samedi 14 octobre 2017

Les marrons grillés


Aujourd'hui, marrons grillés. Je leur tranche la lunule. Je les jette un à un sur le feu. Ils roulent d’un demi-tour puis se fixent sur leur partie charnue fraîchement taillée. Un parfum de terre chaude, sucrée et moelleuse embaume au-dessus de la poêle. Je m'en approche. J'attrape une pincée de gros sel et je parsème la poêle de ces petits grains magiques. La coque craque sous la chaleur. Les petits grains magiques sont propulsés ; ils crissent sous la pelle en bois. Les marrons frottent leur peau lisse contre les gros grains de sel aux angles aigus. Ils brillent.

       Pendant qu’ils grillent, je les surveille, pour que chaque face soit dorée. Ils ne sont pas bien dociles avec leur forme arrondie. Ils roulent pour se repositionner sur la face déjà bien chaude, brûlante. Que ne ferais-je pour leur apprendre à présenter au feu chaque ligne de leur corps, pour m’offrir un teint uniforme. Je continue à préparer l’assiette. Elle est de forme ronde, au contour irrégulier, légèrement creuse. Elle est en terre cuite avec des couleurs bleu azur comme le ciel quand il me réchauffe la peau. Je l’ai acheté en Provence. Je dépose au centre une coupelle avec du beurre. Encore une pincée de sel sur le beurre.

       La coque se décolle. Je vérifie. Sont-ils tous cuits ? Je commence par en prendre un, dans la poêle directement. Vite avant qu’ils ne noircissent. J’éteins le feu. Je jette le marron dans l’assiette et me hâte de l’ouvrir même si mes doigts brûlent. Le marron se sépare en deux. La première moitié tombe dans le beurre tandis que l’autre s’en va quêter des grains de sel dans l’assiette creuse. Le beurre fond. Le marron est à point. Je verse le contenu de la poêle dans l’assiette en terre cuite.

       J’allume la radio et je m’installe avec mon assiette sous le rayon de soleil qui inonde la table. A la radio, une émission culturelle. Un philosophe parle de Confucius. Citation de Lao Tse : Il faut être comme l’eau. Les marrons sont dans l’assiette en face de moi. Je récupère la deuxième moitié qui laisse des traces de beurre sur mes doigts. Je tâte les marrons, les retourne, les dispose pour vérifier qu’ils ont tous une belle couleur. Quelques-uns sont tachetés de traces de beurre. Ils luisent comme sur la surface lisse d’une eau nichée dans un sentier de montagne.

       Je mange tous les marrons.

      Quand je mange le dernier marron, je suis surprise de voir de la fumée s'élever entre les deux moitiés. J'observe la fumée comme sortie d'un songe.

       Les enfants rentrent par la porte de la cuisine.

       —Tu as mangé tous les marrons ?

       —Ouuuiiiii…

       D’un oui tellement langoureux, comme ils n’en ont jamais entendu.

       Je me sens bien.








2 commentaires:

  1. Merci Rita, tout ça m'a mis l'eau à la bouche et depuis hier je n'ai qu'une idée en tête, acheter des marrons, les faire griller à la maison et les manger (en pensant bien à en laisser quand même pour les enfants, je ne suis pas aussi cruel .......).

    RépondreSupprimer
    Réponses
    1. Non, non je ne suis pas cruelle. Voici la suite de l'histoire :
      1- je suis ressortie acheter des marrons
      2- j'ai envoyé une lettre de réclamations à France Culture
      3- j'ai écrit cette page pour me défaire d'un vague sentiment de culpabilité qui persistait

      Supprimer

La douce indifférence du monde de Peter Stamm traduit par Pierre Deshusses (Editions Christian Bourgois)

J’ai écouté sur le site de France Culture l’émission d’Arnaud Laporte qui parlait du dernier Peter Stamm. Son équipe se disputait sur l’h...