immense.

Je vous souhaite à tous une belle année 2020, des projets, de l’incertitude, des malentendus, des chemins hasardeux, des découvertes improbables, des visions rassurantes, du soleil en hiver, de l’été dans le ciel, des fils orange qui parcourent le ciel, des vols d’hirondelles – dans un sens puis dans l’autre –, des refuges au parfum boisé, des étendues de plaines sauvages, des petits lacs étincelants.

De vastes mers luisantes.

Et de nouvelles lectures cachées là-bas entre ciel et horizon, une surface qu’il faut fendre pour explorer ces grottes qui nous grandissent. 


samedi 16 novembre 2019

Zoé


Le feu de bois répandait sur le sable des taches mouvantes. Devant nous le roulis des vagues, et derrière, la forêt de pins que nous venions de traverser. Une mince couche d’argent soulignait les rochers qui descendaient en aplats sur la côte à notre gauche. Et à droite, le clocher de cuivre de l’église telle une turgescence lumineuse surplombait les lumières de la ville qui s’élançaient en de longues lignes luisantes sur la mer. 

  De temps en temps, le crépitement du bois était percé par le bruit d’une vague qui s’avançait dans le sable puis se retirait comme un éventail qui se déplie. L’anse dans laquelle nous nous trouvions était à l’abri des regards. Juchée sur un talus, Zoé fabriquait une tresse, avec les branches fines que nous avions ramassées pendant le trajet. Elle avançait ses tiges tressées vers le feu pour incurver sa tresse, puis reprenait son travail en serrant les nœuds avec ses doigts vifs et nerveux, ne craignant pas de briser les tiges. Ses pieds rougis par le feu ressemblaient à deux rongeurs révoltés ; le talon s’enfonçait, puis le pied resurgissait en agitant ses orteils qu’elle avait plantés en épis comme dans ces dessins d’enfants que je faisais dans mon jeune âge. 

  Moi, je surveillais les épis de maïs, les tournais dans un sens puis dans l’autre, guidé par le parfum, pendant que les gouttes de jus tombaient sur les brindilles.

   Pendant une randonnée organisée dans les Vosges, j’ai rencontré un jour une ethnologue – Katherin Clarck – qui m’a dit que certains peuples se servent de leur voix avec des chants et rituels pour expulser leur angoisse, repousser la mort, oublier les menaces dans une région hostile où l’ennemie guette sous des arceaux d’ombres vertes. Ou tout simplement pour dire non à toutes ces têtes qui s’inclinent. Oui, à droite, oui à gauche. Oui triple oui, j’incline ma tête, les chapeaux s’inclinent. Et les mots aussi. Oui, triple oui, le coq aussi courbe sa crête rouge. 

  Lui aussi – mais lui picore, le coq est intelligent. 


  Katherin m’avait dit « Hurlez à plein poumons, à chaque fois que vous le pouvez, à chaque fois que vous êtes dans un endroit isolé, vous verrez, vous me remercierez de vous avoir donné une aussi simple et efficace règle d’hygiène mentale » J’ai imaginé Zoé telle une baudruche, gonflée, un gros ballon qui s’éloigne vers cette lune qui surplombait la forêt de pins. Vous voyez à quoi ressemble un humain gonflé à bloc qui vole dans l’air ? Avec une tête qui vacille, à droite à gauche, et qui tel un balancier penche tantôt sous le poids de la tête tantôt sous le poids des pieds, à droite à gauche ; et encore à droite, à gauche. Puis soudain, un cri féroce qui déchire le ciel, le ballon se dégonfle, Zoé décrit des spirales, vrille dans le ciel, et voici Zoé à nouveau assise sur le talus qui tresse sa couronne. 

  C’est comme cela qu’elle est Zoé, son calme apparent est une enveloppe dégonflée. La dernière crise ? Hier soir. J’ai posé les yeux sur une serveuse dans une crêperie. Comment était la serveuse ? Assez quelconque, mais cela faisait longtemps que Zoé n’avait pas volé et dégonflé. En réalité, la serveuse était outrageusement maquillée, mais avait le même nez que Zoé ; et il était planté au milieu d’une tête vulgaire, c’est pour cela que je l’ai regardée. Et le nez de Zoé est, c’est vrai, l’objet de toute son attention. Elle le poudre, jette des ombres de fard à droite à gauche pour le camoufler, le pince pour l’amincir, le regarde de profil, puis de face à chaque fois que je la surprends en pleine contemplation angoissée. Alors oui, j’ai pensé que Zoé était jolie, elle, malgré son nez, mais Zoé a une telle propension à se gonfler avec rien – mais vraiment rien – que j’ai crié à pleins poumons, comme me l’avait conseillé Katherin Clarck. 


