Le nez de Zadkine


Ce n’est qu’en 1984 que notre relation a véritablement commencé. Elle sortait d’une histoire qui avait duré six mois avec un sculpteur en Espagne. Je l’avais croisée à Paris au musée Zadkine, pas loin de la fac de droit.
     J’avais plusieurs fois aperçu l’entrée engageante de ce musée mais n’y étais jamais entré. J’avais même rêvé que c’était la maison de mes parents et que j’avais beaucoup de chance d’y habiter, et dans mon rêve, pour d’obscures raisons, mes amis se moquaient de moi et me disaient que ce n’était pas possible d’habiter dans cette maison.
     Profitant de l’absence d’un enseignant, je m’étais engagé dans l’allée bordée de buis qui mène au musée. J'avais pris la décision sur un coup de tête alors que je longeais la rue d'Assas avec un copain aussi désœuvré que moi. Il m'avait dit : « Tu nous caches un rendez-vous ? » et j'avais répondu avec un rire franc qui avait dû rendre son  célibat aussi supportable que le mien.

     J’avais passé un peu de temps dans la première salle, puis je m’étais assis sur un tabouret à côté d’une fenêtre, un grand rectangle très haut comme on en voit dans les ateliers d’artistes. C’était le début de l’hiver. Le temps était maussade mais la lumière était chaude à l’intérieur des pièces en enfilade du musée. A chaque coin, contre un mur, au centre, des têtes, des bustes, des corps entiers taillés dans des essences de bois différentes avec des formes arrondies, cubiques, reposantes. Toutes les sculptures occupaient beaucoup de place mais n'envahissaient pas l'espace sans doutes grâce à la hauteur des fenêtres. C'est assis, à les examiner de profil, que je les trouvais belles. 
     Toujours depuis mon tabouret, je m'étais tourné vers la fenêtre. Les arbres presque nus étaient figés dans la cour de petite taille. Sur le mur adjacent, à ma gauche, un bow-window avançait dans le jardin. Je me serais bien vu assis là sur une chaise sous un arbre feuillu mais l’image fut bousculée par sa présence derrière le bow-window, à juste quelques mètres. Peut-être six, pas plus. Elle était assise de profil et elle lisait avec une mine concentrée ; elle relevait la tête de temps en temps, jetait un regard absent par la fenêtre, puis retournait à sa lecture. Je l’ai toujours connue avec cette mine concentrée quand elle lit, qui ne la quitte pas même quand elle lève les yeux. Et puis son front se plisse, et mille pensées la surprennent pendant qu’elle sonde son monde, les yeux relevés.
     Un groupe de visiteurs allemands accompagné d’un guide était passé derrière moi. Ils chuchotaient d’une voix à peine audible. Le guide commenta une sculpture en pierre puis les dirigea vers la salle du fond, celle du bow-window. Il ne restait bientôt plus qu’un lointain bruit de pas. Avant que le groupe n’atteigne le bow-window, elle avait de temps en temps relevé la tête, s’était éloignée, puis avait replongée dans sa lecture. J’avais continué à regarder dans sa direction mais de façon plus diffuse comme si l’état de flottement probablement caractéristique d’une liseuse de bow-window me gagnait. Une lumière chaude sortait de cette vitre ; quelques feuilles jaunes, brunes ou un peu des deux s’attardaient sur le toit en forme de cône du bow-window avant d’atteindre le sol. Le caractère irréel et absurde de mon rêve me revint. C'est un rêve que j'ai fait plusieurs fois, je crois. Le groupe d’allemands qui chuchotaient l’avait alors rejointe; elle avait relevé définitivement les yeux et avait refermé son livre.

     Quand je repense à cette scène aujourd’hui, je la revois avec cet air absent, suivi d’une phase de questionnement, puis soudain l’égarement et le retour. Un aller-retour permanent. Scène, maintes et maintes fois répétée par la suite, caractéristique de sa gestuelle, de sa manière d’être. De sa boulimie de lecture. Des gestes tellement vus et revus. La tête sous l'eau, puis au-dessus comme la nage qu’elle affectionnait également. Elle alternait les deux sans relâche, lecture et nage. Moi c’est la marche que je préfère.
     Se tenait à côté d’elle un grand gaillard maigre et vouté, aux lunettes rondes qui semblait étranger, suédois peut-être, nordique en tout cas. Il observait une sculpture imposante, les bras croisés. Il la regardait puis se tournait à nouveau vers la sculpture. Ils échangèrent des bribes de paroles, puis il rebroussa chemin vers la première salle, passa derrière moi et se dirigea vers le petit rayon de librairie à la sortie où il flâna en s’attardant indéfiniment malgré la maigreur du rayon. Elle était désormais debout entourée du groupe de visiteurs toujours au même endroit derrière le bow-window. Je distinguais son buste de profil, puis plus rien, puis sa tête, puis son corps disparaissait à nouveau au milieu du groupe. Je me suis approché du grand gaillard pour le voir de près. Il était jeune mais avait déjà quelques cheveux blancs. J’étais sur le point de partir puisqu’elle était accompagnée, mais je le vis qui jetait des regards inquisiteurs vers le bow-window depuis la fenêtre devant le maigre rayon de librairie, et il me fit penser un peu à moi avec mes airs indécis de celui qui veut foncer mais qui ne sait jamais comment faire. Et je dois dire que c’est grâce à lui que j’ai pris mon courage à deux mains et à cause de moi qu’il est reparti en empruntant une voie incertaine, puisqu’une fois de retour vers la sortie accompagné de ma liseuse du bow-window, il n’était plus là. Peut-être finalement lui ai-je rendu service et qu’il s’est plongé à corps perdu dans son art pour en magnifier la substance, car il avait à n’en pas douter une mine d’artiste.