  La mer continuait à étendre son éventail de vaguelettes dans l’anse, mon cri a dilaté le feu qui a avalé les deux épis de maïs, une flamme jaune, puis noire, puis bleue s’est élancée dans le ciel ; et Zoé, étonnée par mon subit arrachement, a déposé sa tresse sur sa tête avec un sourire mi-tendre, mi-sardonique. 

   Toute la semaine suivante, Zoé a été adorable. 

  Il va falloir que je remercie cette chère Katherin pour cette saine hygiène de vie et hurler régulièrement. Chaque semaine.

  Disons le vendredi. 


 Oui, dorénavant, le vendredi sera mon jour de hurlement. Je fermerai la porte, me déshabillerai, les pieds enfoncés dans des pantoufles confortables, un brin d’ordre autour de mon fauteuil.


  Puis je hurlerai, je hurlerai à pleins poumons.


  Tous les vendredis, absolument tous les vendredis.

dimanche 3 novembre 2019

Raymond Isidore et la maison Picassiette

Imaginez un ballet de verres brisés, de cruches sans anses, d’anse sans tasse, de petits malheurs éparpillés sous un grand soleil. Imaginez une ronde de débris s’assiettes et de verres qui n’annoncent rien de sinistre. Aucun cri, aucune colère, voix brisée. Imaginez des débris de toute sorte qui sortent de toutes les poubelles alentour, s’ordonnent sous vos yeux, orchestrés par une main magique, et tout doucement, dans un glissement silencieux, sans aucun bruit fracassant, se métamorphosent en une explosion silencieuse, harmonieuse, éclatante de beauté.

Imaginez la colère du monde soudain rassemblée en un point magique comme si l’œil avait été enfermé dans un caléidoscope.

Imaginez une colère apaisée.

Quelle colère ? La colère contre le monde qui déraille, les destructions, la folie meurtrière, ce sinistre ballet, les guerres, les vanités qui se déchirent un bout de gloire, un bout de terre, les paysans des temps modernes – techniciens, consultants, artisans à la chaîne affublés d’un débris de qualificatif dans notre langue contemporaine dont pourrait faire son miel un Charlot moderne. La folie du monde. Toute cette misère anéantie par un monsieur en colère, et réordonnée, transformée, pas loin de la cathédrale de Chartres. Pas un hasard, me direz-vous. Pas un hasard que ce miracle soit visible non loin des 167 vitraux au pouvoir magique, ces vitraux qui transforment la lumière en une lumière céleste jetée dans la pénombre profonde des arcades, tâches de couleur sur fond d’obscurité.



« Je pense trop… », a dit celui qui a tenté de canaliser cette colère : Raymond Isidore.

« Je pense trop, je pense la nuit, aux autres, qui sont malheureux… Je voudrais leur expliquer, l’esprit m’a dicté ce que je devais faire pour embellir la vie. Beaucoup de gens pourraient en faire autant mais ils n’osent pas. Moi j’ai pris mes mains et elles m’ont rendu heureux… Nous sommes dans un siècle pas bien… Je voudrais qu’en partant d’ici les gens aient envie de vivre aussi parmi les fleurs et dans la beauté. Je cherche une voie pour que les hommes sortent de leur misère. »  Raymond Isidore, Marie France, Octobre 1962.


Né en 1900 à Chartres et issu d’une famille défavorisée, Isidore a passé sa vie à construire avec des débris d’assiettes, de vases, de verres, la maison Picassiette, une maison multicolore entourée d'un jardin foisonnant.

Cheminons dans les allées du jardin. Ici une construction au visage de clown triste, là un visage rond comme un Bouddha, puis une statuette avec une offrande. Un pommier à l’entrée, quelques rosiers anciens, des géraniums, des arbres à gentiane, des alysses blanches. Quelques touffes de graminées qui tels des vitraux transforment un rayon de soleil en un faisceau de lumière magique. Au milieu de ce jardin, des façades colorées, des pièces en enfilade. Derrière les façades colorées, une chambre à coucher et sa machine à coudre, une chapelle, une salle à manger. Partout où le regard se pose, des murs et des murs de couleur, des fresques champêtres, des croix, des peintures murales. Et des murs de mosaïque. Chaque morceau de débris est disposé avec un sens de l’harmonie extraordinaire. Les rayons obliques qui pénètrent dans les pièces en fin de journée animent des histoires ancestrales. Au-dessus de la table de salle à manger, un rayon lumineux arrive exactement sur l’allée centrale d’un village imaginaire peint sur le mur, entouré d'un ciel bleu, encadré par deux hirondelles. Le lit quant à lui est posé le long
d'une scène murale médiévale, un temple de Bethléem ou une église catholique d’Orient avec sa rangée d’arcades entre lesquelles glissent des hommes en habit monastique blanc.
Deux hommes se détachent de part et d’autres de l’entrée principale éclairée par un rayon de soleil oblique. Chaque fresque murale accueille un rayon de soleil naturel exactement au milieu, à l’entrée du bâtiment peint, comme si le Dieu-soleil attendait les visiteurs. Oiseaux, moines, allées de terre chaude, vases étrusques, tous les motifs aperçus par les fenêtres de la bâtisse sont comme des scènes surgies d’un conte, une histoire extraordinaire.

Tout cela avec seulement des débris récupérés dans les décharges et poubelles et un joli coup de pinceau. Raymond Isidore a exercé dans sa vie de nombreux emplois dont le métier de balayeur au Clos Pichot et au cimetière Saint Chéron et mouleur dans une fonderie. Cet homme qui « pense trop » a passé ses nuits à construire cette maison enchantée pour calmer son esprit bouillonnant.




Un peu comme un lettré, mais avec les mains. Au lieu de s’emparer de mots, de débris de phrases, il a simplement ramassé avec ses deux mains ce que les décharges alentour lui proposaient. Il a rangé ses pensées, du moins a-t-il tenté de les éloigner en parcourant des kilomètres et en assemblant de ses deux mains ce qu’il avait récupéré pendant ses longues marches.

Pour finir, puisque de pensées il s'agit, deux fragments des Pensées de Pascal (Edition de Michel Le Guern chez Gallimard), deux pensées écrites par un lettré :

Fragment 124 : Divertissement. Les hommes n’ayant pu guérir la mort, la misère, l’ignorance, ils se sont avisés, pour se rendre heureux, de n’y point penser.

Nonobstant ces misères il veut être heureux et ne veut qu’être heureux, et ne peut ne vouloir pas l’être.
Mais comment s’y prendrait-il ? Il faudrait pour bien faire qu’il se rendit immortel, mais ne le pouvant il s’est avisé de s’empêcher d’y penser.


Fragment 186
L’homme n’est qu’un roseau, le plus faible de la nature, mais qu’un roseau pensant. Il ne faut pas que l’univers entier s’arme pour l’écraser : une vapeur, une goutte d’eau suffit pour le tuer. Mais quand l’univers l’écraserait, l’homme serait encore plus noble que ce qui le tue puisqu’il sait qu’il meurt et l’avantage que l’univers a sur lui, l’univers n’en sait rien.
Toute notre dignité consiste donc en la pensée. C’est de là qu’il faut nous relever et non de l’espace et de la durée, que nous ne saurions remplir.
Travaillons donc à bien penser : voilà le principe de la morale.


Heureusement que Raymond Isidore était également pourvu de deux mains. Ses pensées l’auraient emporté s’il n’avait pu utiliser ses mains et ses jambes pour construire sa cathédrale. Merci à l’apôtre laïc Raymond Isidore qui a rassemblé en tournant autour de Chartres la misère du monde, qui a canalisé sa colère,  l'a convertie en une oeuvre d'art, dans ce point minuscule du globe de la terre, dans une petite maison de la banlieue discrète de Chartres.








La maison Picassiette, 22 Rue du Repos, 28000 Chartres. 

lundi 7 octobre 2019

La poêle du monde


Comme chaque jour depuis des millénaires, le soleil a disparu. Il a disparu à la vitesse d’une noix de beurre qui fond sur la poêle du monde. Un embrasement inversé comme une fissure au cœur du monde. Millions de têtes chaudes qui se pressent autour d’un repas, un fastueux repas de roi de Namibie, une poignée de riz dans une eau bouillante d’où émergent et disparaissent des tronçons de tiges creuses. 

Au parc national d’Etosha, une lionne se dirige lentement vers sa tanière, avec les pattes d’un bébé zèbre qui s’agitent dans sa gueule.

Mais ici aucune de ces images ne survit. Ici les oiseaux dirigent le monde ; ils chantent le monde, écartent d’un coup d’aile le ciel qui n’est pas ciel, fendent d’un coup de bec un diaphane rideau de pluie, taisent les coups de gronde, aplatissent la terre où la douleur du monde est tapie entre chaque grain.

Une fois les oiseaux apaisés, une fois leur vaste tâche accomplie, un drap bleu couvre la surface de la mer. Ça et là des plis aux reflets moirés comme une paix qui se gondole.