     Lors de notre première rencontre à Barcelone deux ans auparavant en 1981, nous avions passé une nuit ensemble sous les deux rangées de livres au-dessus de son lit. Lire des poèmes lui procurait beaucoup de plaisir à cette époque et il en a été ainsi ce soir-là. C’était comme si elle avait organisé un pique-nique, avec le panier, la bouteille de vin, les pâquerettes. Cela m’avait totalement désarmé et j’avais passé tous les mois suivants à fantasmer sur son corps et à l’imaginer aussi inatteignable que les deux rangées de livres au-dessus de son lit. Quelque chose à l’époque m’avait fait penser qu’après utilisation, elle m’avait rangé aussi dans une étagère et que moi ou un autre finalement… La différence semblait ténue.
     Ce jour-là, après cette rencontre au musée Zadkine, nous nous sommes promenés au parc du Luxembourg, nous avons dîné ensemble dans un bistro à Bastille, puis nous avons rejoint des amis à elle dans un bar à deux pas du restaurant. Il y avait une grande brune bouclée énergique exagérément expansive qui était accompagnée d’une amie anglaise, ancienne correspondante de lycée. Comme celle-ci s’exprimait peu en français, elles se mirent à entrecouper leurs phrases de mots et bouts de phrase en anglais pour se faire comprendre, et la correspondante se réveilla en hochant la tête gentiment et poliment. La discussion a dérivé sur la littérature anglaise et sur Mrs Dalloway. La correspondante anglaise admit que Mrs Dalloway est un livre difficile à lire et ma femme répliqua qu’elle l’avait lu avec beaucoup de facilité, qu’elle l’avait avalé d’un trait, qu’elle avait aimé ce décalage entre les gestes de Clarissa et le fonctionnement de son cerveau. Ma femme rajouta qu’il y avait le même décalage entre ses propres gestes et ses pensées et elle s’était senties très proche de Clarissa. La grande brune aux cheveux bouclés déclara d’un rire sardonique : « Si tu t’es sentie si proche, alors tu vas finir comme Virginia Woolf, en proie à des souffrances morales sans fin ! » Ma femme rétorqua avec un ton impétueux qu’il y a une énergie vitale dans ce livre qui vaut bien de sombrer dans la folie, et que c’est mieux que de pérorer en remuant dans tous les sens pour simuler une énergie vitale inexistante.

     Cette réplique dégrisa l’atmosphère. De retour chez elle, elle se mit à chercher son livre de Mrs Dalloway car justement elle l’avait égaré depuis quelque temps. La voyant affolée, je lui proposai de lui en offrir un autre. Elle répliqua d’un air effaré presqu'agressif, tu plaisantes, c’est celui-ci que je veux ; je ne veux pas le perdre, j’aurais l’impression de devenir Septimus si je le perds ! C’est qui Septimus ? Bon c’est moi qui t’en offrirai un, avait-elle rétorqué abattue. Et ainsi prit presque fin cet épisode qui se poursuivit en pleine nuit quand elle se réveilla, puis poussa son piano, se souvenant brusquement que son livre était posé dessus il y a quelques mois de cela. Puis elle était revenue dormir dans mes bras, rassurée. C’est fou que tout cela me revienne d’un coup aujourd’hui. Qu’aujourd’hui je me rende compte que notre histoire a démarré pour de bon ce soir-là. Cette nuit-là. Une nuit un peu particulière, qui avait commencé par un baiser brûlant, qui avait dérivé sur la recherche du livre égaré. Une nuit que j’avais repêchée en la maintenant dans mes bras pendant qu’elle glissait doucement. Une nuit d’abandon que la folie semblait abandonner. Une nuit marquée par la fulgurance du geste qui vous porte au moment crucial où vous vous dites, c’est maintenant ou jamais. Comme un détraqué, un meurtrier, un des condamnés que je défends aujourd’hui par pelletée, cette folie du geste qui peut élever ou détruire, j’ai l’impression de l’avoir un peu connue cette nuit-là.
      Une nuit qui avait quand même vu ressurgir le livre égaré à trois heures du matin.
      
     Plus tard, elle m’avoua que c’était mes arcades sourcilières parfaitement dessinées, denses et touffues, qui l’avaient attirée. Au musée Zadkine. Elle m’avait dit que je me trouvai alors debout à côté d’une sculpture à l’arcade sourcilière géométrique comme sur un masque africain. Cela donnait une ombre à mon regard qui lui avait plu, ces arcades sourcilières qui soulignent mon regard. 
     En vrai, mon regard avait été ragaillardi par l’abandon amorcé de l’étranger nordique qui naviguait dangereusement à côté de la sortie du musée mais elle ne l’a jamais su.
     En vrai, grâce à Zadkine, elle n’avait pas remarqué mon nez imparfait qui ne m’a jamais vraiment plu même si aujourd’hui je m’en suis accommodé.
     En réalité Ossip Zadkine est le meilleur sculpteur de nez que je connaisse. Il a même réussi à m’en forger un, perché là-haut, avec sa vision déformée d’artiste éternel. Il y a quelque chose d’éternel dans l’art, disait-elle. Oui, ma femme aurait dit aujourd’hui que l’acte artistique est un acte éternel. Il se perpétue. Le nez de Zadkine se perpétue, le sourire de la Joconde est infini, les ciels de Turner ne se calment jamais, les fleurs de Monet sont éternelles. Quoi d’autres ? J’aimerais qu’elle me le dise mais peut-être est-ce trop tard.

     Il n’en est pas moins qu’Ossip Zadkine a réussi à me forger un nez parfait. Quel autre sculpteur serait capable de réaliser un tel exploit ?
     Peut-être un jour… Peut-être là-haut, je lui dirais :
     « Merci Ossip Zadkine pour ce nez sculptural ! »


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