Et soudain le bruit des vagues. Toujours présent mais maintenant envahissant ; un roulis, un rouleau vient, une vague s’élève se précipite, puis se retire tout doucement, inscrit quelques pages d’écumes ; de mystérieuses lettres crépitent et se dispersent avec un joyeux contentement.

Des mots sans poids, comme un mouvement de vagues, de faibles vagues et au fond, un murmure brillant se dilate, encore et encore, l’écorce du monde se craquèle, une pluie d’étincelles multicolores comme un souvenir de mer.

Puis le bruit des vagues se lève telle une eau jetée sur une poêle, un crépitement, les vagues ne sont plus que vent et rumeur du monde : un bruit de paradis. Une interminable fresque de bonheur.

Le monde rond déplie une fresque longue comme une vague.

Longue comme une vague.

Un frangipanier éclabousse l’air d’une furtive odeur sucrée. Très vite le parfum s’épanche, très vite il faut s’en approcher pour le saisir.

Une poêlée de fruits.

Le frangipanier sèmera quelques fleurs cette nuit. Demain, le parfum subsistera.

Puis il disparaîtra.

Je tends l’oreille à nouveau, je fonds dans l’interminable fresque, la fresque longue, la vague qui vient, qui revient. Un paisible souvenir creuse son lit.

Le monde rond déplie une fresque longue comme une vague.

Longue comme une vague.



lundi 9 septembre 2019

Par les routes de Sylvain Prudhomme (Editions l'arbalète)





« J’avais retrouvé l’autostoppeur il y a six ou sept ans, dans une petite ville du sud-est de la France,… » Ainsi démarre cette histoire où l’autostoppeur - jamais nommé autrement - nous embarque dans la France des autoroutes. Le départ donc, synonyme de désir. Le désir comme immanence. Le tiraillement qui en résulte est le fil conducteur de cette histoire.

Il y a celui qui part, et celui qui reste. Celui qui reste donc est Sacha, écrivain qui désire faire le vide dans une vie où il piétine, à l’aube de sa deuxième moitié de vie. Il emporte pour seuls bagages deux sacs et s’installe dans la ville V. avec une « envie de table rase. De concentration. De calme. » Quelques vêtements et livres auxquels il tient.


« A V. je comptais mener une vie calme. Ramassée. Studieuse. Je rêvais de repos. De lumière. D’une existence plus vraie. Je rêvais d’élan. De fluidité. »


Les deux se retrouvent à nouveau dans cette ville V. après une vingtaine d’années de séparation. L’autostoppeur a désormais une famille, une femme Marie et un fils Agustin, mais continue à prendre la route entre deux périodes où il accomplit un travail alimentaire sur les chantiers. Rien de solide et d’arrimé : « les charpentes... Les chantiers étaient longs, j’en avais marre… Je me suis mis à l’électricité, à la plomberie. » Et puis il repart. Il part, toujours sans but précis, il se « fiche d’arriver où que ce soit… Paris, ou Lille, ou Brest… que pour le plaisir. Pour le plaisir. » Il part sans perspective. Ou alors si, avec la perspective de rencontres, ces gens qu’il trouve « admirables » de l’avoir pris. Pour lui c’est le « critère suprême de l’hospitalité. » Il les prend en photo et accumule les polaroids de ces rencontres. Il y a cette rencontre avec cette fille belle « la peau fantasmatiquement blanche, les cheveux très noirs » qui a vécu une très belle histoire d’amour avec un Français et montre à l’autostoppeur une vigie « une tour en béton d’où on voyait très loin à la ronde ». Son amoureux et elle ont monté la garde à guetter tous les feux au loin, isolés sur cette tour.


Lui part et Sacha reste. Se rapproche de la cellule familiale, de Marie et Agustin. Replonge dans son projet d’écriture dont le point de départ est « la fameuse ellipse du dernier chapitre de l’Education sentimentale. "Il voyagea. Il connut la mélancolie des paquebots, les froids réveils sous la tente, l’étourdissement des paysages et des ruines, l’amertume des sympathies interrompues. Il revint"… toute une vie humaine réduite par l’accélération désinvolte de Flaubert à cela : un départ, un retour. » Lui, Sacha, décide « à rebours de Flaubert… de retenir le temps. » Son projet commence à frémir. A s’étendre. Il se satisfait d’une période d’attente par « ralentissement, par saturation, dilatation, restitution de chaque instant, de détails, d’images, de sensations, de réminiscences, d’associations. » Un jeu de séduction se déploie en parallèle. Des rapprochements entre lui et Marie, ou avec Jeanne rencontrée à V. S’ensuit l’assouvissement sexuel qui recrée le vide. Le manque. Et la créativité qui attend que le désir se manifeste. Le désir a ses cycles, et Sacha les laisse s’animer avec l’intensité qui leur incombe.


Pendant ce temps l’autostoppeur qui fuit les charpentes continue à revenir à V. et à toujours lui souffler ce désir de départ, de voyager dans la vie réelle. « Un jour il faudra que tu écrives sur les habitacles de voiture, il me disait en se tournant vers moi devant son fils, comme si la répartition des tâches entre nous devait éternellement être celle-là, lui vivre, moi écrire, cela inéluctablement, sans que jamais ni l’un ni l’autre échappe à son destin. » L’habitacle donc, le ciel étoilé, les constellations sont les chefs-lieux de ce monde qui s’ouvre ou se ferme et limite le cerveau créateur de Sacha. Le temps et l’espace, les deux dimensions que Sacha explore pour construire son œuvre.


Et des espaces parcourus, Sylvain Prudhomme en a visiblement parcouru beaucoup. Il nous livre de sublimes pages, une fabuleuse fresque de la France des autoroutes avec une langue riche, poétique. Sans emphase. Une langue qui évoque toutes ces rêveries et ces questionnements qui nous saisissent quand l’on voyage et colle le nez à la vitre et que l’on voit le paysage défiler. Vous ne les verrez plus défiler de la même manière après la lecture de ces pages.


« La rambarde nationale vrai trait d’union de notre territoire… de la Provence aux Flandres, du Jura aux Landes… le trait horizontal d’une rambarde, et par-dessus la rambarde un clocher d’église qui glissait au loin ; la grappe de maisons d’un village déjà disparu, mangé par les boqueteaux d’arbres, ravalé par les courbes du relief, le brouillard, les tons pâles des collines et de la plaine. Et de nouveau alentour le vide, les champs, les sillons des labours. De nouveau cette toile semi-abstraite regardée mille fois sans y penser et pourtant infusée année après année en nous. Devenue si intime à nos sens qu’elle finissait par nous habiter, et si d’aventure nous franchissions les Pyrénées et passions en Espagne ou franchissions le Rhin pour entrer en Allemagne aussitôt nous le savions, un inexplicable dépaysement nous en avertissait, nous n’étions plus en France et tout de suite une voix nous le soufflait. »


Celui qui part, c’est celui qui se connecte au monde « Il y a ceux qui tiennent au bord du fleuve, il répétait. Et il y a ceux qui sont le fleuve. »


Et parce qu’au bout du voyage, du voyage de l’écriture, du voyage à proprement parler, il y a cette connexion au monde, parce qu’au bout du trajet s’effectue une fusion avec le monde, du moins quand un voyage est porté avec grâce et fougue, comme l’est ce livre, il est beaucoup question d’amour. D’amour entre les hommes. Il est également beaucoup question d’amour entre deux êtres, du lien qui se tend et s’étiole selon la proximité géographique. De l’amour parental. De ce basculement entre l’adulte libre de ses mouvements à l’adulte aliéné à une vie de parent. Avec l’enfant, « l’ogre », qui dévore le temps, réduit les possibilités de tracer toutes ces trajectoires d’avant. Il est aussi question du désir de l’autre à travers le regard d’une tierce personne. Du désir qui s’accroît quand l’histoire d’amour navigue dans l’incertitude. Comme pour l’écriture d’un roman. Sans cesse Sylvain Prudhomme fait naitre sous sa plume cette énergie du désir créateur qui est certainement un thème central de ce livre. Une nouvelle de « Risibles amour » de Kundera est évoquée. Il est question également de tous ces autres que l’on rencontre en dehors de la cellule familiale. De l’importance de l’air extérieur, du risque d’étouffement dans la vie familiale autarcique. Et également de l’acuité de l’enfant qui voit tout et qui à travers une partie d’échec, fait comprendre qu’il sait ce qui se joue sous son toit. Et le manifeste clairement.


L’écriture, la plume de Sylvain Prudhomme a le don de fédérer bien des lecteurs de différents horizons. Je vous ai conté une histoire de ce livre. Mais en réalité, j’aurais pu en conter une autre. Bien d’autres trajets sont possibles. Je vous invite donc à tracer le vôtre à travers ces routes que tous nous empruntons. De monter à bord de cette voiture-univers. Un livre que j’ai beaucoup corné et que je relirai. Une excellente lecture.



Par les routes ; Sylvain Prudhomme ; Editions de l'arbalète Gallimard ; septembre 2019.